Henri Bergson – Essai sur les données immédiates de la conscience, PUF, 1984 (1889) (résumé-citations D. Vigne, 18 pages pdf).
Henri Bergson
Essai sur les données immédiates de la conscience
I – De l’intensité des états psychologiques
L’intensif et l’extensif
« On admet d’ordinaire que les états de conscience sont susceptibles de croître et de diminuer ». « Il y a cependant un point fort obscur ». « Comment une sensation plus intense contiendra-t-elle une sensation de moindre intensité ? »5. « Un nombre en surpasse un autre quand il figure après lui dans la série naturelle des nombres ».
« La question est de savoir comment nous réussissons à former une série de ce genre avec des intensités, qui ne sont pas choses superposables »6. « Nous traduisons l’intensif en extensif ». « Mais c’est la nature de cette opération, qui paraît malaisée à déterminer »7. « Peut-être la difficulté du problème tient-elle surtout à ce que nous appelons du même nom des intensités de nature très différente »9.
Les sentiments profonds
« Plus on descend dans les profondeurs de la conscience, moins on a le droit de traiter les faits psychologiques comme des choses qui se juxtaposent ». « Mais cette représentation toute dynamique répugne à la conscience réfléchie, parce qu’elle aime les distinctions tranchées, qui s’expriment sans peine par des mots »10.
« Les sentiments esthétiques nous offrent des exemples frappants de cette intervention progressive d’éléments nouveaux, qui semblent en accroître la grandeur quoiqu’ils se bornent à en modifier la nature »12. « Il y a des phases distinctes dans le progrès d’un sentiment esthétique, ces phases correspondent moins à des variations de degré qu’à des différences d’état ou de nature ». « Chacune d’elles est un état unique en son genre, indéfinissable » 15. « On soumettrait les sentiments moraux à une étude du même genre »16.
L’effort musculaire
« Les états psychiques dont nous venons de définir l’intensité sont des états profonds, qui ne paraissent point solidaires de leur cause extérieure, et qui ne semblent pas non plus envelopper la perception d’une contraction musculaire. Mais ces états sont rares. Il n’y a guère de passion ou de désir qui ne s’accompagne de symptômes physiques ; et là où ces symptômes se présentent, il existe sans doute quelque rapport entre ces deux termes ».
« S’il est un phénomène qui paraisse se présenter immédiatement à la conscience sous forme de quantité, c’est sans contredit l’effort musculaire »17. « Cette opinion ferait loi dans la science positive, si William James n’avait attiré l’attention des physiologistes sur certains phénomènes remarquables »18, qui montrent « le sentiment de l’effort est centripète, et non pas centrifuge » : il est « la conscience apparente d’une plus grande intensité d’effort à la perception d’une plus grande surface du corps s’intéressant à l’opération ».
« Essayez, par exemple, de serrer le poing ‘de plus en plus' ». « En réalité, votre main éprouve toujours la même chose. Seulement certains muscles, de tout le reste du corps, ont pris part à l’opération ». « Vous avez fait de la force psychique qui s’y dépensait une grandeur, quoiqu’elle n’eût pas d’étendue »20. « Nous voici donc amenés à définir l’intensité d’un effort superficiel comme celle d’un sentiment profond »21.
Les sensations affectives
« L’effort d’attention, le désir aigu, la colère déchaînée, l’amour passionné, la haine violente, chacun de ces états se réduit à un système de contractions musculaires coordonnées par une idée »22. « Dire que l’amour, la haine, le désir gagnent en violence, c’est exprimer qu’ils se projettent au dehors, qu’aux éléments internes se substituent des sensations périphériques. Mais l’intensité de ces sentiments consiste toujours dans la multiplicité des états simples que la conscience y démêle confusément »24.
« Si ce raisonnement est fondé, on ne devra pas comparer une douleur d’intensité croissante à une note de la gamme qui deviendrait de plus en plus sonore, mais plutôt à une symphonie, où un nombre croissant d’instruments se feraient entendre »26. « En d’autres termes, nous évaluons l’intensité d’une douleur à l’intérêt qu’une partie plus ou moins grande de l’organisme veut bien y prendre »27.
