Henri Arvon – La philosophie du travail

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Henri Arvon (1914-1992)

Henri Arvon (1914-1992)

Livres philosophiques

Henri Arvon – La philosophie du travail, PUF, 1961 (résumé-citations D. Vigne, 14 pages pdf).

Henri Arvon

La philosophie du travail

I – Prométhée et Hercule

Le titan et le héros

« Victime des dieux pour avoir voulu être le bienfaiteur de l’humanité, Prométhée devrait au moins pouvoir compter sur la reconnaissance éternelle des hommes. Or, les Grecs le rangent parmi les Titans ». « Le martyre de Prométhée met en pleine lumière les conséquences douloureuses d’une libération manquée ». « Il en est tout autrement des travaux d’Hercule qui consistent non pas à s’emparer des forces de la nature, mais à les dompter, à délivrer les hommes de leur pression brutale et malfaisante. Aussi les Grecs ont-ils élevé Hercule au rang de héros »3.

Le travail dans l’Antiquité

« Les Anciens vouent au cosmos une fidélité royale »4. « Toute création humaine ne peut être qu’une imitation plus ou moins bien réussie de la nature ». « Le propre du Souverain principe est l’inaltérabilité. Quant au changement, il appartient à l’essence des êtres inférieurs ». « La noblesse de l’Idée qui reflète la perfection du cosmos s’oppose ainsi au caractère vil d’une action sur la matière ». « L’exercice d’une profession mécanique empêche l’homme de remplir ses devoirs véritables »5.

« Le christianisme confère au travail une valeur nouvelle. Le cosmos est dépouillé à la fois de son autonomie et de son éternité ». « Le travail humain reflète et prolonge la création divine ». « Cette valorisation spirituelle du travail reste cependant sans effet pratique immédiat. La vie contemplative garde sa supériorité à l’égard de la vie active. Le domaine de l’esprit demeure strictement séparé de celui de la matière »6. « Thomas d’Aquin oppose les arts serviles aux arts libéraux, distinction qui se retrouve dans la division entre clercs et laïcs »7.

« Le refus de toute action sur la matière se prolonge jusqu’à notre époque, il y prend souvent même une forme d’autant plus virulente qu’il semble anachronique »7. « Mais cette réaction contre l’esprit de la technique est en réalité une réaction d’enfant déconcerté ». « Cet « effroi néo-romantique » revient à « céder follement à une réaction instinctive qu’Emmanuel Mounier qualifie de ‘petite peur du XXe siècle' »8.

Le projet moderne et sa crise

« C’est la Renaissance qui substitue à l’attitude contemplative une conduite active. Ajoutons tout de suite que le travail ainsi mis en honneur n’est reconnu que dans sa fonction fabricatrice, en dehors de toute intention spirituelle ». « Désormais l’homme entreprend de posséder le monde ». « Le pouvoir des hommes sur la nature s’affirme ». « S’il se soumet à ses lois, c’est pour mieux l’asservir »9.

« L’humanité de la Renaissance reste incontesté pendant trois siècles ». « Or voici que le XXe siècle, tout en prolongeant et intensifiant l’immense effort scientifique et technique qui caractérise l’époque moderne, commence à douter d’un monde à vocation exclusivement terrestre »11. « Faut-il donc abandonner tout espoir d’accorder l’homme et le monde, et céder à la tentation d’intériorité en nous repliant sur ce qu’il y a d’éternel en nous ? ».

Le défi du progrès

« Pourtant, le mouvement profond de l’existence humaine s’oppose à une séparation de l’esprit et de la réalité ». « Le travail n’est pas seulement une dure nécessité dont l’homme ne saurait se distraire, il est en même temps la possibilité qui lui est offerte de parvenir à une dignité plus haute ». « Ainsi pour Hegel, le travail, tout en étant issu d’une malédiction, reste associé à la prière. Il consiste à anéantir le monde, c’est-à-dire à le transformer dans le sens de la prière. Responsable de la création, l’homme a pour tâche de s’associer au plan divin et de le réaliser ». « Grâce à ses efforts continus, la ‘biosphère’ se transforme progressivement en ‘noosphère' »13.

