Daniel Vigne, « Lanza del Vasto, philosophe de la Relation », dans Nouvelles de l’Arche 50 (2001-2002), Supplément, p. 1-14. [pdf]
Lanza del Vasto, philosophe de la relation
« Quand le vide se peuplera de ponts et d’ailes »… En guise de transition avec la belle présentation qui vient de nous être faite par Claude-Henri Rocquet, je voulais commencer en citant ce vers du Chiffre des choses où Lanza comme poète exprime ce que, comme philosophe, il s’est appliqué toute sa vie à penser : le mystère de la relation.
« Quand le vide se peuplera de ponts et d’ailes »… Oui, l’univers, pour Lanza del Vasto, n’est pas vide : il est peuplé de relations, de rapports, de « ponts » invisibles lancés entre les choses, et plus réels que les choses mêmes. Lanza est avant tout, et plus que tout autre, le philosophe de la relation.
Pensée inhabituelle, certes, mais lumineuse, et qui mérite de prendre place dans l’histoire de la philosophie française, comme cela commence à être enfin reconnu. Depuis plusieurs années, je travaille sur la dimension philosophique de son œuvre, avec la conviction qu’elle fait de lui un grand penseur de notre temps. Ce projet de thèse est aujourd’hui bien avancé. Il a été accueilli à la Sorbonne avec un intérêt auquel je ne m’attendais pas, car Lanza est mal connu, il faut le dire, des milieux universitaires. Mais les choses changent, j’en suis témoin ; et ce colloque en est un signe. De tous côtés on redécouvre Lanza del Vasto à la fois comme penseur, comme précurseur de la non-violence, comme poète, comme prophète peut-être…
Pour parler ici de sa philosophie, je vous propose un parcours en trois temps qui tiennent en trois mots : une histoire, un principe, un système. Je commencerai par l’histoire en rappelant la genèse de cette pensée et les textes dans lesquels elle s’exprime. Puis j’aborderai le principe de cette philosophie, c’est-à-dire le concept de relation, à travers une phrase-clé que je commenterai brièvement. Enfin j’évoquerai la façon dont le système philosophique de Lanza se déploie comme les couleurs d’un vitrail autour de son axe, avec une cohérence conceptuelle assez impressionnante. J’essaierai d’en tracer pour vous les lignes principales.
1. Un précieux héritage
Concernant l’histoire, je voudrais dire tout de suite que je ne souhaite pas ici replonger dans le passé de Lanza avec un œil scrutateur de savant ou de spécialiste, mais plutôt accueillir ce qu’il nous lègue et en montrer l’intérêt pour aujourd’hui. Oui, je le crois, ce siècle n’a pas fini d’entendre parler de Lanza del Vasto ! Ou plutôt, d’entendre ce qu’il a lui-même à dire à un monde inquiet, déboussolé. On cherche des repères, on demande des sages : celui-là nous a été donné. Certains ici suivent son enseignement depuis près de cinquante ans. Je l’ai connu, pour ma part, il y a trente-trois ans (j’en avais quinze), et je revois avec émotion ces camps d’été de La Flayssière où Lanza venait dire ces choses simples, ces choses profondes, qui avaient la saveur de l’évidence et le goût de la vérité. Mon adolescence en a été illuminée.
Je ne savais pas, à l’époque, que ce grand homme était aussi docteur en philosophie. Qu’il avait pendant près de trente ans, du début des années 20 à la fin des années 40, travaillé à construire un système métaphysique extrêmement spéculatif, système qu’il a renoncé à faire connaître, sinon sous la forme très simplifiée de La trinité spirituelle, son seul livre explicitement philosophique, qui a été publié sur le tard, en 1971, et avec une sorte de scrupule. Lanza semblait presque s’excuser, auprès d’un public qui le connaissait avant tout comme un maître spirituel et un pacifiste engagé, d’être aussi un philosophe et un intellectuel.
Malgré le soin de l’auteur pour présenter sa réflexion dans une langue simple et claire, ou peut-être à cause même de cette simplicité, l’ouvrage est passé à peu près inaperçu. Trop poétique pour les philosophes de métier, trop métaphysique pour le grand public, il n’a pas été reconnu comme ce « maître-livre » que Lanza y voyait, et qui était censé couronner son œuvre. Je crois que Shantidas, comme nous l’appelions, en a été peiné. Mais sa charge de fondateur, ses voyages, son âge, l’empêchaient alors de consacrer toute l’énergie nécessaire à la réalisation de son grand projet.
