Alain – Propos sur la religion

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Alain (Émile Chartier) (1968-1951)

Alain (Émile Chartier) (1968-1951)

Livres philosophiques

Alain – Propos sur la religion, PUF, 1938 (résumé-citations D. Vigne, 9 pages pdf).

Alain

Propos sur la religion

(citations regroupées de façon thématique)

Origines de la religion

« La plus ancienne forme de religion n’enfermait aucune idée en dehors du culte lui-même ; tout le respect allait à la cérémonie, aux costumes, aux images, au temple ». « Ce n’est pas dans l’esprit que se trouve la religion ; c’est plutôt dans le geste, dans l’attitude, et, en vérité, dans le corps » chapitre 33.

« La première pensée fut l’art, la première réflexion sur l’art fut religion, la réflexion sur la religion fut philosophie, et la science enfin fut réflexion sur la philosophie même »37.

« L’ancien culte fut d’abord en action, et absolument vrai. C’est de là que les hommes prirent leurs idées ». « La première contemplation fut danse, et la première réflexion fut contemplation de la danse ». « La légende fut la première explication de la danse »59.

« Il est très vrai que la religion est à la base de l’édifice humain ; mais l’orgueil de pouvoir, joint à la peur de manquer, enfin la double passion du vieillard, est encore jointe aujourd’hui à l’esprit de religion par des liens secrets »75.

« Tous les dieux sont souillés de sang humain ». « Ce n’étaient que les plus redoutables passions, sauvagement adorées »7.

Religion et raison

« Si vous me proposez une religion, je l’examine, non point avec l’idée qu’elle est fausse, mais au contraire avec l’idée qu’elle est vraie. D’où vient donc que je passerai pour irréligieux ? C’est que je pense la même chose de toutes les religions. Chacune d’elles n’est qu’une perspective plus ou moins déformée dans laquelle il faut que je retrouve l’objet unique »48.

« Les ignorants et les superstitieux se trompaient seulement en ceci que leur religion était plus vraie qu’ils ne savaient. Et les devins non plus n’étaient pas ridicules, observant le vol des oiseaux et les entrailles des bêtes sacrifiées. Car il n’y a pas un signe du monde qui ne mérite attention, et qui ne finisse par nous instruire. Le difficile est d’interpréter le monde selon lui, non selon nous »53.

« Tout est lié à tout en ce vaste monde ; idée puissante, source de toute connaissance vraie, mais source d’abord de toute erreur, comme l’astrologie le fait voir ; car il est vrai que notre existence est liée aux phénomènes célestes, toutefois non pas également à tous, et non pas comme ils croient ». « Le monde entier et l’avenir prochain, chacun de nous le porte ; seulement la raison doit faire un long détour pour en parler en bon ordre et comme il faut »39.

Regard sur le christianisme

« Le catholicisme doit être considéré comme la première religion sans miracles ; non pas absolument sans miracles, mais là-dessus raisonnable et défiante toujours ; en tout cas sans oracles ; la fonction du prêtre n’est nullement d’annoncer l’avenir »28.

« L’Église, dans son beau temps, représentait le bon sens et l’esprit positif, contre les fous et demi-fous ». « Son effort véritable, qui lui donna autrefois tant d’autorité, était contre les faux miracles, les magiciens, les nécromanciens, les jeteurs de sorts, contre tous ceux qui affolent et dérèglent l’esprit »10.

« Il est bien facile de rendre justice à l’Église. L’idée d’une doctrine morale universelle, devant laquelle les riches et les puissants ne pèsent pas plus qu’une pauvre bonne femme, est certainement la plus haute idée qui se soit montrée sur cette planète »5.

« Catholique veut dire universel. Ce mot arrête tout net la critique. Que voulons-nous tous penser, à nos meilleurs moments, si ce n’est l’universel ? »66.

« C’est bien le catholicisme qu’il faut réaliser. À quoi les prêtres n’ont pas réussi, parce qu’ils en sont toujours à vouloir rallier les esprits sur des croyances fantastiques, et toujours par l’autorité, faute de démonstrations »21.