« On a justement souligné le désarroi de l’homme moderne ». « S’étant affranchi de sa soumission à la nature, il ne sait quel sens donner à sa victoire. L’esclave devenu maître est embarrassé de sa liberté toute nouvelle. Le progrès matériel, ne mène nulle part tant qu’il n’est pas lié à un progrès moral ». « L’humanité a uni son sort à celui d’une science triomphante. Mais il est possible, voire indispensable, de compléter la libération matérielle que nous devons à la technique par une libération spirituelle. Il ne suffit pas que l’homme devienne son propre Prométhée ; il faut qu’il sache accomplir en même temps les exploits d’Hercule »15.

II – La promotion du travail

De Smith à Kant

« Vers la fin du XVIIIe siècle, l’importance capitale du travail se fait sentir de façon pressante. Cette promotion est annoncée par l’ouvrage d’Adam Smith »17. « Pourtant, le travail n’est guère encore reconnu dans ses rapports avec l’homme. Aux yeux d’Adam Smith, il échappe à la volonté humaine et se réduit à une sorte d’activité naturelle qui est régie par des lois rigoureuses ».

« C’est à la philosophie classique allemande que revient le mérite d’avoir dégagé toute la portée de la découverte faite par Adam Smith ». « Sa plus grande conquête est sans conteste la notion de la praxis »18. « Elle cherche à rétablir une totalité capable d’englober l’homme et le monde »19. Elle prend conscience que « c’est au niveau du travail que se situe la rencontre vivante de l’homme créateur et du monde créé »17.

« Cette nouvelle orientation philosophique est sensible chez Kant ; cependant elle n’aboutit pas encore à une restauration de l’unité perdue » : « sur le plan théorique, l’activité humaine subit la tyrannie du monde phénoménal, mécanisme rigide qui interdit toute manifestation de la liberté », et « sur le plan pratique, elle reste subordonnée aux exigences du monde nouménal qui dicte à l’homme un devoir absolu »19.

De Kant à Hegel

« Kant cherche à réconcilier la nature et la liberté non seulement dans la morale et dans l’art, mais aussi dans l’histoire. C’est elle qui assure le passage de la nature à la culture, de l’esclavage de la nécessité à l’état de liberté ». « Mais cette tentative reste inachevée »20.

« À l’encontre de Kant et de Fichte qui avaient donné à la praxis un contenu purement spéculatif, Hegel l’interprète dans le sens du travail humain concret ». « En affirmant que la volonté humaine trouve sa première expression dans l’outil, Hegel arrache la volonté à une pureté qui la situe dans le vide et l’applique à la réalité »21. « Le travail nie la nature. Mais à la différence de l’animal qui satisfait ses désirs en dévorant l’objet, l’homme, tout en dénaturant la nature, la transforme à son image, s’y retrouve et se réconcilie avec elle »22.

« L’esclave, aux prises avec l’objet qui lui résiste, acquiert une autonomie d’autant plus grande qu’il s’aliène en lui ». « L’esclave se retrouve dans l’objet, mais comme il doit l’abandonner au maître, l’appropriation lui reste interdite. Quant au maître, il ne reprend l’objet qu’à l’aide de l’esclave ». « C’est la recherche de l’unité véritable entre le sujet et l’objet qui constitue le fil conducteur de l’histoire »23.

« L’analyse que Hegel tente de faire d’une époque prisonnière de la technique est d’une lucidité d’autant plus courageuse qu’elle contredit, en apparence, l’importance humaine qu’il accorde au travail ». Hegel reconnaît que « la machine provoque un changement qualitatif du travail ». « Elle transforme le travail intelligent et total en un ‘travail stupide et partiel' »25. « Le travail se vide de son contenu humain et se fait oppresseur ». « Le caractère abstrait du travail mécanisé se révèle dans la tyrannie de l’argent »26.