Pourtant, avec quelle ambition Lanza y avait travaillé pendant toute sa jeunesse ! Il y voyait « une gnose nouvelle, un compas pour mesurer les choses invisibles, un système de coordonnées applicable à toute l’étendue de l’esprit, de la politique à la poésie, de la connaissance à la mystique ». Une philosophie complète, donc, éclairée par la foi chrétienne, mais ouverte à des dimensions sociales et cosmiques que la théologie classique évoque rarement.
Ce système avait pris forme en 1928, dans une thèse intitulée Gli approcci della trinità spirituale, que Lanza présenta avec succès à l’Université de Pise. Texte court, de moins de deux cents pages, où se devine le génie créateur du jeune homme, et où se dessine déjà toute l’architecture de sa pensée. Quatre ans plus tard, en 1932 à Paris, il en rédige une deuxième version, intitulée La trinità spirituale ; texte moins long, mais plus spéculatif, et inachevé.
Parallèlement, Lanza consigne dans son Viatique des milliers de pensées, écrites en italien, en français, en anglais, et numérotées. Beaucoup d’entre elles ont été publiées dans les Viatiques, que Lanza lui-même voyait comme un commentaire de La trinité spirituelle. Le Viatique I a été entièrement réécrit par Lanza, et publié en petits fascicules savoureux, certains d’entre nous s’en souviennent, avant d’être rassemblé en un seul volume. Le Viatique II est un choix de textes très stimulants, publié après la mort de Lanza par mon ami Arnaud de Mareuil, qui ne pouvait pas être ici aujourd’hui, mais dont je salue le grand travail, et dont je vous transmets le salut fraternel. La majeure partie de ces notes de jeunesse est inédite et le restera, car elles ne sont pas publiables en l’état : fragmentaires, parfois répétitives ou tâtonnantes – encore que Lanza garde toujours une incroyable précision de style. Quoi qu’il en soit, les Viatiques sont inséparables des thèses, et philosophiquement incontournables.
Ainsi les textes philosophiques de Lanza del Vasto forment un « corpus » plus important qu’on ne pourrait le croire. La trinité spirituelle parue en 1971 repose sur un long travail qui renvoie à sa thèse de 1928, à la deuxième rédaction de 1932, aux très nombreuses pensées des Viatiques, sans compter les passages philosophiques de certains livres tels que le Commentaire de l’Évangile, Les quatre fléaux, ou encore La montée des âmes vivantes. On doit y ajouter des textes de jeunesse, à caractère philosophique, le temps, l’art, la connaissance…
Et encore, de façon inattendue, une autre thèse, écrite dès 1925 à Pise pour son ami Acquaviva, qui était un peu en difficulté : ses parents l’avaient inscrit à l’Université de droit, mais il aimait mieux la peinture que les études, et la vie mondaine que l’effort intellectuel ! Généreusement, Lanza rédige à sa place une tesina de 80 pages, intitulée Una concezione dell’etica e del diritto, qui sera brillamment soutenue par son auteur supposé. L’anecdote est amusante ; elle montre au passage l’ampleur et la précocité du génie de Lanza. Elle montre aussi que les préoccupations morales et sociales furent dès le début au programme de sa réflexion.
Dans tous ces textes, Lanza témoigne d’une vaste culture philosophique, acquise dans les Universités de Pise puis de Florence, où il étudia de 1920 à 1928. Il connaît ses classiques et les cite : Platon, Aristote, Descartes, Kant, Hegel, Nietzsche, Bergson… Mais aussi, du côté des anciens, Pythagore, Hermès Trismégiste, Plotin, Proclus, saint Thomas d’Aquin, Nicolas de Cues (pour qui il a une immense admiration) ; du côté des modernes, Marx, Schopenhauer, Hamelin, Croce, Einstein (dont nous allons reparler), et bien d’autres encore – j’en ai recensé plus de 200 dans les Viatiques.
