Marie-Anne Vannier – Saint Augustin et le mystère trinitaire

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Saint Augustin par Philippe de Champaigne (v.1645) ) - Los Angeles County Museum of Art

Saint Augustin par Philippe de Champaigne (v.1645) ) - Los Angeles County Museum of Art

Livres religieux

Marie-Anne Vannier – Saint Augustin et le mystère trinitaire, Paris, Éditions du Cerf, 1993 (résumé-citations D. Vigne). [pdf]

Marie-Anne Vannier

Saint Augustin et le mystère trinitaire

I – Introduction

Augustin est né en 354; lit l’Hortensius en 373, à 19 ans; est baptisé en 387, à 33 ans; est ordonné prêtre en 391, à 37 ans, évêque en 395, à 41 ans; meurt en 430, à 75 ans. Il publie le De Trinitate vers 427, contraint par l’édition « clandestine » des premiers livres.

Ses sources directes : Hilaire, le seul qu’il cite; et Didyme, dont il a beaucoup médité le Traité du Saint-Esprit, publié en 375. Ses sources indirectes : Irénée, Tertullien, Origène, sans doute connus; Athanase, connu, Basile et Grégoire de Nazianze, peut-être connus dans la traduction de Rufin; Marius Victorinus et Ambroise, connus.

Terminologie. « À plusieurs reprises, il étudie le terme de substantia, mais il refuse de l’attribuer à Dieu, car il sous-entend un sujet d’accidents, alors qu’en Dieu, il n’y a pas d’accidents. Il préfère le mot essentia« page 22. « Il retient le terme de personne et non celui d’hypostase« 23, « tout en reconnaissant les limites de l’analogie. Celle-ci implique, en effet, une différence entre les personnes humaines, alors qu’en Dieu la nature est la même pour les trois »24.

« Il applique à la Trinité le terme de relatif afin de souligner l’interdépendance des trois personnes ». « Par la suite la scolastique a appauvri la pensée de saint Augustin en identifiant  » la personne divine avec les relations intra-trinitaires « , alors qu’Augustin n’emploie jamais le mot abstrait de  » relation  » pour indiquer les personnes divines, mais parle de sujets relatifs »23.

Analogies. « Ne pouvant pénétrer le mystère de la Trinité, il se tourne vers son expression dans l’être humain, vers l’esprit humain. image de la Trinité »28 : l’âme, la connaissance, l’amour (IX); la mémoire, l’intelligence, la volonté (X); la mémoire, la vision intérieure, la volonté (XI) »29.

« Sans doute ces analogies sont-elles d’ordre psychologique et ont-elles été contestées. Saint Augustin disait lui-même qu’elles ne présentent qu’une image très pauvre de la Trinité »27.

« Si, au cours de l’histoire, on a critiqué l’intellectualisme de saint Augustin, cette critique n’atteint pas le fond de sa théologie trinitaire. Sans doute saint Augustin a-t-il eu recours à des analogies à des triades empruntées au néo-platonisme pour exprimer la vie trinitaire, mais ce ne sont là que des moyens pour traduire l’inexprimable, la vie même de Dieu »14.

« Saint Augustin n’attribue pas un caractère définitif à cette synthèse. A maintes reprises, il répète qu’elle traduit les résultats de sa recherche et il a d’ailleurs longuement hésité avant de publier ce livre »20.

II – Textes

Le traité. « Les livres concernant la Trinité qui est le Dieu souverain et véritable, je les ai commencés jeune, je les ai publiés vieux. J’avais, en effet, relégué cet ouvrage, après avoir découvert qu’il m’avait été dérobé ou volé »page 33 (cf. références dans le livre). « Pourtant pressé par la demande très instante de beaucoup de frères et surtout par ton ordre, j’ai fait le nécessaire pour terminer, avec l’aide du Seigneur, cet ouvrage si difficile »34.

Existence, essence, subsistance. « Il n’existe aucune nature et absolument aucune substance qui ne possède en soi et ne manifeste ces trois choses : d’abord qu’elle est, ensuite qu’elle est ceci ou cela, troisièmement qu’elle demeure autant que possible en cela même qu’elle est »37. « Mais si tu vois clairement que tout ce qui est doit nécessairement être aussitôt ceci ou cela et demeurer autant que possible en son genre, alors ces Trois ne font rien les uns sans les autres »37.

