La raison, amie de la foi

La raison, amie de la foi

La raison, amie de la foi

2026 Sagesse

Daniel VigneLa raison, amie de la foi, 83 pensées inédites (1986-2026) ©www.danielvigne.fr [pdf 31 pages].

La raison, amie de la foi

Loin de s’opposer et de s’exclure, comme le croient trop de nos contemporains, foi et raison peuvent nouer une relation faite d’ouverture mutuelle (1 et 2). De même entre le cœur et la raison (3 et 4), entre théologie et philosophie (5), en particulier entre philosophie et christianisme (6).

 

1. Une raison ouverte à la foi

1986 – Λογικς

Rationalité : j’en éprouve un besoin éperdu, étant entendu que la raison n’exclut pas l’intuition, qui n’en est finalement qu’une forme supérieure.

Rationalité : non pas pure logique extérieure et objective, mais cohérence subjective et interne. Sagesse. Être à la fois rationnel et raisonnable.

L’opposition entre le cœur et la raison est décadente. Les Pères, pour qui le rationnel définit l’humain, l’ignorent. Le νοῦς est spirituel. La création est divinement logique. Le Logos est partout. Dieu est cohérent.

2016 – Ratio (1)

Me voici devant un grave problème : celui de « bien user de ma raison », comme dirait Descartes, tout en sachant que lui-même n’en a pas si bien usé que cela.

De tous les grands penseurs et auteurs qui m’entourent, qui a raison, qui a tort ? Chacun d’eux a sa cohérence, mais chacun peut aussi être vu comme étant un peu déséquilibré.

Un grain de folie a été semé dans tous nos esprits, y compris le mien. Cela m’inquiète profondément. « Comme si j’étais tombé dans une eau très profonde », dirait encore Descartes…

2016 – Ratio (1)

Je pourrais développer, car je l’ai sur le bout de la plume, l’idée que c’est la foi qui guérit la raison de ses errements et de ses excès. J’adhère bien sûr, en profondeur, à cette pensée, mais ce sont les modalités d’un tel recours à la foi qui restent à préciser.

N’arrive-t-il pas, parfois, que foi rime avec folie ? Dans ce cas, non seulement on n’a pas résolu le problème, mais on l’a aggravé.

Si la foi est le pharmakon de la raison, c’est un remède tellement puissant qu’une légère erreur de dosage a des effets dévastateurs. Où trouver la bonne posologie ?

2026 – Illumination

L’intelligence humaine ne peut pas tout comprendre. Quand elle a compris cela, elle fait un grand pas vers la vérité, ou du moins elle se détache d’une grave erreur.

Mais l’intelligence a beaucoup de mal à se convaincre de son impuissance et de sa cécité. Dès qu’elle rencontre une limite, elle est persuadée d’avoir les moyens de la surmonter. Elle est comme un aveugle à l’égard des couleurs.

Ce dont elle a besoin, ce n’est pas de s’obstiner à croire en elle-même, c’est de la lumière de la foi.

2011 – Intellectus

Si je pense, c’est qu’il existe de la Pensée. La thèse d’Averroès, reprise à sa manière par Malebranche, d’un « Intellect agent » qui serait la source de toutes nos pensées n’a rien d’invraisemblable : elle éclaire au contraire notre expérience intime, celle de sentir que notre pensée participe d’une réalité plus vaste qu’elle-même.

Le « monde des idées » de Platon n’a d’autre signification que celle-là. Il ne s’agit pas d’un monde parallèle, ni d’une banque de concepts, mais d’une Vie intellectuelle qui traverse notre esprit et qui en est la sève.

2000 – Logismoï

La tradition monastique (du moins celle des Pères du désert) envisage les « pensées » comme le pire ennemi de la vie spirituelle. J’avoue ne pas comprendre, car pour moi les « pensées » (du moins celles que je consigne en ces pages) soutiennent et renforcent ma relation à Dieu.

Mais peut-être ne s’agit-il pas de la même chose ? D’un côté la raison dubitative, et sans doute aussi les ruminations psychologiques, comme autant de nuages masquant le ciel. De l’autre, un effort d’intelligence de la foi.

2018 – Complémentaires

La connaissance se déploie de deux façons principales, que je ne juge pas du tout incompatibles et qui, au contraire, ont profondément besoin l’une de l’autre.

Foi et raison, intuition et déduction, esprit de finesse et esprit de géométrie, inspiration et démonstration, invention et exposition, compréhension et explication, synthèse et analyse, ou tout autre nom qu’on voudra leur donner, sont, comme dit l’encyclique Fides et ratio, « les deux ailes de l’esprit humain », indispensables l’une et l’autre pour voler vers la vérité.

1996 – Logos

L’histoire de la pensée que je propose à mes élèves de Prépas s’organise de plus en plus clairement autour de l’idée de raison, en trois périodes ou pôles : le Logos de la pensée antique, le Verbe de la révélation chrétienne, la Rationalité moderne.

Dans la première période, la raison est sagesse, ouverture patiente aux lumières de l’Idée. Dans la seconde, la raison est contemplation, accueil fulgurant du mystère du Christ. Dans la troisième, la raison est action, arraisonnement et conquête du monde.

Mais de même que la sagesse antique reste tragiquement stérile tant qu’elle n’est vivifiée par le ferment évangélique, de même le génie moderne vire à la folie s’il n’est mesuré à l’aune de la divino-humanité. Car c’est du Verbe fait chair que jaillit, pour tous les temps, la vraie sagesse et la sainte intelligence.

Ô Christ, assume la raison des modernes comme tu as assumé la sagesse des Anciens ! Et montre-nous comment intégrer les prodigieux développements de la science à l’émerveillement de la foi.

2002 – Ratio

J’ai improvisé une « histoire de la raison » en dix étapes cavalières :

  1. Son invention par les Présocratiques.
  2. Son déploiement ironique chez Socrate, dialectique chez Platon, logique chez Aristote.
  3. Sa diffraction dans les sciences à l’époque hellénistique.
  4. Son assomption dans le christianisme par les Pères de l’Église.
  5. Son excroissance scolastique à la fin du Moyen Âge.
  6. Sa sécularisation à la Renaissance.
  7. Sa refondation par Descartes.
  8. Son accélération encyclopédique au temps des Lumières.
  9. Son idolâtrie idéologique au XIXe.
  10. Sa profonde crise actuelle.

2019 – Surrationnel

Je ne cesse de dire, en tant que philosophe comme en tant que théologien, que la foi n’est pas incompatible avec la raison.

Ce souci de crédibilité et de cohérence, je n’y renoncerai pas : car il est nécessaire aussi bien aux incroyants, pour les empêcher de nous accuser d’obscurantisme, qu’aux croyants pour leur permettre de « vérifier la solidité des enseignements » qu’ils ont reçus (Lc 1, 4).

Mais je n’oublierai pas que la foi, sans être l’ennemie de la raison, la dépasse. Elle a, comme la lune, une face cachée qu’on ne peut voir depuis la terre.

