Daniel Vigne, Avant-propos de Lanza del Vasto, Le Pèlerinage aux sources, nouvelle édition, Gallimard, 2014. p. 7-14. [pdf]
Avant-propos de Lanza del Vasto, Le Pèlerinage aux sources
Quel est ce voyageur qui, le 22 décembre 1936, embarque à Gênes pour les lointaines Indes britanniques ? Un aristocrate au noble profil, mais aussi un pèlerin sans fortune à qui des amis ont offert le trajet. Un penseur de haut vol, ayant étudié la philosophie à Florence et à Pise, mais d’abord un poète frémissant, sensible à la beauté des choses. « Partout passant et pèlerin, sans cesse dénudé par le vent d’un grand départ », ce marcheur « aux semelles de vent » a déjà sillonné à pied l’Italie et séjourné dans plusieurs pays d’Europe. Mais c’est un homme inquiet du sens de son existence : « J’ai une destinée, ai-je une mission ? »
Ce n’est donc pas en touriste qu’il débarque à Ceylan, mais pour « interroger le monde dans les yeux » et trouver, si possible, sa vocation. Ce n’est pas non plus par fascination pour l’Asie et ses mystères qu’il a pris la mer, mais pour « devenir meilleur chrétien » en se mettant à l’école de Gandhi. Son voyage a un sens spirituel, un arrière-fond moral et un horizon historique. La montée des fascismes, en Espagne, Italie et Allemagne, ne laisse-t-elle pas présager le pire ? Quelle issue à la violence qui se prépare à embraser l’Occident et le monde ?
Un voyage initiatique
Dès les premiers jours, cette quête spirituelle et éthique se teinte d’émerveillement. Lanza del Vasto est profondément touché par le peuple qu’il découvre et par sa culture si ancienne. L’art des temples, la beauté des paysages, l’ascèse des yogis, la pauvreté heureuse des villages traversés l’interpellent. D’emblée il renonce au costume colonial – un voleur va l’y aider, lui dérobant aussi sa bourse – et adopte le vêtement local, une bande d’étoffe qu’il se noue à la taille. Le crâne rasé, le teint hâlé, « portant bâton, besace et barbe », le voici semblable aux sâdhus qu’il rencontre et dont il partage l’expérience.
Par des trains bondés ou des chemins herbeux, d’humides jungles ou d’immenses plateaux secs, il remonte peu à peu du sud au nord du pays, de Madurai aux contreforts de l’Himalaya. Il mange à l’indienne, se laisse inviter ici et là, et parfois ne mange pas. Ce « doux bandit » s’étonne lui-même de la pureté dont il jouit, lui que l’amour, souvent, tourmentait. « Sans compagne et sans pain, sans feu ni lieu », le voici prêt à vivre, à 35 ans, le tournant de sa vie.
C’est à Wardha, au centre de l’Inde, qu’a lieu l’événement décisif. Lanza del Vasto relate de façon inoubliable sa rencontre, à l’aube du 30 janvier, avec le vieil homme à demi-nu qui « seul dans le désert de ce siècle, a montré une pointe de verdure ». Gandhi est bien ce héros à la fois humble et fort que le voyageur espérait trouver. Autrefois tiraillé entre ses sentiments, ses idées et sa volonté, Lanza a désormais trouvé sa voie : le voici voué à la non-violence, appelé à la vivre et la faire connaître. Auprès de Bapou-Djî, le « père aimé », il passe plusieurs mois, s’imprègne de ses enseignements, reçoit de lui un nouveau nom : Shantidas, Serviteur de paix. Ce titre de mission ne le quittera plus.
Pour sceller cet appel, Lanza veut passer par le feu, recevoir une confirmation divine. Pâques approchant, il se met en route vers une lointaine église, à jeun, suppliant Dieu de se manifester à lui. Mais cette longue marche l’épuise et c’est par le silence du ciel, l’absence totale de révélation, qu’il sera terrassé le Vendredi saint – avant que le surlendemain, de façon imméritée, la lumière pascale ne coule en son cœur, comme le relate une des plus belles pages du livre.
