Lanza del Vasto, penseur de la lumière

Retour
Vitrail de Notre-Dame de Paris, XIIIe s.

Vitraile de Notre-Dame de Paris, XIIIe s.

2004 Articles

Daniel Vigne, « Lanza del Vasto, penseur de la lumière », dans Nouvelles de l’Arche 53/1 (2004-2005), p. 3-7 ; 55/2 (2004-2005), p. 28-30 ; 55/3 (2004-2005), p. 67-70. [pdf]

Lanza del Vasto, penseur de la lumière

Chers amis, au-dehors le soir tombe, la lumière du soleil vient de nous quitter… Et par une belle coïncidence, notre rencontre a lieu à l’équinoxe de printemps ! À partir de ce soir, le jour l’emporte sur la nuit, la lumière repousse les ténèbres : pouvait-on trouver meilleure date pour parler de Lanza del Vasto comme penseur de la lumière ?

J’allais dire : comme penseur de lumière, tant il est vrai que la lumière n’est pas seulement pour Lanza un objet de pensée, mais une réalité expérimentale, qui traverse toute sa vie et son œuvre. Comme poète et artiste, comme philosophe, comme homme de Dieu, Lanza del Vasto n’a cessé de goûter, de méditer, de contempler la lumière. Clarté du style, limpidité de la pensée, netteté du concept, goût de l’évidence, et même, blancheur de sa personne, tout témoigne de l’affinité entre cet homme et le lumineux.

Je vous en proposerai trois approches. Esthétique, d’abord, à partir de textes poétiques et biographiques qui révèlent, chez lui, une sensibilité extrême aux phénomènes de lumière. Philosophique, ensuite, notamment à partir de textes des années 1920, où il rédigeait sa thèse pour l’Université de Pise, et où il s’intéressait aussi à l’aspect scientifique de ce thème. Spirituelle, enfin, pour nous ouvrir à la profondeur religieuse de sa pensée.

1. Mais commençons par le commencement, c’est-à-dire par les souvenirs d’enfance. Nous sommes en Italie du Sud, où le jeune Giuseppe Giovanni Lanza di Trabbia Branciforte naît en 1901 – d’une famille aristocratique, comme vous le devinez (del Vasto, son nom de plume, lui vient d’un de ses ancêtres). Sa maison natale, parmi les cyprès, donne sur la mer, et comment douter que ce paysage de Méditerranée ne soit entré pour toujours dans son âme ? Longtemps après, le vieil homme se souvient.

« Il est des moments dans la vie où l’on demeure béant, sur le bord de tout comprendre. Peut-être même est-ce fait, mais pour un temps si bref qu’on n’est pas tout à fait sûr que ce soit plus qu’un rêve. Toutefois, la vie entière en est illuminée. Si j’essaye de remonter par les brumes de l’enfance jusqu’à la première aube, je me remémore la révélation de la lumière comme une pure pensée sans paroles. Je me retrouve bambin sur la plage de sable blanc tout mêlé à ma mère, et voici qu’elle se lève et se détache, fait un geste, laisse tomber quelques mots, s’éloigne… J’appelle, elle répond par de douces paroles rieuses, rassurantes, mais lointaines ; je me sens déchiré, je crie, je pleure, je tends les bras, j’écarquille les yeux. Elle a disparu dans le bleu tendre de la mer, dans la lumière du matin qui tremble sur la mer. Elle est devenue eau, vent, odeur du large et splendeur vague. Alors, au plus atroce de l’angoisse, je m’apaise, transporté par un immense amour sans objet[1]. »

Ne croyons pas que l’auteur s’imagine une telle expérience, la reconstitue a posteriori. Au contraire, elle s’impose à lui avec une évidence indiscutable. Elle le poursuit. Il raconte : « Vers dix ans j’ai vu Dieu. – Entendons-nous : je ne voyais rien, mais ne pouvais donner d’autre nom à l’excessif aveuglement qui m’a mis hors de moi. Car le soleil, tu ne peux t’empêcher de le voir et tu ne peux non plus le regarder : tu ne peux donc dire que tu l’a vu et c’est pourtant par lui que tu vois tout ce que tu vois. Il y a, de même, des pensées qu’on ne comprend pas, et c’est par elles seules que le reste se comprend[2]. » Telles sont bien les pensées de lumière, dont le cristal de l’âme est parfois traversé.