« Tant que le travail est vivant, il forme le monde et, par là même, l’être humain ; mais lorsqu’il est frappé d’abstraction, le monde se sépare de l’homme et exerce sur lui sa lourde pesée ». « Ces deux aspects contradictoires coexistent sur le plan de la société civile ». « L’Etat, en revanche, qui est l’expression de l’universel, surmonte les contradictions de la société civile »27.

De Hegel à Marx

« La philosophie de Marx, est construite, elle aussi, sur la souveraineté du travail. C’est la grandeur du travail qui rend d’autant plus scandaleuse l’exploitation dont il fournit l’occasion ».

Mais « Marx s’en prend à l’Esprit hégélien dans la mesure où celui-ci se joue dans ses lumières propres ». « C’est parce qu’elle ignore la véritable extériorité et qu’elle n’envisage qu’une reprise d’elle-même, que la conscience de soi hégélienne croit pouvoir se retrouver par une simple activité intellectuelle ». Marx écrit : « *Un être qui n’a pas sa nature hors de lui n’est pas un être naturel*. *Un être non objectif est un non-être*.

« Marx n’en reconnaît pas moins son caractère foncièrement producteur » de la pensée de Hegel29. Pour Marx *Hegel saisit l’auto-création de l’homme comme un processus, l’objectivation comme désobjectivation, il saisit donc l’essence du travail et conçoit l’homme objectif comme le résultat de son propre travail*.

« Cette conception hégélienne du travail libérateur fertilise l’analyse marxiste »30. Mais « pour Hegel, l’aliénation est à la fois une puissance créatrice et une force oppressive ». « Marx, en revanche, ne distingue dans la praxis qu’une évolution tendue tout entière vers la reprise de l’homme par lui-même »31. Telle est « la différence entre la praxis hégélienne et la praxis marxiste ». « Marx rejette l’aliénation-malheur pour ne garder que l’aliénation libératrice »32. « Le travail est foncièrement bénéfique, et le redeviendra dès que le cancer du régime capitaliste cessera de ronger le corps de la société ».

Critique de Marx

« Que penser de cette distinction établie par Marx entre l’objectivation et l’aliénation ? ». « L’ambiguïté du travail n’est-elle pas plutôt un fait humain permanent ? »33. « Le caractère multidimensionnel du travail est nié par le marxisme »34. « La notion marxiste d’une praxis ‘pure' », « mouvement perpétuel qui emporte l’homme dans un rythme imposé par la matière », « prend chez Marx l’aspect du travail humain et de l’activité révolutionnaire. Mais ce sont là des exigences de la conscience intérieure ». En fait, contrairement à ce que dit Marx, « pour transformer le monde, il faut commencer par l’interpréter ».

« La notion marxiste du travail ne soulève pas l’homme. Toute ouverture vers l’Absolu lui est interdite »35. « Si Marx avait raison, la philosophie du travail se réduirait à une simple science de l’action » ; « parler d’une philosophie du travail serait une contradiction dans les termes »36.

III – La définition du travail

« Toute organisation du travail tend inévitablement à séparer l’esprit qui commande de la main qui exécute »37. « La société industrielle rend impossible toute liaison directe entre le travail intellectuel et le travail manuel ». « Plus le travail intellectuel devient complexe, plus le travail manuel tend à se simplifier ». « Un fossé se creuse entre la conception de l’œuvre et son exécution »39.

« Pour rendre au travail sa valeur véritable, il convient de lutter contre les déviations passagères dont il est victime », et pour cela « remonter à l’homme qui par lui se manifeste », sous trois aspects : « Le travail est effort musculaire »40, « il est effort volontaire, conscient et réfléchi »41, « il est, enfin, effort créateur »44.