« Ne pas discuter si le crucifié est mort à tel jour ; cela n’importe nullement (!). Mais ce qui importe c’est de ne rien perdre des paroles belles et neuves que la tradition lui prête »84 (!).

« Je pense souvent que la lutte anticléricale a mal visé » : « il faut prendre la religion comme une imagerie pleine de sens »84.

Avenir de la religion

« Il faut un passé à la pensée de l’homme, et le passé n’est porté que par l’affection »31. Mais « si nous voulons continuer la courbe du progrès, sachons bien que c’est la science qui doit prendre la suite du culte et du dieu »10.

« Un peu de catholicisme ne nuit pas ; c’est un moment ; c’est un passage ; Kepler, Galilée, Descartes en ont fait science et pensée. Le protestantisme est bon aussi ; c’est un moment ; c’est un passage, Calvin en a fait droit et république. Ce mouvement fut beau ; il faut toujours que l’on surmonte ce que l’on croit »15.

« Au petit collège de curés où j’ai commencé mes études, il y avait une inégalité choquante entre les riches et les pauvres. C’est au lycée seulement, et chez les incrédules, que j’ai retrouvé l’égalité catholique. Le trésor ne s’est pas perdu ; il a changé de mains. Le catéchisme non plus ne s’est pas perdu ; il s’est conservé et enrichi de toute science et de toute doctrine. L’idée de l’esprit universel a trouvé son corps, sa force et ses preuves ».

« La religion vit sous la forme de l’irréligion. Il ne faut donc point dire que l’autre Église est morte. Frappez sur son tombeau, il est vide »29.

« Le christianisme lui-même, et aussi et l’organisation catholique, ne prendront toute leur valeur que quand ils seront tout à fait morts »30. « Moment dépassé ; objet à distance de vue »31.

« Je dis que la libre pensée n’est et ne sera autre chose que le christianisme développé »60.

L’esprit laïque

« L’esprit laïque serait donc l’esprit. Non pas une doctrine, mais une manière hardie de juger toute doctrine, et un profond mépris pour les moyens extérieurs »70.

« Je n’ai jamais vu aucun bien ni aucun progrès sortir de la conciliation ; c’est plutôt la commune sottise que la commune sagesse qui se trouve rassemblée par ce moyen. J’attends quelque chose de mieux des oppositions, surtout fortement posées. C’est pourquoi je repousse ce mélange sans saveur, où socialisme et christianisme perdent chacun leur vertu propre »29.

« On peut appeler humanisme ce catholicisme des incrédules, qui fait que l’on juge universellement de ce que l’on fait, de ce à quoi l’on tient »67.

« Ce qui nous manque, quoique nous soyons en chemin pour le faire, c’est l’homme universel, dans tous les sens de ce beau mot. L’homme de métier gâte nos affaires, par une conscience trop rapprochée de ce qu’il fait, et je dirais presque le nez dessus »67.

« L’esprit laïque n’est pas la même chose que l’irréligion. J’irais jusqu’à dire que l’on peut pratiquer selon l’Église, bien mieux, jurer de ce qu’elle enseigne, et participer encore à l’esprit laïque. Mais les esprits auxquels je pense maintenant sont assez difficiles à pénétrer. Je les nomme jansénistes, afin d’abréger. Pascal est peut-être leur commun modèle, par une soumission orgueilleuse procédant d’une incrédulité invincible »70.

La pensée critique

« Il vaudrait la peine de faire apprendre le sanscrit à un enfant, à cause des cas et de la complication. C’est lui donner le sérieux, qui est le religieux de l’esprit, l’extrême précaution de l’esprit avec lui-même ; et voilà l’essentiel du sentiment religieux ; c’est un amour des grands attributs de l’homme »25.

« Il n’y a pas que les idées théologiques qui rendent sot dès que l’on y croit. Toute idée est théologique ; car l’objet, dès qu’il est connu, suffit »36(?).

« Il faut que je dise non aux signes ; il n’y a pas d’autre moyen de les comprendre ». « Si décidé que l’on soit à tout croire, il est pourtant vrai que Jésus est autre chose que cet enfant dans la crèche »64.