La suite du récit nous fera suivre le pèlerin cheminant vers les sources du Gange, dans un voyage dont le caractère initiatique se confirme : car au sommet de son voyage, entre jungle et glacier, c’est encore la mort que Lanza croit rencontrer. Gravement malade, perdu dans la montagne, il est recueilli par un ermite, puis instruit par un ascète plein de sagesse. Au bord d’un torrent de l’Himalaya, il reçoit dans la nuit du 16 juin 1937 l’appel décisif à fonder une communauté humaine et spirituelle dédiée à la non-violence. « Toute ma vie passée m’est apparue, ma vision du lendemain s’est éclairée » écrit-il à sa mère. Et à son frère Lorenzo : « La grâce m’a touché, je n’ai plus qu’une vie et qu’une pensée ». De ces hauteurs, un homme nouveau est né.
Un livre inoubliable
Récit d’une intense aventure personnelle, le Pèlerinage aux sources est aussi un précieux témoignage historique. Car il y a plusieurs livres dans ce livre, écrits de façon claire et savoureuse, poétique et bien frappée. Lanza del Vasto nous donne à voir l’Inde des années 1930, encore intacte des dégâts de la modernité. Il nous fait découvrir Gandhi et son enseignement, de façon claire et fidèle. Il nous fait approcher l’hindouisme, ses dieux, ses textes sacrés, sans jamais céder à l’exotisme ni au syncrétisme, mais avec la juste distance du respect. Enfin, son talent de portraitiste nous fait aimer ceux qu’il approche : le « brahmane fainéant », le « philosophe sur le toit », telle princesse népalaise dont la beauté le trouble, tel ascète aux pouvoirs surnaturels…
Pour raconter cette expérience, l’auteur ne s’est pas précipité. Entre son retour vers l’Europe et la parution du livre, près de six années se sont écoulées. Temps de maturation, mais aussi de désarroi et de souffrance, car la guerre a déferlé sur l’Europe et la France est désormais occupée. Dans ce contexte oppressant, Lanza s’avoue « désarmé, démuni, désemparé ». Il a promis à Gandhi d’agir, mais à présent, que faire ? Attendre, se dit-il, « car la nuit est venue, où l’on ne peut rien faire ». Pourtant, l’insistance de son ami Luc Dietrich et la confiance de l’éditeur Robert Denoël viennent à bout de son silence : il consent à publier le récit de son voyage.
En janvier 1943, dans la campagne du Doubs où l’hébergent des amis, l’auteur entreprend de rassembler ses souvenirs. Il les médite en marchant : « le pèlerin remet les pieds dans ses chemins », note son biographe Arnaud de Mareuil, qui présente ces semaines d’écriture comme « une renaissance, un réveil, un repentir, une évocation inspirée, une éclosion ». La composition du livre, en effet, « l’a replongé dans son expérience spirituelle », et chaque paragraphe du récit est « conçu comme un poème achevé ». Fin mai, le manuscrit est confié à l’éditeur. Denoël est enthousiaste ; le public ne le sera pas moins.
En novembre 1943, aux plus noir de l’Occupation, l’ouvrage paraît. Malgré les difficultés de l’époque, le succès est éclatant : en quelques semaines, 30. 000 exemplaires sont vendus. Les critiques parisiens, suivis par Max Jacob, Léopold Sédar Senghor, plus tard Albert Camus et beaucoup d’autres en feront l’éloge. D’innombrables lecteurs écrivent à l’auteur leur admiration. Les rééditions se multiplient, et bientôt les traductions : néerlandaise (1946), allemande (1951), italienne (1953), espagnole (1954), catalane (1961), anglaise (1972), portugaise (2010)… Depuis sept décennies, des générations de lecteurs en ont reçu un élan de vie, un souffle d’audace et un motif d’espérer.