Les sensations représentatives
« À mesure qu’une sensation perd son caractère affectif pour passer à l’état de représentation, nous apercevons l’objet extérieur qui en est la cause et nous y pensons ». « Nous associons alors à une certaine qualité de l’effet à l’idée d’une certaine quantité de la cause ». « À ce moment précis, l’intensité, qui n’était qu’une certaine nuance ou qualité de la sensation, devient une grandeur »31.
« La grandeur de la sensation représentative tient à ce qu’on met la cause dans l’effet, et l’intensité de l’élément affectif à ce qu’on introduit dans la sensation les mouvements de réaction plus ou moins importants qui continuent l’excitation extérieure »34.
Les sensations de son, poids, lumière
« Nous accordons qu’une acuité supérieure de son évoque l’image d’une situation plus élevée dans l’espace. Mais suit-il de là que les notes de la gamme, en tant que sensations auditives, diffèrent autrement que par la qualité ? »32. « Le son resterait qualité pure, si nous n’y introduisions l’effort musculaire qui le produirait, ou la vibration qui l’explique »33.
« Nous solliciterions le même examen pour les sensations de pression et même de poids »34. « Cette sensation ne serait qu’une qualité si vous n’y introduisiez l’idée d’une grandeur »35. Enfin « appellerons-nous quantité ou traiterons-nous comme une qualité l’intensité de la lumière ? »36.
La psychophysique
« Dans le monde physique, tout phénomène se présente sous un double aspect, l’un qualitatif et l’autre extensif »44. « L’originalité de Fechner est de n’avoir pas jugé cette difficulté insurmontable. Profitant de ce que la sensation varie par sauts brusques quand l’excitation croît d’une manière continue, il n’a pas hésité à désigner ces différences de sensation par le même nom : ce sont des différences minima ». « Dès lors, vous pouvez faire abstraction de la nuance ou qualité spécifique de ces différences successives ».
« Ce postulat nous paraît contestable »45. « Pour que le passage de S à S’ fût comparable à une différence arithmétique, il faudrait que j’eusse conscience d’un intervalle entre S et S’, que ma sensibilité montât de S à S’ par l’addition de quelque chose ». « Mais si S et S’ sont des états simples, en quoi consistera l’intervalle qui les sépare ? »46. « L’erreur de Fechner est d’avoir cru à un intervalle entre deux sensations successives S et S’, alors que de l’une à l’autre il y a simplement passage, et non pas différence au sens arithmétique du mot »47. « C’est une interprétation symbolique de la qualité en quantité ».
« Toute psychophysique est condamnée à tourner dans un cercle vicieux, car le postulat théorique sur lequel elle repose la condamne à une vérification expérimentale, et elle ne peut être vérifiée expérimentalement que si l’on admet d’abord son postulat. C’est qu’il n’y a pas de point de contact entre l’inétendu et l’étendu, entre la qualité et la quantité. On peut l’interpréter l’une par l’autre, ériger l’une en équivalent de l’autre ; mais tôt ou tard, il faudra reconnaître le caractère conventionnel de cette assimilation »48.
II – De la multiplicité des états de conscience
La multiplicité numérique et l’espace
« On définit le nombre comme la synthèse de l’un et du multiple. Tout nombre est un, mais cette unité est celle d’une somme »51. « L’idée de nombre implique l’intuition simple d’une multiplicité de parties ou d’unités, absolument semblables les unes aux autres »52. « Pour que le nombre en aille croissant, il faut bien que je les juxtapose ». Or « c’est dans l’espace qu’une pareille juxtaposition s’opère, et non dans la durée pure »53. « Certes, il est possible d’apercevoir dans le temps une succession pure et simple, mais non pas une addition, une somme ». « Toute idée claire du nombre implique une vision dans l’espace »54.
« Lorsque nous nous figurons les unités composantes du nombre, nous croyons penser à des indivisibles ». « Toutefois, en y regardant de plus près, on verra que toute unité est celle d’un acte simple de l’esprit, et que, cet acte consistant à unir, il faut bien que quelque multiplicité lui serve de matière »55. « Or, par cela même que l’on admet la possibilité de diviser l’unité en autant de parties que l’on voudra, on la tient pour étendue »56.
« L’unité est irréductible pendant qu’on la pense : mais dès que l’on considère le nombre à l’état d’achèvement, il apparaît indéfiniment divisible ». « Les parties une fois additionnées se prêtent à une décomposition quelconque : ce sont donc bien des parties d’espace ». « L’espace est la matière avec laquelle l’esprit construit le nombre »57.