2017 – Credere (2)

Foi et raison ont beaucoup plus en commun qu’il ne semble, dès lors que la raison n’est pas considérée comme une pure machine logique, mais comme une démarche critique – donc aussi autocritique. Une raison « qui s’y croit » n’en est pas une et doit être dégrisée de cette ivresse.

Une raison modeste, au contraire, est la meilleure alliée de la foi. Encore faut-il qu’elle ne trouve pas le moyen de la phagocyter en ayant l’air de se mettre à son service, ce qui me semble parfois le cas dans la théologie scolastique.

2026 – Rationalité (2)

Tous les principes que la raison peut énoncer doivent passer par le feu de la révélation, et non pas s’imposer à elle. Leur raideur et leur froideur en font de simples « tisons » au service de ce feu, qu’ils peuvent disposer au mieux, avec circonspection, sans aucunement se substituer à lui.

Mais s’ils y sont plongés, ils perdent ces propriétés initiales et deviennent chauds, voire brûlants, irradiés, illuminés. Sans se renier, la raison doit s’exposer au brasier de la foi, s’y plonger et renaître.

2019 – Ratio (2)

Par quoi remplacer le caractère contraignant du raisonnement logique ? Que mettre à la place du « CQFD » imparable visé par toute démonstration ? Ce signe en forme de double flèche ( =>), pénétrant l’intellect de façon à ne plus pouvoir en être retiré, quoi lui préférer ?

Deux mots me viennent, qui caractériseraient une rationalité guérie de son péché : cohérence et beauté. Une pensée allégée de son armement menaçant ne serait-elle pas infiniment plus féconde ? Le concept n’est pas un forceps : il est une merveilleuse semence.

1998 – Ratio

Le pape publie une encyclique sur les rapports entre foi et raison. Problème sans fin, ou plutôt dialectique interminable…

Face aux pouvoirs limités de la raison, la foi s’annonce d’abord comme une connaissance supra-rationnelle. Mais pour ne pas sombrer dans l’irrationalité, elle fait ensuite appel à la raison qui est censée l’étayer, la structurer, au risque de l’étouffer dans des systèmes dogmatiques.

Une réaction se dessine alors (cf. Pascal), qui renvoie la raison à ses fourneaux… Mais la vilaine y forge des armes contre la foi ! D’où de nouveaux essais de rapprochement, etc.

1998 – Fiance

Le problème du rapport entre foi et raison est faussé tant qu’on ne comprend pas leur différence essentielle : la raison est une faculté, la foi est un acte. La raison est un moyen pour le sujet de connaître une vérité extérieure, la foi est un engagement du sujet lui-même.

La foi ne se donne pas un objet de connaissance plus ou moins fictif ou hypothétique, dont la raison pourrait se demander s’il est logiquement démontrable. La foi ne se donne aucun objet, elle est donnée à un sujet. Elle n’est pas une croyance, mais une confiance.

1997 – Noces

J’aime l’image des noces de la foi et de la raison. Mais à proprement parler, la foi seule est nuptiale. Car la raison ignore l’amour, elle ne connaît que l’amitié. Elle ne peut épouser ce qui est l’objet de sa connaissance, devant toujours garder la distance nécessaire à sa lucidité.

La foi, elle, court au-devant du Bien-Aimé qu’elle cherche, qu’elle désire, qu’elle finit par étreindre. Pour la foi seule, tout s’achève dans un baiser. Et la raison est là, un peu gênée, comme l’ami invité au mariage, les bras chargés de cadeaux inutiles.

2007 – Concourance (2)

La foi n’interpelle pas la raison du dehors, ni du dessus, mais du dessous et du dedans. Elle ne doit pas se constituer en savoir séparé, mais se tenir à la source du savoir, au centre de son jaillissement.

Ni méta-science, ni para-science, ni pseudo-science, elle est avant tout sagesse, c’est-à-dire savoir conscient de lui-même et de ses limites. La foi ouvre la connaissance du monde à la connaissance de Dieu par la connaissance de soi. Elle accueille le vrai d’où qu’il vienne, mais sans le séparer de l’essentiel. Elle est une humble et joyeuse exigence : celle du Sens.

 

2. Une foi ouverte à la raison

2024 – Défense

Je suis pour un christianisme apologétique, mais nullement arc-bouté sur ses certitudes et incapable de les défendre autrement que de façon apodictique.

Je suis pour un christianisme capable de s’interroger sur lui-même, de se remettre en question à partir des critiques et des objections de ses ennemis, mais qui par là même les affronte en profondeur et y répond.

Je suis pour un christianisme de dialogue fécond, loin des politesses de salons qui ne font rien avancer, loin aussi des postures offensives et auto justificatrices.

2014 – Raison²

J’aime la façon dont Pascal use de la raison contre elle-même, ou du moins contre sa prétention à se suffire à elle-même. Il y a là une lucidité libératrice, loin des fausses lumières de la raison raisonnante.

Le siècle des Lumières a cru pouvoir dresser les pseudo-certitudes de cette raison-là, autosuffisante, contre les « divagations » de la foi. Mais c’est quand la raison ne croit qu’en soi qu’elle divague !

Pascal avait vu d’avance le danger d’un rationalisme fermé au mystère. D’où son effort pour user de la raison au second degré.

2026 – Rationalité (1)

La scolastique en général, et thomiste en particulier, font souvent appel à un principe rationnel et apparemment évident (le tout est plus grand que ses parties, le contenant est plus grand que son contenu, la cause est antérieure à ses effets…) pour éclairer une question d’ordre théologique.

Je comprends ce désir de ne pas opposer la foi et la raison et de chercher plutôt à montrer leur harmonie. Mais je crains que cela ne donne à la raison un rôle décisif et surplombant qui ne lui convient pas.

2017 – Credere (1)

La foi consiste, dans certaines circonstances, à agir sans se poser de questions. Notre intelligence n’y trouve pas son compte et voudrait dire : « Attends, que je réfléchisse ! Attends, que j’y regarde à deux fois ! » Mais il faut faire le pas en écoutant son cœur.

La philosophie, quant à elle, est habituée depuis Socrate à tout mettre et remettre en question. Elle fait taire nos certitudes immédiates au profit d’une démarche critique, d’un effort préalable d’examen et de réflexion.

Ces deux attitudes sont-elles inconciliables ? Je crois plutôt qu’elles sont complémentaires.

2008 – Ratio (1)

L’harmonie entre foi et raison, leitmotiv de Benoît XVI, est une idée noble et généreuse. Elle veut surmonter l’opposition entre philosophie et religion, entre modernité et christianisme, par-delà leurs conflits historiques.

Mais tant que la foi chrétienne n’accueille pas les exigences critiques de la raison, cette paix est fragile et cet accord est menacé.

Car il ne suffit pas que les croyants, renonçant à tout fidéisme, acceptent de reconnaître la valeur de l’intelligence humaine. Il faut encore qu’ils écoutent ses objections, ses difficultés, et essayent d’y répondre.

2008 – Ratio (2)

La raison n’est pas seulement, ni même principalement, une capacité de compréhension intellectuelle et d’organisation logique. Elle est avant toute une capacité d’interrogation critique, dont Socrate reste le modèle et dont son « ironie » reste le paradigme.

