Fédor Dostoïevski – Les frères Karamazov

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Fédor Dostoïevski (1821-1881)

Fédor Dostoïevski (1821-1881)

Livres philosophiques

Fédor Dostoïevski – Les frères Karamazov, trad. H. Mongault, Paris, Gallimard, 1948, p. 22-69 (résumé-citations D. Vigne [pdf]).

Fédor Dostoïevski

Les frères Karamazov

Livre I

Portrait d’Aliocha. Aliocha n’était nullement fanatique, ni même, à ce que je crois, mystique. A mon sens, c’était simplement un philanthrope en avance sur son temps, et s’il avait choisi la vie monastique, c’était parce qu’alors elle seule l’attirait et représentait pour lui l’ascension idéale vers l’amour radieux de son âme dégagée des ténèbres et des haines d’ici-bas. Elle l’attirait, cette Voie, uniquement parce qu’il y avait rencontré un être exceptionnel à ses yeux, notre fameux starets Zosime, auquel il s’était attaché de toute la ferveur novice de son cœur inassouvipage 22.

Dans son enfance et sa jeunesse, il se montra plutôt concentré et même taciturne, non par timidité ou sauvagerie, mais par une sorte de préoccupation intérieure si profonde qu’elle lui faisait oublier son entourage. Cependant il aimait ses semblables, et toute sa vie, sans passer jamais pour nigaud, il eut foi en eux. Quelque chose en lui révélait qu’il ne voulait pas se faire le juge d’autrui. Il paraissait même tout admettre, sans réprobation, quoique souvent avec une profonde mélancolie. Bien plus, il devint dès sa jeunesse inaccessible à l’étonnement et à la frayeur23.

Il suffisait de le connaître un peu pour se convaincre qu’il était de ces innocents capables de donner toute leur fortune à une bonne œuvre, ou même à un chevalier d’industrie. En général il ignorait la valeur de l’argent24.

Il me semble qu’Aliocha était plus que n’importe qui réaliste. Certes il croyait aux miracles, mais, à mon sens, les miracles ne troubleront jamais le réaliste, car ce ne sont pas eux qui l’inclinent à croire. […] Chez le réaliste, ce n’est pas la foi qui naît du miracle, c’est le miracle qui naît de la foi28.

Aussitôt qu’il se fut convaincu, après de sérieuses réflexions, que Dieu et l’immortalité existent, il se dit naturellement : Je veux vivre pour l’immortalité, je n’admets pas de compromis. Pareillement, s’il avait conclu qu’il n’y a ni Dieu ni immortalité, il serait devenu tout de suite athée et socialiste29.

Le starets Zosime. Qu’est-ce qu’un starets ? Le starets, c’est celui qui absorbe votre âme et votre volonté dans les siennes. Ayant choisi un starets, vous abdiquez votre volonté et vous la lui remettez en toute obéissance, avec une entière résignation30.

On voit de la sorte que, dans certains cas, les startsy sont investis d’une autorité sans bornes et incompréhensible. Voilà pourquoi, dans beaucoup de nos monastères, cette institution fut d’abord presque persécutée. Pourtant le peuple témoigna tout de suite une grande vénération aux startsy. […] Il est vrai que ce moyen éprouvé et déjà millénaire de régénération morale, qui fait passer l’homme de l’esclavage à la liberté, en le perfectionnant, peut aussi devenir une arme à deux tranchants : au lieu de l’humilité et de l’empire sur soi-même, il peut développer un orgueil satanique et faire un esclave au lieu d’un homme libre31.

A propos du starets Zosime, beaucoup racontaient qu’au premier coup d’œil jeté sur un inconnu, il devinait pourquoi il était venu, ce qu’il lui fallait et même ce qui tourmentait sa conscience31.

Le starets, loin d’être sévère, paraissait même enjoué. Les moines disaient de lui qu’il s’attachait aux plus grands pécheurs et les chérissait en proportion de leurs péchés. […] Il comprenait parfaitement que l’âme résignée du simple peuple russe, ployant sous le travail et le chagrin, mais surtout sous l’injustice et le péché continuels – le sien et celui du monde – ne connaît pas de plus grand besoin, de plus douce consolation que de trouver un sanctuaire ou un saint, de tomber à genoux, de l’adorer : « Si le péché, le mensonge, la tentation sont notre partage, il y a pourtant quelque part au monde un être saint et sublime qui possède la vérité, il la connaît; donc, elle descendra un jour jusqu’à nous et régnera sur la terre entière, comme il a été promis »32.

Livre II

Conseils spirituels. Pourvu que le repentir dure, Dieu pardonne tout. Il n’y a pas de péché sur la terre que Dieu ne pardonna à celui qui se repent sincèrement. L’homme ne peut pas commettre de péché capable d’épuiser l’amour infini de Dieu. Car peut-il y avoir un péché qui dépasse l’amour de Dieu? Ne songe qu’au repentir et bannis toute crainte. Crois que Dieu t’aime comme tu ne peux te le figurer, bien qu’il t’aime dans ton péché et avec ton péché53.