« Il y a deux espèces de multiplicité : celle des objets matériels, qui forme un nombre immédiatement, et celle des faits de conscience, qui ne saurait prendre l’aspect d’un nombre sans l’intermédiaire de quelque représentation symbolique, où intervient nécessairement l’espace ».
« Chacun de nous établit une distinction entre ces deux espèces de multiplicité quand il parle du caractère impénétrable de la matière »59. « Deux corps ne sauraient occuper en même temps le même lieu » : « cela revient à reconnaître que l’idée même du nombre deux, ou plus généralement d’un nombre quelconque, renferme celle d’une juxtaposition dans l’espace ».
Ainsi « poser l’impénétrabilité de la matière, c’est reconnaître la solidarité des notions de nombre et d’espace »60. « Lorsqu’on attribue cette qualité à la matière pour la distinguer de tout ce qui n’est point elle, on se borne à énoncer sous un autre forme la distinction entre les choses étendues et les faits de conscience ».
« La multiplicité de nos états de conscience a-t-elle la moindre analogie avec la multiplicité des unités d’un nombre ? La vraie durée a-t-elle le moindre rapport avec l’espace ? »61. « Des sensations inextensives resteront ce qu’elles sont, sensations inextensives, si rien ne s’y ajoute. Pour que l’espace naisse de leur coexistence, il faut un acte de l’esprit qui les embrasse toutes à la fois et les juxtapose.
L’espace et l’homogène
Cet acte consiste essentiellement dans l’intuition ou plutôt dans la conception d’un milieu vide homogène. Car il n’y a guère d’autre définition possible de l’espace : c’est une réalité sans qualité »64.
« Plus on s’élèvera dans la série des êtres intelligents, plus se dégagera avec netteté l’idée indépendante d’un espace homogène ». « L’espace n’est pas aussi homogène pour l’animal que pour nous. Les déterminations de l’espace, ou directions, ne revêtent point pour lui une forme purement géométrique ». « Nous avons la faculté spéciale de concevoir un espace sans qualité »65.
« Si l’espace doit se définir l’homogène, il semble qu’inversement tout milieu homogène et indéfini sera espace ». « Lorsqu’on fait du temps un milieu homogène où les états de conscience paraissent se dérouler, on se le donne par là même tout d’un coup, ce qui revient à dire qu’on le soustrait à la durée ». « Nous retombons alors inconsciemment sur l’espace ». « Il y aurait donc lieu de se demander si le temps, conçu sous la forme d’un milieu homogène, ne serait pas un concept bâtard, dû à l’intrusion de l’idée d’espace dans le domaine de la conscience pure »66.
Le temps homogène et la durée concrète
« Le temps, conçu sous la forme d’un milieu indéfini et homogène, n’est que le fantôme de l’espace obsédant la conscience réfléchie ». Par contre « la durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre, quand il s’abstient d’établir une séparation entre l’état présent et les états antérieurs », « comme il arrive quand nous nous rappelons, fondues ensemble, les notes d’une mélodie »67.
« On peut donc concevoir la succession sans la distinction, comme une pénétration mutuelle, une solidarité, une organisation intime d’éléments ». « Mais nous projetons le temps dans l’espace, nous exprimons la durée en étendue, et la succession prend pour nous la forme d’une ligne continue ou d’une chaîne, dont les parties se touchent sans se pénétrer ». « On les juxtapose, et si l’on établit un ordre dans le successif, c’est que le succession devient simultanéité et se projette dans l’espace »68.
« Imaginons une ligne droite, indéfinie, et sur cette ligne un point matériel A qui se déplace. Si ce point prenait conscience de lui-même, il se sentirait changer, puisqu’il se meut ; il apercevrait une succession. Mais cette succession revêtirait-elle pour lui la forme d’une ligne ? Oui, sans doute, à condition qu’il pût s’élever en quelque sorte au-dessus de la ligne ». « Mais par là même il formerait l’idée d’espace, et c’est dans l’espace qu’il verrait se dérouler les changements qu’il subit, non dans la pure durée »69.
La durée est-elle mesurable ?
« La pure durée pourrait bien n’être qu’une succession de changements qualitatifs qui se fondent, se pénètrent, sans contours précis, sans aucune tendance à s’extérioriser les uns par rapport aux autres, sans aucune parenté avec le nombre. Ce serait l’hétérogénéité pure »70. « Ce n’est pas une quantité, et dès qu’on essaie de la mesurer, on lui substitue inconsciemment de l’espace ».