Mais Lanza s’est toujours refusé à l’érudition savante, et une des marques constantes de sa pensée est de garder ses distances par rapport aux systèmes intellectuels qu’il côtoie. La fin de sa thèse comporte d’ailleurs un Appendice critique où il attaque ouvertement trois philosophes majeurs : Descartes, Kant et Hegel. Le moins qu’on puisse dire est que ce jeune homme de 26 ans ne manquait pas d’aplomb ! Le jury ne semble pas lui en avoir tenu rigueur.
2. La relation absolue
Mais venons-en au contenu de cette pensée, centré, je l’ai dit, sur le concept de relation. « Si tout est relatif, l’absolu par soi-même se pose, c’est la Relation ». Cette phrase ouvre la thèse de 1928, conclut La trinité spirituelle de 1971, et revient comme un leitmotiv dans les écrits du philosophe. Elle est sa thèse. Je m’attacherai à la comprendre dans son principe, pour montrer ensuite les applications et la fécondité.
« Si tout est relatif, l’absolu par soi-même se pose, c’est la Relation ». Pour comprendre la genèse de cette affirmation, il faut évoquer trois découvertes, qui marquent comme des étapes de l’itinéraire intellectuel de notre auteur. Je veux parler du positivisme d’Auguste Comte, de la théorie de la relativité d’Einstein, et de la théologie trinitaire de saint Thomas d’Aquin. Trois penseurs bien différents, qu’on sera peut-être surpris de voir ainsi rapprochés ! Ils ont pourtant joué un rôle déterminant dans l’évolution de la pensée de Lanza.
Commençons par Auguste Comte, le fameux positiviste athée du XIXe siècle, qui affirme la fin de toute connaissance absolue. Tout est relatif, dit-il ; l’esprit doit donc se contenter de constater des faits, de les organiser, de les mettre en relation, sans prétendre atteindre aucune vérité ultime, métaphysique ou religieuse. Lanza découvre cette pensée pendant ses années de lycée à Paris, vers 1919. Il admire la pensée rigoureuse de Comte, son rationalisme très systématique, qui organise le savoir humain en une hiérarchie de sciences logiquement reliées les unes aux autres. Il acquiert la certitude que dans l’esprit, tout est lié à tout.
À cette époque, notons-le, notre adolescent se dit athée, comme Auguste Comte. La religion dont il rêve serait celle, dit-il, « dont la Science est le dogme et l’Art le culte ». Ou encore, une « religion romantique » dont Nietzsche est le prophète et l’annonciateur. Comme on le voit, Lanza est alors loin de la foi chrétienne.
Vers 1920, au début de ses années universitaires, Lanza découvre les théories d’Einstein sur la relativité de l’espace et du temps. Il y voit une puissante confirmation de ses propres intuitions. Tout est lié à tout, non seulement dans l’esprit, mais dans le monde réel ! La science classique, celle de Newton, traitait l’espace, le temps, la matière comme des données séparées. Mais en réalité, comme le démontre Einstein, ils sont relatifs l’un à l’autre ! Par exemple, lorsqu’un corps va très vite, ses dimensions diminuent, et pour lui le temps passe moins vite ; lorsqu’un rayon de lumière passe près d’une grande masse de matière, comme une étoile, sa trajectoire s’infléchit. Bref, la matière agit sur la lumière, comme la vitesse agit sur l’espace et le temps. Le monde où nous vivons est en interaction totale, rien n’est isolé, tout est relié !
Mais si tout est relatif, est-ce pour autant qu’il n’y a pas de vérité absolue, comme le prétendait Auguste Comte ? Et si cette vérité, loin d’être inaccessible, était au contraire partout, et en tout ? Et si la clé de tout, c’était justement la Relation elle-même ? Lanza en est de plus en plus convaincu. Le monde lui apparaît comme un « réseau » merveilleux de résonances, de correspondances, où chaque chose n’a de sens qu’en relation avec d’autres, et en étant elle-même relation entre les éléments qui la composent : à l’image des corps vivants, qui ne vivent que grâce aux échanges avec ce qui les entoure, et grâce au rapport harmonieux de leurs éléments internes.
