La soif de connaître – 81 pensées

La soif, par William-Adolphe Bouguereau (1886)

La soif, par William-Adolphe Bouguereau (1886)

2026 Sagesse

Daniel VigneLa soif de connaître, 81 pensées inédites (1981-2025) ©www.danielvigne.fr [pdf 29 pages].

La soif de connaître

Ce désir si profond, nous l’éprouvons de plusieurs manières et à plusieurs degrés. Car s’il consiste en premier lieu à vouloir apprendre (1), il exige surtout de chercher à comprendre (2), donc oser s’interroger (3), accepter d’ignorer (4), voire même renoncer à savoir (5), et finalement, cultiver l’émerveillement (6) et chérir la sagesse (7). Un long chemin…

1. Vouloir apprendre

1988 – Appreneur

J’ai encore beaucoup, énormément à apprendre. Tout m’intéresse.

1991 – Bureau

J’inaugure mon bureau. Joie ! Je range mon bureau. Satisfaction ! Fiches et livres s’ordonnent et s’alignent.

Un esprit critique me dit à l’oreille : « À quoi bon ? Ce qui est fiché est fichu ! » Mais je m’en fiche et je continue. Il me dit : « Attention ! Il faut choisir entre la finition et la finitude ! » Mais je persiste et je fignole. Et s’il insiste, je lui réponds que le beau est l’ami du bien. Et s’il insiste encore, que je suis tout bonnement incapable de travailler autrement.

1991 – Érasme

Fi de certains complexes. La culture d’Érasme m’impressionne, mais que de choses je sais qu’il ignorait ! Je porte sur les épaules près de cinq siècles d’histoire de plus que lui, et quels siècles !

Donc, ne pas me laisser abattre, et poursuivre patiemment mon effort d’« honnête homme » de la fin du vingtième siècle.

1994 – Dire

Je dois faire un pacte avec la parole, comme j’en ai fait un avec le silence. Je dois faire alliance avec la science, comme je l’ai fait avec l’ignorance.

J’ai appris à me taire, je veux maintenant savoir parler ! J’ai pris la mesure de tout ce que j’ignore, je veux maintenant prendre possession de ce que je sais. Il est temps d’« aller et venir sous le portique de Salomon » (Jn 10, 23), sous les arches de la Sagesse. Des ténèbres du sanctuaire au parvis de la parole publique. De l’humble écoute à la claire et forte affirmation. Ne pas seulement « venir », mais aussi « aller » !

L’agrégation que je viens d’obtenir en est pour moi le signe et l’occasion. Au fond, devenir agrégé, c’est tout simplement apprendre à dire quelque chose.

Faut-il attendre d’avoir quarante ans pour franchir ce cap ? D’autres le passent plus tôt ; pour moi en tout cas, ce ne sera pas plus tard ! Avec Ton aide, Verbe de Dieu, véritable Salomon, Jésus-Christ mon Maître, je veux dire ce que j’ai à dire, en toute humilité et sagesse. « Sophia ! »

2020 – Ἀλήθεια

Comment le dire d’une façon qui ne soit pas prétentieuse ? Je ne sais, donc je le dis en toute simplicité : je voudrais savoir la vérité sur tout, « connaître la vérité tout entière » (Jn 16, 13).

Il ne s’agit pas de tout savoir, d’accumuler des connaissances de façon encyclopédique : ce projet vieux comme le siècle des Lumières n’est pas le mien. Mais j’aimerais, oui, posséder ou plutôt recevoir la Lumière qui vient d’en haut, l’Esprit de vérité, à qui rien n’échappe et qui rayonne dans toutes les directions. Telle est ma soif, ma grande aspiration.

2018 – Patrimoine

Depuis l’enfance, je contemplais la tranche massive et colorée d’une Histoire des civilisations en huit volumes, trônant dans la bibliothèque de notre salon.

Ces livres épais, ornés de nombreuses illustrations, étaient de ceux que l’on admire sans avoir le courage de les ouvrir. Eh bien c’est chose faite !

Me voici lancé avec passion dans la lecture du premier d’entre eux, sur les origines de la civilisation occidentale. Des Minoens aux Ptolémaïdes en passant par Athènes et Alexandrie, je me régale.

1998 – Bibliophilie

L’avoir n’est pas la négation du manque, mais sa perpétuation. La possession ne met pas fin au désir, elle le conforte, l’entretient, l’augmente.

Plus je possède, et plus je me trouve entraîné, par le simple poids des choses acquises, à en acquérir davantage – ne serait-ce que pour ranger et protéger les premières.

À méditer en ce jour où l’achat de l’Encyclopædia Universalis (34 volumes du plus bel effet – quel monument de connaissances !) m’oblige, comme l’homme riche de la parabole, à agrandir mes greniers (Lc 12, 18)…

2016 – Savoirs (2)

Je viens de prendre un grand plaisir à feuilleter vingt pages de mon Dictionnaire encyclopédique.

J’y ai remarqué notamment les mots suivants : aluette, alule, alumbrado, Alypios, Alzheimer, Alzon, ama, amadouvier, Amalfi, Amalthée, amān, Aman, Amand, Amar, amarante, Amarna, amaryllis, amas, amateloter, Amauri de Chartres, Amaury Ier, amazone, ambacte, Ambelain, ambilatéralité, Ambiorix, amble, amblyopie, Amboise, ambre, Ambroise, ambroisie.

Bref, je suis encore loin d’avoir fini d’appendre !

2006 – Épistémophilie

Je veux tout connaître, tout ! Mais de cet appétit intellectuel, je suis obligé d’accepter la triple limite. Car matériellement, d’abord, il me sera impossible d’exaucer ce désir : plus je connaîtrai, plus je réaliserai l’étendue de ce que j’ignore.

Spirituellement, ensuite, j’entends la parole de mon Seigneur : « Que sert à l’homme de gagner le monde entier s’il vient à perdre son âme ? » (Mt 16, 26), et cet avertissement m’interpelle.

Enfin, psychologiquement, je me découvre moins agile que je ne pensais, ce qui est un peu humiliant…

1994 – Sursum

Ô appétit des choses saintes, désir du vrai, passion de la lumière ! Voici que tu cohabites en moi avec paresse, pesanteur et paralysie. D’étranges empêchements ralentissent ma course. Mes réseaux de connaissance se chevauchent sans parvenir à s’unifier.

Je sais que cette tension est nécessaire au travail de l’esprit, et qu’il serait vain de chercher à élaborer quelque synthèse totalisante où s’annulerait toute contradiction. Mais il est temps, mon âme, de t’arracher aux complications futiles, aux obstacles de pacotille.