Travail et langage

« On a souvent soutenu que c’est l’invention de l’outil qui constitue l’acte de naissance de l’homme »41. « C’est grâce à l’outil que l’être humain tourne les obstacles que la nature lui oppose ». Mais « c’est moins l’outil proprement dit que l’outillage issu d’une construction intellectuelle préalable qui le singularise »42. « La construction préalable en pensée est donc la démarche essentielle du travail humain »43.

« La parole donne la maîtrise intérieure de la pensée, la technique celle de la nature ». *La machine, écrit Emmanuel Mounier, est une annexe de notre langage*. « L’œuvre renvoie l’image de l’esprit qui l’a conçue ».

Art et religion

« C’est dans la création artistique que le travail parvient à ce degré de perfection »44. « L’homme se découvre libre dans le miroir que l’art lui tend ». « La médiation que le travail exerce entre l’homme et la nature se trouve ainsi accomplie ». « L’œuvre d’art échappe au domaine des objets, elle devient, sinon sujet, tout au moins, comme le dit Mikel Dufrenne, ‘quasi-objet' ».

« L’activité artistique est, par définition, une activité religieuse ». « Aussi est-ce dans l’activité religieuse que Hegel découvre le sens profond du travail humain »46. « La gratuité de l’œuvre y est portée à son maximum ».

L’esprit, la main, la machine

« Tel est donc le travail humain » : « l’intérieur de l’homme qui s’extériorise, et qui grâce à cette extériorisation, s’enrichit et se reconnaît. Le travail humain unit la main et l’esprit, l’esprit ayant besoin de la main pour se manifester alors que la main ne peut agir sans que l’esprit la dirige ». « La brisure de l’activité humaine en deux sphères est contraire à l’essence humaine »48.

« Mais est-il exact d’affirmer que l’esprit humain risque désormais d’être complètement évincé de la production ? »49. « L’homme, qui n’a plus sa place à l’intérieur du circuit des forces mécaniques aveugles, doit se situer au-dessus d’elles ». *La machine, écrit J. Fourastié, conduit l’homme à se spécialiser dans l’humain*.

IV – La finalité du travail

Au-delà du besoin

« Le travail humain prend son origine dans l’inadaptation des besoins humains au milieu naturel ». « Aussi l’activité humaine n’est-elle jamais une activité naturelle. Tout en ayant des besoins, l’homme n’est pas un être de besoin »55. « Le besoin humain se crée lui-même ». *Le penchant, écrit Hegel, doit être distingué du simple désir* : *tandis que ce dernier ne cherche que *le singulier, étant une forme de la volonté intelligente, le penchant comprend une série de satisfactions, donc quelque chose de total, d’universel*56.

Une seconde nature

« En se servant d’outils qui portent sa marque, l’homme se dégage de l’environnement ». « Disposant d’objets humains, il s’éloigne de sa nature animale primitive ». « L’homme ne se résigne pas à subir ce qui lui est donné, il l’affronte dans un esprit de liberté créatrice »57. « La cause, au lieu d’être inhérente aux choses, leur est imposée.

L’homme s’arme de cette causalité non seulement pour dominer la nature telle qu’elle est, mais pour créer une seconde nature qui dépend de sa seule volonté ». « Le monde réel et tangible disparaît » au profit d’un monde de représentations, ce qui fait peser « une menace nouvelle sur le travail ».

« La technique, pourtant, contribue puissamment à promouvoir un monde favorable à l’épanouissement de toutes les virtualités humaines ». « Les objets techniques nous procurent souvent un vif plaisir esthétique ». « Lorsque des objets techniques sont portés à leur perfection, ils constituent un monde qui, loin de s’opposer à la nature, l’éclaire et la porte à la conscience ». « L’homme qui entre en contact sensible avec eux discerne l’harmonie universelle des lois matérielles. À la limite, la technique se confond avec l’art »59.

Fondements de la division du travail

« Le monde de la technique évolue rapidement vers l’universalité humaine »61. « Mais cette universalité est encore primitive ; elle concerne uniquement la vie matérielle. Or, tout en descendant vers la matérialité, la technique fraie la voie à une universalité plus haute. Elle charge les hommes d’une responsabilité nouvelle ». « Le monde humain créé par la technique implique des obligations plus qu’il ne reflète la possession ».

