François Mauriac – Nouveaux mémoires intérieurs, Les chefs-d’œuvre de François Mauriac, t. 17, Flammarion, 1975 (résumé-citations D. Vigne [pdf]).
François Mauriac
Nouveaux mémoires intérieurs
L’artiste et le monde
« Il n’est pour chacun de nous qu’un endroit du monde où nous ayons part au secret du monde »25. « Pour moi, j’ai toujours su que ce qui ne m’était pas familier me demeurait impénétrable. Je ne me rappelle presque rien des pays que j’ai visités. Je ne connais rien du monde que par un contact qui s’est établi au cours de toute ma vie »26.
« Nous portons en nous l’œuvre d’un peintre admirable qu’on ne connaîtra jamais. Les toiles des maîtres ne sont que les reflets de mon univers intérieur »60.
« Peut-être l’art n’est-il qu’une tentative prométhéenne de fixer ce qui, par un décret des puissances suprêmes, doit être entraîné et anéanti »13.
« Il importe moins d’être un grand travailleur que d’être un écrivain scrupuleux, attentif à ne pas publier ses scories »146.
« Il n’est guère douteux que les grands esprits qui se taisent sont plus nombreux de par le monde que ceux qui s’expriment »107.
« Ce qui lie chez moi l’homme politique au chrétien : je n’aurai jamais été si préoccupé de l’éternité que lorsque je me serais mêlé des choses du temps ».
La vieillesse
« Il est beau temps que j’ai décelé les causes très humbles de mes tristesses. Je n’ai pas dormi cette nuit. Un rhume saisonnier me tourmente, ou quelque autre misère : la vieille machine ne tourne plus rond »94.
« Ni diminué, ni déchu, ni enrichi : pareil, voilà comme le vieil homme se voit. Qu’on ne lui parle pas des acquisitions de la vie : le peu que nous avons retenu de ce qui a afflué en nous durant tant d’années, ce n’est pas croyable. Les faits sont brouillés ou oubliés… Mais que dire des idées ? Cinquante ans de lectures, qu’en reste-t-il ? »169.
« Notre tristesse, l’angoisse à laquelle nous assignons les raisons les plus hautes, ayons l’humilité de convenir qu’elle est presque toujours, pour une part, physiologique. Mais il existe une cause directe de mon désenchantement : le silence a été assassiné. Il n’y a de silence nulle part »224. « J’en ai assez, tout à coup. Le moteur règne sur la terre et dans le ciel. La chimie empoisonne les oiseaux… »225.
« Que peut raconter un vieil homme à qui il n’arrive à la lettre plus rien ? Mais voici la merveille : c’est à partir de ce ‘plus rien’ qu’il pénètre dans l’unique réalité ». « Il ne s’agit plus pour moi de ‘passer le temps’. Je baigne dans le temps, je déborde d’une sourde vie qui ne m’a jamais paru intarissable comme à cette heure du déclin où, selon la nature, je la sais près d’être tarie »72.
« Le monde (l’apparence du monde) nous quitte avant que nous le quittions : c’est lui qui s’efface le premier, pour que nous demeurions seul, non pas avec nous-même, mais avec Celui qui est en nous »225. « Et maintenant il ne me reste plus que de me laisser porter à la vie éternelle par ce fleuve de la sainte Liturgie »218.
La mort
« Ce parti-pris de bonheur chez les êtres, cet entêtement à ne pas voir ce qui leur crève les yeux, qu’il faudra mourir, ce qui revient à dire, et quelque âge qu’on ait, qu’il faut mourir, il n’y a rien de plus étrange ni de plus absurde, et d’une certaine manière de plus admirable »202.
« Il n’est rien de plus faux que ce lieu-commun des sermonnaires sur l’argent qui ne nous suit pas au-delà de la tombe. Que de bourgeois à leur lit de mort ont profondément joui de ce qu’ils laissaient à leur descendance! »127.
« À mesure que j’approche du terme, le silence me frappe qui recouvre une tombe même illustre. On dirait que la mémoire de l’humanité, saturée et sursaturée, renonce à rien accueillir de plus »185.
Le péché
« Ce ne sont pas les péchés qui nous séparent de Dieu ; et au contraire c’est par eux, c’est à cause d’eux et grâce à eux, que nous lui aurons été unis à bien des moments de notre vie »194.
« Ce n’est pas seulement par notre souffrance que nous sommes conformes à la croix mais à cause de nos péchés, de nos rechutes et de cette obscure et interminable défaite à quoi se ramène tout destin »200.
« Se savoir pécheur, de cette science qui est déjà expiation, voilà la source de toute vie chrétienne authentique. Il n’en est aucune autre, et si mauvais chrétien que j’aie été, du moins cette connaissance m’a assuré de cette authenticité »203.
Le salut
« Dans chaque famille, peut-être un seul fidèle suffit-il à tirer après soi tous les autres qui ne le sont pas ». « Chaque fidèle en état de grâce est rédempteur. Qui a compris cela est sauvé du désespoir »70.
