Ferdinand Alquié – Le désir d’éternité, Paris, PUF, 1963 -(19431) (résumé-citations D. Vigne, 18 pages pdf)
Ferdinand Alquié
Le désir d’éternité
I – Le refus affectif du temps et l’illusion de l’éternité
1. Situation de l’éternité
« La conscience humaine apparaît à bien des égards comme une conscience de l’absence » page 1. « La pensée de l’absence est le signe que notre esprit est supérieur à tout donné ». « Ici se révèle déjà la dualité de l’homme, dont la pensée déborde toujours l’expérience actuelle »2.
« L’objet des absences essentielles semble métaphysique ». « Nous n’avons pas de connaissance positive de l’infini ou de la valeur : valeur et infini nous sont pourtant présents ». « Ainsi se révèle le caractère métaphysique de l’esprit lui-même : dépassant tout ce qu’il connaît, il semble atteindre un autre ordre »3.
« Nulle ne montre mieux le double caractère de présence et d’absence, propre aux objets métaphysiques, que l’idée de l’éternité ». « L’éternité est le propre de ce qui est hors du temps. Mais il faut reconnaître que, d’une telle éternité, nous ne pouvons former nulle idée positive, et que nous trouvons en nous une exigence d’éternité plus qu’une notion d’éternité »4.
« La conscience de l’éternel n’est conscience que d’une absence ». « L’éternité ne peut apparaître que comme le résultat d’une négation et d’un refus. L’idée d’éternité émane de l’attitude psychique niant le devenir, elle naît du refus du temps »5.
« Pour définir le refus du temps nous partirons de l’idée du temps que nous fournit l’expérience quotidienne ». « Le temps ainsi considéré apparaît essentiellement comme changement », « c’est-à-dire que ce qui est cesse d’être, et que ce qui n’est pas commence à être ». « Nul retour, cependant, ne nous rend tout à fait la présence ancienne »6. « Jamais il n’y a vraiment retour à l’état initial ». « Tout changement possède un caractère irréductible et définitif ».
« On sait que, devant tout donné, notre conscience peut prendre deux attitudes essentielles, celle du oui et celle du non, celle de l’acceptation et celle du refus »7. « Le refus du temps peut-il, comme tous les autres refus, engendrer, selon le cas, l’action ou le rêve ? Il semble au contraire qu’en ce qui le concerne ce choix ne soit pas offert ». « Si les absences relatives à l’éloignement dans l’espace peuvent toujours être vaincues par le mouvement, il n’est pas de remède aux absences temporelles : on ne retrouve pas les morts.
Le refus du temps semble donc nous orienter vers l’erreur et le rêve : il engendre les passions. Toute action humaine suppose, au contraire, l’acceptation du temps »9.
2. Les passions
« Nos passions ne sont que nos erreurs. Le passionné s’abuse, ne tient compte que d’une partie de lui-même, oublie la plupart de ses désirs »14.
« Le passionné apparaît d’abord comme l’homme qui préfère le présent immédiat au futur de sa vie. Bien souvent, on ne peut le distinguer du volontaire que par un appel à l’avenir »15.
« Mais d’où le présent lui-même tire-t-il cette force qui aveugle notre raison ? Il nous semble qu’il emprunte sa puissance au passé. Bien des passions sont nées de l’habitude ». « Or l’habitude est le passé pesant sur le présent »16.
« Que dire du coup de foudre ? Ici, l’être aimé semble s’imposer dès son entrée, et par sa propre force. Mais l’émoi qu’il nous cause se pourrait-il comprendre si l’on n’admettait que cet être, nouveau en lui-même, devient pour nous l’image et le symbole d’une réalité que notre passé a connue ? »
« Dans le Banquet, Aristophane explique l’amour par des unions et des séparations anciennes. La psychanalyse nous apprend que les émotions de notre enfance gouvernent notre vie, que le but de nos passions est de les retrouver »17. « Mais, ces souvenirs n’étant pas conscients et tirés au clair, il faut sans cesse recommencer les actes qui les pourraient apaiser »18.
« Le rêve des passions est vaincu par la connaissance des vérités temporelles ». En effet, « la passion méconnaît le temps comme tel :
– Par elle, nous refusons de prendre conscience de ce que sera le futur, des conséquences de nos actions ». « Le passionné échoue en ses prévisions, il s’abuse sur lui-même »19.