La rencontre entre foi et raison ne peut donc se réduire à une mise en forme systématique et cohérente des données de la foi, comme le croit un certain dogmatisme.

Il faut aller plus loin : intégrer le doute, le questionnement, la « nescience » socratique, au discours religieux ; oser et proposer une « théologie interrogative ».

2011 – Criticisme (1)

Les papes actuels ne cessent de souligner la compatibilité de la foi et de la raison. Après deux ou trois siècles de rationalisme athée, il est en effet nécessaire de favoriser ce rapprochement, et même cette réconciliation.

Mais il ne faut pas pour autant ramener la raison à son statut antique de « servante » de la foi. Un des acquis majeurs de la modernité consiste dans l’usage libre et critique de notre intelligence, et c’est lui qu’il s’agit de montrer comme compatible avec la croyance.

Autrement dit, le catholicisme doit accepter une culture du débat. Ce n’est pas gagné !

2011 – Criticisme (2)

Comment l’Église romaine fera-t-elle place, en son sein et pas seulement aux marges, à des formes nouvelles de discussion entre personnes qui ne sont pas du même avis ?

L’apologétique d’autrefois présupposait que chez les chrétiens, une seule doctrine prévalait face à la multiplicité des hérésies. Aujourd’hui, il faut admettre qu’à l’intérieur même de l’Église, tous ne sont pas d’accord sur tout.

Mais cette diversité n’est pas paralysante : elle peut-être, au contraire, féconde et stimulante, pourvu qu’elle soit sainement assumée.

2011 – Criticisme (3)

Trois règles me semblent à respecter pour qu’un « consensus différencié » entre foi et raison, et plus largement entre opinions théologiques et/ou philosophiques, soit possible.

La première consiste à ne pas s’enfermer dans des formules, mais à placer au-dessus de tout les relations humaines et l’amour de l’autre, même et surtout celui avec qui on se sent en plein désaccord.

La deuxième, d’un point de vue plus intellectuel, consiste à ne pas se focaliser sur les divergences de surface, mais à privilégier les idées directrices et les vérités essentielles.

2011 – Criticisme (4)

La troisième, la plus importante, consiste à faire valoir le discours de l’autre, non par politesse ou hypocrisie, mais par honnêteté et véracité, avec le souci sincère d’entendre ce qui, dans ce qu’il dit, mérite d’être reçu et respecté.

En un mot, il s’agit de savoir être autocritique, force immense de celui qui ose reconnaître ses faiblesses.

Lanza del Vasto disait que la non-violence inclut de lutter, en priorité, contre ses propres torts, et de se purifier de ses propres fautes. Quand donc, dans leurs débats, les hommes oseront-ils recourir à ce principe ?

2013 – Ratio

Vouloir réconcilier foi et raison, comme Jean-Paul II et Benoît XVI en ont eu le souci, est très louable. Mais il faut faire à la raison toute la place qu’elle mérite, et non pas simplement celle de marchepied de la foi.

En particulier, il faut l’accueillir dans sa dimension critique, au moins sous trois aspects :

  1. Critique de notre capacité de connaître, donc aussi de l’acte de foi.
  2. Critique des résultats de notre connaissance, donc aussi des dogmes.
  3. Critique de l’institution qui a promu ces dogmes, donc aussi de l’Église catholique.

2014 – Ratio

L’amitié de la foi et de la raison ne doit pas priver la seconde de toute possibilité de critiquer la première, c’est-à-dire de la mettre en question.

Ainsi les philosophies « du soupçon » ne sont pas à écarter d’un revers de main : elles doivent être entendues dans leurs revendications et leurs exigences.

Elles doivent être accueillies comme un hôte qui dérange, mais qui finalement nous fait du bien. Des relations normales et assainies entre philosophie et théologie sont à ce prix (assez élevé).

 

3. Une raison séparée du cœur ?

2007 – Primitivité (3)

Nos ancêtres vivaient, à ce qu’on dit, dans un monde de craintes superstitieuses et de terreurs magiques. L’obsession de l’au-delà les aliénait, les asservissait. L’« état théologique » était celui de la peur, c’était la dictature de l’imagination.

Nous avons tellement bien dépassé ce stade puéril que nous sommes devenus incapables de ressentir le mystère du monde, l’énigme de notre existence.

Nous ne craignons plus ni le ciel, ni l’enfer. Notre esprit vieilli, rétréci, hyper-rationnel, est désormais insensible à l’angoisse et calfeutré dans ses petites certitudes. Quel progrès !

2012 – Élizabeth

Un enfant qui bouge dans le sein de sa mère : voilà le mystère de la Visitation, dont le croyant s’émerveille.

Car aux yeux de la foi, tout est signe, non de façon mentale et intellectuelle, mais sensible et corporelle. Les frémissements d’un ventre, ici celui d’une vieille femme enceinte, ont valeur spirituelle.

Qui nous rendra cette sensibilité aux affleurements du ciel jusque dans les entrailles de la terre ? Malheur à ceux que l’intellect a desséchés, stérilisés ! Nos « concepts », nous devons les porter jusque dans notre chair.

2002 – Schizophrénie

Je vois se dessiner dans l’histoire, dès l’époque de saint Thomas d’Aquin et de saint Bonaventure, une ligne de fracture entre « tête » et « cœur » qui perdure, au XVIIe siècle, dans l’opposition entre Descartes et Pascal, et dans les tragédies de Corneille entre honneur et amour.

Aux siècles suivants, rationalisme et romantisme prennent le relais : d’un côté une raison froide, positive et technicienne, de l’autre, une affectivité pathétique et troublée.

L’homme moderne est héritier de ce déchirement intérieur que le XXIe siècle, espérons-le, permettra de surmonter.

2003 – Dualité

La tension cornélienne entre amour et honneur n’est qu’une forme particulière de l’opposition, qui se dessine partout au XVIIe siècle, entre sentiment et raison.

En bas, le cœur, agité de mouvements que l’on savoure (les Libertins), que l’on réprime (Descartes) ou que l’on sublime (Pascal).

En haut, la tête, poste de commandes de la machine vitale, avec ses deux leviers principaux : la pensée et la volonté.

C’est de cette anthropologie binaire que nous sommes les héritiers, pauvres modernes, partagés, divisés, lobotomisés entre intellect et affect.

2005 – Schizologie

L’homme d’aujourd’hui, ai-je souvent dit, accorde mal sa vie affective et sa vie intellective. Mais la scission entre raison et sentiment est ancienne.

Elle se dessine au XVIIe siècle, où l’émergence du rationalisme suscite les protestations d’un Pascal (« Le cœur a ses raisons… »), et où les tragédies mettent en scène le dilemme de l’amour et de l’honneur.

Elle s’aggrave au XVIIIe, où la « philosophie » méticuleuse, encyclopédique, côtoie le libertinage et la préciosité, et au XIXe, partagé entre scientisme et romantisme…

2009 – Scindés (1)

L’opposition entre raison et sentiment traverse toute la littérature depuis le XVIIe siècle.

