Daniel Vigne, « Lanza del Vasto, un homme en chemin », dans Hommage à Shantidas, Cahiers Lanza del Vasto n° 1 (avril 2022), p. 3-9, et dans Nouvelles de l’Arche 69/4 (2021), p. 41-48. [pdf]
Lanza del Vasto, un homme en chemin
Mes chers amis, au début de cette journée d’hommage, nous voulons d’abord vous remercier. Vous avez fait la route, vous vous êtes mis en route en souvenir d’un homme qui a lui-même été beaucoup sur les routes. Vous vous êtes mis en chemin pour honorer celui que je dois moi-même vous présenter maintenant comme un homme en chemin.
Pas facile de résumer sa trajectoire, même si cette première intervention de la journée va porter avant tout, disons, sur la première moitié de sa vie. Les causeries qui suivront nous feront avancer dans le temps et cet après-midi, si le temps le permet, nous conclurons la journée en nous souvenant aussi de sa mort et en allant prier ensemble sur sa tombe.
| Où allons-nous par cette route où nous marchons depuis des temps si longs sans demander à personne où elle mène ? Tel va pour tenter la fortune, tel pour chasser le souci, tel en quête de savoir, tel pour rentrer chez soi. Nous allons faire toutes ces choses à la fois : nous allons retourner à l’évidence[1]. |
Mais pour le moment, il me revient de commencer par le commencement, par son enfance et sa jeunesse, en tournant les yeux vers cette lointaine Italie du Sud où il est né, comme vous le savez, en 1901. « Ce siècle avait un an », dirait Victor Hugo… « Ce siècle qui naquit un jour de foire », écrit Lanza. Ce vingtième siècle qu’il a traversé, semble-t-il, comme quelqu’un qui viendrait d’ailleurs, d’un autre temps. Ce siècle où, semble-t-il, il n’était pas chez lui, et dont le signe, à ses yeux, était la tour Eiffel, « Babel creuse et pointue, […] pou colossal à pattes d’éléphant, muni d’un cou de girafe sans tête[2] » !
Donc notre « Peppino » naît loin de cette modernité triomphante, de ce géant de fer. Son horizon d’enfance, ce sont les oliviers, c’est la mer bleue. La maison s’appelle Specchia di Mare, tout un programme. Il respire l’air du large, un jour il prendra le large vers des océans lointains. Les souvenirs de ces premières années, qu’il rassemble dans « Enfances une pensée », au début de son Viatique, sont extrêmement touchants et magnifiquement racontés.
Il y a cette blessure de son frère Lorenzo qui lui fait comprendre, à travers la béance de la chair ouverte, que la chair du monde est comme cela, palpitante. Que tout l’univers est tissé de fils, de nerfs, de liens qui en font un immense corps vivant. Il y a cette mélodie jouée par sa mère quand il était tout-petit, caché sous le piano, et qui le fait vibrer de tout son être ; qui lui fait comprendre que tout, dans l’univers, est résonance et harmonie, mais parfois aussi accord déchirant, tension qui fait pleurer.
| Pourquoi, mon cœur, pleures-tu dans le chant ? Je pleure en chantant le deuil de toutes choses. Je pleure le rouge des roses qui ce soir seront brunes. […] Je pleure la flambée des belles saisons, la verdeur des jardins et la bise marine au bord du grand départ. […] Mais tandis que je pleure en chantant, qui donc jubile et se plaît à mon pleur ? Quel es-tu, debout sur le courant comme le Seigneur marchant sur les eaux[3] ? |
Car ce n’est pas une enfance dorée, ni un conte de fées que j’évoque ici. Vous le savez peut-être aussi, la famille de Lanza del Vasto est une famille blessée. Son père, certes, descend lointainement d’une illustre famille princière, mais, comme on dit, par la cuisse gauche, et ses trois fils, dont notre Giuseppe Lanza est l’aîné, n’hériteront jamais des titres de noblesse auxquels ils auraient peut-être pu prétendre. Ce père, d’ailleurs, est quasiment absent du foyer familial, mais la mère de Lanza, heureusement, fait face avec courage aux aléas de la vie.
La villa familiale est donc vendue, on s’exile à Paris où le jeune Giuseppe fait ses études au lycée Condorcet. Oui, pas très loin de la tour Eiffel, et pendant toutes les années qui suivent, Lanza sera, à travers l’Europe, un homme des villes plus que de la campagne. Car osons le dire ici, bien que cet homme ait si souvent critiqué son siècle, il en fait partie. Oui, j’ose le dire : à sa manière, c’est un moderne, par tant d’aspects qu’on ne peut oublier, à commencer par ce vent de liberté qui l’habite, cette capacité à poser un regard critique sur ce qui l’entoure, ce refus des conventions et des structures oppressives.