– « Par la passion, nous refusons aussi de connaître ce qu’est le présent. Les objets que la vie nous offre ne sont pour nous que des occasions de nous souvenir, ils deviennent les symboles de notre passé ».
– « Par là, la passion est folie ». « L’amour passionnel refuse le temps », « Il se souvient en croyant percevoir, il confond, il se berce de rêve, il forge la chimère de l’éternité »20.
3. La mémoire, l’habitude, le remords
« Il faut distinguer, en ce qu’on appelle mémoire, deux opérations bien différentes et opposées, dont l’une est passion et l’autre action spirituelle »21.
– « La mémoire par quoi le souvenir revient, est involontaire »22. « La mémoire apparaît en ceci comme passion ». « Elle est subie, et donc mal connue ». « Considéré indépendamment de sa reconnaissance et de sa localisation, le souvenir n’a pas de date : il se donne, non comme passé, mais comme présent, non comme temporel, mais comme éternel ». « Et c’est parce qu’il n’a pas de date que le souvenir peut engendrer en nous les passions proprement dites »23.
– « Il est clair que le caractère de passé qui s’attache aux choses vient de l’attitude de conscience que nous prenons devant elles »24. « Au retour du souvenir et à la tyrannie de l’habitude s’opposent la reconnaissance du souvenir comme tel, et la localisation qui prolonge et parfait cette reconnaissance ». « Par là, le souvenir se dépouille de l’apparence d’éternité qu’il semblait contenir ».
« Le retour du souvenir était involontaire, la localisation est volontaire »26. « Une telle mémoire est ennemie de l’éternité » ; « elle sépare le présent du passé ». « Localiser un souvenir, c’est le distinguer de mon moi présent, c’est me séparer de lui »27. « Ici est rendu au temps ce qui nous paraissait éternel, et notre amour même de l’éternel ».
« L’habitude me construisait une nature en solidifiant mon passé, la mémoire me libère de cette nature, elle me rend disponible, elle me fait participer à la liberté de l’esprit, qui est celle du jugement.
Mais il est difficile de pousser jusqu’au bout la reconnaissance et la localisation du souvenir ». « Juger qu’un acte ou un événement sont passés, c’est en effet juger qu’ils ne sont plus, c’est affirmer leur néant. Et nous répugnons à cet anéantissement », « dans la mesure où sont malaisés tous les comportements. que Pierre Janet appelle comportements de terminaison »28.
« Ainsi toujours quelque regret paralyse notre mémoire, toujours se retrouve le conflit du jugement, acte présent qui localise, et du retour du souvenir, émanation du passé qui tend à s’actualiser. Encore le regret fait-il sa part à la raison, puisqu’on ne regrette que ce dont on reconnaît l’absence ».
« Plus redoutable est le remords, qui nous donne l’illusion que la faute que nous avons commise dépend encore de nous »29. « Le remords est en dehors de la conscience morale, il est la plus vaine des passions ». En effet, « la faute elle-même ne m’appartient plus, puisque le temps me sépare d’elle ». Mais « le passionné ne peut sortir de son remords, parce qu’il ne peut se persuader que le passé de sa faute est passé. Sa faute est pour lui présente, éternelle, il croit l’accomplir sans cesse »30.
Ainsi « le remords refuse le temps et le salut qu’il m’apporte ». « Le remords n’a de sens que par l’illusion de l’éternité. Pour s’en délivrer vraiment, il faut cesser de croire, avec Kant, que ma liberté est intemporelle, et donc que ma faute passée contamine à jamais ma personne ». « Les croyances religieuses en la prédestination sont d’une pareille tristesse »31.
« On voit encore ici que la véritable action n’est possible que si l’homme accepte le temps, s’il croit que sa réelle liberté est sa liberté temporelle et présente, celle grâce à laquelle il peut modifier l’avenir ». « Par l’acceptation du temps, l’habitude laisse place à la disponibilité, et le remords stérile au fécond repentir ». « Par là, tout temps exactement pensé est une ascèse »32.
4. Sources du refus affectif du temps
« D’où naît ce refus du temps qui engendre chez nous les passions ? ». « Le refus du temps que nous considérons » ici, « c’est celui qui amène notre moi à préférer la particularité de son passé à celle de son présent et de son avenir ». « En ce sens, nous croyons percevoir trois sources essentielles au refus du temps :
a) il émane d’abord de la situation de toute conscience finie vis-à-vis du devenir,
b) il dérive de la nature même de notre affectivité,
c) il résulte enfin du déroulement de notre histoire »34.
a) « L’attitude de notre conscience vis-à-vis du futur est celle de l’attente », « l’attitude relative au passé est l’attitude de mémoire. Or rien n’est plus différent qu’attendre et se souvenir » : « alors que l’attention est concentration, l’attente est instabilité ».