« Les hommes, pour arracher à la nature l’ensemble complexe de leurs besoins individuels, doivent faire appel à la collaboration et à la solidarité. Le travail ne lie pas seulement l’homme et la nature, mais aussi les hommes entre eux ». « C’est cette double médiation du travail qui se reflète dans sa division ».

« Volontaire et consciente, la division du travail ne saurait être un pur fait biologique. Elle est fondamentalement autre que la différenciation fonctionnelle que nous constatons chez certaines espèces animales »63.

« L’explication purement psychologique de la division du travail n’est guère plus satisfaisante ». « Smith développe l’hypothèse de l’égoïsme foncier de l’être humain et en fait le fondement de l’économie politique ». « La division du travail repose, selon lui, sur l’instinct d’échange ». « Hegel corrige cette vision étroitement utilitaire en discernant derrière l’égoïsme calculateur qui domine la société civile, la ‘ruse de la raison' ».

Histoire de la division du travail

« Le travail se trouve d’abord divisé en fonctions sociales », « pas qui est franchi dès l’Antiquité » et qui va conduire « de la formation des métiers au sectionnement de la production et à la spécialisation »64.

« La décomposition du travail permet d’accroître la production d’une manière prodigieuse ». « Mais ce triomphe sur la nature obtenue par la machine porte préjudice à l’essence sociale du travail ». « La division du travail n’est plus l’expression de la solidarité sociale, mais la conséquence d’une dure contrainte technique »66.

« C’est le mérite de Marx d’avoir réintroduit la préoccupation de l’élément humain dans l’étude de la division du travail technique ». Il distingue trois stades »67 :

« Le premier est celui de la coopération ». « La coopération ne porte pas atteinte au travail de l’ouvrier lui-même, mais déjà elle le prive de l’accroissement de la production qui en découle ». « Le deuxième stade est celui de la division manufacturière du travail ». « Tout travail complexe est analysé et réduit en travaux élémentaires »68.

« Le troisième stade est celui de la division industrielle ». *La grande industrie mécanique achève la séparation entre le travail manuel et les puissances intellectuelles de la production qu’elle transforme en pouvoir du capital sur le travail*(Marx). « La division du travail technique se traduit ainsi par un dualisme fondamental entre le prolétariat dépossédé et le capital accapareur »69.

Critique de Marx

« Cette conception manichéenne de la vie sociale constitue le pivot de la doctrine marxiste ». « Pourtant, contrairement aux prévisions de Marx, l’évolution ultérieure du capitalisme industriel, loin d’approfondir le fossé entre deux classes ennemies, tend à le combler ». « Ayant soumis l’histoire des hommes au primat de la lutte des classes, Marx est amené à faire de la suppression des classes la condition indispensable de la libération humaine. Or, ce faisant, il semble méconnaître le rôle véritable de la division du travail ». « Le travail divise les hommes et les unit ; il fait naître la concurrence, et à partir de cette concurrence, la collaboration ».

Critique de Durkheim

« Durkheim étudie le phénomène de la division du travail »71. Pour lui « l’évolution sociale consiste à faire passer les hommes de la ‘solidarité mécanique’ à la ‘solidarité organique' »72. « Durkheim rêve d’une restauration du régime corporatif »73. « La division du travail technique, pourtant, semble s’inscrire en faux contre cette conception optimiste d’une solidarité sociale croissante »72.

« Après avoir proclamé que la vie sociale est régie exclusivement par des faits, Durkheim n’hésite pas à la subordonner à des valeurs qui n’obéissent à aucune causalité mécanique »73. « C’est reconnaître implicitement que l’orgueilleux édifice sociologique bâti par lui a besoin d’un fondement idéal pour ne pas s’écrouler »74.

Planification ou laisser-faire ?