« Nous éprouvons une incroyable difficulté à nous représenter la durée dans sa pureté originelle. Cela tient sans doute à ce que nous ne durons pas seuls »71. D’autre part, « le temps entre dans les formules du physicien, sous forme de quantité ». « Ce temps-là, dira-t-on, est une grandeur mesurable, donc homogène. Il n’en est rien cependant ». « Le mouvement de l’aiguille ne mesure pas de la durée » : « supprimons pour un instant le moi qui pense, il n’y a plus de durée »72. « La succession n’existe que pour un spectateur conscient qui se remémore le passé ».
L’illusion des Éléates
« Il y a un espace réel », « il y a une durée réelle »73 : « le trait d’union entre ces deux termes est la simultanéité, qu’on pourrait définir l’intersection du temps avec l’espace ».
« En soumettant à la même analyse le concept de mouvement, nous serons amenés à opérer une dissociation du même genre »74. « Il y a deux éléments à distinguer dans le mouvement, l’espace parcouru et l’acte par lequel on le parcourt ». « Le premier de ces éléments est une quantité homogène ; le second n’a de réalité que dans notre conscience ». « Ici encore, se produit un mélange entre la sensation purement intensive de mobilité et la représentation extensive d’espace parcouru ».
« De la confusion entre le mouvement et l’espace parcouru par le mobile, sont nés les sophismes de l’école d’Élée »75. « On ne fait pas du mouvement avec des immobilités, ni du temps avec de l’espace ». « L’intervalle de durée n’existe que pour nous ». « En dehors de nous, on ne trouverait que de l’espace ».
Vitesse et simultanéité
« Ce qui prouve bien que l’intervalle de durée lui-même ne compte pas au point de vue de la science, c’est que si tous les mouvements de l’univers se produisaient deux ou trois fois plus vite, il n’y aurait rien à modifier ni à nos formules, ni aux nombres que nous y faisons entrer ».
« On aboutira à la même conclusion en analysant directement la notion de vitesse »78. « Une équation algébrique exprime toujours un fait accompli. Or il est de l’essence même de la durée et du mouvement, d’être sans cesse en voie de formation »79. « C’est que la durée et le mouvement sont des synthèses mentales, et non pas des choses ».
La multiplicité interne
« Toute multiplicité distincte s’obtient par un déroulement dans l’espace ». « Mais la multiplicité des états de conscience, envisagée dans sa pureté originelle, ne présente aucune ressemblance avec la multiplicité distincte qui forme un nombre »80. « Il y a là une multiplicité qualitative »81. « En dehors de toute représentation symbolique, le temps ne prend jamais pour notre conscience l’aspect d’un milieu homogène ».
« Nous arrivons naturellement à cette représentation symbolique par ce seul fait que dans une série de termes identiques, chaque terme prend pour notre conscience un double aspect : l’un toujours identique à lui-même, l’autre spécifique ». « Nulle part ce double processus ne s’accomplit aussi facilement que dans la perception du mouvement » 82. « C’est donc par l’intermédiaire du mouvement surtout que la durée prend la forme d’un milieu homogène ».
« Le caractère symbolique de cette représentation devient de plus en plus frappant à mesure que nous pénétrons davantage dans les profondeurs de la conscience »83. « Le rêve nous place précisément dans ces conditions ». « Nous ne mesurons plus alors la durée, mais nous la sentons ; de quantité elle revient à l’état de qualité »84.
Les deux aspects du moi
« Distinguons donc deux formes de la multiplicité, deux appréciations bien différentes de la durée ». « Au-dessous de la durée homogène, une durée dont les moments hétérogènes se pénètrent ; au-dessous de la multiplicité numérique des états conscients, une multiplicité qualitative ; au-dessous du moi aux états bien définis, un moi où succession implique fusion et organisation. Mais nous nous contentons le plus souvent du premier »…
« Pour retrouver le moi fondamental, un effort vigoureux d’analyse est nécessaire »85 car « notre vie extérieure et sociale a plus d’importance pratique pour nous que notre existence intérieure et individuelle. Nous tendons instinctivement à solidifier nos impressions, pour les exprimer par le langage » 86.