« L’attente est attention au futur. Or le futur n’est pas donné et ne peut être pour nous objet »35. « Le futur demande effort et tension, car il dépend de nous ». « L’attente n’est pas seulement instabilité, elle est inquiétude » : « le futur suscite la crainte, car il peut contenir le danger ». « L’acceptation du futur est toujours acceptation du risque »36.
De plus, « le futur contient notre fin, chaque minute du temps nous conduit vers elle ». « L’anxiété que nous cause l’avenir trouve en ceci une nouvelle raison d’être : elle n’est plus celle de l’incertitude, mais celle du néant ». « C’est par cette certitude de la mort que nos incertitudes se pénètrent d’angoisse »38.
« La pensée du passé, au contraire, est sereine et apaisante. Le passé a été donné, nous le connaissons ». « Alors que le futur contient notre mort, le passé contient notre être ». « Aussi toute image du passé est-elle émouvante et belle. Les moindres détails s’y colorent d’une lumière de légende »39. « Comment s’étonner que nous préférions ce calme et cette joie aux incertitudes du risque, et cet être qui fut le nôtre à ce qui sera notre néant ? »40.
b) « On peut alors apercevoir au refus du temps une nouvelle source » : « l’essence même de notre affectivité »42. Celle-ci « tire son origine de notre mémoire ». « Comment s’étonner que les objets de ces émotions premières, les événements qui ont informé notre être gardent à nos yeux un prestige sans égal ? ». « Aussi toute affectivité ramène-t-elle vers l’enfance »43.
c) « Il est enfin possible de découvrir au refus du temps une troisième source ». « En venant au monde, nous avons expérimenté le temps comme le passage d’une satisfaction à une souffrance »45. « Comment nier que, sous cet aspect affectif, le souvenir de notre naissance ne puisse être la base permanente de nos angoisses ? »
« Au reste, d’autres épreuves viennent, par la suite, renforcer les effets de l’angoisse de la naissance ». « En grandissant, l’enfant se sent sans cesse contraint à plus d’effort »46. « Si nous refusons le temps, c’est ici par fatigue ; ce qui nous ramène au passé, c’est notre lassitude ».
« Peut-être l’essence de l’amour masculin est-elle le désir de retrouver cette mère des premiers jours, de revivre à rebours la naissance, de se fondre à nouveau en celle dont le temps nous a séparés ? ». « Quoi qu’il en soit, c’est bien le souvenir du bonheur passé qui transparaît dans les mythes de l’Âge d’Or, du paradis perdu »47. « La nostalgie de tels séjours est celle du sein maternel ».
« La première expérience que l’homme fait du changement est celle de l’arrachement au sein maternel : elle a lieu dans le sens plaisir-douleur, meilleur-pire ». « Aussi l’homme veut-il renverser le temps, passer à nouveau du pire au meilleur, revenir du risque et des dangers aux douceurs de la certitude.
Telles sont, selon nous, les sources affectives du refus du temps »48. « La conscience affective tend par nature à dire non au temps, à en renverser le cours. L’individu veut s’éterniser ; il redoute un futur qui contient sa mort, il veut retenir des lambeaux de son passé »49. « Mais en cela aussi il laisse échapper le seul être qu’il puisse atteindre, et se condamne à n’aimer que ce qui est mort »50.
5. L’état de passion
« Toute passion est inconscience. La conscience suppose un dédoublement, une certaine séparation d’avec ce dont on a conscience ». Au contraire, « toute réflexion, tout doute, toute négation supposent le temps »52. « C’est dans le temps que nous nous libérons du donné, par le temps que nous le jugeons et le mettons en place. On voit que, refusant le temps, la passion ne peut être claire ni réfléchie ».
« Une telle inconscience entraîne nécessairement une méconnaissance de l’objet ». « Orientée vers le passé, remplie par son image, la conscience du passionné devient incapable de percevoir le présent »53. « L’erreur du passionné consiste moins dans la surestimation de l’objet actuel de sa passion, que dans la confusion de cet objet et de l’objet passé qui lui confère son prestige ».