Un message prophétique
Car le rayonnement de ce livre-source va bien au-delà de son constant succès de librairie. On y trouve, dans le sillage de Gandhi, une sagesse politique qui n’a rien perdu de sa pertinence. En pointant les impasses et les dégâts de la civilisation industrielle, Lanza del Vasto trace les lignes de force d’une société nouvelle, libérée de l’hybris technologique et recentrée sur l’homme. Dans une économie devenue insoutenable, et face aux conflits meurtriers qui menacent notre planète, l’idée de non-violence ou « force de la vérité » n’est-elle pas, plus que jamais, d’une puissante actualité ?
Dans le Pèlerinage aux sources, on découvre aussi, de façon prémonitoire, l’amorce d’un dialogue interreligieux qui, à l’époque, n’en était qu’à ses balbutiements. Entre christianisme et hindouisme, et plus largement, entre culture occidentale et sagesse orientale, Lanza del Vasto noue une rencontre pleine de respect et d’empathie. Ce voyageur capable de s’intéresser vraiment à l’autre ne nous offre-t-il pas un bel exemple d’amitié entre les cultures, loin des clichés stériles de la mondialisation ?
Enfin, le livre retrace un itinéraire qui nous parle : celui d’un homme en chemin vers sa propre vérité, en quête d’un « absolu concret ». La spiritualité de Lanza del Vasto, de fait, n’a rien de nuageux : elle s’enracine dans le sensible, voire dans une certaine sensualité. Elle engage le corps, veut « mettre ses pas dans les pas de sa pensée ». Elle cherche et trouve Dieu au prix d’un engagement de tout l’être. « Mets-toi donc en marche avec toute ta vie, et que la route fasse chanter ton corps de roseau sec et tes jambes de vent ! » Ce pèlerin n’est-il pas une image de l’être à la fois charnel et spirituel, à la fois libre et actif, que nous voulons tous devenir ?
Que le Pèlerinage aux sources soit non seulement une très belle œuvre littéraire, mais un texte à résonance prophétique, les faits le confirment. Dès 1944, quelques jeunes gens, ayant lu ce livre, se présentent à l’auteur et s’engagent dans ce qui deviendra, en 1948, une communauté de vie et un mouvement dont l’influence et le rayonnement ont marqué des milliers de personnes à travers le monde : l’Arche, à laquelle son fondateur se dévoua jusqu’à sa mort en 1981. Sur plusieurs continents, sous des formes diverses et renouvelées, elle poursuit aujourd’hui sa mission. L’Association des Amis de Lanza del Vasto, par ailleurs, conserve plus spécialement la mémoire du grand homme et travaille à faire connaître tous les aspects de son œuvre.
Soulignons qu’en Inde même, le mouvement initié par Gandhi continue de porter des fruits. Dès 1954, Lanza del Vasto rencontre son successeur et relate ce voyage dans un livre mémorable : Vinôbâ ou le Nouveau Pèlerinage. Un demi-siècle plus tard, le mouvement Ekta Parishad et sa lutte pour les paysans sans terre, dirigée par Rajagopal, ont aujourd’hui un retentissement mondial. L’Institut d’études gandhiennes de Wardha, l’Université gandhienne d’Ahmedabad, l’ashram Shanti Sadana de Guwahati, la Gandhi peace foundation à New Delhi, parmi beaucoup d’autres institutions, font rayonner la pensée du « père de la nation ».
S’il faut lire et relire le Pèlerinage aux sources, ce n’est donc pas seulement en souvenir du passé, mais pour accompagner le fleuve qui est né de ce livre et qui, aujourd’hui, va vers son l’avenir. Ce récit plein de fraîcheur et de force, qu’il soit pour nous une « invitation au voyage ». Souhaitons que la présente édition répande encore l’eau vive de ce texte exceptionnel, et que de nouveaux lecteurs y étanchent leur soif.
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