Les grandes questions, aussi, traversent le cœur de cet enfant précoce. Le mystère des choses, de la souffrance, de la mort, se pose à lui comme une énigme déchirante. Mais de nouveau, la lumière : « Enfin vint la réponse de la Première Communion qui est que nulle question ne se pose plus, que tout fond dans une douce lumière blanche. Devant nous se levaient comme un nuage les diaphanes voiles de communiantes, où çà et là tremblait un cierge. Aucun mot ne peut dire ce qui m’apparut si clair alors, comme aucun mot ne peut répéter ce que dit une musique dont on a suivi chaque mouvement, les sens entrecroisés et déployés, les affirmations insistantes, les révélations inoubliables et les poignants appels[3] » (comme la musique de l’orgue, au début de notre rencontre, à la fois dissonante et si parlante…).

Retrouvons le jeune homme, devenu étudiant en philosophie, à Florence et à Pise. Lumière des villes de Toscane, que les angles des rues et des palais se renvoient l’un à l’autre. Il la guette dès le matin, ainsi dans un poème de 1924 :

À l’orée de la ville endormie où je rôde,
J’ai vu, sur la pelouse trempée d’aube […]
Où toute ombre est lumière et la lumière une ombre […]
J’ai vu danser les Formes[4].

Lumière de la campagne italienne, écrasée de soleil pendant l’été 1930 :

Les deux fenêtres de ma chambre s’ouvrent sur la vallée d’Ema […] La colline d’en face est un bloc d’or sec, dans l’air que trop de lumière voile. Les montagnes de l’horizon, vides de toute substance, ne font qu’un avec le bleu du ciel …. Le bruissement des cigales immatérielles met sur tout cela l’inquiétude de l’éveil absolu. C’est pourquoi l’été est favorable au philosophe[5].

Lumière des paysages traversés, des voyages lointains… En 1937, devenu pèlerin, il prend la route et la mer pour l’Inde. Le Pèlerinage aux sources raconte, vous le savez, sa rencontre avec Gandhi et ses marches à travers cet immense pays, de Ceylan à l’Himalaya. Il note là-bas, dans ses carnets intimes : « La lumière est agréable aux yeux du fils de l’homme[6]. Oui, la lumière sans partage, le vent sans limite et le cri déchirant de la mer[7]. » Plus que jamais, la lumière est pour lui synonyme d’absolu. Il aspire à se perdre en elle, comme on se donne à Dieu. Un poème de 1940 le dit comme un secret :

Le vol par où l’oiseau s’éteint dans la lumière
Est ce plaisir où j’atteins au néant[8].

Comme on le devine à travers ces textes, toute la poésie de Lanza sera visuelle et contemplative, plus encore que musicale et auditive. Lisez ou relisez le Chiffre des choses, son recueil principal, à cette lumière (si j’ose dire). Vous y trouverez, à chaque page, l’œuvre d’un visionnaire – et d’abord, dans ce superbe poème inaugural qu’est le Vitrail. Vous en connaissez les premières lignes :

Nous verrons brûler l’être et l’apparence tels
Que leur étreinte brûle en cette rose ronde
Quand morts et revêtus de nos corps immortels
Nous remonterons blancs comme un prêtre à l’autel
Les degrés de ce monde.
Quand nos corps décantés, nos corps de verre
Frappés de ciel et de splendeur sévère
Trahiront la couleur dont notre âme est chargée[9].

Oui, pour Lanza, nous verrons s’illuminer nos corps et ce monde, quand nous serons, dira-t-il, « crucifiés dans la lumière de la mort ; quand tout notre être se confessera ». Quand notre corps « frappé de ciel » se transfigurera, dit la suite du texte :

Quand s’illuminera toute similitude
Comme lumière prise aux rayons de la pluie,
Comme l’étoile à la nuit se dénude[10] »,

Comme l’étoile à la nuit se dénude : un des vers « les plus denses et les plus profonds » du Chiffre des choses, dira Luc Dietrich[11], l’ami de Lanza, qui a vu l’auteur inventer ce vers, dix ans après le reste du poème, pour compléter une rime veuve.

Car la transfiguration du monde se fait aussi par le langage. Les mots ont la force de nous faire entrevoir, dès aujourd’hui, la lumière cachée dans les choses, qui les embrasera au dernier jour. Le poète est cet alchimiste qui transmue le plomb en or, qui ouvre l’opacité de la matière à la lumière du Verbe. La parole est sa pierre philosophale, par laquelle s’accomplit

l’effort spirituel des siècles, l’effort qui n’aura pas de fin : donner à l’homme tout entier, corps et âme, au monde tout entier, formes et lois, la transparence du Verbe[12].

Comme l’écrira Arnaud de Mareuil, « toute la poésie de Lanza del Vasto est Transparence, et, à quelque degré, toute son œuvre. Et au plus haut degré sa pensée doctrinale et son système philosophique[13]. » Lanza lui-même l’affirme :

Transparence ! En un paysage de mer, de montagne ou de forêt, en une musique ou un visage, il n’est rien qui m’émeuve sinon la transparence. Ma poésie atteindra-t-elle à la transparence[14] ?