« La passion nous éloigne de la recherche de la valeur et semble, à la valeur, préférer l’être« 54. « La valeur nous apparaît comme ce qui doit être, c’est-à-dire comme ce qui n’est pas encore et à quoi nous devons conférer l’existence ». « L’être, au contraire, est ce sur quoi on peut se reposer : solide, résistant et précis, il ne peut être conçu que comme passé »55.
Mais « qu’est cet être, vers lequel la passion semble tendre ? » « C’est le passé, et donc bien plutôt un non-être qu’un être ». « Aussi le passionné est-il toujours hors du réel, et vit-il en un rêve ».
« En aimant le passé, nous n’aimons que notre propre passé, seul objet de nos souvenirs ». « Tout amour passion, tout amour du passé, est donc illusion d’amour et, en fait, amour de soi-même »56.
« Le véritable amour ne s’aime pas lui-même, mais se porte vers ce qui n’est pas lui ». « Cet amour est-il possible ? Comment aimer la valeur si elle n’est pas encore, si donc elle est ce qui n’est pas ? » « Si on enlève à la valeur tout appui dans le passé, saura-t-on la penser encore ? »
Oui, car « le futur n’est pas totalement incertain. Nous pressentons ici une éternité justifiant notre prétention à vouloir, donnant à notre action future des gages de réussite. Cette éternité n’est pas passionnelle : elle est posée par l’esprit »58.
II – L‘exigence rationnelle et la vérité de l’éternité
6. La pensée et l’éternel
« La plus petite de nos actions demande que nous posions une fin capable de dominer et d’orienter la durée où elle se réalisera ». « Il y a bien, là encore, refus du temps : mais ce refus n’apparaît pas comme une négation affective et passionnelle ». « Le refus du temps n’est en effet pas toujours le fruit de notre affectivité : il peut émaner de notre raison »62.
« Le rationalisme grec s’est constitué en opposant au perpétuel changement des apparences, qu’invoquaient les sceptiques, la fixité des Idées ». « Soucieux d’expliquer le temps par l’éternité, de le penser à partir d’elle, les Grecs accordèrent la plus grande place à cette idée du temps rythmé, et des perpétuels retours »63. « Le temps apparaît alors comme une imitation de l’éternité »64.
« Comme les Idées de Platon, les lois de la science constituent un ordre intemporel, qui domine l’ordre du temps, et le fonde »65. « Le déterminisme apparaît ainsi comme la négation de l’hétérogénéité expérimentée du temps »64. « L’explication s’opère toujours par le rejet du changement temporel ».
« Le principe de causalité affirme qu’il existe entre cause et effet une quantité d’action identique, invariable »67. « La causalité suppose un ordre de dépendance intemporelle et substitue, à la chronologie, une logique »66.
« Plus encore que celle des causes efficientes, la pensée des causes finales appelle l’éternité. La fin est conçue comme cause du moyen ». « On voit que, pour s’en faire une idée positive, il faut encore nier le temps, principe d’irrationalité essentielle ».
« Toujours donc la négation du temps nous apparaît comme la condition même de la pensée de l’objet »68. « L’esprit ne s’affirme d’abord que par la négation et le refus du donné temporel qui s’impose à lui ». « Sans doute faut-il donc, à côté de l’illusoire éternité dont rêve notre mémoire, reconnaître l’éternité réelle qu’aperçoit notre raison »69.
7. Réalité du temps
« On ne saurait nier, semble-t-il, que toute explication néglige une partie de ce qu’elle a précisément entrepris de réduire. L’explication causale tend à l’unité, mais ne peut éliminer la multiplicité ». « Car, quelle que soit l’idée que l’on se fasse du monde, il faut bien qu’à un moment donné l’apparence du divers et du temporel y émerge ».
« On aperçoit par cela seul que le temporel ne peut se déduire de l’éternité »71. « La causalité niait le temps du dedans, refusait le devenir, s’efforçait de faire rentrer l’effet dans sa cause. Dans l’explication légale, il s’agit seulement de trouver un rapport constant en quelque sorte extérieur au devenir »72. « En tout ceci le temps, conçu comme source réelle d’innovation, tend à être nié ».
« Mais il demeure que le déterminisme ne saurait réussir à nier le temps »73. « Il semble que l’éternité reconnaisse ses frontières, et que l’esprit fasse de la réalité deux parts, l’une réductible à l’identité, l’autre laissée au changement »72. « Aux principes de pure conservation, la science doit ajouter des principes de changement, tel celui de la dégradation de l’énergie ». « Comment nier d’ailleurs que la nature ait une histoire ? » « L’univers se diversifie ». « De même, il y a une histoire des hommes »74.