Monte, monte au-dessus de toi-même ! Renonce à ramper misérablement entre faux problèmes et mauvaises solutions. Va de l’avant, ma petite âme. En chemin il te poussera des ailes.

2002 – Universel (2)

Mon intelligence s’ouvre, ma pensée s’universalise. Mais ce n’est pas à partir d’une position de surplomb, d’un observatoire dont l’horizon s’élargirait : un tel point de vue serait statique et secrètement dominateur. Je vis plutôt cette évolution comme un déplacement, un décentrement.

Curieux processus, qui me dépossède en même temps qu’il m’enrichit. Comme si la compréhension de l’autre s’accompagnait d’une impossibilité de le maîtriser. Mon « capital » de culture générale ne grandit qu’en acceptant de devenir toujours plus humble et plus respectueux.

2022 – Θεωρματα

Les espaces de connaissance que m’ouvrent actuellement mes recherches sur Origène sont immenses, démesurés. Je n’aurais pas le temps, en cette vie, de les explorer.

Mais il me plaît de penser que dans l’au-delà, je pourrais à loisir m’y plonger. Tant de trésors nous attendent, cachés dans les deux livres : celui des Écritures et celui de la Création !

Nous aurons l’éternité pour lire et relire ces pages, resplendissantes de la sagesse de Dieu. Nous goûterons toujours davantage à l’élixir de la contemplation.

 

2. Chercher à comprendre

1990 – Étude

Apprendre pour comprendre, et comprendre pour aimer.

1992 – Intelligence

Je veux savoir, je veux comprendre. Savoir avec la tête, comprendre avec le cœur. Savoir et comprendre par une intelligence du cœur. Courage ! Mes progrès sont infimes, mais réels donc prometteurs !

2000 – Fondement

Non, le savoir n’est pas sans fin, puisque la vie a une fin, et qu’avant cette fin, je veux avoir compris pourquoi je vis ; je veux avoir connu ce qui donne du sens à mon existence ; je veux m’être situé dans ce monde immense.

Non, le savoir n’est pas sans fond, parce que la philosophie n’est pas une noyade, une aventure perdue d’avance, un bavardage désespéré sur ce que nous n’atteindrons jamais.

Il y a quelque chose à saisir en cette vie, quelque chose à comprendre. Rien ne m’importe plus que de percer cette énigme, d’accéder au Fondement, de le connaître et de le faire connaître.

2003 – Intelligere

Comprendre, c’est toujours commencer à comprendre. Avoir compris, c’est s’installer dans la bêtise.

L’intelligence n’est elle-même que dans le saut par lequel elle passe de l’ombre à la lumière, ou à une lumière plus grande. Je veux donc, en toutes choses, rester ouvert à de nouveaux avis.

J’ai tant à apprendre, tant à découvrir !  Je ne descendrai pas, du haut de principes généraux supposés acquis, vers leurs applications particulières et secondaires : je laisserai au contraire la singularité me surprendre, et toujours renouveler mes pensées, « de bas en haut ».

2016 – Savoirs (1)

Mon but n’est plus d’apprendre, ni même de comprendre, car d’une certaine façon j’ai déjà tout compris. Il est de coordonner ce que je sais déjà, d’en percevoir la force et la fécondité.

On pourrait appeler cela « prendre de la hauteur », mais je me méfie de cette expression altitudinale : je crains qu’elle ne soit altière. Je lui préfère l’idée de centre, de cœur et d’unité.

Oui, je veux descendre aux racines de la sagesse, aux fondements sur lesquels tout repose, et m’établir là comme sur un rocher, dans une vraie humilité.

2002 – Sagacité

Dois-je avoir un avis sur tout ? S’il s’agit de collectionner des opinions disparates, de jongler avec des informations, la réponse est évidente. Je ne vois d’ailleurs pas l’intérêt de jouer les oracles, ni de passer pour un spécialiste tous azimuts.

Par contre, j’ai l’ambition de n’être étranger à rien : d’être en mesure d’agrémenter toute question d’une pointe de sagesse, d’un rayon de vérité.

Mon bonheur serait parfait si je pouvais poser sur toute chose une pincée de lumière, ou dégager celle qu’elle contient, et me retirer.

2001 – Lux

Tout s’éclaire. Je le dis comme un choix, comme un acte. Je refuse d’en rester à mes brumes naturelles, à ma somnolence native. Tout s’éclaire, c’est-à-dire : tout est susceptible d’être clarifié. L’intelligence nous a été donnée comme une lampe et rien n’est étranger à sa lumière, dès lors qu’elle-même est éclairée d’en haut.

Les Anciens voyaient l’œil comme une sorte de phare. Après tout, ce n’est pas si faux ! Mon regard illumine le monde. Tout peut me devenir plus clair, si je le veux.

1993 – Audace

Le savant, dit-on, n’est qu’un ignorant dont l’ignorance comporte quelques lacunes. La formule est plaisante, mais finalement je refuse de m’y tenir, car elle pèche par modestie.

Il y a bien un moment où, sans tout savoir, on peut tout comprendre. Ce moment, je le décide, est venu pour moi. Loin d’être un mouvement d’orgueil, c’est un courageux abandon. Je comprends tout ! par Ta Grâce. Merci.

1992 – Attention

Il faut « faire attention », dit Olivier Clément. À quoi ? À tout, mais pas au détriment de l’essentiel. À l’essentiel, mais pas au détriment du tout. À tout à travers l’essentiel.

2000 – Attention

Comment apprendre à être attentif, sinon en faisant attention à l’être davantage, et plus souvent ? Il y a là une sorte de cercle, où l’attention se renforce et s’éduque elle-même. Mais on peut être plus précis sur les moyens de cet apprentissage, qui sont de deux types.

Premièrement, intensif : mettre l’esprit en état d’attention maximale pendant un court laps de temps, de l’ordre de quelques secondes. Deuxièmement, extensif : faire durer l’esprit dans un état d’attention moyenne, mais de façon constante, pendant plusieurs heures. Ce double exercice, sagement géré, peut nous tirer de notre torpeur et de notre inconstance.

2001 – Idées

Qu’est-ce qu’une idée ? Mystérieuse complexion de concepts et d’affects, carrefour unique et impalpable, l’idée scintille devant nos yeux comme une étoile : un point lumineux dans la nuit.

Mais certaines d’entre elles ne sont que des planètes, reflétant une lumière venue d’ailleurs. Certaines sont de petits satellites artificiels, et ne brilleront que le temps d’un crépuscule. D’autres au contraire sont des galaxies très lointaines, regroupant des milliards de soleils. Une intelligence avertie saura les distinguer.