Monarchie. « Le Fils doit au Père ce qu’il est, même de lui être égal ou semblable, tandis que le Père ne doit ce qu’il est à personne »38. « Les illustres commentateurs des divines Ecritures ne disent pas que le Fils ne doit à personne ce qu’il est, mais bien au Père, de qui tout vient; ne voulant pas admettre deux principes sans principe, ce qui serait le comble de l’erreur et de l’absurdité »39.

« Quand nous appelons le Père principe, et le Fils principe, nous ne prétendons pas qu’il y ait deux principes de la création : le Père et le Fils ne font ensemble qu’un principe unique pour la création ». De même « nous ne pouvons démentir l’exactitude du nom de principe donné au Saint-Esprit. Nous ne lui refusons pas le nom de créateur »78.

Prudence. « Quelques-uns ont osé croire que le Saint-Esprit est l’union même du Père et du Fils, et pour ainsi parler, leur divinité, ce que les Grecs appellent théotèta« 39. « Les adversaires de cette opinion objectent que ce lien, soit qu’on l’appelle divinité ou amour ou charité, n’est pas une substance; ils demandent qu’on leur fasse voir une substance dans l’Esprit Saint, et ne comprennent pas qu’on n’aurait pas pu dire Dieu est amour si l’amour n’était pas une substance »41.

« Tout cela est facile à dire, et même à croire : mais on n’en peut voir la raison que par un cœur pur. En résumé, que cette opinion soit vraie ou non, […] n’affirmons rien au hasard sur les choses invisibles comme si nous les connaissions; contentons-nous de croire, car on ne peut les voir qu’avec un cœur purifié »42.

Apophatisme. « Si vous avez l’intelligence de ce que vous voulez dire, ce n’est pas Dieu; si vous avez pu comprendre, vous avez compris autre chose que lui. Si vous croyez l’avoir compris, vous êtes le jouet de vos propres pensées. Il n’est donc pas ce que vous avez compris, il est ce que vous ne comprenez pas. Pourquoi donc vouloir parler de ce que vous ne comprenez pas ? »47.

Mémoire, intelligence, volonté. « Voyons donc si nous trouverons dans la créature trois choses distinctes dont l’action soit indivisible ». « Pourquoi donc, ô homme, parcourir toute la création ? Rentre en toi-même, considère ce que tu es. Etudie-toi, examine-toi »47. « Cherche en toi-même, l’image de la Trinité t’offrira peut-être quelque trace d’elle-même ».

« Voilà les trois choses que j’avais promis de faire entendre à tes oreilles et à ton esprit. Elles sont toutes trois en toi, tu peux les compter, mais tu ne peux pas les séparer. Ces trois choses sont la mémoire, l’intelligence et la volonté ».

« Je n’ai prononcé qu’un seul nom, celui de la mémoire, et cependant ce nom a été produit par l’action commune des trois facultés. Je n’ai pu formuler le nom seul de la mémoire, sans le concours simultané de la volonté, de l’intelligence et de la mémoire. Je ne puis nommer également l’intelligence ou la volonté, sans l’action commune de ces trois mêmes facultés »47.

« C’est ainsi que la Trinité a formé la chair du Christ, et cette chair est exclusivement la chair du Christ. La Trinité a formé la colombe descendue du ciel, mais cette colombe ne désigne que l’Esprit Saint. La Trinité a fait entendre la voix du haut des cieux, mais cette voix n’est que la voix du Père ».

« De ces trois facultés dont tu nous as démontré l’existence dans notre esprit ou dans notre âme, laquelle figure le Père, c’est-à-dire la ressemblance du Père, laquelle le Saint-Esprit ? Je ne puis le dire »48.