Inaugurée par le Cogito cartésien, qui fait prévaloir l’intelligence sur l’affectivité, elle ne se prolonge dans le drame cornélien, qui met à égalité l’amour et l’honneur, puis dans le Sturm und Drang et le romantisme, qui proclament la suprématie du cœur.

Aujourd’hui cet antagonisme prend la forme dégradée, décadente, de la tension entre calcul et pulsion, entre technicité et spontanéité, entre logique et folie.

1998 – Cassure

Le dix-septième siècle a inventé la coupure tragique entre la tête et le cœur, entre la raison et les passions. De cette rupture la modernité ne s’est pas encore remise.

D’un côté une logique froide, technicienne et captatrice ; de l’autre une esthétique folle, une affectivité fragile et désorientée. C’est Descartes doutant de tout, et engrossant sa servante. C’est Pascal résolvant le problème de la cycloïde, et portant le cilice.

La raison se veut reine, mais la chair lui échappe. Il nous faut renouer avec une rationalité cordiale. Il nous faut acquérir un cœur intelligent.

2009 – Scindés (2)

Comment sommes-nous tombés dans cette schizophrénie du rationnel et du sentimental ? Réponse : par la perte de la foi. Car c’est elle qui, mystérieusement, unit ces deux aspects de notre vie psychique et les élève au plan spirituel.

La foi est un acte de l’intelligence, mais porté par un élan du cœur. Ni prisonnière du concept, ni engluée dans l’affect, elle est de l’ordre de l’intuition, c’est-à-dire d’une fusion de l’intelligible et du sensible.

Là où leur union ne se produit plus, l’homme est cassé en deux, en duel contre lui-même.

2024 – Cardiognosie

Il est impressionnant de voir que de grands esprits, dotés d’une intelligence exceptionnelle, ont parfois peu de cœur. Très agiles dans le langage et les idées, ils sont pauvres en empathie. Très pointus sur le plan des concepts, ils sont maladroits dans le domaine des sentiments.

Je crois pouvoir dire que j’ai perçu très tôt (j’avais environ 14 ans) la nécessité de compléter et d’équilibrer l’un par l’autre.

Olivier Clément, à la suite des Pères du désert, parlait de « faire descendre l’intelligence dans le cœur ». J’aime cette formule, est aussi celle d’« intelligence cordiale ».

2026 – Complexité

À tout propos, face à une situation douloureuse ou difficile, on entend dire aujourd’hui : « C’est compliqué. » La dimension affective est occultée, l’impact sentimental escamoté au profit de l’aspect intellectuel des choses.

On se croirait en présence d’une panne d’ordinateur, qu’un peu d’informatique aidera à résoudre, ou d’une équation du cinquième degré, qu’un bon prof de maths décortiquera avec compétence.

Or le nœud de l’affaire est souvent d’un autre ordre. Il est de type tragique, c’est-à-dire insoluble sauf sur un plan spirituel.

2022 – Entendement

L’intelligence sous sa forme cartésienne, prétendument normée et régulée par une méthode, est une caricature. Aucune grande découverte n’a été faite par ce moyen, qui enferme l’esprit dans une cage.

La raison a beau dire qu’elle s’y sent bien, qu’elle a enfin trouvé son véritable mode de fonctionnement, on ne la croit pas. Elle a subi, c’est le cas de le dire, un lavage de cerveau.

La véritable intelligence est profondément intuitive avant d’être déductive. Elle est la servante du « cœur » et non son ennemie.

2003 –

J’ai repris les quatre règles de la méthode cartésienne pour montrer que cette forme déductive de raisonnement est loin de recouvrir l’ensemble des démarches de l’intelligence, et même de l’intelligence rationnelle.

En effet :

1. À la règle d’évidence, s’oppose le fait que la science ne raisonne pas toujours à partir de concepts clairs et distincts, mais de manière approximative.

Ainsi savons-nous désormais que la lumière n’est ni matière ni onde, mais quelque chose d’indéfinissable, et qui tient des deux…

2003 – II°

2.À la règle de division des difficultés, il faut opposer le fait que l’intelligence saisit parfois son objet de manière globale et intuitive, et non parcellisée.

On ne comprend pas une langue étrangère en traduisant chaque mot, mais en laissant le sens général affleurer.

Ainsi Newton, pour découvrir la gravitation, n’a pas étudié d’un côté les pommes, de l’autre les astres : il a saisi d’un trait que la chute des unes et l’orbe des autres étaient régis par la même loi. Il a uni les difficultés pour mieux les résoudre.

2003 – III°

3. À la règle d’ordre, ou de progression ordonnée, il faut opposer le fait que le raisonnement ne va pas toujours du connu vers l’inconnu : il avance parfois de manière

Ainsi, pour énoncer la théorie de la Relativité, Einstein a postulé des idées bizarres, selon lesquelles la vitesse de la lumière était indépassable, et l’espace, déformé par les grands corps. Et on les a vérifiées…

2003 – IV°

4. À la règle du dénombrement ou de l’exhaustivité, il faut, enfin, opposer le fait que la science progresse de manière

Bref, la méthode cartésienne fait l’impasse sur la dimension inventive de l’intelligence humaine, en ce qu’elle a de précis, de fulgurant, d’indirect et de provisoire : en un mot, de génial. Dommage…

 

4. La raison unie au cœur

1997 – Ferveur

La modernité voit l’intelligence comme l’opposé de la ferveur. Tout ce qu’on accorde à l’une doit être retiré à l’autre : celui qui est pieux doit être un peu bête, et celui qui pense ne tombe pas à genoux.

J’aimerais promouvoir une autre attitude, dans laquelle piété et intellectualité ne soient ni opposées, comme elles le sont chez les païens, ni simplement juxtaposées comme j’ai l’impression qu’elles le sont chez certains chrétiens. Où trouver l’équilibre subtil, le rapport nuptial entre foi et raison, entre tête et cœur ?

2026 – Re-réfléchir

Comment articuler, en nous et entre nous, foi et convictions ? La première est centrale, elle éclaire et rassemble. Les secondes sont périphériques, discutables et disputées. L’une habite le cœur, les autres agitent la raison.

Mais parce qu’il ne s’agit pas, pour un croyant, de refuser tout effort de réflexion, l’enjeu est d’utiliser notre intelligence sans l’absolutiser ni la durcir, ce qui serait une forme de bêtise.

Au fond, ce que la foi exige de la raison, ce n’est pas qu’elle capitule, mais qu’elle accepte de se hausser à un plan supérieur et conciliateur.

2002 – Schizophrénie

Gaston Bachelard a bien montré que la raison et l’imagination, le pôle « diurne » et le pôle « nocturne » de l’esprit humain, se complètent et s’équilibrent. Mais il en reste à un dualisme assez étroit, que l’anthropologie de Lanza del Vasto permet d’élargir :

  1. En refusant de restreindre la raison au seul domaine scientifique.
  2. En plaçant l’imagination au sein d’une sphère plus vaste, celle de la sensibilité.
  3. Surtout, en montrant que ces deux facultés s’articulent à une troisième, d’ordre éthique et mystique.

