Bernard Sesboüé – « Tradition et traditions », dans Nouvelle Revue Théologique 112/4 (1990), p. 570-585 (résumé-citations D. Vigne )>.
Bernard Sesboüé
Tradition et traditions
Le thème a fait l’objet de deux livres importants du P. Congar (La Tradition et les traditions. I. Essai historique. II. Essai théologique, Paris, Fayard, 1960 & 1963). Il y a quelques années encore, la tradition n’avait pas bonne presse : elle était volontiers identifiée au culte du passé, au conservatisme. Aujourd’hui la tradition redevient un thème d’actualité. D’un refus primaire et sans nuance, on passe à un certain culte de la tradition.(pas de n° de page)
Avec un t minuscule, le terme de tradition veut dire coutume ou habitude reçue des générations précédentes. La tradition entendue en ce sens joue dans la société le rôle qui est celui de l’habitude dans la vie individuelle. Il y a de bonnes et de mauvaises traditions. Dans le domaine religieux ce type de traditions a tout à fait sa place, en particulier dans le domaine du rituel liturgique. Les pharisiens invoquaient à ce sujet la tradition des anciens.
Tout autre est la réalité de la Tradition au grand sens chrétien du terme. Cette tradition n’est rien d’autre que la transmission de l’Évangile. La Tradition est la grande mémoire de l’Église, celle qui lui assure son identité. « L’Église, l’Évangile et la Tradition tombent ou persistent ensemble. » (J.A. Moehler, L’unité dans l’Église ou le principe du catholicisme d’après l’esprit des Pères des trois premiers siècles, coll. Unam Sanctam, 2, Paris, Cerf, 1938, p. 77).
1. Au fondement de la Tradition, la livraison du Christ
Pour comprendre la réalité de la Tradition chrétienne dans son principe et fondement, il faut remonter très haut, jusqu’à la mission du Christ, c’est-à-dire à l’envoi du Fils par le Père. Tradere, mot latin qui correspond au grec paradidonai, veut dire transmettre, mais aussi livrer. Cette tradition du Fils par le Père, cette tradition de soi du Fils, est l’acte par excellence de don de soi du Fils, le cœur du mystère chrétien est un événement d’auto-communication de Dieu, selon l’expression de K. Rahner.
Cette tradition de Dieu aux hommes passe par l’incarnation de la Parole de Dieu, du Verbe même du Père dans un homme, le Christ Jésus. Ceci a valeur de programme ; cela veut dire que désormais le don de Dieu aux hommes passe par une transmission humaine. La transmission de l’Évangile, don de Dieu aux hommes, est chez les Apôtres aussi un acte de don d’eux-mêmes, de tradition et de livraison de soi jusqu’au martyre. Cette loi de la livraison de soi fut celle de la prédication originelle.
2. La transmission vivante de l’Évangile dans l’Église
« Le Seigneur de toutes choses a donné à ses Apôtres le pouvoir d’annoncer l’Évangile, et c’est par eux que nous avons connu la vérité. […] Cet Évangile, ils l’ont d’abord prêché… ensuite, par la volonté de Dieu, ils nous l’ont transmis dans des Écritures. » (Irénée de Lyon, AH III, 1, 1).
D’abord, c’est la prédication orale, vivante, le témoignage donné dans la transmission d’une parole dont vit le témoin. Cet Évangile vivant se concrétise dès le Nouveau Testament dans des confessions de foi, par exemple : « Je vous ai transmis en premier lieu, ce que j’avais moi-même reçu : Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures. Il a été enseveli, il est ressuscité le troisième jour, conformément aux Écritures » (1 Co 15, 3-4). Il s’exprimera plus tard dans la formulation des Symboles de foi.
Ensuite, nous dit Irénée, les Apôtres ont transmis l’Évangile dans des Écritures. Cette présentation souligne que les évangiles écrits s’inscrivent dans une Tradition vivante. Irénée nous dit ainsi de manière spontanée la priorité de la Tradition vivante sur l’Écriture et l’enveloppement de celle-ci par celle-là. Nous ne devons jamais oublier que la liste des livres qui appartiennent aux Écritures n’est pas dans l’Écriture. L’Écriture ne donne pas sa table des matières. C’est l’Église qui la donne. Le canon des Écritures est objet de la Tradition.
La loi de l’incarnation voulait que la Tradition de l’Évangile aux hommes fût portée par la personne vivante de Jésus de Nazareth. La même loi veut que l’Évangile soit toujours porté par un peuple qui en vit et le transmet au présent, dans la puissance de l’Esprit. Où donc trouver la vérité de l’Évangile ? Dans les Églises présidées par ceux à qui les Apôtres les ont confiées : leurs successeurs les évêques. Les deux signes de la Tradition authentique sont l’apostolicité et la catholicité.