Laissons chacun répondre à cette question. Laissons aussi l’auteur nous partager cette expérience dans laquelle la lumière et les mots se répondent, ou du moins, cherchent à se correspondre :

Au jardin du printemps où tinte le matin, une jonquille. Du terreau brun elle jaillit à contre-jour. Et tressant feuilles et ombres comme on se prend les doigts, elle tente un accord grêle sous le soleil. Je me penche […] Je respire sa fraîche et verte haleine de plante […] Elle est là, désirable et impossible, et me trouble d’une légère inquiétude. Alors, au point où tous mes nerfs tendaient, jaillit tout à coup quelque chose qui m’emplit d’une satisfaction lumineuse : jonquille ! Jonquille ! j’avais trouvé le mot, et l’impossible se faisait. À travers la transparence du nom je rencontrais la fleur et m’unissais à elle avec délices […] [saisissant] sur le vif l’éclair des pétales tournés en blanc sur la lumière. J’ai compris ce matin-là que la poésie est la recherche de l’amoureux lien[15]. »

Lien d’amour entre matière et lumière : nous y reviendrons. Or non seulement la poésie, mais tous les arts ont pour mission de transfigurer le monde. De transformer l’apparence en apparition, la simple présence en re-présentation, c’est-à-dire en sur-présence, en présence illuminée :

Représenter, c’est ramener les morts à la lumière du jour, animer les rochers, faire bondir les collines […] C’est transfigurer le corps de chair, y faire transparaître le corps glorieux de la Résurrection[16].

Toute œuvre d’art n’a-t-elle pas cette densité, cette force qui lui fait traverser le temps et les siècles, comme le rayon de lumière traverse l’espace ?

Ainsi la peinture est l’art qui travaille la pâte lumineuse du monde, qui révèle ses formes et ses couleurs. La peinture, dit Lanza, c’est « de la lumière qui pèse[17]. » Ainsi encore, la musique travaille le bruit du monde, et le transmue en harmonie. Pour cela, l’homme invente la note, qui est un son clarifié, un son lumineux. Comme le fait remarquer Lanza :

La nature ne produit pas de note. L’homme seul sait faire jaillir une note, d’abord de sa voix quand il passe de la parole au chant, puis des instruments qu’il fabrique. […] La note est un son filtré. […] La note est transparente, la lumière de l’intelligence la pénètre, la raison la reconnaît[18].

Quant à l’architecture, n’est-elle pas par excellence l’art d’inscrire la lumière dans l’espace ?

Si donc Lanza del Vasto fut un enfant ébloui par la lumière, c’est pour devenir, comme nous le voyons, un artiste amoureux de la clarté. J’ajoute, car c’est un détail peu connu, qu’il fut aussi sculpteur et orfèvre, aimant travailler les matières nobles, ivoire, pierres et métaux précieux. – Or, demande-t-il, qu’est-ce qui fait la beauté d’une matière ? » C’est la manière dont elle prend et rend la lumière[19]. » Dans le Chiffre des choses, il fait l’éloge de cette alliance entre matière et lumière :

Je te tiens, diamant, prince des êtres,
Larme qui se transmue en cristal clair […]
Incorruptible corps que rien n’entame
Mais qu’un rayon traverse tout entier[20].

Oui, le joyau, le bijou, sont comme l’indice et les prémices d’un univers transfiguré. « Le diamant est un bout de charbon qui a mystérieusement atteint la transparence d’une goutte de rosée[21] », dit Lanza. « Le corps glorieux sera comme cela[22] ! » Et Lanza d’expliquer :

Sous la pierre précieuse se tient le souvenir de la pierre commune, et de l’opacité de l’une à la limpidité de l’autre, s’ouvre un passage subtil où l’homme reconnaît l’essence de son mouvement interne. C’est pourquoi les matières précieuses sont les symboles des valeurs humaines[23].

2. Par les matières précieuses, nous voici passés de l’aspect esthétique de notre thème à son aspect philosophique, et d’abord, à son aspect cosmique. Car la réflexion de Lanza sur la lumière ne vise pas un concept abstrait, mais d’abord une réalité concrète, observable. Le ciel en est rempli, le soleil « e le altre stelle », comme dirait Dante, en rayonnent, l’univers entier en est irradié. Certes, l’astrophysique nous a appris bien des choses sur sa formation et sa composition, mais a-t-on suffisamment remarqué que toute cette connaissance du ciel passe par l’analyse de la lumière, et que, finalement, l’univers est un océan de lumière ?