« Ainsi semble se briser le cercle grec des perpétuels retours. Au rationalisme des anciens, l’éternité apparaissait comme principe, et le temps comme rythme. Pour la conscience moderne, le devenir lui-même est créateur, et le temps est histoire »75. « Il se développe, non en cercle, mais en ligne droite : il atteint donc sans cesse du nouveau »76.
8. Nécessité de l’éternel
« L’échec des monismes de l’éternel a conduit certains philosophes au monisme du temporel. Ainsi, pour Bergson, le temps n’est plus cet irrationnel qui pose d’insolubles problèmes, il est principe d’explication ».
« L’intuition de la durée devient ici la source de toute connaissance ». « Bergson, qui vit d’abord dans la durée une chose contemplée, saisi par une sorte d’expérience esthétique, intériorisa la durée, en fit une création »77. Dès lors « la psychologie devient cosmologie ». « Bergson parvient ainsi à un monisme où l’unité du devenir permet l’explication totale ».
« Mais il est douteux que notre exigence intellectuelle d’éternité s’explique de la sorte ». « Bergson est-il parvenu à découvrir dans le temps la totalité créatrice, le principe unique qui engendre toute réalité ? »78. « Il semble que la pensée en revienne toujours à l’opposition de l’acte du jugement, séparé du courant du devenir, et d’une durée aperçue, empiriquement constatée, vécue et non comprise ».
« En fait, la durée bergsonienne paraît impensable. Si on en souligne l’unité, on la voit se perdre dans une immobilité statique ». « Par contre, si ses moments sont distingués, la durée se divise et se perd dans une infinité d’instants sans rapport et sans lien »79.
« L’unité du sujet ne saurait donc être découverte au sein du devenir ; le sujet ne peut être que posé par l’esprit ». « La continuité, loin d’être une donnée immédiate, est déjà le résultat de l’effort fait par l’esprit pour introduire son éternelle unité dans les choses »80.
« Les mêmes difficultés se présentent à qui s’efforce de comprendre ce que peut être l’évolution créatrice »81. « En effet, une évolution ne peut être conçue comme telle que par rapport à une fin posée, sinon d’avance, du moins en dehors d’elle ». « Mais il semble que, ne plus subordonner l’évolution à l’éternel, et croire qu’elle puisse être vraiment créatrice, soit la réduire à un dynamisme aveugle et impensable, créant au hasard et n’importe quoi, sans savoir où il va »81. « À vrai dire, la pensée ne découvre ici que confusion ».
« Sans doute une telle critique ne porte-t-elle pas contre toutes les philosophies temporelles ». « On sait par exemple qu’un des soucis principaux de Hegel fut de restituer l’esprit au temps, et le temps à l’esprit, d’opérer la synthèse du caractère concret de l’intuition et du caractère intellectuel de l’idée », « d’établir que l’histoire est précisément le mouvement par lequel l’esprit se retrouve et se reconquiert »82.
« La raison n’apparaît plus chez Hegel comme un ensemble de catégories figées, mais comme une puissance de réalisation et de différenciation temporelles »83.
« L’histoire, cependant, ne saurait être construite a priori : ce n’est qu’une fois réalisée qu’elle peut être comprise comme totalement spirituelle ». « Schelling remarque avec profondeur que l’élément empirique, rejeté d’abord, semble souvent réintroduit dans son système par une porte de derrière »83. « On voit que le caractère intuitif du temps se retrouve toujours ».
D’autre part, « si l’on sépare la nécessité dialectique de son contenu concret, il semble que, comme tout système, l’hégélianisme souligne que ce n’est que par rapport à l’éternel que le temps peut être pensé »84. « L’éternité de la triade domine le cours du monde. En ceci, l’esprit construit moins le temps qu’il ne le refuse ».
« On sait que, pour Hegel, ce n’est qu’à la fin de l’histoire que l’esprit se découvre et se recueille ». « Mais n’est-ce pas dire que l’histoire et le temps ne paraissent nécessaires qu’à une conscience susceptible d’en penser la totalité, et se trouvant par là même hors du devenir qu’elle domine ? »
« Hegel veut penser le réel entier comme système »85. « Or il est clair que le contenu du temps ne peut ainsi être saisi en totalité que par une conscience éternelle ». « La totalité atteinte, il ne peut donc plus y avoir pour l’esprit de temps et de devenir. Aussi le système de Hegel, quelle que soit la place qu’il accorde au temps, paraît-il tendre vers l’éternité »86.