« Le mot aux contours bien arrêtés, le mot brutal écrase les impressions délicates et fugitives de notre conscience individuelle »87. « Le sentiment est un être qui vit ». « La durée où il se développe est une durée dont les moments se pénètrent : en séparant ces moments les uns des autres, en déroulant le temps dans l’espace, nous avons fait perdre à ce sentiment son animation et sa couleur »88.
« Les opinions auxquelles nous tenons le plus sont celles dont nous pourrions le plus malaisément rendre compte » 89. « Seules nos idées qui nous appartiennent le moins sont adéquatement exprimables par des mots »90.
« Ainsi se vérifie la principe : la vie consciente se présente sous un double aspect, selon qu’on l’aperçoit directement ou par réfraction à travers l’espace. Considérés en eux-mêmes, les états de conscience profonds n’ont aucun rapport avec la quantité ; ils sont qualité pure ; ils se mêlent de telle manière qu’on ne saurait dire s’ils sont un ou plusieurs ».
« L’intuition d’un espace homogène est déjà un acheminement à la vie sociale ». « À mesure que se réalisent plus complètement les conditions de la vie sociale, à mesure aussi s’accentue davantage le courant qui emporte nos états de conscience du dedans au dehors : petit à petit ces états se transforment en objets ou en choses ». « Ainsi se forme un second moi qui recouvre le premier, un moi dont les états se détachent les uns des autres et s’expriment sans peine par des mots »92.
III – De l’organisation des états de conscience
La liberté
« La question de la liberté met aux prises deux systèmes opposés de la nature, mécanisme et dynamisme ». Ceux-ci « prennent le mot simplicité dans deux sens très différents. Pour le mécanisme, est simple tout principe dont les effets se prévoient et même se calculent : la notion d’inertie devient ainsi plus simple que celle de liberté »93.
« Mais le dynamisme ne cherche pas tant à établir entre les notions l’ordre le plus commode, qu’à en retrouver la filiation réelle » ; « de ce point de vue, l’idée de spontanéité est incontestablement plus simple que celle d’inertie, puisque la seconde ne saurait se définir que par la première »94.
Le déterminisme physique
« Le déterminisme physique est intimement lié aux théories mécaniques, ou plutôt cinétiques, de la matière »95. « Cette conception des phénomènes physiologiques découle assez naturellement de la loi de conservation de la force », « car admettre l’universalité de ce théorème, c’est supposer que les points matériels sont uniquement soumis à des forces attractives et répulsives. D’où il résulte que la position relative de ces points est rigoureusement déterminée ». « Plaçons-nous un instant dans cette hypothèse ; nous nous proposons de montrer qu’elle n’entraîne pas la détermination absolue de nos états de conscience ».
« Partout où l’on réussit à donner une explication mécanique, on remarque un parallélisme à peu près rigoureux entre les deux séries physiologique et psychologique ». « Mais étendre ce parallélisme aux séries elles-mêmes dans leur totalité, c’est trancher à priori le problème de la liberté »97.
« On ne démontrera jamais que le fait psychologique soit déterminé nécessairement par le mouvement moléculaire. Car dans un mouvement on trouvera la raison d’un autre mouvement, mais non pas celle d’un état de conscience »98.
De plus, « il ne faudrait pas exagérer le rôle du principe de la conservation de l’énergie dans l’histoire des sciences ». « On s’est donc fort longtemps passé d’un principe conservateur universel »100. « C’est bien plutôt une erreur d’ordre psychologique qui a fait ériger ce principe abstrait de mécanique en loi universelle ». « Nous finissons par croire que la durée réelle, la durée vécue par la conscience, est la même que cette durée qui glisse sur les atomes inertes sans y rien changer ». « On a identifié la durée vraie avec la durée apparente »102.
Le déterminisme psychologique
« Le déterminisme physique n’est autre chose que le déterminisme psychologique cherchant à se vérifier lui-même » 99. « Le déterminisme psychologique implique une conception associationniste de l’esprit. On se représente l’état de conscience actuel comme nécessité par les états antérieurs ». « Mais cette relation qui explique le passage en est-elle la cause ? »103. « Il est difficile d’affirmer l’absolue détermination de l’acte par ses motifs, et celle de nos états de conscience les uns par les autres ».