Être, connaître, vouloir. « Je voudrais faire réfléchir les hommes sur trois choses qui sont en eux-mêmes ». « Je parle des trois choses que voici : l’être, le connaître, le vouloir. De fait, je suis et je connais et je veux. Je suis connaissant et voulant49; je connais que je suis et que je veux; je veux être et connaître. Dans ces trois choses donc, à quel point il y a vie indivisible et vie une et intelligence une et essence une, à quel point enfin il y a distinction sans séparation et pourtant distinction, qu’il le voie celui qui le peut ! Il est certes en face de lui-même; qu’il regarde en lui et qu’il voie et qu’il me le dise ! Mais quand il aura trouvé là-dessus quelque chose et qu’il l’aura dit, qu’il ne pense pas avoir déjà trouvé l’être immuable qui est au-dessus de ces choses »50.

Analogies. « Dans le sixième livre, j’ai expliqué comment on peut entendre la parole de l’évêque Hilaire:  » L’éternité est dans le Père, la beauté dans l’Image, l’activité dans le Don «  »53.

« Dans le huitième livre j’ai commencé à faire entrevoir à l’intelligence, si peu que ce soit, la Trinité elle-même par l’analogie de l’aimant, de l’aimé et de l’amour.

Dans le neuvième livre, mon analyse en vient à l’image de Dieu, l’homme, considéré dans son âme spirituelle. Dans cette âme, j’ai trouvé une sorte de trinité : celle de l’âme, de la connaissance par laquelle elle se connaît, de l’amour par lequel elle s’aime et aime sa connaissance ».

« Dans le dixième livre, je reprends la même question avec plus de précision et je suis amené à trouver dans l’âme une trinité plus manifeste, celle de la mémoire, de l’intelligence, de la volonté »54.

« Dans le onzième livre, je me suis arrêté à l’étude du sens de la vue ». « Ainsi est apparue la trinité de l’homme extérieur, d’abord dans la perception des objets qui nous sont extérieurs : trinité constituée par le corps perçu, par la forme imprimée dans le regard du sujet percevant, et par l’attention de la volonté qui unit l’un à l’autre. Mais il était manifeste que ces trois éléments n’étaient pas égaux entre eux et n’appartenaient pas à la même substance.

Une nouvelle analyse me fit découvrir dans l’ âme elle-même […] une seconde trinité, dont les trois éléments semblaient bien appartenir à la même substance : l’image du corps présente à la mémoire, la forme qui la reproduit lorsque se tourne vers elle le regard intérieur du sujet qui se la représente, enfin l’attention de la volonté qui unit l’une et l’autre. Pourtant cette trinité appartient encore à l’homme extérieur, car elle a son point de départ dans le corps que nous percevons hors de nous ».

« Dans le douzième livre, il m’a semblé qu’il fallait distinguer la science de la sagesse, et chercher d’abord dans ce qui est proprement appelé science une sorte de trinité en son genre »55.

« Dans le quatorzième livre, c’est bien la vraie sagesse de l’homme, autrement dit ce don que Dieu lui a fait de participer à sa propre nature divine, c’est cette sagesse distincte de la science qui fait l’objet de mon analyse : parvenue à ce point, cette analyse découvre une trinité dans l’image de Dieu, l’homme considéré dans son âme spirituelle57« .

Limites de l’analogie. « Voilà bien chose merveilleusement ineffable ou ineffablement merveilleuse : bien que dans l’image de la Trinité il n’y ait qu’une personne, tandis que dans la souveraine Trinité il y a trois personnes, cependant cette Trinité des trois personnes est plus inséparable que la trinité d’une seule »137. « Ces trinités qui concernent nos sens ou notre âme, nous les voyons plutôt que nous n’y croyons, tandis que, lorsque nous nous affirmons que Dieu est Trinité, nous y croyons plutôt que nous ne le voyons »120.

Substance et relation. « Avant tout, retenons ceci : toute qualification absolue de cette souveraine et divine sublimité a une signification substantielle, et une qualification relative appartient à l’ordre non de la substance mais de la relation »77. Ainsi « dans le nom de  » Père « , c’est le Père personnellement qui est désigné; dans le nom de  » Dieu « , c’est lui et le Fils et le Saint-Esprit, car la Trinité est un seul Dieu »78.