« Il nous paraît donc impossible de penser le temps autrement qu’à partir d’une éternité qui le transcende »87. « La conscience du tempsn’est concevable que par l’opposition de l’éternel et du devenir »87. « Le sujet percevant le temps ne peut être immanent être comme lui, étalé, multiple, décomposable ». « La perception du temps n’est donc pas explicable à partir de la seule multiplicité qu’elle contient ; elle suppose un sujet éternel. Et il en est de même de l’évolution objective du devenir ». « À la limite, l’éternité de l’esprit concevant la totalité est la condition de l’idée d’une histoire universelle. La position de l’éternité est donc sans cesse exigée par l’esprit. S’il y a une réalité du temps, il est une nécessité de l’éternel »88.
9. Subjectivité et objectivité de l’éternel
« Nos précédentes analyses ont trouvé l’éternel tantôt du côté du sujet, et comme principe de la conscience du temps, tantôt du côté de l’objet, comme loi ou comme fin du devenir »89. « Tantôt nous voyons les choses demeurer et éprouvons que nous passons, tantôt nous percevons notre permanence, et voyons changer et mourir les choses. Je m’en vais, de nuit et de jour, dit Ronsard ». « Les jours s’en vont, je demeure, dit Apollinaire.
Notre propre fragilité nous amène le plus souvent à croire la Nature éternelle. Mais on chercherait en vain dans le donné un objet véritablement éternel ». « Les phénomènes se déroulent dans le temps, et l’éternité de l’objet ne peut être posée que comme extérieure au donné, comme transcendant l’apparence ».
« Tenterons-nous alors de saisir l’éternité du côté du sujet ? »90. « Mais ce sujet intemporel, posé par ma raison, est-il atteint par ma conscience ? » Non, car « le passé et le futur ne sont jamais donnés : ils ne peuvent être que pensés »91. « Ce n’est donc pas sur la foi de l’expérience, mais en vertu d’une nécessité rationnelle, qu’est posé le sujet intemporel qui soutient le temps »92.
« Selon l’orientation que nous donnerons à notre conscience, nous pourrons croire expérimenter en elle le pur et simple écoulement du devenir ou, au contraire, la. perpétuité du présent, le sujet éternel ». « La conception bergsonienne du sujet semble souvent traduire cette incertitude : ce sujet change, mais il dure » ; « il innove, et pourtant son passé se conserve en son présent ; il est temporel, et connaît cependant une sorte d’extase où l’extériorité et la distinction des moments paraissent s’effacer.
L’impossibilité où nous sommes de découvrir le sujet véritable dans l’expérience a conduit la pensée moderne à la notion de subjectivité transcendantale »93. « Ainsi, chez Kant, on peut dire à la fois que le sujet contient le temps et l’impose aux choses, puisque le temps est forme a priori de sa sensibilité ; et que le temps lui est objectivement donné, puisque les formes de la sensibilité, distinctes de l’entendement, sont objets d’intuition »94.
« Mais en parlant de subjectivité transcendantale, il faut donc toujours garder présent à la pensée son double caractère de non-objectivité empirique et de non-subjectivité personnelle »96. « En fait, il semble difficile de concevoir l’union de la subjectivité et de la transcendance »94.
« S’il est en moi une réalité qui, dominant le temps, me permet de le penser, cette réalité est impersonnelle : elle est l’universel esprit ». Cet esprit « n’est pas individuel, alors que le moi individuel, comme tout ce qui est donné à l’esprit, est tout entier soumis au temps, et contenu dans le temps ; il participe à sa contingence et à son irrationalité ».
« Aussi préférons-nous, à la conception kantienne, la vision cartésienne de la création continuée, où Dieu pose le temps instant par instant et où, instant par instant, je le subis »97. « Il n’en reste pas moins que, chez Descartes comme chez Kant, l’esprit qui pense le temps le domine par là et s’en libère »98.
10. Action spirituelle et volonté
« L’esprit ne peut engendrer le temps. Mais il peut le dominer, atteindre l’éternité à partir de laquelle le temps devient pensable. Cette éternité, il la découvre d’abord en trouvant les lois du devenir »100. « Notre conscience individuelle s’arrache ainsi à la passion où elle est prise ». « Dès lors, le refus du temps par l’esprit est possible et légitime ».
