François Mauriac – Le Fils de l’homme, Paris, Grasset, 1958 (résumé-citations D. Vigne [pdf]).
François Mauriac
Le Fils de l’homme
Le mystère du Dieu-enfant
« Dieu ne donne pas de réponse à notre interrogation désespérée : Il se donne lui-même »page 24. « Dieu n’est pas seulement le père, il est aussi l’enfant éternel »7. « Vous voici, enfance infinie qui n’avez pas à nous pardonner des crimes que Vous ne comprenez pas »11. « Tous les autres fils de l’homme, le jour de leur naissance, surgissent du non-être. Seul Celui-là émane de l’Etre, passe de l’éternité au temps »13.
« Enfant, je deviendrai enfant pour m’approcher de Toi ». « Car s’il est vai que le Seigneur exige de ceux qui Le suivent qu’ils portent leur croix, Il ne leur enjoint pas d’être comme Lui crucifiés (sinon au petit nombre de ses saints…) ; en revanche, Il nous déclare à tous tant que nous sommes qu’il faut être semblable à un petit enfant pour entrer dans le Royaume ». « Aucune autre chance de salut »15.
La vie cachée
« Trente années d’ensevelissement dans cette étroite famille juive et ce village, et trois brèves années pour allumer ce feu sur la terre ! ». « Quelle patience, avant cette impatience ! Quelle lenteur avant cette hâte ! »31.
« C’est parce que Dieu est amour qu’Il peut être rejeté »33. « Il y a là Quelqu’un et Il a toujours été là, mais nous lui avons toujours préféré tout et n’importe quoi »34.
« C’est à Nazareth que le Christ est notre frère en tant que nous appartenons à une certaine famille, à un milieu, à une profession déterminée, que nous sommes d’une ville et d’une classe »38.
« Ce qui précède pour la victime le martyre est plus dur à souffrir que le martyre ; l’attente du calice, voilà ce que fut l’agonie. Jésus à Nazareth est donc en agonie déjà »35.
Le mystère de la croix
« Jésus pénètre dans cette nuit du jeudi au vendredi, qui va commencer par l’agonie au lieu de finir par elle, comme s’il fallait que l’agonie fût goûtée à part »52. « Dans des mots qui ne peuvent pas avoir été inventés (nous entendons trembler sa voix) Il témoigne qu’Il sait vers quoi Il avance, Il annonce le calice qu’Il va boire »49. « Le dernier repas du Seigneur en ce monde fut en réalité une prérésurrection »52.
« Un homme a prétendu assumer, le temps d’une nuit et d’un jour, la souffrance des hommes »48. « Victoire étroitement liée à une défaite, victoire immense surgissant d’une totale défaite »49.
« Nous devons nous efforcer de découvrir ce que fut l’apparence humaine de Jésus ». « Sans doute fut-Il semblable à beaucoup d’êtres dont la beauté, très secrète à la fois et très éclatante, éblouit certains regards, échappe à d’autres »67. « Tout se passe comme si le miracle de la Transfiguration ne s’était pas accompli une seule fois sur le Thabor, mais s’était renouvelé autant de fois qu’il plut au Seigneur de se faire connaître à l’une de ses créatures »70.
Présence du Christ ressuscité
« À peine le Ressuscité a-t-il disparu dans les nuées, que sa troisième vie commence, celle qui dure encore : cette occupation par un Maître invisible de toutes les routes qui investissent les cœurs et les esprits »79.
« Presque tous les récits inventés par les littérateurs sont l’histoire de la solitude humaine. Elle est au fond de tous les drames, et surtout de ceux de l’amour. Mais à l’homme attentif au secret de la Grâce dans le monde, de qui se révèle au contraire, c’est un univers indivisible d’interférences et d’échanges, un univers sans solitude où le péché même crée des liens entre les destinées »96.
L’imitation des bourreaux de Jésus-Christ
« Le Fils de l’Homme a émergé dans sa beauté, dans sa douceur et dans sa force, d’un milieu très obscur. Il a été au départ un homme entre les hommes à une époque précise de l’Histoire »140. « Le Christ Lui aussi est un homme. Comment ce fait a-t-il eu si peu de conséquences et pourquoi n’a-t-il changé en rien le comportement des hommes baptisés ? »
« Il persiste à travers toute l’histoire chrétienne un sentiment de mépris invincible à l’égard des races moins évoluées ou haïes pour des raisons de tous ordres »134. « Ce n’est pas l’imitation de Jésus-Christ mais l’imitation des bourreaux de Jésus-Christ, au cours de l’Histoire, qui est devenue trop souvent la règle de l’Occident chrétien »135. « Après dix-neuf siècles de christianisme, le Christ n’apparaît jamais dans le supplicié aux yeux des bourreaux d’aujourd’hui, la Sainte Face ne se révèle jamais dans la figure de cet Arabe sur laquelle le commissaire abat son poing »138.