« Penser, c’est dire non. Remarquez que le signe du oui est d’un homme qui s’endort ; au contraire le réveil secoue la tête et dit non ». « Réfléchir, c’est nier ce que l’on croit »64.

« Penser est une aventure. Nul ne peut dire où il débarquera ; ou bien ce n’est plus penser »56.

L’avènement de la liberté

« Le destin des anciens se niait lui-même, aussi bien par ces dieux divisés que par les innombrables signes ». « Il y a des breuvages, des charmes et des maléfices ; mais il y a toujours aussi quelque baguette magique qui donne la victoire ». « L’Odyssée célèbre la force d’âme et le libre arbitre. Cette Minerve qui protège le héros patient et ingénieux, c’est la raison même ». « L’idée d’une fatalité invincible est certainement liée à l’idée d’un seul Dieu sans aucun ministre, comme on voit pour les Mahométans »42.

« Théologie accablante pour l’esprit, d’après laquelle l’homme s’agite et Dieu le mène. Idée que je retrouve encore dans les ingénus disciples de Karl Marx » ; « théologie sans Dieu »4.

« La liberté, de sa nature infinie et miraculeuse, s’est trouvée posée au milieu même du peuple juif, parce que le destin y était immédiat et comme irrespirable. Je conseille de lire la Bible d’un seul trait » : « je n’y vois point d’espérance, ni aucun essai d’industrie ou de vraie politique, mais seulement une prompte obéissance »65.

Noblesse de la liberté

« La morale extérieure ne cesse pas de s’écrouler. J’en vois une raison qui parle à tous, c’est que la crainte n’est ni belle ni bonne. Même Dieu, s’il menace, ne peut faire qu’un poltron. Il faudrait tirer au clair cette théologie de police, qui ne peut faire qu’une vertu de prisonniers ». « La résolution de ne pas voler par la certitude d’être pris si on vole, n’a jamais passé pour une pensée de vertu ». « Jamais je ne saurai bon ni mauvais gré à quelqu’un qui n’a pas pu faire autrement »79.

« Quand l’homme cède ou obéit, c’est alors souvent qu’il se garde et se retranche ». « Dès que vous forcez, si peu que ce soit, vous n’avez plus que le corps inerte, vous n’avez plus que l’enveloppe, et c’est tout ce que vous méritez »77.

« Le vrai visage du commandement est celui de la nécessité extérieure. Il n’y a ici qu’une fausse majesté. ‘Il faut’, c’est le mot du roi, et c’est le mot de l’homme ; mais c’est comme s’il disait : ‘Je ne puis’. Entendez cet aveu toujours dans les orgueilleuses déclamations du chef »54.

« Foi est force d’esprit, non pas faiblesse d’esprit ». « Il n’y a qu’une valeur, c’est l’homme libre ; et tel est l’objet de la foi »73.

Respect, tolérance, pédagogie

« Tout homme pensant s’appuie sur une foi invincible ; c’est son réduit et donjon. D’où je tire la règle des règles, qui est de ne point penser contre l’autre, mais avec l’autre, et de prendre sa profonde et chère pensée, autant que je la devine, comme humaine et mienne. Et quand cette pensée est la justice éternelle, qu’on l’appelle Dieu ou comme on voudra, on peut s’y établir, et travailler en partant de là ; prises de ce côté-là, les murailles tomberont »17.

« En réfutant sans nuances, vous soufflez sur le fanatisme ». « Vous rejetez en bloc, et lui accepte en bloc. C’est guerre. La paix veut plus de précautions, et toujours la pensée de l’adversaire prise d’abord comme vraie, et développée en sa réalité. Quant à l’erreur, ce n’est rien »84.

« Je n’attends ni secours, ni amitié, ni rien de bon, d’une nature qui n’est pas chez elle dans ce monde-ci ». « Se sentir mener par d’autres puissances, indicibles, par d’autres causes, indicibles, cela ne peut rendre l’homme doux et facile. À l’homme qui voit noir, tout est noir ; la sérénité lui est importune ; il trouve très naturel que l’on soit malheureux »76.

« La violence est l’effet inévitable, et souvent prochain, d’une pensée sans aucun doute ; c’est ce que l’on voit en gros chez les fous »57.

