Jean-Yves Leloup – Désert, déserts, Albin Michel, 1966 (résumé-citations D. Vigne [pdf]).
Jean-Yves Leloup
Désert, déserts
Il y a les déserts de pierres et de sables […] il y a les déserts à la mode […] il y a les déserts intérieurs ; c’est de ceux-là qu’il nous faut parler, sachant reconnaître ce qu’ils ont de douloureux et de torride, mais en essayant aussi d’y découvrir la Source cachée, l’oasis, la Présence inattendue qui nous accueille sous un palmier de sourires, autour d’un feu où la danse des « passants » se joint à celle des étoiles. Car le désert n’est pas un but, il est un lieu de passage, il est une traverséepage 8.
Le corps. La vieillesse comme la maladie est parfois un désert long à traverser dont on ne voit pas d’issue autre que fatale. Et pourtant à travers l’acceptation de notre être comme mortel peut s’éveiller en nous l’oasis10.
Son sourire brille sous la cendre […] « Beaux vieillards », hommes et femmes qui ne regrettent rien de leur passé et dont les vies brûlées ne nous écrasent pas de leurs cendres mais nous transmettent la flamme ou l’étincelle ; désir de vivre jusqu’au bout vers l’autre côté du désert11.
Pourquoi le nier, au cœur de la patience, de l’acceptation de notre être mortel, la grâce de l’instant peut nous être donnée et à travers cette écharde d’ombre et de lumière l’aperçu d’un non-temps qui n’est pas un autre temps (passé ou avenir) mais l’issue vaste et silencieuse au brouhaha de nos atomes12.
L’autre. Ce que peut nous apprendre le désert, c’est que l’autre est un autre et dans une véritable relation, on ne fait pas l’économie de la différenciation13.
Il n’est pas moi, il pense, il vit, il aime, « autrement », et c’est peut-être vers cette révélation que nous conduit le désert, la révélation de l’Altérité14.
Je rencontre alors « un autre entier », qui me force ou m’appelle à ma propre entièreté, cette entièreté qui n’affichera pas « complet », qui gardera toujours une soif pour accueillir l’autre, mais qui n’imposera plus ses manques et ne culpabilisera plus l’autre de ne plus les combler14.
L’épreuve du désert entre deux humanités conduit à l’oasis d’une vraie rencontre15.
Il y a les déserts de sable, il y a aussi le désert des sabliers, le temps de la patience, instant après instant, découvrir le miracle qui fonde notre alliance. Ce que nous apprend ce désert-là, c’est le non-attachement, la désappropriation de l’autre. Aimer quelqu’un c’est renoncer à l’avoir, à en faire un avoir. Dans ce renoncement nous est donnée la joie d’être, d’« être avec », sans attente, sans exigence, mais non pas sans lucidité, rigueur et tendresse15.
Le deuil. Que nous apprendra la mort sinon ce que nous apprend déjà la solitude ? Savoir n’exister pour personne, n’être plus rien16.
Je n’ai pas à regretter la bonté de mon père, ou de mon amie, mais j’ai à les vivre davantage. Je ne me laisse plus emporter par les ailes de sa présence évanouie, je n’en suis que plus présent à la terre qui garde les empreintes de notre brève promenade, de notre passage commun17.
L’ignorance. La vérité, plus on s’en approche, plus elle nous échappe20.
Plus je me découvre moi-même, plus je me découvre comme inconnu et inconnaissable21.
Ce que nous oserons appeler un Sujet, c’est ce qui reste quand on n’a plus aucune illusion sur soi-même21.
Dans le désert de la connaissance, l’homme se nourrit de questions. Manne en hébreu, « man-hou », cela veut dire : « qu’est-ce que c’est ? »22.
La foi. On ne perd pas la foi ; au contraire, on commence à y entrer en perdant toutes croyances, en laissant les appuis de nos représentations24.
Aimer Dieu, c’est renoncer à l’avoir, à en faire un avoir, de représentations, de concepts24. Ce que nous révèle le désert, c’est qu’il y a parmi nous très peu de croyants mais beaucoup d’idolâtres25.
Le désert est-ce « ce qui reste de Dieu » lorsqu’on l’a épuré de toutes projections humaines ? Ou Dieu, est-ce ce qui reste du désert lorsqu’on l’a vidé de tous ses mirages ou de ses oiseaux migrateurs ou de ses hommes toujours de passage ?25
« Il est ce qu’Il Est. » Dieu, nous ne « l’aurons pas » !26
Chaque religion est une certaine façon de s’approprier la grande Origine commune, et chacun ne peut que se battre pour défendre l’origine qu’il a, ou plutôt la représentation ou l’expérience de cette origine. Il faudra bien un jour nous entendre sur l’origine qui nous manque, celle que nous ne pouvons pas nous représenter ou réduire à « notre » expérience28.
Le manque. Accepter notre désert, c’est accepter notre manque à être29.