Relation au dedans, relation au dehors, relation entre le dehors et le dedans, la relation est partout ! Elle est un « pont » jeté entre le visible et le caché, un « feu » qui étreint l’apparence et la substance. Elle est leur lien. Et comment ce lien pourrait-il être sans lien avec la religion ? La relation est trine, ou triadique, puisqu’elle comporte trois termes et fait l’unité d’une diversité. Comment ce rapport pourrait-il être sans rapport avec la Trinité des chrétiens ?
Nous sommes à Pise, en 1925, et notre jeune philosophe athée va faire la découverte qui illuminera toute sa recherche. Lanza raconte comment, sur le conseil de son ami « Antonin le catholique », il se rend à la bibliothèque de l’Université, se plonge dans la lecture de saint Thomas d’Aquin et tombe sur une phrase décisive : Deus est relatio, non autem relativa quia non mutabilis. Dieu est relation, mais non pas relation relative : relation absolue, qui ouvre, inclut et couronne toute relation.
La Relation est donc plus qu’un concept : elle est un des noms de Dieu lui-même, du Dieu vivant et vrai. Source unique et plurielle irriguant la création, Trinité rayonnant dans toutes ses œuvres et s’y reflétant. Père, Fils, Esprit-Saint : origine intérieure (Père), révélation extérieure (Fils), communion dans l’amour (Esprit-Saint). Dieu un par essence, et pourtant divers dans les Personnes ou hypostases. Désormais la pensée trinitaire de Lanza est indissociable de sa foi chrétienne. Elle explorera de façon philosophique ce que le dogme exprime de façon théologique. Elle creuse passionnément dans le Mystère.
Conversion par contrainte logique, comme le dit le titre d’un des Viatiques. Oui, conversion de l’intelligence – et bien davantage. Car ce n’est pas seulement dans son intelligence que Lanza est saisi, mais aussi dans sa sensibilité, sa volonté, ses actes. Une philosophie de la relation, de la relation absolue, ne peut pas être une doctrine livresque et abstraite. Elle engage le philosophe dans tout son être.
« Je ne veux pas être de ceux qui n’apprennent la philosophie que pour l’enseigner, sans rien en retenir pour eux », dit Lanza. « La philosophie amène à créer des systèmes de concepts, en cela elle est une activité logique. Mais ces concepts ne sont pas seulement connus, mais pensés, c’est-à-dire vécus ». Ou encore (il avait l’art de forger ces définitions lumineuses) : « La philosophie n’est pas une matière : c’est une manière », un art de vivre. « La philosophie est une science de vie ». Elle n’est pas l’amour de la sagesse, comme on dit souvent, mais une sagesse d’amour, une sagesse ordonnée à l’amour.
Comme on le voit, la dimension intellectuelle ou logique de la pensée de Lanza del Vasto est toujours reliée à ses dimensions esthétique et éthique. Pour lui, le Vrai n’est pas séparable du Beau et du Bien. Je pense d’ailleurs que la postérité retiendra de lui trois aspects majeurs, et liés entre eux, de son œuvre :
– un aspect esthétique, qui a son expression majeure dans Le Chiffre des choses, son unique et très beau recueil de poèmes.
– un aspect éthique, qui s’est déployé dans l’action et non-violente et dans la fondation de la communauté de l’Arche.
– et un aspect philosophique, centré sur La trinité spirituelle : aspect le moins connu aujourd’hui, mais qui structure et éclaire toute l’œuvre. En même temps qu’un artiste et un homme engagé, Lanza est le créateur, osons le dire, d’une métaphysique.
3. Aspects d’un système
Dans un troisième temps, je voudrais justement évoquer la façon dont cette philosophie de la relation se déploie dans un système très ample, en commençant par montrer son enracinement dans l’art et l’esthétique. Car Lanza voit la beauté du monde comme une relation à déchiffrer, une harmonie à découvrir entre le secret intérieur des choses et leur apparition extérieure, entre leur substance et leur forme. Ainsi, comme il l’écrit dans le Chiffre des choses : « Nous verrons brûler l’être et l’apparence tels / Que leur étreinte brûle en cette rose ronde »… (premiers mots du poème intitulé « Le vitrail »). La poésie de Lanza, comme sa philosophie, peut être dite une poésie de la relation.