Bien sûr, il a usé de cette liberté à contre-courant de son siècle. Mais il a aussi reçu de son siècle la possibilité d’être qui il était. Je sais que ce propos peut surprendre. Mais soyons lucides : à bien des égards, Lanza est moins un homme du Moyen-Âge qu’une sorte d’aventurier de la modernité. Un homme, en tout cas, soulevé par les vents de l’histoire, et non pas indifférent à celle-ci comme il en donnait parfois l’impression. Et c’est en quoi, vraiment, il fut un homme en chemin.
| Partout passant et pèlerin, sans cesse
Dénudé par le vent d’un grand départ. Guerrier d’âme et de corps, mais né trop tard, Et si bas descendu de sa noblesse Que nul mal d’autrui n’est, qui ne le blesse[4]. |
Après son adolescence parisienne, c’est à Florence puis à Pise que les vents de la vie le poussent. Le voilà étudiant dilettante, plus attiré par la beauté des monuments et des jardins, où l’eau des fontaines tremble dans la lumière, que par les salles de cours. Et puis, que voulez-vous, il est bel homme et il le sait. Ces années-là sont celles de la découverte de l’amour, ou du moins des approches de ce mystère.
Car les relations sentimentales plus ou moins éphémères (mais sincères) qu’il entretient avec celle-ci ou celle-là lui donnent toujours le goût d’un amour plus vrai, d’un amour plus grand, qui ne se nouera que bien plus tard, nous le savons, avec la femme de sa vie. Pardon de le dire, mais sur ce plan aussi, Lanza del Vasto est un fils de son temps. Il a été marqué par une certaine instabilité affective, un certain trouble des sentiments, qu’il a dû surmonter, mais dont il a aussi tiré quelques beaux poèmes…
Dans cette délicieuse Italie florentine, celle des débuts de la Renaissance, et qui est un peu sa patrie intellectuelle, notre beau jeune homme fait donc son chemin. Il a tellement de facilités qu’il réussit ses examens en les travaillant quelques jours à l’avance, parfois d’arrache-pied. Ainsi avec son ami Antonin le catholique, à l’occasion d’un cours sur Kant, ou sur Hegel…
Car si Lanza, dans ces années-là, joue un peu les poètes séducteurs, il est par ailleurs un philosophe passionné par les concepts. Un authentique métaphysicien. Depuis longtemps il a une intuition puissante et très originale, une vision du monde que j’évoquais tout à l’heure à partir de ses expériences d’enfance. L’idée que non seulement tous les êtres sont en lien les uns avec les autres, mais que chacun est en lien avec lui-même, c’est-à-dire est un lien en lui-même. L’idée que non seulement tout est en relation, mais que tout est relation.
L’ontologie classique (c’est-à-dire la science de l’être) suppose toujours que les êtres précèdent les relations qui les unissent. Pour que deux êtres s’aiment, dira-t-on, il faut déjà qu’ils existent. Oui mais, peut-on répondre, pour que ces êtres existent, est-ce qu’il n’a pas fallu que deux êtres, leurs parents, s’unissent, si bien que la relation est première ? Pour qu’un être soit, il faut une relation.
Disons-le autrement : et si le monde était né d’un mystère d’amour ? Et si celui que nous appelons Dieu était en lui-même une relation d’amour, si bien que ce que nous appelons la Trinité serait le fond, la source, le merveilleux secret qui resplendit partout si nous savons le voir ?
Ces grandes idées, Lanza les portera en lui pendant toute sa vie. Il en fera une thèse de philosophie, qu’il soutient en 1927 à Pise, mais qu’il remaniera et complétera sans pouvoir tout synthétiser de cet immense système de pensée. J’ai essayé, dans ma propre thèse de philosophie, d’en montrer l’étonnante cohérence, sous le titre La Relation infinie.
Mais ne nous y trompons pas, cette profondeur philosophique de son œuvre n’est pas une sorte d’objet abstrait, coupé de la vie. À la fois poète et philosophe, Lanza est comme un homme qui, dit-il lui-même, se balance d’un pied sur l’autre, c’est-à-dire est en chemin, est dans un mouvement de dépassement. J’évoque ici sa vision de l’homme, que vous connaissez sans doute, comme trinité en lui-même, ou plutôt comme triade ou tresse de trois facultés : la sensibilité, l’intelligence et la volonté.
Cela non plus, ce n’est pas un schéma abstrait : c’est une clé qui nous fait entrer au cœur de sa personne et de son itinéraire. Car Lanza est d’abord un être sensible, vibrant, artiste, jouant de toutes les cordes de son âme comme d’un instrument. Et c’est aussi, je l’ai dit, un homme extrêmement intelligent, explorant l’univers des concepts avec une facilité et une clarté exceptionnelles. Or d’une certaine façon, cette tension entre sensibilité et intelligence est son drame.