« Le refus affectif du temps s’exerce au nom du moi, de ses peines et de ses craintes »102. « Le refus intellectuel est au contraire prise de conscience, connaissance et principe de toute connaissance ». « Alors que la passion nous détourne de la valeur, le refus intellectuel du temps nous conduit vers elle »103.
« La raison, faculté de l’éternel, semble avoir pour fin pratique de nous adapter au futur, ce en quoi elle s’oppose encore à ce souci du passé qu’est en nous la passion ». « Car la loi scientifique se présente comme ce que nous pouvons, dès maintenant, connaître du futur »104. « Seul l’esprit peut rendre progressive la conscience humaine, et lui permettre de s’orienter vers le futur ».
« Chez l’homme, il est vrai, l’action se mêle toujours de passion, car le moi s’oppose à l’œuvre de l’esprit »105. « Le conflit du moi et de l’Esprit est donc inévitable, leurs intérêts sont opposés ». « L’Esprit et le moi cherchent tous deux à être, mais, à aller vers le futur, il y a sécurité pour l’Esprit, et danger pour le moi. Ainsi s’expliquent les incertitudes de la volonté, faculté complexe et souvent opposée à soi-même ».
« L’action temporelle apparaît à l’esprit comme l’un des moments qui, au sein de l’histoire universelle, réaliseront la valeur selon des lois certaines ; elle apparaît au moi comme une aventure périlleuse où peut-être il trouvera sa fin »106.
« Toujours donc l’individu oppose à la valeur de l’acte le souci de la mort. Et, pressentant l’obscure vérité de la parole selon laquelle perdre sa vie est la gagner, et la gagner la perdre, nous ne parvenons pas à nous décider tout à fait »107.
III – L‘acceptation du temps et le renoncement à l’éternité
11. Limites de l’éternité
« Le fond de toute conscience, c’est l’esprit lui-même : la conscience spontanée est seulement une conscience qui ignore sa source, la conscience réfléchie une conscience qui la découvre ». « L’affectif, du fait qu’il est conscient, est donc spirituel : c’est une spiritualité qui s’ignore. Aussi nos affections se présentent-elles souvent comme des expressions et des symboles de l’esprit, et il est bien difficile de savoir où l’esprit s’arrête, où la passion commence »110.
« Certes, il est des cas où la distinction est facile ». « Les plus célèbres touchent aux valeurs ». « La conscience humaine croit qu’une valeur méconnue et bafouée reste valable. C’est là toujours, on le comprend, faire appel à quelque théologie »113. « Ici le métaphysique se spécifie sous la forme du surnaturel. Mais que vaut cette spécification ? Faut-il voir, dans telle ou telle affirmation religieuse, une révélation de l’esprit, ou le fruit d’un rêve passionnel ? » « Car l’affirmation religieuse la plus caractéristique est bien celle de l’éternité »114.
« La religion console, nous persuadant que le temps que nous vivons n’est qu’un mauvais rêve, qu’il sera dissipé par le lumineux réveil de la vie éternelle ». « Mais, en un sens plus élevé, la religion console en affirmant la permanence des valeurs, et l’impossibilité de leur anéantissement ». « Ainsi, il sera toujours permis de se demander la part qui, dans la croyance religieuse, revient aux exigences du moi et à celles de l’esprit »115.
« Il faut, d’une part, reconnaître, en tout désir religieux, le désir qu’éprouve le moi de s’agréger à l’éternel et de sauver ainsi son individualité fragile, que menacent le temps et la mort ». « Mais la religion nous avertit aussi que se sauver n’est pas facile, et que, pour y réussir, il faut d’abord se perdre »116.
12. Confusion des deux éternités
« On ne saurait confondre l’éternité spirituelle et l’éternité passionnelle, on ne saurait voir dans l’éternité spirituelle un simple rêve du moi : c’est au contraire à partir de cette éternité que l’on peut penser le moi et le devenir du moi »99.
« La tâche essentielle de l’homme qui veut sortir de l’illusion et atteindre la pleine conscience de son humanité est de ne pas confondre la présence de l’éternité spirituelle et le désir subjectif de l’éternité, de comprendre que l’éternité réelle n’appartient pas à l’individu, de ne pas justifier les passions par l’esprit »121.
« L’analyse nous fera comprendre que notre conscience est du monde en tant qu’elle est individuelle, et n’est pas du monde en tant qu’elle est esprit »122.