2006 – Conception

Je n’y avais jamais pensé : les concepts n’étant pas en nombre fini, il est permis d’en créer. Quel horizon intellectuel cela nous ouvre ! Quelle invitation à dépasser les cadres, parfois trop étroits, de la réflexion !

Certes, comme les mots, les concepts ont une histoire. Ils ne sortent pas de nulle part. Mais il s’agit précisément de les voir proliférer, naître les uns des autres.

Je ne dois donc pas craindre d’en inventer, non par coquetterie philosophique, mais par amour de la précision. Renouveler le monde des idées pour mieux dire le vrai : noble ambition.

 

3. Oser s’interroger

1982 – Penser

La pensée : une oscillation constante entre l’interrogation et l’affirmation. Mais ces deux éléments ne se succèdent pas seulement, ils se pénètrent, dans une pensée saine.

L’interrogation doit être positive, ouverte à la réponse, même provisoire. Sinon on est bloqué dans l’attitude critique insatiable des modernes.

L’affirmation, elle, doit éviter le dogmatisme scolastique, où il semblait que les questions étaient purement anéanties par les réponses. L’élément « affirmatif » de la pensée est pour elle non un point d’arrivée, mais de départ.

Il ne s’agit pas de jouer à cache-cache avec la vérité pour pouvoir continuer à penser, mais de permettre à la pensée d’exercer son rôle dynamique, médiateur, de l’expérience sensible à l’expérience mystique. Car tout mouvement est à la fois force et déséquilibre, et de même, toute pensée en mouvement à la fois affirme et s’interroge.

1986 – But

Peut-être est-ce cela même que personne ne remet en question qu’il faut remettre en question ? Puisque les hommes divergent en cherchant à l’atteindre, n’est-ce pas cela même qui les divise ? Le confort, le bien-être, la facilité ; la liberté de mouvement, le respect, la puissance ; l’affection, la protection, la tendresse. Et s’il fallait y renoncer ?

1992 – Patience

Pourquoi me ronger sur telle question, sur telle énigme ? Les solutions sont plus vastes que les problèmes. Mieux vaut donc contourner l’obstacle, prendre du champ, voir large. Lire, écouter, comprendre. Je trouverai là-bas les réponses aux apories d’ici.

1982 – Epektasis

La connaissance finale, béatifique, que vise le mouvement de la pensée, sera-t-elle autre chose qu’une immense question, soulevée par une immense réponse ?

2008 – Εἰρωνεύομαι

J’aime interroger, m’interroger. Je passerais ma vie à poser et me poser des questions. Mais ce n’est nullement pour me complaire dans le doute et l’hésitation : c’est au contraire par goût de la certitude. À la manière de Socrate et Descartes, je ne mets les idées à l’épreuve que pour en vérifier la solidité.

Le questionnement, en ce sens, n’est pas l’ennemi de la vérité mais son allié. Il est lui-même « vrai », plus vrai que ce qu’il interroge. Il n’est pas une ombre au tableau, une négation de la lumière, mais un éclairage plus dense et plus puissant : une sorte de rayon laser.

2004 – Ironie

Deux modes de connaissance. Celui du journaliste, qui s’empare de n’importe quel sujet avec aisance, et qui en traite comme s’il l’étudiait depuis des années. Il pointe l’essentiel, jongle avec les références, trouve toujours son chemin dans le discours.

Celui du philosophe, pour qui toute chose est une énigme, et qui aborde tout sujet avec une laborieuse perplexité. Chaque mot, chaque concept l’arrêtent. Il n’est jamais sûr de ne pas se tromper.

D’un côté les Sophistes, de l’autre Socrate. Mais pourquoi les réponses des uns ont été oubliées, tandis que les questions de l’autre demeurent ?

2012 – Φ

Depuis ses origines, c’est-à-dire depuis Socrate, la philosophie interroge. Elle ne met pas le monde « à la question » au sens inquisiteur du terme, elle le met seulement en question, ou plutôt en questions, avec une naïveté qui n’a rien de puéril.

La philosophie, comme Socrate, conjugue l’esprit d’enfance et la sagacité du vieillard. Elle questionne comme on s’étonne, en ouvrant grand les yeux. Elle interroge comme on corrige une étourderie, en voyant ce que d’autres n’ont pas vu. Elle est à l’affût du vrai. Elle veille comme un oiseau de nuit…

2020 – ??

Plus encore qu’autrefois, bien qu’en moi l’idée ne soit pas nouvelle, je réalise à quel point toute question que quelqu’un m’adresse est porteuse d’une question plus profonde, non formulée, qu’il faut entendre et à laquelle il faut répondre en priorité.

Il peut s’agir (c’est souvent le cas) d’une simple demande d’attention, de relation, qui prend occasion d’un fait quelconque pour s’exprimer. Il peut s’agir aussi d’une inquiétude inavouée, d’une interrogation intime, d’une peur, voire d’un cri de désespoir, caché dans une demande qui semblait anodine.

2002 – Immensités

Qu’il est difficile de conclure, d’enclore, de clôturer un propos ! Derrière toute phrase, toute pensée, se devine la formule : « à suivre »… Car on n’en a jamais fini, jamais, à propos de rien, et chaque vérité s’ouvre comme un chemin vers d’autres vérités, comme un ciel plein d’étoiles habitées.

Mais je ne renoncerai pas à cartographier l’infini, à y repérer telle et telle galaxie. Dans l’espace sans bornes du Réel et du Vrai, je tracerai mon chemin. Allons ! La tâche est immense, mais mon cœur est prêt, et mon intelligence est lucide et ardente.

2002 – Eironeô

Je suis très souvent, dans la conversation, celui qui s’interroge et qui pose des questions. Cette posture me met objectivement en situation de faiblesse, et les autres n’omettent pas d’en profiter. Dois-je persévérer dans cette attitude, ou m’efforcer de la changer ?

Mais poser cette question, c’est y répondre, puisque le fait de m’interroger sur mon attitude questionnante est lui-même une interrogation de plus – et par conséquent, prouve que je ne suis pas prêt à y renoncer. Suis-je donc à jamais, comme Socrate, et comme le Petit Prince de Saint-Exupéry, celui qui semble ne pas savoir ?

2026 – Dessalés

Un peu comme Socrate, je m’étonne parfois en présence de gens que je sens tout encombrés de leur savoir-faire. Les formules leur viennent, leur rhétorique est parfaite, et le comportement qui va avec. Ils jouent leur rôle, social ou ecclésiastique, de façon impeccable. Il ne leur manque que ce je-ne-sais-quoi d’hésitant, d’incertain, de questionnant, qui fait le sel de la vie.