Pendant les dix années qui suivent sa soutenance de thèse, il oscille entre ces deux pôles de sa personnalité. Il est fasciné par les arts, dans lesquels il excelle, quel que soit le domaine abordé : il est poète, sculpteur, joaillier, il dessine, il compose, et pourtant il ne trouve nulle part son lieu véritable. Par ailleurs, il est voué à la réflexion, à la pensée, il engrange une vaste culture, mais ne se sent pas appelé à devenir professeur d’université. Il voudrait se marier, mais il aime tant la solitude…
À 30 ans, il ne s’est pas encore trouvé lui-même, pourquoi ? Parce qu’il n’a pas encore placé tout son être sous la direction de sa volonté. Entre sensibilité et intelligence, c’est elle qui fait l’unité. Il ne sait pas encore ce qu’il veut devenir, et par conséquent il est un homme déchiré. Mais sa volonté va être assez forte pour lui dire : mets-toi en route, lance-toi en avant. Ce que tu n’as pas trouvé, cherche-le. Sois un homme en chemin.
| Il n’est pas arrivé, celui qui marche. Le pèlerin n’est pas un sage, n’est pas un saint, c’est un ami de la sagesse, un chercheur de sainteté. […] Je veux mettre mes pieds dans les pas de ma pensée, je veux tâter avec mes mains ce que sait mon savoir, je veux peser mon poids sur la terre promise des certitudes spirituelles. Va, fou, mets-toi donc en marche avec toute ta vie, et que la route fasse chanter ton corps de roseau sec et tes jambes de vent[5] ! |
Et c’est ainsi qu’il ira, à pied, de Rome à Bari, en écrivant les pensées rassemblées dans les Principes et préceptes du retour à l’évidence. Il voyage en France, en Allemagne, en Angleterre, toujours à la recherche de lui-même. Enfin, il prend la route des Indes, à la rencontre de Gandhi.
Entre-temps, il a trouvé ou plutôt retrouvé la foi, la foi chrétienne, et sur les routes, comme il le dit, il lit chaque jour une page de l’Évangile. Mais c’est une foi en chemin, une conversion en cours. Lanza, comme il le dit encore, est « promis au Christ », mais il lui doit désormais choisir le chemin de vie qui sera vraiment le sien.
Et c’est pour cela qu’il part en Inde : non pas par goût de l’exotisme, mais, dit-il, pour devenir meilleur chrétien. Acte de volonté qui n’est pas pour autant volontariste, car il consiste à déposer sa volonté dans les mains de quelqu’un de plus grand que soi. Décision paradoxale, de prendre enfin sa vie en main, mais pas pour la posséder : pour la donner. Nouveau chemin qui n’est plus désormais une quête de soi, mais un envoi.
De cet homme-là, qui s’est mis en chemin vers les autres, nous avons tant reçu, chers amis, nous avons tous reçu. Il nous a mis en route, en chemin. Les titres de ses livres, l’avez-vous remarqué, portent très souvent la marque d’un élan, d’un mouvement : Approches de la trinité spirituelle, Approches de la vie intérieure, Retour à l’évidence, Pèlerinage aux sources, Montée des âmes vivantes, Grand retour…
Alors en ce jour, soyons nous aussi des hommes et les femmes en chemin. Préparons les chemins d’un autre, plus grand que nous, vers qui nous tournons notre volonté. Soyons non seulement en chemin, mais des chemins, comme nous sommes non seulement en relation, mais relations. Soyons des êtres de lien, des ponts, que d’autres franchiront pour aller plus loin.
| Le monde en lui brillait comme un cristal
Qui montre les éclats de l’autre face. Voyant chacun glisser hors de sa place, Vider sa forme et revêtir son mal, Il se brisa sur les pleurs de ce val, Chanta comme une source dans les glaces[6]. |
Merci, Shantidas, d’avoir ouvert ces grands espaces où chacun de nous peut marcher. Merci pour ta liberté de mouvement, mais aussi pour le sens que tu as donné à ton élan. Tu n’as pas fait de nous des « ânes sauvages », folâtrant dans n’importe quelle direction, mais des « hommes libres », c’est-à-dire porteurs d’une loi intérieure. Merci pour le sillage que tu as tracé, et qu’il nous est impossible d’oublier.
____
- Principes et préceptes du retour à l’évidence, III. ↑
- Le Chiffre des choses, « La tour Eiffel ou le signe des temps ». ↑
- Principes et préceptes du retour à l’évidence, CCVII. ↑
- Le Chiffre des choses, « Portrait de Chrysogone ». ↑
- Principes et préceptes du retour à l’évidence, VII. ↑
- Le Chiffre des choses, « Portrait de Chrysogone ». ↑