« Toutes les tyrannies sont fondées sur le mépris de l’homme ». « Lorsque cette tentation du mépris nous prend à la gorge, c’est alors qu’il faut nous rappeler que le Seigneur a été un homme comme nous et qu’Il nous a aimés. S’Il a été l’un de nous, c’est que l’homme, si misérable qu’il soit, est capable de Dieu »145. Non, ne cédons jamais à la tentation de mépriser une humanité dont le Fils de Dieu n’a pas seulement revêtu la chair et assumé la nature, mais qu’Il a consacrée par son amour »148.
« Il a tout assumé de la nature humaine sauf le péché, et c’est pourtant le péché qui demeure le lien de Lui à nous ». « C’est notre repentir qu’Il aime et Il hait le péché, mais c’est pour le péché qu’Il est venu et c’est souvent par cette blessure secrète, par cette faille au plus caché de l’être, qu’Il fraye sa route à travers un pauvre cœur »149. « Cette chair dont nous sommes si honteux parfois, et qui ne cesse de nous humilier, c’est elle pourtant qui a fait de chacun de nous le frère du Seigneur »150.
Présence du Fils de l’homme dans le prêtre
« C’est le sacerdoce qui maintient, au plus épais de l’humanité souillée, ce pouvoir de remettre les péchés qui dans le Fils de l’Homme, révélait le Fils de Dieu »157. « Ces hommes ordinaires pareils à tous les autres, appelés à devenir le Christ quand ils lèvent la main au-dessus du front d’un pécheur qui avoue sa faute, refont l’acte insondable du Seigneur ». « Des condamnés à la sainteté forcée, voilà ce que sont les prêtres »158.
« Nous en scandaliserons-nous ? La grâce se surajoute à la nature de l’homme, elle ne la change pas. La volonté de puissance inhérente à la créature humaine se sert de tout, et même de ce Christ qui s’est en quelque sorte livré à elle »162.
« L’abbé Huvelin s’est exprimé un jour dans cette confidence : ‘Je ne puis regarder personne sans désirer donner l’absolution’. C’est à mon sens le mot le plus beau qu’il ait jamais échappé à une âme sacerdotale »166. « Confesser une âme, c’est se charger d’elle ». « Le prêtre qui ne peut voir personne sans désirer l’absoudre le paie de sa vie crucifiée »167. « Jusqu’où l’abbé Huvelin est-il allé dans la folie de ce désir ? »169. « Ce qui éclate dans le vicaire de Saint Augustin, c’est la puissance du prêtre. Non la puissance et la gloire, mais la puissance et l’opprobre »172.
L’apaisement de l’angoisse
« Il se fait aussitôt un grand calme : et c’est à ce calme que le Maître se trahit. Voilà le langage humain à l’extrême de son dépouillement et de son efficience, réduit à ce presque rien dont le Christ s’est toujours servi pour parler à sa créature »88. « S’il fallait chercher une raison humaine à ma fidélité au Christ en ce soir de ma vie, je nommerais l’apaisement de l’angoisse »175.
« L’angoisse est tellement consubstantielle à la condition humaine qu’elle se manifeste dès l’enfance, et avec quelle cruauté ! »176. « L’angoisse ne nous vient pas du dehors ; elle n’est aucunement liée aux catastrophes d’une époque donnée »178. Mais « je crie avec le Père Lacordaire : ‘Mes frères je vous apporte le bonheur’. Je vous apporte le bonheur, l’espèce de bonheur qu’un chrétien commence à découvrir à mon âge. À mesure que j’ai vieilli, c’est un fait que l’angoisse a desserré son étreinte »181 ;
« Que sais-je aujourd’hui de plus que l’adolescent désespéré que je fus ne savait pas ? Au vrai, il le savait, mais il n’aimait pas le bonheur, il n’aimait pas la paix ». « Adolescent, j’aimais mon angoisse et je la préférais à Dieu »182. « C’est cette délectation de l’angoisse qui nous incline à nous détourner de Dieu et même à nier qu’Il existe »183. « C’est ce déchirement de l’être incapable de choisir entre le monde et Dieu qui constitue en effet le drame de beaucoup d’artistes, et qui fait leur tourment et leurs délices »184. « La victoire du Christ dans une vie se ramène à cette difficile acceptation de la paix dans la lumière »185.
« Il existe une angoisse qui est douce, celle de l’amour qui tient tout entière dans le regret d’avoir offensé l’être aimé, dans la peur de n’être plus aimé de lui ou de ne plus sentir nous-mêmes que nous l’aimons »186. « André Gide dénonçait chez les catholiques ‘la crampe du salut' »188. « Ce que je propose pour nous défendre de cette forme d’angoisse, c’est une autre angoisse, mais qui, elle, est génératrice de paix, de joie. Ce que je propose, c’est une sorte d’homéopathie spirituelle, c’est la délivrance de l’angoisse par l’angoisse »188. « L’angoisse transmuée en charité, l’angoisse de l’autre, nous délivre de l’épouvante ressentie par tant d’âmes chrétiennes devant le mystère de la prédestination et elle nous libère de l’obsession du salut personnel »190.
« J’ai toujours cru que la vie chrétienne est essentiellement une amitié, un amour »191. « Mais qu’a fait notre amour, qu’a fait ce Christ que chaque fidèle s’efforce d’imiter, sinon d’assumer l’angoisse humaine ? »192.
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