Oui, ils sont fades, « et si le sel perd sa saveur, avec quoi le salera-t-on ? » (Mt 5, 13). Qui leur rendra le goût de l’interrogation ?

 

4. Accepter d’ignorer

2000 – Nescience (1)

Pour je ne sais quelle raison, dans mes conversations, j’aime à faire paraître mes ignorances. Être celui qui n’est pas au courant, qui s’enquiert. Εst-ce normal ? Est-ce une bonne chose ?

Du point de vue mondain, il est évident que c’est une faiblesse : la clé du succès est entre les mains de ceux qui ne doutent pas. J’attire peut-être la bienveillance amusée, vaguement condescendante, de mes interlocuteurs, pas leur admiration ni leurs éloges. Pourtant, ce niveau d’analyse ne me suffit pas…

2000 – Nescience (2)

Se montrer ignorant est une faiblesse aux yeux du monde, mais bien évidemment une force au plan de la sagesse, ou de cet amour de la sagesse qui a pour nom philosophie. N’est-elle pas née de l’ironie socratique, mot qui veut dire interrogation ?

Celui qui apprend est plus sage que celui qui se croit sage : tel est l’axiome auquel je m’attache, et tant pis pour mon image de petit dernier, de questionneur intempestif.

J’aperçois cependant un troisième niveau d’analyse, qui pourrait m’éloigner de cette volontaire nescience…

2000 – Nescience (3)

S’il est clair que devant ceux qui font semblant de savoir, il est bon de paraître ignorant, qu’en est-il à l’égard de ceux qui avouent ne pas savoir, et qui s’attendent à être éclairés ? Mon ignorance ne serait-elle pas pour eux une occasion de chute, ou un cadeau empoisonné ?

Un professeur de philosophie ne peut en rester à Socrate : il lui faut aussi être un peu Platon ! J’offrirai donc aux uns mon ignorance, aux autres mon savoir. Mais j’assaisonnerai toujours mon savoir d’ignorance, et réciproquement. Car il n’y a qu’une Sagesse.

2000 – Fond

Puisque la connaissance est sans fin et sans fond, puisque dans quelque domaine que ce soit il y a toujours moyen d’en savoir cent fois plus, comment éviter le sentiment que de toutes façons, on ne sait rien ou presque ?

Je suis victime de ce préjugé moderne, et paradoxal puisque l’accroissement des connaissances ne fait que l’augmenter. Je me sens réellement très ignorant, n’ayant accès qu’à des épaves de savoir dans un océan dont je mesure ni la surface, ni la profondeur. Dira-t-on que c’est le fait d’un authentique philosophe, d’un fidèle héritier de Socrate ?

2015 – Bêta

Que l’intelligence soit un bien précieux, il n’est pas question de le nier. Mais il en va comme des bijoux : ce n’est pas la peine de s’en surcharger. Il est même de très mauvais goût d’arborer plusieurs bagues, de gros colliers ou des boucles d’oreilles disproportionnées.

Ainsi convient-il de ne pas chercher à tout prix à briller en intelligence, en pertinence et en perspicacité. Un peu de naïveté, de simplicité d’esprit et même de bêtise font partie du composé humain et le rendent aimable. Seul le diable est intégralement malin.

2016 – Bêta

Il faut être « bête » dans le sens philosophique et socratique. Refuser de passer pour Monsieur-je-sais-tout, et cultiver cet amour de la sagesse qui avoue ne pas la posséder.

Ce n’est pas si facile : on sera parfois vu comme agaçant ou ridicule. Mais cet arrière-fond d’ignorance est un havre plus sûr que la forteresse de connaissances, le bunker de compétences dans lesquels s’enferme celui qui ne veut jamais passer pour un idiot.

Heureux celui qui, humblement et volontiers, se reconnaît un peu stupide ! Celui-là, Dieu l’aime.

2019 – Obscurité

Nous vivons dans une ignorance invincible de notre origine et de notre fin. D’où venons-nous ? Quand bien même la science reconstitue partiellement l’histoire de notre espèce, ce passé est noyé de brumes impénétrables. C’est d’une nuit profonde que notre jour est sorti.

Quant à notre avenir, personnel et collectif, il nous échappe tout autant. Le jour de notre mort, le devenir de l’humanité, sont des réalités presque impensables. Et pourtant, à tâtons, nous avançons dans ce labyrinthe qui nous mène quelque part…

2008 – Nescience

Les dix Sephiroth ou « sphères » dont parle la Kabbale sont autant de formes et de degrés de la connaissance de Dieu. Mais de l’une à l’autre, disent les sages, il n’y a pas continuité : chaque sphère est séparée des autres par une « écorce », c’est-à-dire par un seuil d’obscurité et d’ignorance.

Ainsi la connaissance la plus parfaite dans un certain ordre est-elle bien souvent, vue d’un plan supérieur, une erreur. Pour grandir, l’esprit doit, comme la graine, accepter de mourir.

Connaître, c’est naître à ce que l’on n’avait jamais conçu ni imaginé.

2005 – Ignares

Nous sourions à l’idée que nos ancêtres croyaient que la terre était plate, ou que le soleil tournait autour d’elle. Mais notre connaissance ne va pas beaucoup plus loin que leur ignorance : en vérité, nous ne savons rien de la forme du monde (est-il sphérique ou en forme de patate ? régulier ou stochastique ?), de son devenir (un big bang unique, ou une suite d’expansions et de rétractions ?), de sa fin ultime (extinction ou éclosion ?).

Nos descendants, qui en sauront certainement plus que nous, souriront de la minceur de notre science. Nous leur ferons pitié.

2010 – Stupiditas

L’intelligence a des limites, la bêtise n’en a pas. L’inintelligence est un abîme toujours susceptible de s’élargir et de s’approfondir. « Ta bêtise, mon pauvre ami, est incommensurable ! » disait mon père avec humour quand il jugeait que j’avais agi de façon stupide…

De fait, le nombre des choses que nous comprenons mal ou ne comprenons pas du tout dépasse de loin le nombre de celles que nous savons. Mais la bêtise va plus loin encore, puisqu’elle n’est pas seulement ignorance : elle revendique ses erreurs, elle s’y enfonce avec fierté. Elle est une intelligence renversée.

 

5. Renoncer à savoir

1995 – Curiosité

Il est inutile de tout savoir, comme il est inutile de tout voir. Il y a même des choses qu’il vaut mieux ne pas avoir vues, et certaines qu’il faut prendre soin d’ignorer.

L’art de connaître n’est pas tant cumulatif que sélectif et éliminatoire. Voilà au moins une chose à ne pas ignorer.

