Daniel Vigne, Adieu à René Vigne, église Sainte-Philomène, Le Cannet, 21 septembre 2007.
Adieu à René Vigne
Mes chers amis, aujourd’hui un grand vivant nous quitte. Un homme que nous avons aimé, chacun, de façon unique. Un homme qui nous avait regardés, chacun, de façon unique. Un homme à qui j’ai demandé un jour (c’était il y a dix ans) : « Papa, qu’est-ce que c’est, pour toi, réussir sa vie ? » Il avait eu un silence, puis il avait dit : « Réussir sa vie, je crois que c’est mourir amoureux de Dieu. » Et après un autre silence : « Mais c’est d’abord assumer ses responsabilités. » Et encore après un silence : « Et le chemin est douloureux. Inévitablement. »
Ces trois paroles, je ne les ai pas oubliées, parmi beaucoup d’autres. – Il aimait bien, n’est-ce pas, les formules simples, les formules profondes qui sont comme des petites lumières sur le chemin de la vie. On recueillera un jour ces paroles qu’il a semées, comme en passant, à telle ou telle occasion, et que nous n’avons pas oubliées. On en fera un beau bouquet.
Mais dès maintenant, René, nous sommes là, autour de toi, pour témoigner que tu as réussi ta vie. Tu es mort amoureux de Dieu, j’en témoigne. Avant ton dernier scanner, tu m’as dit comme une boutade : « Sur ma poitrine, j’ai écrit avec mon doigt le plus petit psaume. Le plus petit psaume, c’est : ‘Je t’aime, et je t’ai toujours aimé’ ». Et quand cette poitrine s’est arrêtée de respirer, nous qui étions là, auprès de toi, nous avons vu que c’était vrai. Tu rayonnais. Tu portais une présence. Tu étais habité.
Et pourtant tu n’étais pas un moine, papa (j’en suis la preuve !), ni un mystique planant sur un nuage. Tu aimais les couleurs, les courses de voiture, les enfants, la tendresse, les nouveautés. Ton Dieu à toi était comme caché dans les choses de la vie. Combien de fois, en nous mettant à table, tu as remercié pour ce que tu appelais un « instant de bonheur » !
Et c’est vrai qu’avec toi, rien n’était terne. Tout prenait de la valeur, tout était rehaussé. Tu apportais partout ce « quelque chose » qui faisait que dans ton regard, on se sentait intéressant, apprécié. Ce quelque chose, sans doute, qu’on appelle la bonté. Certains sont de bons vivants : toi, tu étais un vivant bon.
Mais d’abord, comme tu le disais, tu as voulu assumer tes responsabilités. Et elles n’ont pas été légères. Directeur d’entreprise à Madagascar, tu t’y donnais à fond. Directeur de maison d’enfants, tu en portais le souci de façon parfois écrasante. Charge partagée avec Luce, puis avec Liliane. Service que tu as prolongé bien au-delà de ta retraite, dans la discrétion.
Tu connaissais chacun de ceux qui t’avaient été confiés, ses souffrances, son histoire, ses espoirs. Tu réveillais les énergies, tu redonnais courage. Combien d’entre nous, aujourd’hui, pourraient le dire ! Ton Dieu n’était pas dans les nuages : il était dans les visages.
Ne crains pas : je ne suis pas en train de faire ton panégyrique… Je sais que tu n’aimais pas les choses officielles, les discours convenus. J’essaie seulement de comprendre ce qui t’a animé et qui nous rassemble.
Et je me souviens aussi de ce que tu disais : que le chemin était douloureux, inévitablement. Ici, comment ne pas penser à l’épreuve qui vous a frappés, toi et Liliane, toi à travers Liliane, et qui a été comme un révélateur.
Tu admirais Gandhi, tu avais suivi Lanza del Vasto sur les chemins de la non-violence. Mais désormais ce n’était plus seulement un idéal, mais une dure réalité. Il s’agissait de perdre ta notoriété, ta tranquillité, ta santé. Tu l’as accepté. Au-delà du regret, certains, peut-être, s’interrogeront sur le sens profond de cette épreuve.
Amoureux de Dieu, homme responsable, homme éprouvé : tu as rempli, cher papa, ton propre programme. Mais ce que tu appelais réussir sa vie n’est pas une couronne que nous te mettons : c’est plutôt une mission que tu nous confies.
Croyants, incroyants, nous sentons que tu nous interpelles. Ton sourire sur cette photo (quand je l’ai prise, le mois dernier, je savais qu’elle te survivrait), ton sourire nous dit : « Allez – soyez des vivants. Aimez–vous, comme j’ai aimé chacun de vous ».
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