« Contre le jeu absolument libre des forces économiques, le droit social affirme la primauté de l’homme ». « Est-ce dire qu’une planification totale doive succéder au laisser-faire, laisser-passer de l’époque libérale ? » 75. « Mais que servirait-il à l’homme de gagner l’égalité sociale s’il perdait sa liberté personnelle ? ». « Plutôt que de mettre fin aux tensions sociales, ne vaudrait-il pas mieux leur rendre toute leur efficacité ? ». « Rétablir le dialogue entre les différents groupes sociaux, ouvrir cette réciprocité des perspectives dont parle Gurvitch, voilà le but véritable de toute organisation sociale, soucieuse à la fois de justice et de liberté »76.

V – Les aliénations du travail

‘Réification’

*Là où il y a médiation, l’aliénation guette* (Mounier). « Ce danger d’aliénation se trouve singulièrement accru par la technique »77. « La servitude ouvrière naît, selon Marx, de la ‘réification’, c’est-à-dire du fait que dans le régime capitaliste, l’ouvrier devient l’esclave de l’objet qu’il produit ». « Cette déchéance totale se reflète dans la fixation du salaire »78.

« Incapable de retrouver son essence dans le monde du travail, l’ouvrier la situe en dehors »79. *Le travail aliéné fait de l’activité vitale de l’homme, de son essence, un pur moyen pour son existence* (Marx). « Le travail aliéné, enfin, brise la cohésion sociale, en opposant le non-propriétaire au propriétaire ».

« L’aliénation qui frappe le travail technique prend la forme d’une vaine et stérile agitation ». « Le travail s’empare de notre conduite au point d’en exclure toute contemplation »80. *Plutôt faire n’importe quoi que ne rien faire, voilà le principe* (Nietzsche)81. « Les ouvriers supportent difficilement le temps libre qui leur échoit ».

Parcellisation

« L’effet aliénant de la machine est plus sensible encore dans la production ». « L’organisation du travail est exclusivement conçue en fonction des exigences techniques ». « Les hommes voient leurs fonctions s’émietter et éclater en tâches parcellaires »82.

« C’est à partir de la taylorisation que Ford conçut le travail à la chaîne ». « L’organisation scientifique du travail cherche à généraliser cette méthode »84. « Taylor, lui-même, pourtant, reconnaît que son système ne s’est pas montré d’une efficacité certaine dans la solution des multiples problèmes posés par la vie ouvrière ».

« Comment justifier, au point de vue humain, un travail qui se passe de toute participation volontaire au point d’être rabaissé au rang d’une activité purement fonctionnelle ? »85. « La satisfaction de l’ouvrier condamné à l’automatisme est plus apparente que véritable ; elle est le masque sous lequel se cache une morne résignation. Le besoin d’évasion qui accompagne tout travail mécanisé est la meilleure preuve ».

Déshumanisation

« Le pouvoir aliénant du travail machinal affecte la vie humaine tout entière. La technique, au lieu de transformer le monde naturel en un monde humain, commence par créer un monde chaotique, hostile, inhumain »86. *Le paysage industriel a quelque chose de volcanique* (F.G. Jünger)87. « La vie sociale tend à reproduire l’engrenage rigoureux de la machine ». « Les techniques se transforment en technocrates »88.

« Les aliénations multiples liées aux virtualités déshumanisantes du monde techniques sont d’autant plus graves qu’elles finissent par n’être plus ressenties »90. « Nous avons inventé le bonheur, disent des derniers hommes, et ils clignent des yeux* (Nietzsche)…

« La tâche essentielle de notre époque est sans doute de mettre fin aux aliénations multiples qui sont nées de l’introduction de la machine dans notre vie ». « Le progrès matériel a devancé le progrès spirituel »91. « L’effort de libération extérieure qui a fait naître la machine reste incomplet tant qu’il ne s’accompagne pas d’un effort de libération intérieure »92. C

VI – La civilisation du travail

Pourquoi travailler ?