2022 – Nescience

Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas savoir. C’est là une proposition paradoxale, car elle entraîne aussitôt la question : lesquelles ? Et dès lors qu’on sait ce qu’il ne faut pas savoir, on enfreint le principe qu’on énonce.

Vous me direz qu’il y a une différence entre connaître l’existence d’une chose – par exemple, que telle plante est un poison –, et en faire l’expérience – dans ce cas, la goûter pour connaître ses effets. Mais la différence est ténue : l’esprit humain, curieux comme une mouche, veux tout vérifier…

2006 – Nescience (1)

Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas savoir. Lesquelles ? Je n’en sais rien, et je ne veux pas le savoir !

Car de toute évidence, si c’est la connaissance qui permet de faire la différence entre ce qui mérite d’être connu et ce qui ne doit pas l’être, nous voilà au rouet : obligés de tout connaître, de goûter à tout, même aux pires poisons, pour distinguer le mauvais du bon.

Cette connaissance-du-bien-et-du-mal est elle-même un mal, puisqu’elle me révèle ce qui, pour mon bien, doit me rester caché. Telle est l’erreur originelle.

2022 – Ignorer

Il y a des situations, je crois, dans lesquelles ne pas comprendre est une preuve d’intelligence. Car celle-ci ne doit pas se poser sur n’importe quoi, comme font les mouches. Là où s’exhale l’odeur du mal, il est plus sage de se boucher le nez que d’aller renifler.

Tel mécanisme psychologique pervers, tel film violent et compliqué (tenez, Tenet, par exemple), telle turpitude sexuelle ou sociale, ne mérite pas qu’on s’y attache pour tenter de les déchiffrer.

La seule chose à savoir, c’est justement que là s’arrête notre savoir.

2001 – Désintéressement (1)

J’ai dit autrefois : « Tout m’intéresse. » Je me surprends aujourd’hui à répéter, dans certaines circonstances : « Rien ne m’intéresse. » Mais la contradiction n’est qu’apparente.

Je voulais dire autrefois : tout a du sens, tout mérite considération, et je ne renie point cette conviction. Je veux dire aujourd’hui : rien ne m’appartient, rien est à envisager du point de vue de mes intérêts.

Ainsi tout est intéressant, mais doit être abordé de façon désintéressée. On peut même penser que les choses sont d’autant plus « intéressantes » qu’on les aborde ainsi.

2001 – Désintéressement (2)

L’apprentissage du désintéressement passe par des exercices dont la profondeur est parfois vertigineuse. Je veux dire que la formule « rien ne m’intéresse », pour être vraie, doit s’étendre à tout ce qui peut être pour moi source de profit ou de plaisir.

Tout, y compris les valeurs les plus hautes, les réalités les plus légitimement désirables, les biens les plus précieux.

Tout, y compris Dieu, y compris moi-même (que secrètement je place encore au-dessus de Dieu), y compris le désintéressement lui-même, et l’intérêt que je lui porte, et ainsi de suite…

2008 – Nescience

« Plus de savoir, plus de peine », dit l’Ecclésiaste avec amertume (Qo 1, 18). De fait, le fruit de l’arbre de la connaissance n’a pas apporté aux hommes le bonheur escompté, dans la mesure où nos premiers parents ont voulu s’en emparer, le posséder.

Quand le savoir est conçu comme un avoir, ou pire encore, comme un pouvoir, l’effort nécessaire pour le conquérir et pour le conserver nous dévore. Nous sommes rongés par l’épistémophagie.

Je préfère être philosophe à la manière de Socrate : sobre, ironique, et flirtant volontiers avec l’ignorance.

2024 – Éclaircissements

Les prises de conscience les plus décisives n’ont pas la forme d’une acquisition de connaissances nouvelles, mais d’un renoncement à une certitude ancienne. C’est sur le mode de la dépossession, de la déprise qu’elles sont à accueillir et à vivre.

Je m’attends à de telles expériences : l’âge aidant, elles ne manqueront pas de m’affecter.

L’enjeu est d’empêcher qu’elles engendrent tristesse et déception, renfrognement et frustration. Puissent-elles au contraire me rendre plus léger, humble et libre !

2005 – Dénudement

Une question me hante : où sont les vraies richesses, les vraies valeurs ? Je sens bien qu’elles sont cachées derrière les apparences, mais comment les atteindre ?

Une réponse me vient, comme de plus loin que mon intelligence : par effacement et par retrait. Ainsi faut-il que la mer se retire pour nous offrir ses coquillages. Ainsi nous faut-il du silence pour apprendre à apprécier certaines musiques.

Le plus s’atteint par le moins, et le plein par le vide ! Voilà une bonne nouvelle, et sans doute le secret de l’Évangile.

2013 – Gnoses

La connaissance sensible, dit Nicolas de Cues, est comparable à un volume : elle est comme un corps à trois dimensions.

La connaissance imaginative est comme une surface : elle est plate et légère, miroir où tout se reflète en deux dimensions.

La connaissance rationnelle est semblable à une ligne : elle s’affine, se précise, se ramène à un fil à une seule dimension.

Enfin, la connaissance intellectuelle, c’est-à-dire spirituelle, est comme un point : infime, mais ouvert à tout. Infiniment petit, mais par là même, infini !

2004 – Skotíα

Les ténèbres qui « arrêtent » la lumière (si tant est qu’il faille ainsi traduire le kαtέlαben de Jn 1,5) sont, dit Lanza, des ténèbres impures, chargées, encombrées, et non pas le pur vide, qui se laisse traverser sans obstacle.

Belle intuition, que l’on peut rapprocher de la théologie apophatique.

Si mon cœur était vide, absolument pauvre et nu, rien en lui ne résisterait à la grâce divine. Il se laisserait mouvoir par le moindre souffle de l’Esprit. Si ma pensée acceptait d’être sans concepts, elle commencerait à connaître l’Inconnaissable.

2004 – Non-choix (1)

J’aime envisager, mentalement, toutes les oppositions possibles : spatiales (haut-bas, dessus-dessous) morales (bien-mal, permis-défendu), politiques (droite-gauche, pour-contre), etc., et en récuser les termes par un vigoureux « ni ceci, ni cela ».

Ce n’est pas du nihilisme, car j’accorde du prix à chaque terme ainsi écarté. Ce n’est pas du relativisme, car je ne prétends pas me faire ainsi « la mesure de toutes choses ».

Ce n’est pas non plus l’amorce d’une dialectique de type hégélien, préparant l’avènement d’une synthèse par « négation de la négation ». Non, c’est autre chose…

2004 – Non-choix (2)

L’écartement maximal des deux termes d’une opposition permet leur conciliation à l’infini.