Derrière le spectacle des apparences, il y a comme un lien invisible, qui met chaque chose en résonance avec elle-même et avec toutes les autres. L’artiste, pour Lanza, c’est celui qui voit dans le monde non seulement les choses, mais les relations. Car en chaque chose se trouvent associés un « dehors » et un « dedans », une substance intérieure et une forme extérieure, et un lien d’unité, qui les relie à d’autres formes et d’autres substances, dans un réseau sans fin de rapports, de correspondances. Toute chose comporte une dimension d’intimité, de stabilité, de permanence ; une dimension d’extériorité, de visibilité, d’expression ; et une troisième dimension qui les unit et les met en relation avec tout le reste, étant à la fois intérieure, extérieure, et infinie.
Un bon exemple de cette triade est fourni par les êtres vivants, animés d’un triple instinct que Lanza nomme le Sommeil, la Faim, et l’Amour. Le Sommeil, c’est le mouvement de repli de l’être vivant sur lui-même, c’est le désir de repos, c’est le retour vers le dedans – ce que les biologistes appellent instinct de conservation. La Faim, c’est l’élan vers le dehors, c’est le besoin d’un aliment extérieur et l’acte qui permet de se l’approprier – instinct de nutrition. L’Amour, ou instinct de reproduction, c’est le dépassement de soi dans un autre que soi. C’est à la création à l’extérieur de soi d’un être qui a son intériorité propre. C’est la synthèse du dehors et du dedans.
La sexualité, qui clôt la triade de la Vie, est relation, et relation infinie : douce comme le Sommeil, dévorante comme la Faim. Elle est cette « douce brûlure » qui unit le pôle tendre et intime du vivant à son pôle agressif et conquérant. « Au commencement des temps, le feu rencontra l’eau, son ennemie. Et il s’unit d’amour avec elle en secret. De là sont nés tous les vivants », dit un beau texte des Principes et préceptes du retour à l’évidence.
La Vie connaît d’ailleurs deux formes principales qui illustrent cette polarité. Sous sa forme végétale, elle s’abandonne plutôt au Sommeil, et le poète reconnaît en elle la profondeur de l’origine, la beauté nocturne de ce qui se contient au dedans. « Et je me suis glissé sous l’écorce des arbres, j’ai rabattu sur moi mille paupières vertes, et d’un seul trait j’ai bu l’extase végétale », dit encore le Chiffre des choses.
Sous sa forme animale, d’autre part, la vie éclate en mouvements, en luttes, en poursuites, en découverte curieuse du dehors. Elle est sous le signe de la Faim. L’animal affamé, remarquons-le, est aux aguets, toujours inquiet, menaçant ou menacé, et pour Lanza cette dimension d’extériorité a pris dans l’homme le pas sur la dimension intérieure. L’homme est devenu de tous les animaux le plus vorace, le plus affamé, le plus destructeur. Il s’est rué sur les choses, attelé à la conquête du monde, avec une sorte de frénésie. D’où l’urgence d’un regain de vie intérieure, dont nous savons importance dans le message de Lanza. L’homme jeté dans l’action, projeté vers l’extérieur, pré-cipité la tête en avant doit revenir vers son cœur, car l’homme est relation, lui aussi, entre un dehors et un dedans, et doit se dépasser dans l’Amour.
Je vous ai parlé de la triade de la Vie : Sommeil, Faim, Amour. On pourrait la rapprocher d’une triade plus fondamentale, qui concerne tous les êtres, même inanimés. Car la triade de l’Être, pour Lanza, comporte aussi trois termes : Matière, Énergie, Loi. La Matière en est l’aspect interne et pour ainsi dire endormi. L’Énergie, l’aspect rayonnant et agissant au dehors. Quant à la Loi physique, elle régule partout les rapports entre Matière et Énergie. Elle est leur lien relationnel. Nous savons effectivement depuis Einstein que matière et énergie sont corrélées : e = mc². Mais savions-nous que cette équation est comme une trace de la Trinité dans la matière ? Et comme par hasard, ce qui dans cette équation met en relation la Matière et l’Énergie, c’est la Lumière… Et comme par hasard encore, c’est de cette équation lumineuse que l’homme tire aujourd’hui de quoi semer partout les ténèbres et la mort.