2011 – Scientisme (5)

Comment réconcilier raison et imagination, sensibilité et intelligence ? La réponse est, de toute évidence, à chercher du côté de la volonté et de la transcendance, autrement dit de l’éthique et de la religion.

C’est à ce troisième pôle que sont suspendus les deux autres, non de manière abstraite et théorique, mais éminemment concrète et pratique.

Reste à jeter les ponts, à définir les articulations entre ces puissances. De ce travail, la pensée de Lanza del Vasto trace un cadre général puissamment éclairant.

2021 – Épiclèse

Je veux faire fonds sur une intelligence déliée, c’est-à-dire reliée, qui plonge ses racines dans la sensibilité et l’instinct, et qui étend ses branches très haut vers le ciel, par la foi.

Triste sire que la raison raisonnante, soi-disant porteuse de ses propres lumières ! Je lui préfère de loin un esprit ventilé par l’Esprit Saint.

Que toute mon âme, Seigneur, te soit ouverte, et non pas fermée sur ses petits calculs. Que la sève de la vérité m’anime, faisant monter vers toi un chant de gratitude.

2004 – Orthèdoxa

Platon développe dans le Ménon une réflexion très intéressante sur l’opinion droite : une pensée non rationnelle, intuitive, incertaine, et qui atteint pourtant son but, comme le jeune esclave trouve la solution d’un problème de géométrie sans connaître les mathématiques.

Ὀρθὴ δόξα, donc, dans laquelle je reconnais mieux l’acte de foi que dans une certaine conception de l’orthodoxie, campée sur des formules dogmatiques d’autant plus intangibles qu’incomprises.

Oui, la foi n’est pas une démonstration péremptoire : elle est une géniale approximation.

2005 – I – VII

J’ai conclu mon cours sur les philosophes et le mystère de Dieu par une rétrospective (improvisée, comme d’habitude) en six temps, débouchant sur un septième. Quels points de vue l’humanité a-t-elle eus sur la question de Dieu, depuis les origines jusqu’aujourd’hui ?

J’entrevois comme un rythme qui fait osciller les réponses entre le oui et le non à son existence, d’une part, et l’opposition entre le cœur et la raison, d’autre part – mais distinctement, car ces deux clés de lecture ne sont pas superposables…

2005 – I

I – L’homme peut dire oui avec le cœur à un monde divin que sa raison ignore, ou sur lequel son intelligence a beaucoup d’idées fausses. Tel est le cas des religions archaïques, tournées vers Dieu de manière sincère, mais confuse, et par conséquent dangereuse.

Le sentiment du sacré, en effet, pénètre toutes les cultures anciennes, mais s’y trouve mêlé à des quêtes de puissance qui sont autant de trahisons du divin authentique. Il y a du « non » dans ce « oui », et beaucoup d’erreurs dans ce fatras !

2005 – II

II – L’homme peut encore dire oui au monde divin avec son intelligence, en mettant de côté les élans et les rêves de son cœur. C’est ce que firent les philosophes antiques, sur divers modes. Passant (comme on dit) du mythos au logos, ils n’en perdirent pas pour autant (ce qu’on ne dit pas assez) la certitude d’une transcendance.

Le Bien platonicien, le Moteur immobile aristotélicien, le Tout stoïcien, l’Un plotinien, sont autant de façons de nommer Dieu tel que l’intelligence le perçoit et le conçoit.

2005 – III

III – Avec l’irruption du christianisme, c’est à nouveau le cœur de l’homme, visité par la grâce, qui dit oui à Dieu. Un oui total, dont l’intelligence n’est pas exclue, mais où elle ne revendique aucune autonomie.

Telle est la période des Pères de l’Église, qui préfèrent toujours le symbole au concept, même s’ils assument aussi l’héritage philosophique de l’Antiquité. Leur foi se passe de preuves, leur discours est avant tout spirituel. En Christ, c’est Dieu aussi qui a dit oui à l’homme, pour une alliance éternelle.

2005 – IV

IV – L’avènement de la scolastique marque une nouveauté qui, de l’intérieur même du christianisme, en viendra à se retourner contre lui. Les « preuves » de l’existence de Dieu (ontologique chez saint Anselme, cosmologiques chez saint Thomas d’Aquin) marquent le oui de l’intelligence à son mystère, de manière distincte de la démarche de foi.

Mais la tête et le cœur ont chacun leur approche du divin, et même si la philosophie est « servante » de la théologie, elle ne va pas tarder à s’en émanciper.

2005 – V

V – Avec Descartes et Galilée commence la longue période – nous en sortons à peine – où la raison veut résoudre le problème de Dieu par elle-même.

Que ce soit pour en faire la clé de voûte d’une métaphysique (Descartes), l’Intelligence organisatrice de l’univers (Leibniz), la Nature impersonnelle (Spinoza), un postulat de la raison pratique (Kant), une chimère de la raison balbutiante (Comte), ou le Prozess de la raison triomphante (Hegel), c’est la tête qui en décide, qui commence par dire oui, qui finit par dire non

2005 – VI

VI – Parallèlement à la grande histoire du rationalisme, et en contrepoint de celle-ci, une autre famille de penseurs veut maintenir, face au problème de l’existence de Dieu, les droits du cœur et de la subjectivité.

Que ce soit pour dormir sur l’oreiller du doute (Montaigne), pour accueillir le feu douloureux de la grâce (Pascal), pour vénérer au fond de soi le « grand Être » (Rousseau), pour méditer les paradoxes de la foi (Kierkegaard) ou pour tout envoyer promener (Nietzsche), c’est le cœur qui oscille entre le oui et le non

2005 – VII

VII – Ainsi, depuis quatre siècles environ, la question de Dieu est posée sur deux registres bien distincts, celui du cœur (croyant ou non) et celui de la raison (ouverte ou fermée au transcendant).

Je demande : n’est-il pas temps de faire converger ces deux approches, comme deux bras d’un même fleuve, et que l’homme tout entier, sans opposer ni séparer en lui pensée et sentiment, intelligence et affectivité, se confronte à cette énigme ?

Je vois dans les évolutions récentes de la phénoménologie (Ricœur, Marion, Jonas, Henry…) les prémices de cette approche nouvelle et prometteuse.

 

5. Philosophie et théologie

1993 – Rails

Philosophie et théologie sont des droites parallèles, c’est-à-dire qui se rejoignent à l’infini : en Dieu ! Peut-être est-ce sur ces deux rails distincts que ma vie est appelée à rouler, et ma carrière intellectuelle à tracer son chemin ?

Toujours est-il qu’après bien des oscillations et des aiguillages, des manœuvres et des faux départs, ce sont deux axes sur lesquels je me découvre posé et auxquels je m’attache de tout mon poids, « calé » entre eux au point de ne pouvoir imaginer quel autre sillon je suis appelé à creuser que ce double chemin-là.

Certes, je suis un peu poète et musicien : mais c’est à un autre niveau, plus aérien. Sous le train, de solides rails ; au-dessus, son panache…

2001 – Dilemme

Comment conjuguer le caractère radicalement historique de la révélation chrétienne avec une approche métaphysique du réel ?