La lumière est la matière dont les corps sont une forme concentrée, condensée. Matière des astres et des galaxies, mais aussi celle de nos corps, tant il est vrai que nous sommes « poussière d’étoiles », dit Hubert Reeves. Cette matière, c’est de la lumière durcie, tassée sur elle-même, provisoirement nouée en un corps opaque, mais promise à un épanouissement infini.

Dans La montée des âmes vivantes, son Commentaire de la Genèse, Lanza médite longuement sur le Fiat lux originel, ce Que la lumière soit du premier jour de la Création. Il y voit une révélation de la nature lumineuse du réel : tout le cosmos est suspendu à cette lumière originelle, ce cinquième élément qui couronne les quatre autres comme la pointe d’une pyramide :

Le carré, pour être parfait, a besoin d’un centre, et le Quatre se parfait dans le Cinq. Les quatre éléments constituent la Matière, mais le travail d’élaboration est fourni par le cinquième : […] la Quintessence ; les Hindous disent : l’Éther, ou Lieu de la Lumière des formes[24].

Éther : Akâsh en sanskrit, selon une tradition que Lanza connaît et approuve. « La lumière, c’est l’Akâsh à l’état pur, libre, parfait », dit-il, et il précise :

La chaleur, le son, les autres énergies, en sont des espèces plus relâchées. La matière en est un embrouillement, un enroulement comme d’une toison frisée. Cette énergie empêchée et ramassée par paquets fait figure de contre-énergie. La matière est le pôle négatif de l’énergie[25].

Sur ce terrain, Lanza rencontre la théorie de la Relativité d’Einstein, dont les conclusions le fascinent, mais aussi les conclusions étonnantes de la physique quantique. Que nous disent ces nouvelles physiques ? Que l’énergie, la matière, et la lumière, conjuguées dans la fameuse équation e = mc², sont une seule réalité. Que la lumière se déploie en énergie et se concentre en matière. Qu’elle est à la fois énergétique et corpusculaire : chaque rayon de lumière est à la fois un rayonnement immatériel, une pure vibration, et un flot de particules, de photons.

Les physiciens ne discutent plus, comme au temps de Newton, de la nature corpusculaire ou vibratoire de la lumière. Les mêmes [savants] admettent l’une et l’autre théorie, basant tantôt sur l’une, tantôt sur l’autre, des expériences et des mensurations qui réussissent, bien qu’elles s’excluent dans chaque opération aussi bien que dans leur vision d’ensemble[26].

Ce phénomène, la Montée des âmes vivantes le décrit avec précision. :

Tant qu’elle se propage […], la lumière vibre ; quand elle vient à frapper l’atmosphère et les objets, elle se réfracte, et répond au choc en donnant son étincelle, son corpuscule étincelant, son photon. Or, le photon n’est en aucune façon une balle tirée à partir de la source lumineuse. Son apparition soudaine à l’extrémité du rayon brisé montre comment l’énergie se convertit en matière, comment toute matière peut être regardée comme lumière déchue[27]. »

Voici la grande idée de notre auteur, et la clé de sa cosmologie : celle d’un univers taillé, pour ainsi dire, dans le tissu de la lumière. Dès 1925 (Lanza a 23 ans), il s’intéresse aux « expériences de pensée » d’Einstein (exemple : que se passerait-il si je chevauchais un rayon de lumière ?), et note dans le Viatique :

Tout corps qui acquiert la rapidité de la lumière devient lumière. Ainsi, non seulement la lumière est matérielle, mais elle contient toute matière. Elle est peut-être l’origine de toute matière. La phrase Dieu est lumière serait physiquement vraie[28].

Texte d’autant plus intéressant qu’il est écrit six mois avant la conversion du jeune homme, en septembre de cette année. Jusque-là, Lanza se dit agnostique… Mais comment un penseur de la lumière pouvait-il ne pas lever les yeux vers Dieu, le Père et la Source de toute lumière ?