« En Dieu point d’attribution au titre de l’accident parce qu’en lui il n’y a rien de mobile. Il ne s’ensuit pas, toutefois, que toute attribution ait un sens substantiel. Il y a en effet la relation »79. « Voilà pourquoi si être Père et être Fils ce n’est pas la même chose, la substance n’est pourtant pas différente. Ces appellations n’appartiennent pas à l’ordre de la substance mais de la relation, relation qui n’est pas un accident parce qu’elle est étrangère au changement »70.

« Dans la Trinité, exprimer les caractères propres et distincts de chacune des personnes revient à exprimer leurs relations mutuelles »82. « Tout autre attribut, quel qu’il soit, qui ne se dit pas des personnes considérées dans leurs relations mutuelles, mais de chaque personne considérée en elle-même- se rapporte à l’essence »83.

Hypostasis. « Les Grecs emploient le mot  » hypostase « , mais j’ignore quelle nuance ils mettent entre l’ousia et l’hypostasis« . « Chez nous, l’usage parlé a fait prévaloir le mot  » essence  » avec le sens du mot  » substance « . Aussi n’osons-nous dire : une essence, trois substances, mais : une essence (ou substance) et trois personnes. C’est la formule que beaucoup de Latins qui ont traité ces questions et méritent crédit ont employée, faute d’avoir trouvé une expression plus juste ».

« Ils sont trois, évidemment (…) Mais si l’on demande : trois quoi ? la parole humaine reste parfaitement à court. On répond bien : trois personnes, mais c’est moins pour dire cela que pour ne pas rester sans rien dire.

 » Esprit Saint « .« Cette expression peut se prendre au sens général, comme dans l’Écriture:  » Dieu est esprit «  ». « Puisque le Père, le Fils, le Saint-Esprit sont un seul Dieu et que Dieu est saint et est esprit, on peut appeler la Trinité Esprit Saint »74.

« Le Saint-Esprit est une manière d’ineffable communion du Père et du Fils, et peut-être porte-t-il ce nom justement parce que le Père et le Fils peuvent aussi s’en accommoder. On lui donne, en effet, à titre particulier le nom qu’on leur donne à titre commun, puisque le Père est esprit, et le Fils esprit, le Père est saint et saint le Fils. Il fallait donc un nom applicable à eux deux pour représenter en mutuelle communion, et l’on a appelé leur don à eux deux Esprit Saint »75.

Amour. « Ils n’avaient qu’une âme et qu’un cœur ». « Si cette multitude de frères n’avait qu’une seule âme à cause de la charité, diras-tu de Dieu le Père et de Dieu le Fils qu’ils sont deux? S’ils sont deux dieux, ce n’est pas en eux que se trouve la charité suprême, Car si, ici-bas, la charité est telle qu’elle fait une seule âme de ton âme et de l’âme de ton ami, comment au ciel le Père et le Fils ne sont-ils pas un seul Dieu ? »84.

« Que personne ne dise : Je ne sais quoi aimer. Qu’il aime son frère, il aimera l’amour. Il connaît mieux en effet l’amour dont il aime, que son frère qu’il aime. Et voilà dès lors que Dieu lui est mieux connu que son frère : beaucoup mieux connu, parce que plus présent; mieux connu, parce que plus intérieur; mieux connu, parce que plus certain ». « Car de quoi est-il plein, sinon de Dieu, celui qui est plein d’amour ?

« Mais, dira-t-on, je vois la charité ». « Et quand je vois la charité, je ne vois pas en elle la Trinité. Eh bien si ! Tu vois la Trinité, quand tu vois la charité« 90. « Cette charité fraternelle – car la charité fraternelle est celle qui nous fait nous aimer les uns les autres – non seulement vient de Dieu, mais elle est Dieu ». « Puisqu’en effet  » Dieu est amour « , celui-là aime certainement Dieu qui aime l’amour – or celui-là aime nécessairement l’amour, qui aime son frère »91.

« Quand j’aime un être, il y a trois choses : moi, ce que j’aime, et l’amour même »94. « Et voilà une image de la Trinité : l’âme, sa connaissance, qui est son produit et son verbe engendré d’elle-même, et, en troisième lieu, l’amour : ces trois réalités ne font qu’un, ne sont qu’une seule substance »97.

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