« Le déterminisme associationniste se représente le moi comme un assemblage d’états psychiques, dont le plus fort exerce une influence prépondérante et entraîne les autres avec lui. Cette doctrine distingue donc nettement les uns des autres les faits psychiques »105. « On s’expose cependant ici à une confusion grave »106. « Je respire l’odeur d’une rose, et aussitôt des souvenirs confus d’enfance me reviennent à la mémoire ». « Tel sentiment, telle idée, renferme une pluralité indéfinie de faits de conscience »107.
« Dès qu’on cherche à se rendre compte d’un état de conscience, à l’analyser, cet état éminemment personnel se résout en éléments impersonnels, extérieurs les uns aux autres ». « Mais parce que notre raison dégage ces éléments multiples du tout, il ne s’ensuit pas qu’ils y fussent contenus. Car au sein du tout, ils se pénétraient, se fondaient les uns dans les autres ». « Ainsi chacun de nous a sa manière d’aimer et de ha‹r, et cet amour, cette haine, reflètent sa personnalité tout entière »108. « Point n’est besoin d’associer plusieurs faits de conscience pour reconstituer la personne : elle est tout entière dans un seul d’entre eux, pourvu qu’on sache le choisir.
L’acte libre
La manifestation extérieure de cet état interne sera précisément ce qu’on appelle un acte libre, puisque le moi seul en aura été l’auteur, puisqu’elle exprimera le moi tout entier. En ce sens, la liberté admet des degrés »109.
Mais « les actes libres sont rares »110. « Nos actions journalières s’inspirent bien moins de nos sentiments eux-mêmes, infiniment mobiles, que des images invariables auxquelles ces sentiments adhèrent ».
« Quand sonne l’heure où j’ai coutume de me lever, je suis un automate conscient, et je le suis parce que j’ai tout avantage à l’être. La plupart de nos actions journalières s’accomplissent ainsi ». « C’est à ces actions que la théorie associationniste s’applique. Elles constituent le substrat de notre activité libre, et jouent vis-à-vis de cette activité le même rôle que nos fonctions organiques par rapport à l’ensemble de notre vie consciente »111.
« Nous sommes libres quand nos actes émanent de notre personnalité entière, quand ils l’expriment, quand ils ont avec elle cette indéfinissable ressemblance qu’on trouve parfois entre l’œuvre et l’artiste »113. Si l’on convient d’appeler libre tout acte qui émane du moi, et du moi seulement, l’acte qui porte la marque de notre personne est véritablement libre, car notre moi seul en revendiquera la paternité »114.
La durée réelle et la contingence
Lorsque « j’hésite entre deux actions possibles »115, « il n’y a pas précisément deux états contraires, mais bien une multitude d’états successifs et différents, au sein desquels je démêle, par un effort d’imagination, deux directions opposées »116.
« Cette figure, véritable dédoublement de notre activité psychique dans l’espace, est purement symbolique ». « Vous aurez beau la tracer à l’avance, cette figure ne me montre pas l’action s’accomplissant, mais l’action accomplie »118. « Cette figure représente une chose, et non pas un progrès ». « Comment nous fournirait-elle la moindre indication sur le mouvement concret, sur le progrès dynamique, par lequel la délibération aboutit à l’acte ? ». « Si les deux parties étaient également possibles, comment a-t-on choisi ? Si l’un d’eux était seulement possible, pourquoi se croyait-on libre ? ».
« Cette question revient à celle-ci : le temps est-il de l’espace ? ». « Si je parcours des yeux une route tracée sur la carte, rien ne m’empêche de rebrousser chemin ». « Mais le temps n’est pas une ligne sur laquelle on repasse. Certes, nous avons le droit de penser ainsi à une ligne ; mais cette ligne symbolise, non le temps qui s’écoule, mais le temps écoulé.
C’est ce que défenseurs et adversaires du libre arbitre oublient également ». « Les uns et les autres se représentent la délibération sous forme d’oscillation dans l’espace, alors qu’elle consiste en un progrès dynamique ». « Le moi se sent libre et le déclare ; mais dès qu’il cherche à s’expliquer sa liberté, il ne s’aperçoit plus que par une espèce de réfraction à travers l’espace »120.
La durée réelle et la prévision
« Demander si, les antécédents étant connus ainsi que leur valeur, on pouvait prédire l’acte final, c’est commettre un cercle vicieux ; c’est oublier qu’on se donne, avec la valeur des antécédents, l’action finale qu’il s’agit de prévoir ».