En refusant de les confronter, d’en exclure un au profit de l’autre, en instaurant entre eux une sorte d’indifférence, on ne les dévalue pas, contrairement aux apparences, mais on surélève le débat.

Non, ce n’est jamais soit ceci, soit cela ! Ce simplisme de la pensée, qui se prend pour de la clarté, est son péché et sa faiblesse. « Toute contradiction n’est qu’absence de génie », dit Saint-Exupéry. Et encore : « Je vois condition là où ils voient litige… » (Citadelle, p. 91 et 586).

2006 – Non (1)

Pourquoi ce « non » tenace, ce refus secret que j’oppose en moi-même aux choses et aux êtres ? Comme si, à mes yeux, le réel était toujours inadéquat.

La sagesse asiatique invite à voir dans cette négation une plénitude, à s’y couler en toute simplicité. Je ne suis pas de cette école. Mais je ne crois pas, cependant, être tout à fait de l’école d’en face : celle d’un Occident dominateur et destructeur, complice d’un christianisme chargé de « ressentiment ».

Car tout en n’étant jamais satisfait de ce monde, j’ai pour lui des égards, et même de la tendresse…

2006 – Non (2)

J’ai compris ! Si je dis « non » aux choses et aux êtres, c’est en tant qu’eux-mêmes sont fermés à la grâce. C’est à leur laideur et leur violence que je m’oppose, c’est leur propre refus que je refuse.

Non, je ne saurais être en ce monde comme un poisson dans l’eau, tant qu’on m’y enferme dans un bocal souillé, plein de détritus et de cadavres. Non, je ne saurais lire le journal comme on boit du petit lait. Je dis donc « non » à tout ce qui nous détraque et nous détruit, mais c’est par bienveillance et par sollicitude. Ce « non », c’est celui de la non-violence.

 

6. Cultiver l’émerveillement

1991 – Oui

Pour libérer la réflexion, il faut lui permettre de s’étonner, de s’émerveiller, de s’interroger.

Ce n’est pas la « table rase » de Descartes, démarche suprêmement orgueilleuse puisque la pensée s’y donne d’emblée les pleins pouvoirs. C’est au contraire d’une attitude non-dubitative, pleinement ouverte et réceptive, qu’il s’agit.

Ce n’est pas le Dubito ergo sum d’une pensée qui s’installe a priori au centre du monde ; c’est le mouvement d’une pensée qui se décentre et s’efface devant une autre. Qui doute de ses propres doutes. Qui se fait accueil.

1991 – Merveille (1)

L’émerveillement est la seule attitude de connaissance qui soit pleinement adéquate au réel, parce qu’elle est la seule qui implique à la fois l’observé et l’observant donc qui s’inscrive dans le réel total.

L’émerveillement est à la fois l’épiphanie de l’objet et l’illumination du sujet. Elle conjugue le connaissant et le connu au lieu de les disjoindre. Pour le moment j’ai du mal à en dire plus sur cette intuition unitive…

– Sans doute est-ce son contenu lui-même qui vient de me donner le sentiment du « déjà vécu » qui transperce parfois l’âme… Et cela doublement, puisque non seulement les circonstances (souvent insaisissables) et les contours du souvenir sont alors pressenties comme ayant déjà été connues, mais aussi le sentiment étrange qui les accompagne !

Dans cet instant fugace, j’ai à la fois l’impression de retrouver un morceau de vie antérieure (je ne parle évidemment pas de réincarnation) et de retrouver ce sentiment unique de « coïncidence » qui en est la forme… merveilleuse.

1993 – Étonnement

Pour Aristote comme pour Platon, l’étonnement est le commencement de la philosophie. Mais ἀρχή a deux sens : celui de début et celui de principe.

Je tends à croire que pour Platon, l’étonnement est le principe permanent de la philosophie, en sorte qu’il est à la fois son commencement et sa fin. Le philosophe s’étonne, pour ainsi dire, de plus en plus.

Chez Aristote au contraire, l’étonnement n’est que le commencement de la philosophie, son balbutiement infantile. Ainsi le novice s’étonne de l’incommensurabilité de la diagonale (Mét. A, 2), alors que le géomètre s’étonnerait simplement que la diagonale ne soit pas ce qu’elle est.

Le philosophe, d’après Aristote, serait donc celui qui s’étonne de moins en moins. Je suis déçu par une telle perspective, mais venant d’Aristote, elle ne m’étonne pas.

1991 – Merveille (2)

La vie, nous serinent les biophysiciens, n’a rien de miraculeux. Cet anti-vitalisme est compréhensible, mais suspect.

Compréhensible, car il récuse un discours dépassé, idéologique, soucieux de mettre le vivant à l’abri du scalpel de la science. Aujourd’hui tout est ouvert, tout (ou presque) est investigable. Il faut l’admettre. Mais refuser pour autant d’admettre tout mystère et toute transcendance est suspect. C’est une marque d’arrogance.

S’il faut critiquer le discours classique sur le merveilleux, c’est en tant que secondaire, idéologisé, « refroidi ». Il ne s’agit pas de le refroidir encore, d’être idéologiquement anti-idéologique : il s’agit de retrouver l’émerveillement, fût-ce au bout de nos microscopes et télescopes.

2001 – Connaître

L’archéologie détruit les sites qu’elle explore, comme la physique atomique détruit les particules scientifiques qu’elle observe. La connaissance scientifique fait penser au cheval d’Attila : derrière elle, l’herbe ne repousse pas.

Est-il donc une forme de connaissance qui respecte le réel observé, qui le traverse sans le blesser, ou mieux encore, qui le fait fleurir et prospérer ? Peut-on connaître comme on aime, avec tendresse ? Je cherche le secret d’une « science douce », qui respecte et embellisse le jardin du monde.

2006 – OUI

Je persisterai à dire « non » à ce monde, c’est-à-dire à son orgueil et son autosuffisance. Mais tout n’y est pas que laideur et péché ! « Seigneur, il est pourtant des aubes innocentes, et des animaux blancs sous les beaux arbres » (Lanza del Vasto, Noé)…

À ce silence premier des choses, à cette donation qu’est la Création, je veux m’ouvrir et dire « oui ». Au dessin des visages, à la lenteur de l’aube, à la pureté de la neige qui, ces jours-ci, recouvrait toutes choses et les révélait, je veux être plus sensible et plus réceptif.

Accueillir le monde en sa fraîcheur native, en son mystère toujours renouvelé…

 

7. Chérir la sagesse

1988 – Intus

Retrouver l’intériorité. Cultiver l’intériorité, le jardin intérieur. Partir de l’intériorité, de la source.