L’épreuve du désert, c’est l’épreuve de la maturité. Le fruit mûr sans hâte et sans regret quitte son arbre…29
Philon d’Alexandrie dira que « quitter la maison de son père » c’est « quitter le langage », c’est-à-dire les références qui nous structurent32.
« Se connaître soi-même c’est se découvrir connu », dira plus tard l’Évangile de Thomas33.
Avant de se poser la question du mal, il faut se poser la question de l’existence35.
Moïse au désert. L’histoire de Moïse n’est pas sans rappeler celle d’un autre prince, élevé lui aussi à la cour, à l’abri de toutes souffrances, et qui un jour découvrit la douleur et la mort : le prince Siddharta Gautama34.
Comme la goutte de rosée au soleil, en même temps que son moi, s’évanouissent les questions de Moïse. Il est devenu « le plus humble des hommes », il est redevenu humus35.
Mais voici qu’au désert, s’il n’y a rien, il y a quand même des buissons, des buissons épineux. Du fond de la vacuité naît un murmure qui pourrait bien être celui de la compassion. « Il y a quelque chose plutôt que rien. » Comment faire pour que ce quelque chose ne souffre plus ou souffre moins sous le soleil ? Question épineuse, ardente…36
L’Être n’est pas indifférent à la misère des hommes, le mal n’est pas fatalité, il est aiguillon pour que se manifestent les facultés cocréatrices de l’homme36.
Mais, dans le désert, Moïse a oublié le langage, sa parole est devenue brève et hésitante. Le désir d’ordonner et de conduire l’a quitté37.
« Je ne suis rien. » Moïse a vécu plus d’une fois cette réponse, mais il découvre maintenant qu’au cœur de ce rien, un rien épineux, vit une force, une Présence, un « je suis avec toi »37.
Découvrir qu’il y a en soi plus grand que soi, plus aimant, plus intelligent que soi, c’est ce qui nous donne la grâce, comme à Moïse, de revenir vers la ville pour inviter ses amis au désert…38
Sinaï. La Thora vint s’inscrire en éclairs dans la nuée obscure de son âme. Mais plus tard, ces paroles d’Alliance, d’harmonisation du comportement humain au Principe qu’il manifeste, devinrent des paroles de pierre. Elles servirent alors à lapider plus qu’à délivrer. La loi qui délivrait de la tyrannie devint une nouvelle tyrannie plus subtile encore parce que s’introduisant dans le repli des subjectivités. La joyeuse différence de ne pas se laisser conduire par des veaux devint la sourde culpabilité40.
Le désert du Sinaï aurait-il aujourd’hui une autre parole à nous donner ? […] Méditant cela, une parole simple, banale presque […] nous fut offerte. « Sois conscient et fais ce que tu peux »41. « Tu dois » est transformé en « Tu peux »42.
Il s’agirait maintenant de développer les moyens et les méthodes par lesquels peut s’exercer cette conscience… Mais le quotidien reste, dans le domaine de la conscience comme dans celui de l’amour, le plus grand exercice. Il n’y a pas un instant à perdre43.
Fuir le monde ? Le désert n’est pas un jardin mais un creuset où notre buisson d’humanité passe par le feu pour s’éveiller à l’Être essentiel44.
Ceux qui quittent le monde par mépris ou par dégoût du monde ne tarderont pas à le retrouver. La violence avec laquelle ils s’attaquaient à autrui se retournera contre eux-mêmes50.
Au désert l’Ennemi, le Mal, le Mauvais, n’est plus à l’extérieur, il est au-dedans, il hante les nuits, il brûle les membres de l’ascète50.
Le désert ce n’est pas fuir quelque chose, un quelque chose qui vous poursuit et que vous retrouvez d’ailleurs au plus profond de vous-même, le désert c’est « fuir vers quelqu’un »53.
Dieu. Dieu est tout-puissant en lui, mais cette toute-puissance n’est pas celle des hommes qui cherchent à dominer, c’est celle de l’Amour, de l’humilité et de la patience, qui cherche à servir et à sauver53.
Le monde, c’est la trop lourde présence des choses où l’on sent parfois la trop vive absence de Dieu. Le désert, c’est la trop dure absence des choses où l’on sent parfois la trop douce présence de Dieu66.
Emmener notre psychisme au désert, c’est l’aider à faire le deuil d’un « Dieu psychique »67.
« Celui-là en effet connaît parfaitement Dieu en cette vie, qui à son sujet garde le silence, sachant que tout ce que l’on en peut penser ou dire est toujours moins que ce qu’est Dieu » (Eckhart)71.
L’homme-désert. La spiritualité du désert, c’est aussi la spiritualité de l’enfance. Poser sur tout ce qui est un regard innocent, délivré de jugements et d’opinions, voir les choses telles qu’elles sont71.
Vivre sans souci, sans pourquoi ; l’homme désert ne cherche plus le désert71.
Le chrétien revient du désert avec deux ou trois évidences : la première est soif, l’autre est poussière, la troisième pourrait être l’inattendu toujours espéré de la Source74.
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