Yehi ôr ! Que la Lumière soit ! La terre est faite de ciel, la matière s’enracine dans une lumière qui la matière première du monde. « Cette lumière première n’est pas un effet, n’est pas un phénomène », précise la Montée des âmes vivantes. « Elle est une substance, elle est la matière subtile dans laquelle la matière prendra corps[29]. » Par rapport à elle, même la lumière stellaire est seconde, dérivée :

Les astres […] ne sont pas la source de la lumière, ils en sont les réceptacles. Ils sont même des trous dans la lumière, des accidents et des accrocs », dit Lanza, de façon inattendue. « Je pense qu’il faut les regarder comme des passages, comme des portes par où descendent la lumière et la chaleur divines[30]. »

Lumière et chaleur, on le sait, sont indissociables. La lumière dégage de la chaleur, les corps très chauds deviennent lumineux. « La lumière se dégrade en feu qui tombe, en matière[31] », dit Lanza, et de fait, nous savons que le cœur des étoiles s’embrase par la fusion nucléaire. Mais nous savons aussi que c’est là, dans cette fournaise infernale, que se forgent les atomes de la vie. C’est là, au plus profond du monde physique, au plus loin de la source divine, que matière et lumière s’entendent pour faire surgir un nouveau plan de l’être.

Car si la lumière se répand, se diffracte, s’enfonce dans la matière qu’elle fait naître, c’est pour y faire naître la chaleur tempérée de la vie. Ici s’amorce le retour de la Création vers le Créateur :

Il y eut la lumière puis la lumière devint feu […] puis la chaleur devint tiédeur, et ce fut le plus bas du monde matériel, celui où la matière se corrompit – celui où feu, eau, terre et forme se fondirent dans la main de Dieu. La main de Dieu en fit le germe de la vie, cette vibration ascendante qui, de degré en degré, d’espèce en espèce, remonte vers l’esprit qui est la lumière de Dieu[32]. »

Ailleurs, l’auteur écrit :

La vie est lumière, mais lumière invisible, lumière ténébreuse […] Lumière obscure, aussi mystérieuse que la Mort, aussi déconcertante que le Mal, aussi insaisissable que le Néant, et qui pourtant est[33].

Miracle de la vie, où la lumière se diapre de formes et de couleurs, où le feu se marie avec l’eau en grand secret. Les vivants sont les fruits de cette union, et d’abord les végétaux,

flammes sages, toutes tempérées d’humidités, qui ne brûlent ni se confondent dans l’excès, ni ne consument, mais absorbent, fondent et forgent, et dont l’incendie n’est qu’une transparence[34].

Dans cette lumière de la vie, qui n’est plus l’éclat aveuglant des étoiles, mais une lueur tamisée, écoutons le poète célébrer l’Arbre, ce vivant vertical, ce candélabre :

Flamme debout qui ne brûle et ne bouge,
Ruisseau qui coule en remontant :
Le feu sans doute a quitté son masque rouge,
L’eau sa robe couleur du temps,
Et s’embrassant dessous la terre dure
Ils se sont fécondés en se battant
Pour qu’un surgeon de la lumière obscure
Jaillisse ainsi dans le ciel de printemps[35].

Oui, « la vie est une douce brûlure[36] », née des noces du feu et de l’eau. Elle est la germination de l’esprit. Car au travers de la Matière et de la Vie, ce qui se fraie son chemin, c’est l’Esprit, fait pour la vérité comme l’œil est fait pour la lumière. Nous voici sur un troisième plan, par où s’accomplit le retour de la lumière à sa source. L’esprit créé, image du Dieu incréé, lui renvoie le oui de la ressemblance. Venu du plus bas, du plus loin, du plus profond de la création, l’être spirituel s’ouvre au Créateur.

3. Car l’esprit est fait pour la lumière, qui se donne à lui s’il ne la refuse pas :

Ce n’est pas la lumière qui manque à nos yeux, mais nos yeux qui manquent à la lumière. C’est l’Ignorance et l’Erreur qui nous cachent le Royaume des cieux[37]. »

À ce royaume de lumière, nous préférons nos affaires terrestres, nos mesquineries, nos obscurs calculs, nos tâtonnements d’aveugles.

Tu cherches la vérité, dis-tu ? Comment ? En accumulant des notions, en calculant, en combinant, en fourbissant des arguments compliqués ? Lève la tête et ouvre l’œil à l’évidence de la lumière[38].

Alors commence le long chemin vers l’illumination. Mais ce chemin a sa part d’ombre, ou du moins de pénombre. La conversion sera progressive.

Notre intelligence est faite pour la vérité comme notre œil pour la lumière. Et pour voir la lumière, il suffit d’abord d’ouvrir les yeux, ensuite de lever les yeux, enfin de retourner les yeux vers l’ombre intérieure, jusqu’à ce qu’elle devienne la lumière qui éclaire les choses du dehors et le chemin où nous devons aller[39].

Autrement dit, l’illumination présuppose l’ascèse, la purification, le triple baptême : d’eau, de feu et d’Esprit, que Lanza rapproche des présents des Mages : la myrrhe, l’encens et l’or :

La Myrrhe, c’est le baptême de l’eau, le baptême de Jean, la pénitence et la purification ascétique, c’est l’Exercice. L’Encens, c’est la Prière et le sacrifice, la consommation de la charité et de la ferveur, le baptême de feu du Christ. L’Or, c’est le fruit du travail spirituel : c’est la concentration, le principe de l’être nouveau, la condensation et la fixation de la Lumière[40].