1992 – Source

Dedans, dedans. Là est la Source. Elle lave mon regard, restaure la transparence, pacifie, vivifie.

2006 – Rééquilibrage

La polarité extérieur-intérieur, associée à celle de l’intelligence et de la sensibilité, pourrait donner lieu à une intéressante symétrie renversée.

L’intelligence est naturellement tournée vers le dehors et le multiple. Elle s’éclate vers les choses. Sa conversion doit la ramener vers le centre, la recueillir et l’intérioriser.

La sensibilité, au contraire, est par nature un souci de soi. En devenant spirituelle, elle doit s’exporter vers les autres et s’inscrire dans le monde, se concrétiser en amour et en beauté.

2005 – Dentro

Il n’y a qu’un type et un seul d’effort intellectuel : celui de soulever les apparences, de pénétrer les phénomènes, de déjouer les mensonges et les faux-semblants.

Tout acte de l’intelligence consiste dans ce passage du dehors au-dedans, par seuils successifs, chaque nouveau degré de compréhension marquant un progrès dans la lente quête et conquête du Vrai. Il y faut beaucoup de perspicacité, de lucidité critique, mais aussi de patience et de délicatesse. À cette chirurgie amoureuse du réel, je veux m’appliquer toujours davantage.

2000 – Critique (2)

Je ne me laisse pas facilement dominer par des idées, même brillantes. Elles m’attirent, mais j’en cherche vite les failles ou les limites. En revanche, le pressentiment d’une valeur spirituelle me fascine et inhibe mon jugement. Une lueur de sainteté véritable, même ténue, même prisonnière des épines du péché, m’aveugle et me désarme.

L’arrogance des savants aiguise mon esprit critique, le moindre éclat de spiritualité l’émousse. Cela me fait courir, sans doute, quelques risques, mais je ne crois pas devoir y rien changer.

2004 – Sapience

Je demande la sagesse ! Plus que la science ou le savoir, c’est elle que mon cœur cherche. J’y devine une saveur, une plénitude que rien d’autre ne me donnera. « Fou de sagesse », disait Lanza. Et Salomon déjà…

Mais mon métier m’interdit d’en rester aux grandes lignes spirituelles et pratiques, ascétiques et morales de ce cadeau divin. Je dois l’articuler à des connaissances humaines, en diffracter la lumière à travers le prisme d’une solide culture, bref, être un érudit.

Lanza ironisait contre ces « spécialistes de l’universel » auxquels il n’a jamais voulu s’agréger. Mais agrégé, moi, je le suis…

2009 – Hokmah (1)

Salomon n’a pas demandé la richesse, ni une longue vie, ni la victoire sur ses ennemis, mais « un cœur plein de jugement (1 R 3, 9-11). Il n’a pas cherché à avoir, mais à être.

Formidable déplacement : au lieu de désirer des choses, il désire purifier son désir des choses. Il est toujours un être de désir, mais recentré, réorienté. Au lieu de se précipiter sur tel ou tel objet, son désir est un désir de mieux désirer.

Magnifique transfert qui met le désir au carré, au second degré ! Changement de plan, invention géniale : je ne finis pas de m’en émerveiller.

2009 – Hokmah (2)

Il y a encore plus remarquable dans la prière de Salomon : c’est que sa demande n’est pas pour lui-même, mais pour savoir diriger les autres – « car qui pourrait gouverner ton peuple, qui est si grand ? » (1 R 3, 10).

Double détachement, puisque non seulement ce roi ne demande rien des biens ordinaires, mais en outre, le seul bien qu’il souhaite, la sagesse, n’est pas tant une qualité personnelle qu’un « charisme ministériel », lié à sa fonction.

Généreux passage de la vérité à la charité, de la connaissance à l’action… J’en suis rempli d’admiration.

2009 – Hokmah (3)

« Demande ce que je dois te donner » (1 R 3, 5 ; 2 Chr 1, 8), dit Dieu à Salomon. La réponse, bien sûr, présupposait que Salomon la sût. Mais au lieu de savoir quoi demander, voici qu’il demande le savoir !

Au lieu d’une connaissance qui lui serve de moyen pour obtenir quelque chose, il prend la connaissance elle-même comme but, comme objet suprême : ce qui montre en lui une sagesse suprême.

Oui, il était éminemment sage et intelligent de demander la sagesse : en sorte que ce que Salomon demande, il prouve par là même qu’il l’a déjà. C’est pourquoi le don de Dieu le comble.

2015 – Sophie

« Si l’un de vous manque de sagesse, qu’il la demande à Dieu » (Jc 1, 5). Ainsi Salomon n’a rien voulu d’autre qu’un « cœur sage et intelligent », « un cœur plein de jugement pour discerner entre le bien et le mal » (1 R 3, 12.9).

Et moi, ce matin, je renouvelle une telle prière. Car à quoi nous sert de posséder la terre entière, d’avoir santé, succès, plaisirs, sécurité, si nous ne savons ni quoi en faire, ni comment vivre quand nous en sommes privés ? Oui, c’est à cette science savoureuse que j’aspire, avec force et confiance.

2026 – Σοφα

Au goût du savoir, j’ai préféré la saveur de la Sagesse. Aux étincelles de l’érudition, j’ai préféré la douce lumière de la Révélation.

Je ne regrette pas ce choix, que je ne revendique pas non plus comme un titre de gloire. C’est ainsi : je n’étais pas fait pour être un intellectuel pur et dur, un universitaire omniscient.

J’ai exercé mes fonctions ayant toujours le sentiment d’une certaine ignorance, y compris dans les domaines que j’enseignais. De Socrate, j’ai retenu la nescience, et des Béatitudes, la première sur les « pauvres en esprit ».

2010 – Hou-hou

Dans le calme du soir, une chouette hulule à intervalles réguliers. Je ne saurais dire combien son appel résonne en mon âme. C’est comme un message montant jusqu’à moi de la nuit des temps, des lointains de la terre, du cœur du monde. À son cri je voudrais répondre : « Attends, amie ! que dis-tu, que veux-tu me dire ? »

Par là je comprends pourquoi elle est le symbole de la sagesse : c’est que les dispositions qu’il faut pour l’entendre, comme les lieux et moments où cela est possible, sont propices à une paix profonde.

2014 – Hou-hou

Pourquoi la chouette représente-t-elle la sagesse ? Parce que son cri nocturne ne peut être entendu que par celui qui veille en silence, qui goûte la paix de la nuit ou de l’aurore – car un tel homme est un sage, ou il le deviendra.