D’un côté, l’aventure d’un peuple, avec ses drames, ses préjugés, ses visages, sa richesse imprévisible, sa forme intimement relationnelle.

De l’autre, une attention soutenue de l’intelligence, avec ce qu’elle requiert de solitude, de patience, d’indépendance de la pensée.

D’un côté l’Église, de l’autre la philosophie. Mon double métier me place à l’articulation de ces deux démarches. Leur équilibre est assez subtil.

1996 – Philia

Ma relation à la théologie d’une part, à la philosophie d’autre part, n’est pas symétrique. La première est d’amour, la seconde d’amitié.

À la théologie je suis comme marié, avec l’intimité et l’exigence qu’implique une telle proximité. Tout ce que j’y découvre me touche et me concerne. La théologie m’est comme une épouse, dont on ne saurait supporter de propos mensongers ou disgracieux.

La philosophie, en revanche, m’est comme un cercle d’amis dont j’admets au départ les défauts, les erreurs, le verbiage et les fanfaronnades. Je n’accepterais de cohabiter avec aucun d’eux, mais j’ai plaisir à les entendre, à deviser avec ces personnages.

Je sais qu’ils ne disent pas la vérité, mais ils m’aident à la trouver. Je passe en leur compagnie d’excellentes heures, qui me ramènent avec plus de ferveur au Mystère qu’ils se contentent trop souvent d’effleurer : mais leur contact revigore ma quête spirituelle, et le rend plus savoureuse.

Avoir beaucoup d’amis n’empêche nullement de n’avoir qu’un amour, au contraire. Les théories les plus diverses que la philosophie me fait découvrir me renvoient toujours plus énergiquement à l’unique source d’où peut provenir la vérité, cachée dans la multiplicité des propos rencontrés.

Derrière le brouhaha de leurs paroles, et en elles, entendre murmurer le Verbe. Telle est ma joie.

2006 – Ancilla ? (1)

La question générale du rapport entre philosophie et théologie reste insoluble tant qu’on n’y distingue pas deux problèmes.

D’une part, celui des philosophes antérieurs ou foncièrement étrangers à la révélation chrétienne, qui peuvent sans trop de difficulté lui être accordés, comme la « raison naturelle » à la foi surnaturelle, et comme la pensée d’Aristote à celle de saint Thomas.

Il suffit ici au théologien d’avoir de la bienveillance et de l’intelligence pour accueillir les « semences de vérité » que contenaient ces philosophies païennes, et les déployer.

2006 – Ancilla ? (2)

Mais il y a, d’autre part, le cas des philosophes contemporains du christianisme, qui s’en démarquent ou le reformulent, qui le critiquent, le contestent ou le combattent comme une doctrine dépassée.

La situation du théologien est ici beaucoup plus délicate, car il ne bénéficie plus d’une position de surplomb : c’est lui qui se trouve envisagé comme exprimant un moment inférieur de la pensée. Il lui faut une extrême vigueur et une suprême perspicacité pour relever ce défi. Comment Thomas d’Aquin, s’il l’avait pu, aurait-il lu Hegel ?

2017 – Introducteurs

Je discerne toujours plus clairement la valeur religieuse des philosophies qui, de Leibniz à Kierkegaard, de Blondel à Bergson, consonnent au mystère de la foi sans le contenir.

Que les théologiens de profession, tant qu’ils veulent, fassent grise mine à l’égard de ces penseurs qui n’entrent pas dans leurs schémas estampillés. Qu’ils mettent même leurs œuvres à l’Index ou sous le boisseau, je n’y vois qu’étroitesse de cœur et de pensée.

Le christianisme n’a pas à les craindre, mais à les accueillir avec respect.

1999 – Religio

Les triades hégéliennes composent un système éblouissant de cohérence, de puissance rationnelle et même de beauté. Je ne ferai qu’un reproche à ce système : c’est d’avoir inversé, dans la suprême triade de l’Esprit absolu, la place de la philosophie et celle de la religion.

Le mouvement véritable n’est pas art / religion / philosophie, mais art / philosophie / religion, c’est-à-dire intégration du Beau et du Vrai, du sensible et de l’intelligible, à ce qui les transcende.

Comment une pensée dont toute la force est de relier peut-elle trouver sa figure ultime ailleurs que dans le religieux ?

1993 – Distinction

En étudiant la théologie, j’ai toujours éprouvé une certaine méfiance à l’égard du « support » philosophique dont on voulait me faire croire qu’il était normatif pour la foi. J’ai refusé de mêler le concept au symbole et, osons le dire, souvent qu’une scolastique aristotélisante ne pouvait produire qu’une théologie affadie.

Cette même vérité m’apparaît aujourd’hui sous un autre angle. En étudiant la philosophie, je m’aperçois que vouloir y mêler les données de la foi est une entreprise périlleuse, et risque de produire ce bouillon de pensée qu’est la « philosophie pieuse ».

Quelle voie (ou quelles voies) m’ouvre cet important constat, c’est ce que je ne peux pas encore dire.

2002 – Theologia

La théologie, c’est une philosophie foudroyée, fracturée par la grâce, ouverte comme un fruit mûr. C’est la pensée humaine visitée par l’éclair de la lumière divine. C’est un balbutiement au bord du mystère.

Elle n’est ni le discours clos d’un dogme, ni le bavardage d’une pensée autosuffisante. Elle échappe aux prétentions de la religion comme à celles de la raison.

C’est pourquoi elle est chez elle partout, ne possédant rien, toujours à l’écoute, accueillant le réel en ses profondeurs inouïes, qui sont des profondeurs du ciel.

2024 – Envol

Il ne faut pas seulement faire de la philosophie avant la théologie, mais aussi après. Car la raison n’est pas seulement le préalable (pas toujours nécessaire) de l’acte de foi, mais son accompagnatrice toujours utile, voire indispensable. Une croyance dénuée de lucidité n’est qu’une crédulité.

Dieu nous demande de l’aimer de tout notre cœur, mais aussi de toute notre intelligence, c’est-à-dire de faire l’effort d’unir ces deux facultés, mettant chacune des deux à l’écoute de l’autre.

Ne sont-elles pas les « deux ailes » de l’esprit ?

2014 – Néo-apologétique

Comment aider la philosophie contemporaine à surmonter son aversion à l’égard du christianisme ?

D’abord en démêlant les causes de ce divorce : en comprenant les étapes du processus qui, depuis le XVIIe siècle, a cru « émanciper » la raison en l’éloignant de la foi.

Ensuite, en renonçant aux postures idéologiques quelles qu’elles soient (matérialisme, antidogmatisme, anticléricalisme), qui ne font qu’aggraver le problème.

Enfin, en osant approcher ensemble le mystère de Dieu « de toute notre intelligence », c’est-à-dire nous montrant, les uns et les autres, capables d’autocritique.

2009 – Chapelle (3)

La théologie, dit Albert Chapelle, doit se faire servante de la philosophie, et même son esclave. Se laisser emprisonner en elle pour la libérer de l’intérieur. Descendre dans le dédale et les enfers du raisonnement humain pour le faire remonter vers la lumière.