« Toutes les fois que le spirituel s’est appuyé sur la force, il a perdu son caractère. Il s’est déshonoré à vouloir contraindre, quelque ruse qu’il y ait mis ». « J’essaie maintenant la notion en l’appliquant au métier d’instruire, car je soupçonne que le pouvoir spirituel s’exerce aussi par là ». « Cela mènerait à enseigner en tous sujets par le vrai et le beau, sans s’occuper jamais du faux et du laid, sans jamais chercher la bêtise, ni même l’apercevoir de loin ; mais au contraire en la niant même dans la propre et secrète pensée qu’on en aurait. Cela revient à une sorte d’absolution majeure ». « L’art d’expliquer revient toujours à livrer aux autres le moyen qui nous a nous-mêmes éclairé »83.

Humilité, réalisme

« Il est hors de doute qu’à barboter misérablement dans les pensées les plus basses, on est encore dans la ligne du salut, pourvu qu’on ne s’admire point »85.

« Qui voit le saint ? Le saint est proprement invisible ». « Si vous fondez une assemblée de saints, ils n’y viendront pas. Ce qui achève le saint, c’est cette absence de réflexion sur soi ; ce tout abandon en Dieu »80.

« Le pharisien fait voir cette union incroyable de la religion ingénue et de l’admiration de soi ». « L’humilité évangélique n’est sans doute au fond que la volonté de n’être jamais ce monstre-là »6.

« Le pharisien a peur du mouvement d’ascension qu’il sent en lui. Il est difficile de vivre avec les sentiments religieux. Je suis persuadé que le chapelet, le bréviaire, et toute la mécanique du culte ont pour fin de régler l’allure du mystique, et de lui rendre une sorte de bonhomie qui est ecclésiastique »6.

« Je pense à la vieille femme dont parle Rousseau dans l’Émile et qui ne savait dire comme prière que : oh !. Ce fut le plus simple des psaumes, et c’est le modèle de tous »59.

« Le feu de l’admiration est plus nécessaire que l’intelligence, et la critique est un ingrat métier. Pour moi j’en suis encore à ne pouvoir lire un auteur si j’aperçois des notes au bas des pages ; cela pue »51. « L’angoisse, même en un Pascal, ne dépend point tant des raisons et des preuves que d’un régime nerveux plus ou moins équilibré. Affaire de physiologie, non de théologie »3.

Dieu en question

« Derrière le signe il y a la théologie. Mais la théologie, si elle n’est que signe, qu’est-elle ? Et qu’y a-t-il derrière la théologie ? »64.

« Le Dieu-chose, le Dieu inerte en ses perfections, voilà ce qui tue et tuera les religions »5.

« La preuve appelle discussion, comme on l’a assez vu, et l’athéisme commence avec la preuve ontologique »56. « Il faut que Dieu soit incertain ; il faut que son silence soit incompréhensible et ses projets impénétrables ».

« Il faut que la religion soit comme si elle n’était pas, et Dieu comme s’il n’était pas. Ne disent-ils pas qu’il faut mériter de croire, c’est-à-dire gagner la récompense sans savoir d’abord qu’il y a récompense ? »79.

« La puissance n’est plus un attribut de Dieu. La croix nous rappelle violemment que le Dieu de l’esprit a subi un supplice infamant. Impossible de l’oublier ». « On ne peut composer avec ce terrible signe, quoique nous y soyons accoutumés »58.

« Nos théologiens ont tracé finalement un assez beau portrait de Dieu, d’après les saints et les justes ; mais peut-être ont-ils tout gâté en y mêlant la puissance, ne pouvant se délivrer de cette idée que la perfection est grande et lourde. Il est pourtant connu que les modèles de perfection n’ont pas désiré premièrement la puissance. Il importe que notre Dieu soit digne de l’homme. Peut-être est-il tout-puissant ; mais il appartient à des religions dépassées de l’en louer trop ». « Peut-être dira-t-on à nos enfants que la divine perfection est ce qu’il y a de plus faible au monde, et qu’il n’y a rien de plus démuni que Dieu »43.

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