« La question revient toujours à celle-ci : le temps est-il de l’espace ? »125. « Ce qui rend la confusion naturelle, et même inévitable, c’est que la science paraît fournir des exemples indiscutés d’une prévision de l’avenir »126. « Or quand l’astronome prédit une éclipse de lune, par exemple », « il se borne à établir une série de rapports de position entre ce corps et d’autres corps donnés ».
« Quant à la durée proprement dite, elle reste en dehors du calcul ». « Le temps dont on parle en astronomie est un nombre, et la nature des unités de ce nombre ne saurait être spécifiée dans les calculs ». Mais « ces unités de temps, qui constituent la durée vécue, sont précisément ce qui intéresse le psychologue »128.
« Lorsque nous imposons à ce sentiment un certain nom, nous le traitons comme une chose ». « Nous oublions alors que les états de conscience sont des progrès, et non pas des choses »129. « C’est pourquoi il ne saurait être question d’abréger la durée à venir pour s’en représenter à l’avance les fragments ; on ne peut que vivre cette durée, au fur et à mesure qu’elle se déroule »130.
La durée réelle et la causalité
« On ne saurait parler ici de conditions identiques, parce que le même moment ne se présente pas deux fois ». « Les éléments psychologiques, même les plus simples, ont leur personnalité et leur vie propre ; ils deviennent sans cesse »131. « Pour le physicien, la même cause produit toujours le même effet ; pour un psychologue, une cause interne profonde donne son effet une fois, et ne le produira jamais plus ».
« Nous nous trouvons ici en présence d’un préjugé tenace qui est le principe de causalité »132. « Constater la succession régulière de deux phénomènes, c’est reconnaître que le premier étant donné, on aperçoit déjà l’autre »133. « On se représentera la relation causale comme une espèce de préformation du phénomène à venir dans ses conditions présentes. Or, cette préformation peut s’entendre dans deux sens très différents » :
1. Mathématique. « Les mathématiques nous fournissent l’image d’une préformation du premier genre »134. « Représentez-vous des relations algébriques s’enchevêtrant les unes dans les autres, s’objectivant par cet enchevêtrement même, et enfantant, par le seul effet de leur complexité, la réalité concrète, visible et tangible : vous ne ferez que tirer les conséquences du principe de causalité »135.
« Plus le progrès des explications mécaniques permet de développer cette conception de la causalité, plus l’existence concrète des phénomènes de la nature tend à s’évanouir ainsi en fumée algébrique »136. « Plus l’effet paraît nécessairement lié à la cause, plus on tend à le mettre dans la cause même comme la conséquence mathématique dans le principe, et à supprimer ainsi l’action de la durée »137. Mais par là même, « plus nous tendons à ériger la relation causale en rapport de détermination nécessaire, plus nous affirmons par là que les choses ne durent pas comme nous », et plus par conséquent nous affirmons la liberté !
« Il y a une préformation d’un autre genre, plus familière à notre esprit, parce que la conscience immédiate nous en fournit l’image ». « Cette préformation est fort imparfaite, puisque l’action future est conçue comme réalisable mais non pas comme réalisée ». « Si on se décide à concevoir sous cette seconde forme la relation causale, l’effet ne sera plus donné dans la cause. Il n’y résidera qu’à l’état de pur possible ».
« Cette seconde conception est plus naturelle que la première » ; « tel fut l’hylozoïsme antique »139. « Or il est évident que le rapport de causalité, entendu de cette seconde manière, n’entraîne pas la détermination de l’effet par la cause ». « La conception dynamique du rapport de causalité attribue aux choses une durée tout à fait analogue à la nôtre »140 : « l’avenir ne serait pas plus solidaire du présent dans le monde extérieur qu’il ne l’est pour notre propre conscience ».
« Il résulte de cette double analyse que le principe de causalité renferme deux conceptions contradictoires de la durée ». « Chacune de ces hypothèses, prise à part, sauvegarde la liberté humaine ; car la seconde aboutirait à mettre la contingence jusque dans les choses de la nature ; et la première, en affirmant que les choses ne durent pas comme nous, nous invite précisément à faire du moi qui dure une force libre ».
