Daniel Vigne, « La spiritualité de Lanza del Vasto, entre ascèse et épiclèse », dans Nouvelles de l’Arche (2017), p. 10-13. [pdf]
La spiritualité de Lanza del Vasto, entre ascèse et épiclèse
Épiclèse ? Mot un peu étrange, peut-être, mais je n’en ai pas trouvé de plus précis pour désigner ce dont il s’agit. Ceux qui ont fait un peu de grec savent que épiclésis veut dire appel, invocation – plus spécialement, l’appel ou l’invocation à Esprit, ainsi dans la liturgie au moment de la consécration. Je l’oppose ici au mot askesis qui veut dire exercice, discipline. Et je crois que la tension entre ces deux mots nous permet de comprendre quelque chose d’essentiel dans la spiritualité de Lanza del Vasto.
L’effort ascétique
Commençons par l’ascèse. Elle est partout dans sa vie et dans son message. En Inde, en 1937, Lanza rencontre des yogis et se laisse enseigner par eux. Le poète apprend à contrôler son souffle, à méditer, à jeûner. Formidable découverte ! L’homme peut se travailler lui-même, se prendre lui-même comme objet d’étude et d’expérimentation.
Plusieurs années avant son voyage en Inde, le jeune homme avait déjà l’intuition de l’importance de l’ascèse. Les Principes et préceptes du retour à l’évidence, qu’il commence à écrire pendant ses marches à pied à travers l’Italie, n’ont-ils pas pour sous-titre : Manuel de vagabondage ascétique ? Mais c’est sur les pentes de l’Himalaya, « entre jungle et glacier », comme dit la conclusion du livre, qu’il achèvera son initiation. Là, il pousse aux extrêmes une certaine dureté envers soi-même, se privant de tout pour aller au bout de sa quête. Il en tombera d’ailleurs malade et devra être soigné par un saddhou. C’est là aussi qu’il reçoit l’appel intérieur : « Rentre et fonde. »
Dix ans plus tard, l’Arche naîtra, de façon progressive et un peu tâtonnante. Mais au centre du message dont Lanza est porteur, toujours et partout on trouve l’askesis. Les exercices corporels et mentaux sont tous des joyaux de l’enseignement que Shantidas diffuse partout, et qui rythme aujourd’hui encore la vie des communautés. Le Rappel en est l’exemple le plus frappant et comme la synthèse. Debout, immobile, silencieux, celui qui le pratique plusieurs fois par jour en connaît les bienfaits. Exercice tellement simple qu’on peut facilement l’oublier ou l’abandonner. Pourtant, il contient en germe tous les autres aspects de l’ascèse proposée par Shantidas, dans ses livres et ses causeries, à ses lecteurs et auditeurs.
De cette discipline, nous connaissons les idées maîtresses : Verticale, Détente, Attention, Respiration, Détachement… Avec un réel sens pédagogique, Lanza savait leur donner une forme concrète et imagée – pensons par exemple au symbole de l’Arbre, ce vivant vertical « couronné de paix et de verdeur », auquel il invitait à s’identifier. Dans le Grand Retour, c’est toute une chorégraphie qu’il a composée, associant certaines postures et mouvements du yoga à un chant spirituel et poétique. Enfin, nous savons que Shantidas préconisait la Méditation, expérience de vacuité et de silence intérieur qu’il décrivait ainsi : « Méditer, c’est entrer tout éveillé dans le sommeil et tout vivant dans la mort. »
Il est donc incontestable que la spiritualité de Lanza del Vasto a un fort caractère ascétique. Le vœu de « travail sur soi » en est une expression originale, et l’allure même de cet homme exceptionnel suffisait à montrer en lui un ascète. Ce n’est pas pour rien qu’il plaça l’Arche sous le patronage de saint Jean-Baptiste, le prophète du désert, vivant de peu, brûlé par le soleil et les austérités.
L’ouverture épiclétique
Mais on se tromperait à tout mettre, chez Lanza, sous le signe de l’ascèse. En effet, la « possession de soi », formule qu’il utilise volontiers, n’est pour lui que le préalable du don de soi. Le mouvement de repli, de retour qui définit l’effort ascétique se prolonge dans un autre mouvement, d’ouverture et d’abandon. Et c’est ici qu’intervient l’épiclèse, comme appel au vent de l’Esprit. Car il y aurait danger, pour l’ascète, à s’enfermer dans sa tour d’ivoire et à ne compter que sur les forces de sa propre volonté. Il est notoire que le piège de l’orgueil est extrêmement dangereux pour celui qui parvient à un certain avancement dans la vie spirituelle. Se contrôler donne un sentiment de puissance qui, en réalité, nous éloigne du but recherché. Il manque à l’ascète le plus important s’il ne fait pas l’expérience profonde de sa faiblesse et d’une certaine impuissance. C’est là, au creux de ce qu’il vivra peut-être comme un échec, qu’une vie nouvelle l’attend.
Lanza connaissait de l’intérieur cette tentation de l’orgueil et de l’autosuffisance. Il savait que ses capacités humaines (qui, dans son cas, étaient immenses) pouvaient s’avérer, en fin de compte, un rempart et une cuirasse contre l’action de la grâce. Il était lucide sur le fait que notre volonté est à la fois indispensable et insuffisante. Plus précisément, que l’acte le plus parfait de la volonté est de s’ouvrir à une volonté plus vaste que la nôtre. « Le plus haut vouloir est vouloir d’abandon », écrit-il de façon très éclairante, ou encore, en forme de prière : « Seigneur, accordez-moi la grâce de me rendre. » Victoire étrange, paradoxale, qui n’est plus sous le signe de la mainmise mais du lâcher-prise.
Cette attitude est-elle réservée aux grands mystiques ? Ne s’atteint-elle que sur les sommets de la vie spirituelle ? On peut dire au contraire qu’elle doit accompagner chaque étape de notre ascension. Dès le début du chemin, il est essentiel de relativiser nos efforts et de savoir que nous n’y arriverons pas par nous-mêmes. Si vertueuse et volontaire que soit notre démarche, elle ne sera fructueuse que si elle fait appel à une force qui ne vient pas de nous.
C’est peut-être une raison cachée du choix de Jean-Baptiste comme saint patron de l’Arche. Car Jean, l’Ascète par excellence, le héros de la maîtrise de soi, est aussi celui qui dit : « Il faut que je diminue. » Il s’efface devant un Autre, sans même l’avoir identifié avec certitude (« Es-tu celui qui doit venir ? »). Il baptise d’eau dans le Jourdain, mais il prophétise un autre baptême, de feu et d’Esprit. Son message est grandiose, mais il meurt décapité dans des circonstances humiliantes. Son action spectaculaire le conduit, ultimement, à tout perdre et tout lâcher. En vérité, Jean-Baptiste n’est pas l’ascète qui a réussi, mais qui « fait signe » de façon inoubliable. Sa vie est comme suspendue entre ascèse et épiclèse, entre l’eau et l’Esprit.
De cette attitude, je suis convaincu que l’Arche sous toutes ses formes peut encore s’inspirer aujourd’hui. Sa vocation est-elle de réussir, d’être un modèle de société parfaite ? N’est-elle pas plutôt une voix qui, clamant dans le désert, ne sera jamais entièrement entendue ni comprise, et parfois même, peut-être, par ceux qui sont appelés à en porter le message ? Mais dans leur voix humaine, subsiste un appel divin. Dans leur vocation, une invocation. Au cœur de l’ascèse qui leur est léguée par son fondateur (et qui doit rester un appui solide), il y a le chant très doux du Veni Sancte Spiritus.
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