Il ne s’agit pas ici des lumières de l’intelligence, celles de la raison raisonnante, celles du froid siècle des Lumières, mais d’une Lumière vivante, personnelle et éternelle. Celui qui me suit, dit le Christ, aura la lumière de la vie (Jn 8, 12). Cette lumière-là, nul besoin d’une Encyclopédie pour la connaître et pour la voir. Comme le dit Lanza dans le Commentaire de l’Évangile :

La lumière de la raison et de la morale ne sont pas la lumière qui se dégage de l’Évangile. C’est une tout autre lumière, tout autre et presque contraire à celle-là[41].

Lanza connaît bien la tentation de tous les intellectuels, celle de se prendre eux-mêmes pour des lumières. Ces yeux trop secs, il faut les baptiser de larmes. Et qui, mieux qu’une femme, peut les laver de leur orgueil ? D’où cette prière pour les chercheurs de vérité, les trop intelligents de tous les temps :

Ô Vierge des Penseurs tourmentés de lumière,
Prends pitié de leur morgue et de leur rire morne
Et de leurs yeux brûlés à poursuivre un mirage
Par les chiffres pierreux et les papiers déserts.
Prends pitié d’eux, brouille leur route et mène-les
À l’oasis des ignorances vives :
Fais-les pleurer, Marie, fais-les pleurer[42].

Car nous ne sortirons pas de nos ténèbres par nos efforts, par notre mérite ; on ne lutte pas contre le mal par le mal. Comme le dit Lanza avec beaucoup de sagesse :

Le premier péché n’est pas d’avoir commis le mal, mais d’avoir connu le fruit de la connaissance du bien et du mal […], et la vraie façon d’éliminer le mal, ce n’est pas de vous acharner contre le mal, mais de vous tourner vers la connaissance, de vous exposer à la lumière […] Alors votre côté d’ombre languira, s’effacera, sans que vous le coupiez, il tombera de lui-même[43] »,

Mieux encore, ces ténèbres qui sont en nous, nous pouvons en faire le lieu d’accueil de la lumière divine, à condition de les purifier. Commentant le prologue de l’Évangile de Jean, La lumière a brillé dans les ténèbres, et les lumières ne l’ont point reçue, Lanza explique :

« Les ténèbres ne l’ont point reçue. C’est dire que les ténèbres intérieures ont pour ainsi dire une substance et une résistance propres. […] Elles ne sont pas le pur et simple rien, la pure et simple absence de lumière. […] Elles ne sont pas de pures ténèbres[44].

Idée originale, dont l’auteur tire une profonde spiritualité, à la fois lumineuse et nocturne, apophatique :

Les ténèbres impures, voilà ce qui empêche la lumière de luire […] Si donc vous voulez que les ténèbres reçoivent la lumière, tâchez que vos ténèbres soient pures […] Éteignez les fausses lumières […] Oubliez ce que vous avez appris […] Si vous voulez être illuminés, faites-vous obscurs […] Retirez-vous à l’intérieur ou tout est noir […] Faites le silence intérieur[45].

On pense aux belles paroles du psalmiste : J’ai dit : que me couvre la ténèbre, que la lumière sur moi se fasse nuit, mais la ténèbre n’est point ténèbre devant toi, et la nuit comme le jour illumine[46]. Oui, la lumière divine est si éblouissante qu’elle est nocturne. En elle se concilient les contraires :

Si le saint affirme Dieu comme oui, il le ressent comme non : crucifiant sacrifice et nuit obscure, terreur et tremblement, silence. Si le sage affirme Dieu comme non, il le ressent comme oui : paix, délivrance et claire lumière. Car les abîmes de Dieu confondent le oui et le non, et les contiennent[47].

Si les sages sont, dit Lanza, « éclairés par la lumière », les saints sont les « affolés par la lumière[48] », comme un papillon ébloui. Nous voici aux portes de l’indicible : de cette lumière divine qui ressemble à la nuit. Nous y avançons à tâtons, vers l’Au-delà de tout, sachant que toutes nos connaissances et nos expériences sont infiniment débordées par le mystère :

Nous savons que dans le connu, tout n’est pas connu, et qu’il y reste un fond de mystère. Nous pouvons espérer que dans l’inconnu, tout ne soit pas inconnu, et que le fond du mystère soit lumière[49].