« Malheureusement l’habitude s’est contractée de prendre le principe de causalité dans les deux sens à la fois » 141. « L’idée de force, qui exclut en réalité celle de détermination nécessaire, a contracté pour ainsi dire l’habitude de s’amalgamer à celle de nécessité »142.
En réalité « le rapport de causalité interne est purement dynamique, et n’a aucune analogie avec le rapport de deux phénomènes extérieurs qui se conditionnent ». « Les faits psychiques profonds se présentent à la conscience une fois, et ne reparaîtront jamais plus »143.
Origine du problème de la liberté
« En résumé, toute demande d’éclaircissement, en ce qui concerne la liberté, revient à la question suivante : le temps peut-il se représenter adéquatement par de l’espace ? A quoi nous répondons : oui, s’il s’agit du temps écoulé ; non, si vous parlez du temps qui s’écoule. Or l’acte libre se produit dans le temps qui s’écoule ». « La liberté est donc un fait ». « Toutes les difficultés naissent de ce qu’on veut trouver à la durée les mêmes attributs qu’à l’étendue »145.
Conclusion
Retour au sens commun
« Lorsque nous essayons de nous ressaisir nous-mêmes après une excursion dans le monde extérieur, nous n’avons plus les mains libres ». « Intensité, durée, détermination volontaire, voilà les trois idées qu’il s’agissait d’épurer, en les débarrassant de tout ce qu’elles doivent à l’intrusion du monde sensible, et pour tout dire, à l’obsession de l’idée d’espace »146.
« Dans la conscience, nous trouvons des états qui se succèdent sans se distinguer. Et dans l’espace, des simultanés qui se distinguent sans se succéder »148. « Ainsi se forme, par un véritable phénomène d’endosmose, l’idée mixte d’un temps mesurable, qui est espace en tant qu’homogénéité et durée en tant que succession ». « Ces deux éléments, étendue et durée, la science les dissocie au profit de l’espace ». « Il faudra opérer la même dissociation, mais au profit de la durée, quand on étudiera les phénomènes internes »149.
« De quelque manière qu’on envisage la liberté, on ne la nie qu’à la condition d’identifier le temps avec l’espace »150. « Il y a comme deux moi différents, dont l’un serait comme la projection extérieure de l’autre, sa représentation spatiale et pour ainsi dire sociale. Nous atteignons le premier par une réflexion approfondie ». « Agir librement, c’est reprendre possession de soi, c’est se replacer dans la pure durée ».
L’erreur de Kant
« L’erreur de Kant a été de prendre le temps pour un milieu homogène. Il ne paraît pas avoir remarqué que la durée réelle se compose de moments intérieurs les uns des autres, et que lorsqu’elle revêt la forme d’un tout homogène, c’est qu’elle s’exprime en espace. La distinction même qu’il établit entre l’espace et le temps revient, au fond, à confondre le temps avec l’espace »151.
« Kant a attribué au rapport de causalité le même sens et le même rôle dans le monde interne que dans le monde extérieur. Dès lors, la liberté devenait un fait incompréhensible ». « Il l’éleva donc à la hauteur des noumènes » 152, « en dehors du temps ».
Kant place « une barrière infranchissable entre le monde des phénomènes, qu’il livre tout entier à notre entendement, et celui des choses en soi, dont il nous interdit l’entrée ». « Mais peut-être cette distinction est-elle trop tranchée ». « Car si les moments de la durée réelle se pénétraient au lieu de se juxtaposer, alors le moi saisi par la conscience serait une cause libre, et nous nous connaîtrions absolument nous-mêmes. D’autre part, précisément parce que cet absolu se mêle sans cesse aux phénomènes, ces phénomènes ne seraient pas aussi accessibles qu’on le prétend au raisonnement mathématique »153.
« M. Renouvier a restreint la liberté aux moments de crise. Mais le processus de notre activité libre se continue en quelque sorte à notre insu, à tous les moments de la durée, dans les profondeurs obscures de la conscience »155. « L’idée même de détermination nécessaire perd ici toute espèce de signification ; il ne saurait être question ni de prévoir l’acte avant qu’il s’accomplisse, ni de raisonner sur la possibilité de l’action contraire une fois qu’il est accompli ».
« Le problème de la liberté est donc né d’un malentendu : il a été pour les modernes ce que furent, pour les anciens, les sophismes de l’école d’Élée », qui « confond succession et simultanéité, durée et étendue, qualité et quantité »156.
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