13. Le renoncement à l’éternel
« Mais la tâche de distinguer la négation du devenir qui émane du moi et celle qui émane de l’Esprit demeure difficile : elle demande une attention toujours en éveil »123. « Cette attitude est celle du renoncement à l’éternel »124. « Toute pensée féconde, technique ou scientifique, se présente, non comme un retour à l’éternel, mais comme une descente de l’éternel au temporel, une application de l’éternel aux choses »125.
« Renoncer à l’infini est pour l’homme difficile, et constitue pourtant la condition première d’une action conforme à notre pouvoir : l’accomplissement de notre tâche quotidienne et temporelle suppose l’abandon de l’éternité et, par là, il faut en convenir, une certaine acceptation du néant. Car il n’est de vie possible que si, une fois pour toutes, nous avons accepté la mort »127.
« Agir est donc toujours se séparer de l’éternel, et de son inconscience »128. « L’éternité ne peut être la fin de l’action ». « Accomplir la volonté de l’Esprit n’est possible qu’à partir de lui, et en collaborant au mouvement qu’il effectue, mouvement par lequel il construit le monde, et qui va toujours vers le concret par le temporel »129.
14. Conscience active et conscience passionnelle
« L’amour qui cause les passions est, de la part du moi, un amour d’assimilation, un désir de posséder l’éternité, d’être lui-même Dieu. Mais l’amour véritable est oubli de soi »131. « Toutes les religions mettent en garde contre les dangers de la contemplation pure »134. « L’agissante charité s’oppose, au sein de toute religion véritable, aux chimères de la vie intérieure, où l’égoïsme du moi et son orgueilleuse prétention à conquérir l’éternel sont souvent dévoilés ».
« Les métaphysiques temporelles de Hegel ou de Bergson sont encore pleines de l’amour d’un passé qui ne veut pas mourir »135 :
– « Loin de renoncer au passé, Bergson semble au contraire vouloir qu’il demeure et se conserve ». « Par là, quelque passion se manifeste.
– Et l’on peut se demander si, chez Hegel, l’esprit contemplant l’ensemble de l’histoire, et se retrouvant en elle, n’est pas mû par le désir passionnel de sauver la totalité du passé ? »136.
« Combien au contraire la philosophie de Descartes convient à celui qui veut accepter le temps »137.
15. Sagesse de Descartes
« Descartes ne peut être compris que par l’union de ces deux mouvements, celui qui nous rappelle à l’esprit, celui qui nous oriente vers les choses »138. « Le souci de Descartes est d’être homme total ». « Aussi médite-t-il, mais aussi part en guerre, et se bat en duel ».
« Descartes ne veut pas reconstruire le monde a priori, mais prendre devant le monde une attitude exacte, ce qui est tâche d’homme ». « Toujours il accepte le temps, et se détourne de l’éternel ». « Et toujours Descartes regarde vers l’avenir, soucieux de son action propre, désireux d’assurer le progrès des hommes ».
» On chercherait en vain, dans les Méditations, une reprise, un retour en arrière, une immobilité où la crainte d’agir trouverait son repos »139. « Il s’agit toujours au contraire de se placer au point de vue de l’Esprit pour agir sur le monde, et, soutenu par l’Esprit, de se tourner vers le temps, d’y accomplir une œuvre »140.
« Valeurs et lois sont éternelles : mais la réalisation des valeurs, l’application des lois s’opèrent dans le temps : il faut donc croire à l’éternité, et accueillir cependant le devenir des choses, aimer leur nouveauté, consentir à l’effort, ne plus songer à ce qui n’est plus, accepter le futur, admettre notre mort ».
« Rien n’est plus malaisé que d’orienter notre conscience selon cette double exigence ». « On peut être tenté de choisir, de devenir l’homme du temporel, oublieux des valeurs, ou l’homme de l’éternel, oublieux de la vie. Mais il nous faut refuser ce choix, réaliser notre unité, joindre l’éternité au temps, si nous voulons, simplement mais totalement, être des hommes ». « Cela n’est possible que par l’action »143.
« Par l’action, la conscience transforme le monde selon les valeurs, permet à l’éternel de descendre dans le devenir ». « Voici le domaine de l’homme. Entre l’Esprit et le temps, il n’est pour lui de médiation que celle de l’acte ». « Seules nos entreprises temporelles peuvent manifester notre fidélité à l’Esprit »144.
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