J’aime cette façon de représenter très simplement, par une réalité extérieure, ce qui est de l’ordre d’une disposition intérieure. Et surtout j’ai aimé, hier soir et ce matin, entendre le ululement d’une chouette au-delà de notre jardin. C’était un cri d’amour, d’amour de la sagesse…

2025 – Dédale

La quête de la Chouette d’or, jeu de piste génial imaginé par Max Valentin, a mobilisé des « chasseurs » pendant plus de trente ans. Les énigmes permettant de découvrir cet objet magnifique, constellé de diamants, étaient d’une complexité incroyable.

Quelle puissance de calcul, quelle finesse poétique, quelle aura de mystère ont été déployées autour de ce trésor introuvable ! Et pourtant un heureux élu, qui tient à cacher son identité, a mis la main dessus. C’est comme un saint Graal…

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 Table

1. Vouloir apprendre

J’ai encore beaucoup : n° 34,006a – 00.00.1988
J’inaugure mon bureau : n° 37,088c – 37,089a – 00.00.1991
Fi de certains complexes : n° 37,113a – 00.08.1991
Je dois faire un pacte : n° 40,130a – 00.06.1994
Comment le dire : n° 66,455 – 14.07.2020
Depuis l’enfance, je contemplais : n° 64,507 – 31.08.2018
L’avoir n’est pas : n° 44,307 – 04.09.1998
Comme pour contredire : n° 62,684 – 02.11.2016
Je veux tout connaître : n° 52,264 – 10.06.2006
Ô appétit des choses saintes : n° 40,217a – 00.12.1994
Mon intelligence s’ouvre : n° 48,818 – 25.11.2002
Les espaces de connaissance : n° 68,164 – 22.03.2022

2. Chercher à comprendre

Apprendre pour comprendre : n° 36,068d – 00.00.1990
Je veux savoir, je veux comprendre : n° 37,169a – 00.07.1992
Non, le savoir : n° 46,460 – 30.07.2000
Comprendre, c’est toujours commencer : n° 49,193 – 02.04.2003
Mon but n’est plus d’apprendre : n° 62,683 – 02.11.2016
Dois-je avoir un avis : n° 48,278 – 11.04.2002
Tout s’éclaire. Je le dis : n° 47,389 – 09.07.2001
Le savant, dit-on : n° 38,121c – 00.03.1993
Il faut « faire attention » : n° 37,133c – 00.02.1992
Comment apprendre : n° 46,605 – 05.10.2000
Qu’est-ce qu’une idée : n° 47,511 – 02.09.2001
Je n’y avais jamais pensé : n° 52,520 – 08.10.2006

3. Oser s’interroger

La pensée : une oscillation : n° 28,162b – 00.00.1982
Peut-être est-ce cela : n° 32,059c – 00.00.1986
Pourquoi me ronger sur telle question : n° 37,135b – 00.02.1992
La connaissance finale : n° 28,162c – 00.00.1982
J’aime interroger : n° 53,793 – 09.01.2008
Deux modes de connaissance : n° 50,484 – 26.09.2004
Depuis ses origines : n° 58,636 – 01.12.2012
Plus encore qu’autrefois : n° 66,289 – 28.04.2020
Qu’il est difficile : n° 48,418 – 13.06.2002
Je suis très souvent : n° 48,634 – 02.09.2002
Un peu comme Socrate : n° 72,101 – 17.02.2026

4. Accepter d’ignorer

Pour je ne sais quelle raison : n° 46,557 – 14.09.2000
Se montrer ignorant : n° 46,558 – 14.09.2000
S’il est clair que devant ceux : n° 46,559 – 15.09.2000
Puisque la connaissance : n° 46,459 – 30.07.2000
Que l’intelligence soit un bien précieux : n° 61,614 – 18.09.2015
Il faut être « bête » : n° 62,166 – 03.03.2016
Nous vivons dans une ignorance invincible : n° 65,420 – 16.06.2019
Les dix Sephiroth ou « sphères » : n° 53,860 – 07.02.2008
Nous sourions à l’idée : n° 51,616 – 18.11.2005
L’intelligence a des limites : n° 56,237 – 22.05.2010

5. Renoncer à savoir

Il est inutile de tout savoir : n° 40,229c – 13.01.1995
Il y a des choses qu’il vaut mieux : n° 68,303 – 25.05.2022
Il y a des choses : n° 51,669 – 10.01.2006
Il y a des situations : n° 68,364 – 24.06.2022
J’ai dit autrefois : n° 47,303 – 27.05.2001
L’apprentissage du désintéressement : n° 47,304 – 27.05.2001
Plus de savoir : n° 53,864 – 09.02.2008
Les prises de conscience les plus décisives : n° 70,481 – 25.07.2024
Une question me hante : n° 51,651 – 23.12.2005
La connaissance sensible : n° 59,380 – 29.06.2013
Les ténèbres qui « arrêtent » : n° 50,251 – 22.03.2004
J’aime envisager, mentalement : n° 50,315 – 21.04.2004
L’écartement maximal : n° 50,316 – 21.04.2004
Pourquoi ce « non » tenace : n° 51,691 – 01.02.2006
J’ai compris ! Si je dis « non » : n° 51,692 – 02.02.2006

6. Cultiver l’émerveillement

Pour libérer la réflexion : n° 37,103a – 00.05.1991
L’émerveillement est la seule attitude : n° 37,094a – 00.00.1991
Pour Aristote comme pour Platon : n° 38,165c – 00.07.1993
La vie, nous serinent : n° 37,093b – 00.00.1991
L’archéologie détruit : n° 47,152 – 19.03.2001
Je persisterai à dire « non » : n° 51,694 – 04.02.2006

7. Chérir la sagesse

Retrouver l’intériorité : n° 34,001c – 00.00.1988
Dedans, dedans : n° 37,135a – 00.02.1992
La polarité extérieur-intérieur : n° 52,147 – 24.03.2006
Il n’y a qu’un type : n° 51,656 – 28.12.2005
Je ne me laisse pas facilement : n° 46,648 – 27.10.2000
Je demande la sagesse : n° 50,480 – 22.09.2004
Salomon n’a pas demandé : n° 55,505 – 22.09.2009
Il y a encore plus remarquable : n° 55,506 – 23.09.2009
Demande ce que je dois te donner : n° 55,510 – 27.09.2009
Si l’un de vous manque de sagesse : n° 61,511 – 01.08.2015
Au goût du savoir : n° 71,891 – 15.02.2026
Dans le calme du soir : n° 55,639 – 02.01.2010
Pourquoi la chouette : n° 60,620 – 11.09.2014
La quête de la Chouette d’or : n° 71,379 – 19.06.2025

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