Mais ces triades de l’Être et de la Vie ne sont que des formes inférieures et des préparations de la triade de l’Esprit, telle qu’elle se manifeste dans cet être « plus que vivant » qu’est l’homme. Car l’homme est un animal spirituel, et toutes les dimensions de la vie animale se retrouvent chez lui transposées au niveau de l’esprit.
La dimension intérieure de l’esprit, c’est la Sensibilité. C’est la capacité pour l’esprit d’être affecté au dedans, d’éprouver le monde. Autour de ce pôle intérieur de l’esprit gravite le monde des sentiments, de l’affectivité, en ce qu’il a parfois de trouble et de nocturne (la psychanalyse l’a bien montré), mais aussi en ce qu’il a de vivant et de vibrant. Cette part de nous-mêmes est aujourd’hui en souffrance : l’intellectualisme froid, la technologie envahissante, occultent la dimension sensible et esthétique de l’existence. Il est remarquable que Lanza, dans son anthropologie, réhabilite l’importance de la sensibilité. J’essaye d’ailleurs de montrer dans ma thèse la proximité entre cette philosophie et la phénoménologie, courant si important à l’heure actuelle et qui, lui aussi, accorde la priorité au senti.
La deuxième dimension de l’esprit, tournée vers le dehors, est l’Intelligence. Par elle l’esprit se porte vers les choses extérieures, les éclaire et peut aussi agir sur elle. L’Intelligence est l’appétit de l’esprit, et peut-être pour l’esprit le plus grand péril. C’est du moins la lecture que Lanza del Vasto fait du récit du péché originel : en mangeant du fruit de l’arbre de la connaissance, l’homme perd l’équilibre entre le dehors et le dedans. Au lieu d’accéder à l’arbre de vie, fait de générosité verdoyante, il veut le profit, et se met à le poursuivre dans une course insensée. Il perd le lien d’amour qui le liait à Dieu, et se préfère lui-même à tout le reste. Fasciné par l’extérieur, il devient lui-même extérieur à tout. En le chassant du paradis, Dieu ne fait qu’entériner le fait qu’il en est lui-même sorti. L’homme qui ne croit qu’aux lumières de son intelligence est en réalité prisonnier des ténèbres extérieures. Et nous savons combien Lanza a critiqué, dans notre civilisation, cette espèce de maladie des « trop-intelligents », comme il les appelait, dévorés par leur propre savoir, oublieux de toute vie intérieure, courant toujours plus loin pour trouver ce qui ne se trouve pas au loin mais dans le retour à l’essentiel, à l’évidence.
Mais comment revenir, et par où l’esprit, tombé hors de soi, séparé de lui-même, divisé entre un dedans obscur et un dehors agité, peut-il retrouver son unité ? Si la relation rompue entre le dedans et le dehors c’est la mort, comment l’esprit peut-il retrouver la vie ? Ici intervient la troisième dimension de l’esprit qui est la Volonté. Elle est la synthèse des deux autres et leur dépassement. Elle s’exprime dans l’Amour, non plus seulement comme désir sexuel, mais comme orientation spirituelle. Le domaine de la volonté est le plus haut, le plus parfait : c’est par lui que l’esprit met en œuvre sa dignité divine, c’est-à-dire sa liberté. Par la volonté, c’est-à-dire librement l’homme peut renouer avec le mystère le plus profond, celui par lequel et pour lequel il a été fait : celui de la relation, à soi, aux autres, au Dieu Trinité.
Car l’homme a été fait à l’image de Dieu, et la Trinité divine se reflète en lui sous la forme mystérieuse d’une pluralité dont il est l’unité. L’esprit humain a une dimension intérieure et intime, reflet de son lien d’origine au Père créateur. Il a un rayonnement extérieur et lumineux, un logos qui le rend participant au Verbe de Dieu, Lumière du monde. Il a une capacité d’amour et de communion qui peut être habitée par l’Esprit Saint. Ainsi la Sensibilité, l’Intelligence, la Volonté, sont plus que des facultés naturelles : elles sont des « ponts » jetés entre l’homme et Dieu. Elles sont appelées à s’épanouir en Dieu. Elles ouvrent en l’homme un espace de communion avec le Dieu trinitaire.