« À l’opposé des sophistes, Socrate se détourne des mots pour arracher aux choses elles-mêmes leur essence », et découvre que « la nature propre de l’action est fonction de la fin qu’elle poursuit ». « La connaissance précède l’exécution »94. « Le vrai, c’est-à-dire la science, rejoint le bien, c’est-à-dire l’utilité ». « Puisque c’est la connaissance engendre l’action, le fait de savoir le juste est identique avec le fait d’être juste ». « Cette fusion du vrai et du bien est nuancée par Platon ; pour lui, le savoir et le vrai sont des notions distinctes »95.

« La téléologie du travail entrevue par Socrate et Platon reçoit de nos jours une justification éclatante ». Mais « l’importance fondamentale du travail est cachée sous un triple voile » : « Au siècle des techniques, le travail a pris un aspect de plus en plus utilitaire ». « L’organisation économique, atteinte de gigantisme, donne au travail un aspect de plus en plus abstrait ». « La vie sociale, enfin, impose au travail l’aspect d’un combat perpétuel ».

Le technique au service de l’humain

« La technique, pourtant, porte dans ses flancs la promesse d’un monde meilleur »97. « Le progrès matériel engendre le progrès humain ». « C’est cette action réciproque du technique et de l’humain qui constitue la ligne directrice de la civilisation du travail ».

« Tant que la machine ne faisait que prolonger l’outil, l’ouvrier subissait la contrainte d’un travail déshumanisé. Mais à partir du moment où la machine accomplit tous ses mouvements sans intervention extérieure, l’ouvrier échappe à sa tyrannie ». « L’ancien esclave de la machine se voit confier les fonctions de surveillant ».

« La division du travail, elle aussi, apparaît sous un jour nouveau ». « Nous avons commencé de comprendre que la division du travail comporte un degré à partir duquel les avantages décroissent »99.

« La restauration du travail resterait incomplète si l’ouvrier ne prenait à nouveau conscience de participer à une œuvre commune »100. Décentralisation de la production, gestion des ‘ressources humaines’, intéressement des ouvriers aux bénéfices… « À travers ces tâtonnements parfois maladroits se manifeste la ferme volonté de rendre au travail ses dimensions sociales et humaines »101.

« Riche en promesses, la civilisation du travail n’apporte cependant pas de certitude »103. « C’est pourquoi la civilisation du travail a besoin d’un supplément humaniste »104. « Pour reprendre la distinction socratique, si les sciences enseignent le vrai, les lettres révèlent le bien »105.

Le loisir

De nos jours « le triomphe du travail semble complet ». « On peut cependant se demander si son règne n’est pas dès à présent menacé ». « L’humanité réussit à se libérer progressivement du travail et à lui substituer le loisir ». « L’ère du travail se change en une ère des loisirs »106.

« L’augmentation de la production ne peut se poursuivre sans un accroissement constant de la consommation ». « Ce phénomène moderne transforme le loisir en une sorte de devoir social ». « De ce que les loisirs tendent à devenir une nécessité économique, il ne résulte pas qu’ils puissent dans un proche avenir assumer le rôle du travail ». « Quel est donc le rôle qui revient au loisir ? »107.

« Tant que le loisir reste extérieur à la vie active, il implique le danger d’une nouvelle aliénation ». « Le loisir doit donc rester en corrélation étroite avec le travail »109. « Le loisir ne s’oppose au travail technique que dans la mesure où celui-ci prétend à lui seul libérer l’homme ».

« On a coutume de partir de sa racine latine licet qui exprime la liberté de faire ce que l’on veut. Ne vaut-il pas mieux rappeler que les Grecs le nommaient scholè ? ». « En méditant, grâce au loisir, sur l’œuvre, l’esprit reprend sa liberté fondamentale, et ayant pris conscience de sa référence à l’éternel, se réengage dans le travail. C’est ainsi que le loisir entretient entre le travail et l’esprit un va-et vient incessant, qui progressivement les achemine vers la perfection »111.

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