L’image est forte, peut-être excessive, mais très parlante. Sans en appuyer l’aspect kénotique et humiliant – car il me semble que la théologie chrétienne est d’abord kérygmatique, joyeuse et rayonnante : une bonne nouvelle ! –, je retiens l’idée…

2001 – Sophia

L’articulation entre raison et foi, entre philosophie et théologie, n’est un casse-tête que dans la mesure où on les oppose. Elle s’éclaire et même disparaît dès lors qu’on les unit. Osons le dire : philosophie et théologie, en profondeur, ne font qu’un.

Je trouve dans cette pensée un puissant réconfort. Elle illumine ma démarche philosophique, en lui ouvrant les portes du ciel. Elle donne du poids à ma démarche théologique, en l’enracinant dans les profondeurs de la terre. Elle me fait tendre, de toute mon intelligence, vers la Sagesse.

 

6. Philosophie et christianisme

1994 – Bref

Toute ma philosophie, c’est la personne. Toute ma théologie, c’est Jésus-Christ.

1993 – Rébus

Mon intérêt premier va à la personne du Christ.

Mon intérêt second va à la Bible et aux Pères, comme à l’écrin humain dans lequel le Christ s’est fait connaître.

Mon troisième intérêt me porte (de plus en plus) en direction d’une philosophie personnaliste, irriguée par le christianisme, mais présente à la modernité. Et mon tout… reste à découvrir !

1993 – Philosophie

Les philosophes sont des étoiles. Fixes, scintillantes, infiniment éloignées les unes des autres, même lorsqu’elles paraissent proches, leurs doctrines sont des totalités lumineuses autosuffisantes, des pôles de lumière, des pointes de vérité dans l’immense nuit de notre ignorance.

Le Christ, lui, est le soleil. Il illumine et éclaire l’univers qu’il fait vivre. Il n’est pas seulement lumière en lui-même, mais il la communique ; il rend toute chose lumineuse. Il est le Jour dont la philosophie est la nuit, c’est-à-dire le refus, l’ignorance ou l’attente. Intéressante relation, que je cerne mieux qu’auparavant.

De jour, Seigneur, j’écouterai Ta parole ; je m’ouvrirai à l’immense don de Ta sagesse ; je vivrai au Soleil de ton amour. De nuit (si tu le veux), j’étudierai les écrits des sages ; je scruterai au sextant leurs contrastes, leurs rapports ; je discernerai les « trous noirs » des scintillements bénéfiques. Je serai guetteur de vérité. Et au matin, je chanterai ta miséricorde.

2007 – CQFD

Comment nous autres, philosophes chrétiens, tenons-nous à la fois ces deux fidélités : d’une part à la raison en ce qu’elle a de plus universel et de plus rigoureux, d’autre part à la résurrection de Jésus en ce qu’elle a de plus insolite et de plus joyeux ?

Nous n’abolissons pas l’intelligence et sa logique, mais nous l’ouvrons à une bonne nouvelle venue d’ailleurs. D’où de nouveaux syllogismes : tous les hommes sont mortels, or le Christ est un homme, il est donc vraiment mort ; mais étant ressuscité, il a vaincu la mort, donc il était Dieu !

1999 – Denys

La première rencontre entre Évangile et philosophie se fait à Athènes, et se passe mal. La prédication de Paul devant l’Aréopage est un échec. Mais une semence a été jetée : « quelques hommes », dit le texte, embrassèrent la foi, et parmi eux un certain Denys (Ac 17, 34). Vers quelle moisson future nous orientent ces mots pleins de promesses ?

L’œuvre du Pseudo-Denys nous donne la réponse. Si une philosophie chrétienne est pensable, ce n’est pas sous la forme d’un compromis bâtard, d’une mixture de foi et de raison, mais bien d’une pensée apophatique et mystique, irradiée par l’Esprit.

2001 – Platon (2)

Le platonisme est une philosophie religieuse. On peut le lui reprocher, et considérer que cette doctrine a « pollué » le christianisme en lui transmettant des cadres de pensée contraires à la Révélation : dualisme, intellectualisme, etc.

On peut penser que la mystique platonicienne était précisément ce dont les chrétiens devaient se garder, car elle faussait la vérité de l’Évangile.

On peut regretter l’hellénisation du christianisme, et y voir une trahison.

Mais toutes ces nostalgies ont quelque chose de mesquin et d’ingrat, encore plus dangereux que ce qu’elles dénoncent.

2001 – Aristote (2)

La relecture chrétienne de la philosophie d’Aristote n’est-elle pas tout aussi audacieuse et justifiée que celle de la philosophie de Platon ?

Je ne le crois pas, car le christianisme est une religion mystique qui aura toujours plus à attendre du platonisme, philosophie « décentrée », que de l’aristotélisme, qui s’installe à demeure en ce monde.

La même différence pourrait être remarquée entre stoïcisme et épicurisme : le second est davantage « païen ». Ceci dit, il n’est pas interdit aux chrétiens d’aristotéliser, ni d’épicuriser…

2009 – Philothéo (1)

Il est temps pour moi d’assumer plus résolument le double héritage dont je suis en charge, et de le fondre en un seul message. Je ne vais pas indéfiniment enseigner les Pères sans faire moi-même ce qu’ils ont fait, c’est-à-dire christianiser la philosophie.

De même, je ne vais pas indéfiniment enseigner l’histoire de la philosophie sans la placer sous la lumière de la foi. Je suis théologien et philosophe : il n’y a aucune raison que ces deux moitiés de moi-même ne s’unissent et ne se fécondent. Et pourquoi pas dans une théosophie ?

2009 – Philothéo (2)

On dira : attention au mélange des genres. Le violon est une chose, la guitare une autre, et on ne peut pas jouer des deux instruments à la fois.

On dira encore : la théologie n’a pas à dégénérer en système conceptuel, ni la philosophie à se donner des airs de spiritualité. Ce serait trahir l’une et l’autre que de vouloir les mélanger.

Mais si la philosophie est « la langue de l’homme », la forme naturelle de sa pensée, pourquoi ne pourrait-elle être habitée par la grâce ? Et pourquoi la raison ne se ferait-elle pas accueillante au Mystère ?

2008 – Gnosis

J’ai conclu, cette année, mon cours de patristique en insistant sur l’effort d’intelligence dont témoignent les premiers Pères de l’Église. La foi chrétienne n’est pas crédulité, n’est pas bêtise !

Certes, le christianisme est avant tout un élan d’amour ; certes, c’est d’abord le cœur qu’il touche et qu’il transforme. Mais ne pas faire participer la pensée à ce renouvellement de notre être, ce serait s’enfermer dans le fidéisme.

Entre cette erreur et celle des gnostiques, entre le mysticisme et l’intellectualisme, les Pères ont su trouver la juste voie. Loin d’opposer la tête et le cœur, la raison et la foi, ils les unissent.

2000 – Philosophia

J’aimerais tirer au clair la question délicate de la « philosophie chrétienne » que je côtoie depuis près de trente ans.