Car l’homme n’est pas sauvé par ses propres facultés, mais il ne l’est pas non plus sans elles, et la grâce de Dieu ne peut rien pour l’homme qui ne veut pas l’accueillir. On a parfois reproché à Lanza une insistance excessive sur l’effort volontaire, et certains aspects de son enseignement ont pu être soupçonnés de pélagianisme. Mais l’effort humain de l’exercice et de l’ascèse est toujours à comprendre en relation avec le don divin de la grâce. Dans la relation entre Dieu et l’homme il y a réciprocité, c’est-à-dire amour. L’homme n’est donc pas passif : il doit saisir l’offre qui lui est faite, il doit se décider pour l’amour. L’enseignement de Lanza revient constamment, on l’a peut-être trop peu remarqué, sur ce thème de l’amour. Et c’est en lui que sa philosophie culmine.
Oui, la non-violence est un des noms de l’amour. Elle est une éthique de la relation, ou au lieu de choisir un camp contre l’autre, on s’en remet à une force supérieure capable de les concilier. Lanza parle d’ailleurs souvent de sa philosophie comme d’une philosophie de la conciliation. Nous aurons cet après-midi l’occasion d’approfondir cette dimension éthique de son œuvre, c’est pourquoi je ne le ferai pas ici. Je terminerai plutôt par une dernière triade, prolongeant celle de l’esprit : celle des œuvres de l’esprit.
Les trois facultés que j’ai évoquées donnent en effet naissance à des œuvres qui leur correspondent. Elles sont comme autant de dimensions de la culture et du génie humains. La Sensibilité produit les Arts ; l’Intelligence, de son côté, produit les Sciences, et dans chacun de ses domaines, Lanza fait apparaître de nouvelles triades. Arts abstraits, la Musique et l’Architecture ; arts concrets, la Peinture et la Sculpture ; art complet, la Poésie. Science abstraite, les Mathématiques ; science concrète, la Physique ; science complète, la Philosophie. Ces deux triades se correspondent point par point, avec des symétries complexes et des renversements intéressants, avec aussi des évolutions dans la façon dont Lanza construit son système. Je ne les détaillerai pas ici.
Mais à la pointe du triangle, au sommet de l’esprit, la volonté produit l’Éthique, et comme nous l’avons dit, c’est par sa décision éthique que l’homme atteste sa plus haute dignité en s’ouvrant à l’amour. Ce pôle supérieur de l’esprit est celui par où l’homme entre en relation avec Dieu qui est l’Amour même. En sorte que l’Éthique n’est pas un simple ensemble de règles ou de conventions humaines : elle est le point d’appui de la Mystique, c’est-à-dire du pont jeté entre l’âme et Dieu.
Car l’homme est foncièrement, faut-il le rappeler, un animal religieux. Toutes les dimensions de son esprit aspirent à cette unité dans l’amour avec le Dieu esprit, avec le Dieu amour. Hegel avait bien vu que les trois expressions majeures de l’esprit humain, l’art, la science, la religion faisaient système et formaient un triangle. Mais son schéma était faux : il plaçait la connaissance au-dessus des deux autres et faisait de la religion une forme inférieure et obscure de la philosophie. Lanza nous permet, pour ainsi dire, de remettre d’aplomb le triangle de l’Esprit. L’Art et la Science, l’esthétique et la logique, trouvent leur synthèse dans la Religion, qui unit elle-même éthique et mystique.
Mais si l’homme est un animal religieux, c’est déjà en tant qu’il parce qu’il est un être relationnel et parce que, le mot le dit, la religion relie. Si la philosophie de Lanza del Vasto peut être appelée une philosophie religieuse, c’est parce que le concept de relation dont elle est née n’est pas pensable sans cet élan de transcendance qui le rattache au divin. « Entre les merveilles du monde et la détresse du cœur humain, l’esprit a noué ce lien qui se nomme religion » dit une des plus belles phrases des Principes et Préceptes. Ce lien qui spirituellement s’appelle Religion, nous pouvons le nommer philosophiquement Relation. Quand le ciel pour nous s’ouvrira, illuminant notre intelligence, « quand le vide se peuplera de ponts et d’ailes », de ponts conceptuels et d’ailes angéliques… alors, nous le comprendrons.
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