Mais ces choses-là ne peuvent pas se prouver, on doit s’en persuader. – Comment, de quelle manière ? – Par l’expérience de l’amour qui agit. Efforcez-vous d’aimer votre prochain avec une ardeur incessante. A mesure que vous progresserez dans l’amour, vous vous convaincrez de l’existence de Dieu et de l’immortalité de votre âme57.

Évitez tout mensonge, le mensonge vis-à-vis de soi en particulier. Observez votre mensonge, examinez-le à chaque instant. Évitez aussi la répugnance envers les autres et vous-même : ce qui vous semble mauvais en vous est purifié par cela seul que vous l’avez remarqué58.

Je vous prédis qu’au moment même où vous verrez avec effroi que, malgré tous vos efforts , non seulement vous ne vous êtes pas rapprochée du but, mais que vous vous en êtes même éloignée, – à ce moment, je vous le prédis, vous atteindrez le but et verrez au-dessus de vous la force mystérieuse du Seigneur, qui, à votre insu, vous aura guidée avec amour59.

Église et État. L’ecclésiastique auquel je (Ivan) réplique, soutient que l’Église occupe dans l’État une place précise et définie. Je lui objecte que l’Église, au contraire, loin d’occuper seulement un coin dans l’État, doit absorber l’État entier, et que si cela est actuellement impossible, ce devrait être, par définition, le but direct et principal de tout le développement ultérieur de la société chrétienne61.

Ce n’est pas l’Église qui devait se chercher une place définie dans l’État, comme a toute « association publique » ou comme « une association se proposant des buts religieux » (pour employer les termes de l’auteur que je réfute), mais au contraire, tout État terrestre devait par la suite se convertir en Église, ne plus être que cela, renoncer à ses autres buts incompatibles avec ceux de l’Église62.

Certaines théories, qui ne se sont que trop fait jour dans notre XIXe siècle, prétendent que l’Église doit se régénérer en État, passer comme d’un type inférieur à un type supérieur, afin de s’absorber ensuite en lui, après avoir cédé à la science, à l’esprit du temps, à la civilisation; si elle s’y refuse on ne lui réserve dans l’État qu’une petite place en la surveillant, ce qui est partout le cas dans l’Europe de nos jours. Au contraire, d’après la conception et l’espérance russes, ce n’est pas l’Église qui doit se régénérer en État, passer d’un type inférieur à un type supérieur; c’est, au contraire, l’État qui doit finalement se montrer digne d’être uniquement une Église et rien de plus. Ainsi soit-il ! Ainsi soit-il !63

Si la justice de l’Église entrait en vigueur, c’est-à-dire si la société entière se convertissait en Église, alors non seulement la justice de l’Église influerait sur l’amendement du criminel bien autrement qu’à l’heure actuelle, mais les crimes eux-mêmes diminueraient dans une proportion incalculable65.

Il est vrai, conclut le starets en souriant, que la société chrétienne n’est pas encore prête et ne repose que sur sept justes, mais comme ils ne faiblissent pas, elle demeure dans l’attente de sa transformation complète d’association presque païenne en Église unique, universelle et régnante. Ainsi sera-t-il, ne fût-ce qu’à la fin des siècles …

Ce n’est pas l’ÉgIise qui se convertit en État, notez-le bien, cela c’est Rome et son rêve, c’est la troisième tentation diabolique. Au contraire, c’est l’État qui se convertit en Église, qui s’élève jusqu’à elle et devient une Église sur la terre entière, ce qui est diamétralement opposé à Rome, à l’ultramontanisme […] et n’est que la mission sublime réservée à l’orthodoxie dans le monde. C’est en Orient que cette étoile commencera à resplendir66.

Morale naturelle ? Il y a cinq jours, Ivan a déclaré solennellement, au cours d’une discussion, que rien au monde n’obligeait les gens à aimer leurs semblables; qu’aucune loi naturelle n’ordonnait à l’homme d’aimer l’humanité; que si l’amour avait régné jusqu’à présent sur la terre, cela était dû non à la loi naturelle, mais uniquement à la croyance en l’immortalité. Ivan Fiodorovitch ajouta entre parenthèses que c’est là toute la loi naturelle, de sorte que si vous détruisez dans l’homme la foi en son immortalité, non seulement l’amour tarira en lui, mais aussi la force de continuer la vie dans le monde. Bien plus, il n’y aura alors rien d’immoral; tout sera autorisé, même l’anthropophagie. Ce n’est pas tout : il termina en affirmant que pour tout individu qui ne croit ni en Dieu, ni en sa propre immortalité, la loi morale de la nature devait immédiatement devenir l’inverse absolu de la précédente loi religieuse; que l’égoïsme, même poussé jusqu’à la scélératesse, devait non seulement être autorisé, mais reconnu pour une issue nécessaire, la plus raisonnable et presque la plus noble69.

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