Nous aspirons à cette lumière, sans pouvoir la saisir :

L’idée de l’Infini est pour l’esprit humain comme la tache blême de la Lune pour les chiens nocturnes : elle les fait languir et pleurer longuement[50].
Ô Dieu dont l’âme est vérité, dont le corps est lumière ![51]

Mais ce qui nous attend – Celui qui nous attend – transcende encore ce que nous appelons lumière. « Que le mensonge de la lumière se retire[52] ! », écrivait Lanza dès 1926, donc un demi-siècle plus tôt, dans le Viatique. Et en 1935, sur les routes de Provence :

Ôtez ces murs, la rue et tout le reste
Que j’aie enfin la face de la nuit
Si c’est le dernier masque sur la Vôtre[53]. »

Car les degrés de ce monde, une fois gravis, ne nous mènent pas à un quelconque terminus, mais nous ouvrent à une grandeur inexprimable. Aux pieds de l’Himalaya (car c’est là, semble-t-il, qu’il en a eu l’intuition), Lanza écrit ce quatrain superbe, à la fois cosmique et christique :

Je crois en Toi, Dieu qui dors dans la pierre,
Rêves dans l’arbre, aspires dans la bête,
Aimes dans l’homme. En meurs. Et dont la tête
Perce le ciel et passe la lumière[54].

Oui, l’union à Dieu, s’il est possible d’en parler, « passe la lumière », dépasse les mots et les concepts :

Plus haut, l’homme assiste à sa propre absence. Il voit l’effacement de tout objet. Le rien qui reste est une présence qui suffit à tout. La lumière qui règne là est sans limite d’objet. La joie qui règne là est sans raison, sans limite de raison[55].

Comment douter que l’auteur de ces lignes a expérimenté, un tant soit peu, ce dont il parle ? Si Lanza ne fut pas, au sens traditionnel, un mystique, il fut et reste un amant de la Vérité, dont la lumière et la clarté traversent son œuvre, révélant « la couleur dont [son] âme est chargée[56] », et avec quelle netteté !

Terminons donc, si vous le voulez, en revenant à Lanza del Vasto lui-même. N’est-il pas, comme en personne, ce « vitrail » à travers lequel j’ai tenté de vous faire méditer sur le mystère de la lumière ?

Le monde en lui brillait comme un cristal
Qui montre les éclats de l’autre face[57],

dit son autoportrait, celui de Chrysogone : Angles d’or. C’est ainsi que le poète aimait à se nommer, jusqu’à ce que Gandhi lui donne un nouveau nom, celui de Shantidas : Serviteur de paix. Mais comme poète et comme homme d’action, avant comme après son voyage en Inde, dans les années d’études comme dans les luttes non-violentes et la vie communautaire, Lanza n’a eu de cesse de rester attaché à la lumière. Plus encore qu’un penseur de lumière, je vois en lui un homme lumineux.

Cet enfant qui trébuche dans un paysage de neige, se blesse les genoux sur les cailloux, et connaît comme une illumination :

J’ouvris la bouche pour crier, mais le cri me resta dans la gorge. En effet, devant moi, chaque pierre s’était changée en étoile et des fils luisants la liaient à la terre. Et je compris que le monde est un grand cristal qui se renvoie la lumière de facette en facette[58].

Cet enfant, qu’est-il, sinon un enfant de lumière ? Cet homme « partout passant et pèlerin » qui, dit-il,

Peina, sema par les chemins ses pas
Pour acquérir les angles et les nombres
D’une invisible architecture, d’une blanche
Échelle, d’un pont qu’on ne voit pas[59]

Qu’est-il, sinon un pèlerin de la lumière ? Ce sage qui, dans le dernier poème du Chiffre des choses, avoue que sa quête de vérité lui a pris « tout son sang[60] », et qui, quelques mois avant sa mort, avouait à Claude-Henri Rocquet combien elle lui avait demandé du temps et de la patience :

Cette clarté n’est pas venue d’un seul coup. Après beaucoup d’années d’hésitations et une suite de moments heureux, tout s’éclaire, tout d’un coup. On se demande pourquoi cela vient à quelqu’un plutôt qu’à quelqu’un d’autre[61]. »

Cet homme, qu’est-il, sinon un amoureux de la lumière ?

Le grand homme nous a quittés, mais son sillage reste ouvert, et son message résonne encore, je le crois, parmi nous. Plus encore que d’en faire mémoire, il me paraît nécessaire, chacun à notre place, d’en prendre le relais. Dans les labyrinthes de nos vies, la lumière est parfois une simple flamme. Gardons-la vive et fervente, cette flamme. Si ténue qu’elle soit, elle en éclaire d’autres. Si humble qu’elle soit, elle est grande. Si humaine qu’elle soit, elle est divine.