« Si médiocre chrétien qu’il ait été et si pécheur, il suffit que le fidèle ait connu durant sa vie ce commencement d’amour de Dieu, exigé de nous pour que nos fautes soient pardonnées ; il suffit que la prière, que la vie sacramentelle, à certaines heures, lui aient fait pressentir ce que peut être la contemplation des saints, pour qu’il entrevoie que la nuit dans laquelle il va s’engouffrer est lumière. Et que cette solitude sans secours humain de la mort ouvre sur une paix et sur une joie dont il lui a été donné parfois de goûter dès ici-bas les prémices. Cet amour vers lequel il va, il l’a déjà possédé. Il aura été uni dès ici-bas à ce qu’il est au moment de contempler : le ciel est la substance de ce que nous espérons »81.
La foi. L’athéisme
« Ce que j’ai appelé un jour ‘le mensonge à l’intérieur de la vérité’ aura été dès l’adolescence une de mes croix. Mais ma foi, mon espérance, mon amour ne sont pas moins sortis fortifiés de ce qui a tué la croyance chez tant d’autres soumis aux mêmes disciplines »145.
« Ce complexe de supériorité chez ceux qui ont jeté par-dessus bord la dernière espérance des hommes ne m’irrite plus comme naguère, mais j’en pleurerais à certaines heures ‘parce que l’amour n’est plus aimé' »220.
« La foi, vertu théologale, exige un effort, constitue une victoire. Elle est un refus du refus »70. « J’ai beau faire, si ma barque ne dérive pas vers Dieu, elle dérive du côté de la mort »91. « Quelle terreur ! Il n’y a rien s’il n’y a pas Dieu »95. « Perdre la foi, ce serait perdre le monde ». « Tels sont les songes que je mène en ces jours où l’antique machine de mon corps ne tourne pas rond »95.
Le christianisme
« La croix n’est pas une explication, elle n’est rien de plus qu’un signe : le signe d’une conformité qui n’explique rien. Elle est, simplement. Un nom, un visage de supplicié, un regard passionné et triste arrêté sur nous jusqu’à ce que nous prononcions une parole ou que nous poussions un soupir : rien de plus à attendre. Mais alors la réponse vient »116.
« Il s’est passé dans le monde, il y a près de deux mille ans, une histoire, magique d’une certaine manière, et qui dépasse toutes les magies – une histoire qui constitue un cas unique : elle dure encore. Elle dure, elle témoigne dans des millions de vies de son efficacité ». « Le christianisme n’est pas une philosophie, n’est pas un système, il n’est rien d’autre qu’une histoire : une histoire qui est arrivée, une histoire ‘pour de vrai’ comme disent les enfants et qui dure encore »183 ;
« J’en ai fait souvent l’aveu : j’achoppe à ce scandale d’une Incarnation dont si peu d’êtres humains ont pris conscience, et qui n’a pas même été connue de continents entiers. Je ne me console (je n’ose écrire que je me rassure) qu’en me souvenant de ce que le Seigneur nous avait dit du royaume de Dieu, qui n’est que ce peu de levain mêlé à la pâte, mais il suffit à la faire lever ».
Réponse à Kierkegaard
« Je joue au christianisme, je célèbre la Pentecôte, et le sachant, et le confessant, je confesse aussi que la malédiction de Kierkegaard m’émeut à peine à la surface ». « Kierkegaard ne peut rien contre cette certitude en moi : la créature est aimée telle qu’elle est, malgré ce qu’elle est, à cause de ce qu’elle s’efforce d’être et de ce qu’elle aspire à être ». « L’étrange vocation de Kierkegaard fut d’arracher le plus de fidèles possible à l’illusion d’être des chrétiens ; par là il rejoint Port-Royal où il eût trouvé sa vraie famille. Sa critique me concerne et ne m’atteint pas. J’ai été invité aux noces, je suis un ami de l’époux, il n’y a pas à m’interroger sur le reste »102
« Plus j’y songe et plus je me persuade que Kierkegaard se trompait lorsqu’il affirmait que de toutes les vies dévotes autour de lui, on n’eût pu extraire une once de christianisme authentique. C’est tout ensemble pour moi un mystère et une certitude qu’à travers l’anthropomorphisme, la mariolatrie, dont était pénétrée la dévotion de nos saintes femmes, la Grâce passait et même ruisselait. La vie sacramentelle faisait naître et s’épanouir dans le secret de ces vies en apparence pharisiennes, des vertus qui allaient jusqu’à l’immolation, et peut-être jusqu’au don total, mais dans un style bourgeois et mesquin »142.
L’Église ancienne et neuve
« À partir du XVIe siècle, le Vatican avait été frappé d’immobilité ». « Le pape y apparaissait de loin, immobile, écrasé sous trop de couronnes et de chapes, comme perclus de puissance. Parfois, il était porté sur la sedia gestatoria, au-dessus de la mer humaine. Mais Simon-Pierre ne pouvait plus descendre de cette barque-là »210. « Ce fut lui-même que Pierre lia, durant tout le Moyen Age et jusqu’au Concile de Trente… jusqu’au jour où parut le pape Jean »211.
« Nous qui n’avons vu ni signe ni prodige, et qui sommes restés fidèles à cette Église dont nous voyons ces temps-ci tomber les peaux mortes des vieux rites, au fond c’est à quelqu’un que nous serons demeurés fidèles. C’est à ce courant de vie surnaturelle, c’est à ce filet de grâce qui s’est frayé sa route jusqu’à nous à travers les scories du culte ; mais ce filet d’eau aura suffi pour que nous ne mourions pas de soif »208.
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