Première certitude : je reste jusqu’à aujourd’hui allergique à la scolastique, à sa fausse aisance, à son jargon aristotélisant, à son emprise à la fois analytique et totalitaire sur les mystères divins. J’y vois un mélange raté de foi et de raison, une incrédulité déguisée en piété, une simonie intellectuelle.

Deuxième certitude : je refuse d’opposer la raison et la foi, l’intelligence et la croyance. Tout mon effort est celui d’une foi éclairée, d’une intelligence croyante. Mais comment les marier ?

2002 – Libre-pensée

Comment philosopher en tant que chrétien sans tomber dans le piège d’une « philosophie chrétienne » de type scolastique, qui me paraît si éloignée du message chrétien lui-même ? Comment prendre au sérieux la démarche philosophique sans perdre le contact avec l’Évangile ?

La réponse est à chercher, je crois, du côté de l’idée de liberté. Si l’effort du philosophe se veut libre, celui du croyant n’a pas à l’être moins, mais davantage. Un authentique « philosophe chrétien » doit être le plus libre des hommes, y compris intellectuellement. Oui !

____

 

Table

1. Une raison ouverte à la foi

Rationalité : j’en éprouve : n° 32.059a – 00.00.1986
Me voici devant un grave problème : n° 62.613 – 28.09.2016
Je pourrais développer : n° 62.614 – 28.09.2016
L’intelligence humaine : n° 72.159 – 18.03.2026
Si je pense, c’est qu’il existe : n° 57.330 – 19.04.2011
La tradition monastique : n° 46.225 – 13.04.2000
La connaissance se déploie : n° 64.315 – 02.06.2018
L’histoire de la pensée que je propose : n° 42.241 – 25.05.1996
J’ai improvisé : n° 48.835 – 04.12.2002
Je ne cesse de dire : n° 65.137 – 05.02.2019
Foi et raison ont beaucoup plus en commun : n° 62.877 – 01.02.2017
Tous les principes que la raison : n° 72.168 – 22.03.2026
Par quoi remplacer le caractère contraignant : n° 65.740 – 14.11.2019
Le pape publie une encyclique : n° 44.377 – 13.11.1998
Le problème du rapport entre foi et raison : n° 44.387 – 23.11.1998
J’aime l’image des noces : n° 43.308 – 14.09.1997
La foi n’interpelle pas : n° 53.488 – 18.08.2007

2. Une foi ouverte à la raison

Je suis pour un christianisme : n° 70.240 – 01.04.2024
J’aime la façon dont Pascal : n° 60.150 – 04.02.2014
La scolastique en général : n° 72.167 – 22.03.2026
La foi consiste, dans certaines circonstances : n° 62.876 – 31.01.2017
L’harmonie entre foi et raison : n° 54.535 – 17.09.2008
La raison n’est pas seulement : n° 54.536 – 17.09.2008
Les papes actuels ne cessent : n° 57.374 – 11.05.2011
Comment l’Église romaine : n° 57.375 – 12.05.2011
Trois règles me semblent à respecter : n° 57.376 – 12.05.2011
La troisième, la plus importante, : n° 57.377 – 13.05.2011
Vouloir réconcilier foi et raison, : n° 59.675 – 16.11.2013
L’amitié de la foi et de la raison : n° 60.149 – 04.02.2014

3. Une raison séparée du cœur ?

Nos ancêtres vivaient, : n° 53.203 – 04.04.2007
Un enfant qui bouge : n° 58.518 – 30.08.2012
Je vois se dessiner 48.834 03.12.2002
La tension cornélienne 49.547 19.12.2003
L’homme d’aujourd’hui : n° 51.121 – 29.01.2005
L’opposition entre raison et sentiment : n° 55.235 – 24.03.2009
Le dix-septième siècle a inventé : n° 44.346 – 13.10.1998
Comment sommes-nous tombés : n° 55.236 – 24.03.2009
Il est impressionnant de voir : n° 70.236 – 30.03.2024
À tout propos : n° 72.232 – 20.04.2026
L’intelligence sous sa forme cartésienne : n° 68.249 – 01.05.2022
J’ai repris les quatre règles : n° 48.929 – 17.01.2003
À la règle de division 48.930 17.01.2003
À la règle d’ordre, : n° 48.931 – 18.01.2003
À la règle du dénombrement : n° 48.932 – 18.01.2003

4. La raison unie au cœur

La modernité voit l’intelligence : n° 43.303 – 09.09.1997
Comment articuler, en nous : n° 72.292 – 20.05.2026
Gaston Bachelard : n° 48.228 – 17.03.2002
Comment réconcilier raison : n° 57.466 – 13.07.2011
Je veux faire fonds : n° 67.167 – 12.03.2021
Platon développe dans le Ménon : n° 50.116 – 18.01.2004
J’ai conclu mon cours : n° 51.245 – 04.06.2005
I – L’homme peut dire oui : n° 51.246 – 04.06.2005
II – L’homme peut encore dire oui : n° 51.247 – 05.06.2005
III – Avec l’irruption du christianisme : n° 51.248 – 05.06.2005
IV – L’avènement de la scolastique : n° 51.249 – 06.06.2005
V – Avec Descartes et Galilée : n° 51.250 – 06.06.2005
VI – Parallèlement à la grande histoire : n° 51.251 – 07.06.2005
VII – Ainsi, depuis quatre siècles : n° 51.252 – 07.06.2005

5. Philosophie et théologie

Philosophie et théologie : n° 39.101a – 00.10.1993
Comment conjuguer : n° 47.512 – 02.09.2001
Ma relation à la théologie d’une part : n° 42.205 – 18.04.1996
La question générale du rapport : n° 51.689 – 30.01.2006
Mais il y a, d’autre part : n° 51.690 – 31.01.2006
Je discerne toujours plus clairement : n° 63.712 – 24.11.2017
Les triades hégéliennes : n° 45.177 – 29.04.1999
En étudiant la théologie : n° 38.185d – 00.09.1993
La théologie, : n° 47.781 – 09.01.2002
Il ne faut pas seulement : n° 70.486 – 27.07.2024
Comment aider la philosophie : n° 60.378 – 23.05.2014
La théologie, dit Albert Chapelle : n° 55.149 – 12.02.2009
L’articulation entre raison et foi : n° 47.526 – 09.09.2001

6. Philosophie et christianisme

Toute ma philosophie : n° 40.134c – 00.07.1994
Mon intérêt premier : n° 38.185a – 00.09.1993
Les philosophes sont des étoiles : n° 39.103b – 00.10.1993
Comment nous autres : n° 53.223 – 14.04.2007
La première rencontre : n° 45.127 – 10.03.1999
Le platonisme : n° 46.874 – 11.02.2001
La relecture chrétienne : n° 46.876 – 12.02.2001
Il est temps pour moi : n° 55.151 – 13.02.2009
On dira : attention au mélange : n° 55.152 – 13.02.2009
J’ai conclu, cette année : n° 53.811 – 14.01.2008
J’aimerais tirer au clair : n° 46.620 – 13.10.2000
Comment philosopher : n° 48.841 – 07.12.2002

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