____

  1. Le Viatique I, 1, p. 19.
  2. Le Viatique I, 1, p. 21.
  3. Le Viatique I, 1, p. 24.
  4. Le Viatique I, V, 6, p. 173.
  5. Le Viatique II, XIV, 17, p. 145-146 (= Viatique XIV inédit, 5088).
  6. Qohélet 11, 7 : « La lumière est douce, et il plaît aux yeux de voir le soleil ».
  7. Le Viatique II, XX, 12, p. 328 (= Viatique XX inédit, 6911).
  8. Le Chiffre des choses, « Le Soliloque d’Uccello », p. 130 (cf. Viatique XX inédit, 6954m : « et ce plaisir »).
  9. Le Chiffre des choses, « Le Vitrail », p. 11.
  10. Le Chiffre des choses, « Le Vitrail », p. 12.
  11. Le Chiffre des choses, p. 262.
  12. Génétique, inédit.
  13. Arnaud de MAREUIL, Lanza del Vasto, p. 13.
  14. Le Viatique I, V, 6, p. 175.
  15. Le Viatique I, VII, 17, p. 256. Cf. Conquiste di vento, éd. Vallechi, Firenze, 1927, introduction.
  16. Les Étymologies imaginaires, art. « Art », p. 43.
  17. Viatique XIII inédit, 3936 (trad.).
  18. Pages d’enseignement, p. 151.
  19. Les Quatre Piliers de la paix, p. 295.
  20. Le Chiffre des choses, « Le Joyau », p. 72.
  21. Pages d’enseignement, p. 145.
  22. Les Quatre Piliers de la paix, p. 43.
  23. Viatique IX inédit, 1900 (trad.).
  24. Les Quatre Piliers de la paix, p. 106.
  25. La Montée des âmes vivantes, p. 66.
  26. Le Viatique II, XX, 55, p. 350 (= Viatique XX inédit, 7004). L’auteur poursuit : « Au lieu de présenter au choix ces deux formules, que la lumière est une vibration de l’éther d’une part, qu’elle est une projection de corpuscules d’autre part, ne peut-on pas dire qu’elle est une projection de corpuscules de nature à ébranler l’éther, lequel en retour fait vibrer leur trajectoire ? »
  27. La Montée des âmes vivantes, p. 89.
  28. Viatique IX inédit, 2159 (trad.).
  29. La Montée des âmes vivantes, p. 105.
  30. La Montée des âmes vivantes, p. 110.
  31. Les Quatre Piliers de la paix, p. 43.
  32. Pages d’enseignement, p. 120.
  33. La Montée des âmes vivantes, p. 70.
  34. Génétique, inédit.
  35. Le Chiffre des choses, « L’Arbre », p. 48.
  36. La Montée des âmes vivantes, p. 70.
  37. L’Homme libre et les ânes sauvages, p. 125.
  38. Approches de la vie intérieure, p. 12.
  39. Les Quatre Piliers de la paix, p. 85.
  40. Commentaire de l’Évangile, p. 134.
  41. Commentaire de l’Évangile, p. 317.
  42. Le Chiffre des choses, « Litanies à la Vierge », p. 40.
  43. Commentaire de l’Évangile, p. 280.
  44. Commentaire de l’Évangile, p. 80-81.
  45. Commentaire de l’Évangile, p. 81 et 83-84.
  46. Psaume 139, 12.
  47. L’Homme libre et les ânes sauvages, p. 104.
  48. Viatique XIX inédit, 6793 (cf. Le Viatique II, XIX, 64, p. 307).
  49. Le Viatique II, XVII, 26, p. 226 (= Viatique XVII inédit, 5979).
  50. Le Viatique II, XIV, 38, p. 152 (= Viatique XIV inédit, 5155).
  51. Viatique XXI inédit, 246b.
  52. Viatique X inédit, 3190 (trad.).
  53. Le Chiffre des choses, « Prière de midi », p. 92 ; cf. René DOUMERC, Dialogues avec Lanza del Vasto, p. 31.
  54. Le Chiffre des choses « Credo », p. 207.
  55. Principes et préceptes du retour à l’évidence, CL, p. 81.
  56. Le Chiffre des choses, « Le Vitrail », p. 11.
  57. Le Chiffre des choses, « Portrait de Chrysogone », p. 107.
  58. Le Viatique I, I, 1. 2, p. 20.
  59. Le Chiffre des choses, « Portrait de Chrysogone », p. 106.
  60. Le Chiffre des choses, « Dédicace », p. 227.
  61. Les Facettes du cristal, p. 162.

À lire aussi

To top