3. La Tradition vivante est nécessairement créatrice
Elle doit inévitablement faire face à des situations nouvelles et engendrer des langages nouveaux. Ceci ouvre inévitablement la voie à un certain conflit entre le nouveau et l’ancien. Dès l’origine, l’Église s’est heurtée au problème de la nouveauté à concilier avec l’héritage religieux. Quelques exemples :
– La limite de la tradition juive, malgré toute sa grandeur, est en quelque sorte de n’avoir pas su rester assez vivante pour pouvoir intégrer la nouveauté du Christ.
– Dans la communauté chrétienne primitive il y eut le débat : fallait-il circoncire les païens convertis au christianisme ? Décision collégialement prise : les païens ne seront pas circoncis.
– Dans le conflit entre rigoristes et miséricordieux à Carthage, Cyprien évolua dans son attitude.
– Le Concile de Nicée ajouta dans le Credo des mots nouveaux excluant l’interprétation d’Arius. La véritable fidélité passait par l’acceptation d’une nouveauté.
– Basile de Césarée : « J’ai jugé logique […] de me servir souvent de mots absents de l’Écriture, du moment qu’ils n’étaient pas étrangers à l’intention religieuse de l’Écriture. Car souvent l’Apôtre n’a pas refusé de se servir de termes païens, selon son propre but. » (De Fide, PG 31, 677b-680c)
– La deuxième prière eucharistique promulguée par Paul VI est une adaptation de la prière eucharistique que l’on trouve dans la Tradition apostolique d’Hippolyte de Rome.
– Le Pape Pie V après le Concile de Trente a fait exactement la même chose que le Pape Paul VI après Vatican II : un « aggiornamento » de la liturgie.
Souvent la Tradition, c’est-à-dire la transmission de la foi, s’exprime à travers des attestations qui ne peuvent se confondre avec elle. Quelquefois même la grande Tradition est véhiculée à travers tout un jeu de traditions. On doit reconnaître que sur certains points le discernement de la Tradition n’est pas évident et peut donner lieu à des doutes. Mais la Tradition vivante transcende tous ses moments écrits. Comment la discerner ? Quelques critères :
– L’Écriture est le critère principal auquel se réfère l’Église pour déterminer si des traditions font vraiment partie de la sainte Tradition ou non.
– Les Symboles de foi ou Credo sont aussi des monuments capitaux pour la Tradition.
– Le consensus des Pères de l’Église est également un critère classique.
– Quand il s’agit d’un point plus particulier de la foi ou de la vie de l’Église, un critère capital est celui du consensus de l’Église. C’était celui de Vincent de Lérins (Ve s.) : Quod ubique, quod semper, quod ab omnibus creditum est. Car l’Église considérée dans son corps universel est infaillible dans la foi.
– Les sacrements et la structure ministérielle de l’Église appartiennent aussi à la Tradition de la foi.
– En définitive le discernement autorisé et donc autoritaire de la Tradition revient au Magistère de l’Église. Le Magistère est l’instance ministérielle qui dans l’Église discerne la Tradition et la formule chaque fois que cela est nécessaire. Le magistère est situé dans l’Église ; il est un élément de sa structure vivante.
L’interprétation de la foi n’est jamais achevée. Depuis Vatican II nous vivons dans l’Église un processus de réception du Concile, c’est-à-dire un moment de la Tradition en acte. Il y a toujours eu des gens pour brandir les conciles anciens contre le concile nouveau. Le danger du traditionalisme est de sacraliser également tout, et d’oublier la loi de l’incarnation. Nous retrouvons ici la différence entre Tradition et coutume (la soutane ne remonte pas au-delà du milieu du XIXe siècle).
Le discernement doit aussi faire appel au sens de l’histoire. Or on oublie que les grandes « nouveautés » de Vatican II sont en fait des retours à la Tradition ancienne de l’Église. C’est en ce sens un concile éminemment traditionnel. La liturgie s’avéra le point de cristallisation d’un certain nombre de difficultés après Vatican II. Certes il y eut des erreurs pédagogiques, et aussi des excès. Mais ne jugeons pas d’une réforme aussi importante par ses excès.
Pour conclure, rappelons cette merveilleuse formule d’Irénée qui récapitule cet exposé et demeure tout un programme : « Cette foi, que nous avons reçue de l’Église, nous la gardons avec soin, car sans cesse, sous l’action de l’Esprit de Dieu, telle un dépôt de grand prix renfermé dans un vase excellent, elle rajeunit et fait rajeunir le vase même qui la contient. » (AH III, 24, 1)
____