Xavier Le Guillou – Théologie de la béatitude, dans Initiation théologique, t. III, Paris, Éditions du Cerf, 1952, p. 71-104 (résumé-citations D. Vigne [pdf]).
Xavier Le Guillou
Théologie de la béatitude
L’appel au bonheur. « L’homme est fait pour le bonheur, l’homme est malheureux : ne serait-il donc malheureux que parce qu’il aspire au bonheur ? ». « Rien n’est émouvant comme cette quête du bonheur, inlassablement reprise par toute l’humanité. Rien, semble-t-il, ne peut la détourner de cette recherche, comme si, par delà tous les échecs, toutes les misères, elle avait au plus profond d’elle-même un instinct inconditionné dont la sûreté ne peut la tromper, d’être promise à la plénitude du bonheur, d’être promise à un bonheur qui soir béatitude. Nous le savons tous d’expérience, d’une expérience quelquefois douloureuse : c’est du plus profond de notre cœur que sourd la promesse secrète du bonheur ». Pascal avait raison : « Tous les hommes recherchent d’être heureux, même celui qui va se pendre »page 78.
La Vocation de l’homme. « Fait pour atteindre au bonheur, l’homme se découvre appelé à s’agrandir, à s’accomplir dans une ouverture de plus en plus profonde à la jubilante surabondance de l’être, appelé à se réaliser dans la communion avec le tout ». « Il prend petit à petit conscience qu’il ne pourra se réaliser en plénitude que dans les deux mouvements apparemment contradictoires, en réalité complémentaires, de sortie de soi et de possession de soi. Rester fidèle à ce désir de plénitude totale, sans l’amoindrir ni le renier, dans le don et la maîtrise de soi, c’est pour l’homme tout le problème du bonheur ».79
La Chair, source de bonheur. « Cet idéal ne peut rester indifférencié et c’est pourquoi il s’infléchit presque immédiatement, le plus souvent, en un idéal de richesse, de santé, de sérénité, de jouissance »79. « L’homme pense d’abord, en effet, qu’il ne peut être heureux sans une certaine plénitude charnelle ; et il y a là une part de vérité que le Christianisme, affirmant la résurrection des corps, ne renie pas. L’homme aspire à être réalisé jusque dans son corps. Il sent en lui un besoin de robustesse, de santé, de possession du monde physique, d’euphorie, dont les richesses ne sont elles-mêmes que le prolongement. Il risque certes – tentation de facilité – d’enliser cet appel dans une recherche toute superficielle : le bonheur c’est la satisfaction des convoitises sensuelles, le bonheur c’est l’argent qui permet cette satisfaction ».
« La chair ne serait-elle donc pas la fontaine du bonheur, dans son immédiateté et sa proximité idéales ? Pas le moins du monde, car elle mène à l’échec ; la souffrance est là, la mort surtout est là ». « À ce niveau corporel, en effet, le bonheur n’est jamais que plaisir, c’est-à-dire la satisfaction d’un besoin ou d’une tendance, donc quelque chose de partiel »80. « Qui veut bien réfléchir et juger dans la lumière parvient à la cettitude que le reniement le plus profond de l’idéal de plénitude, inhérent au cœur de tout homme, est de croire à la chair comme seule source de bonheur ; et pourtant quiconque aime la vérité, au point de savoir la retrouver là même où les hommes la pervertissent, doit reconnaître que dans cette recherche de la volupté et du plaisir, il y a comme un effort pour vivre la sensation dans la dimension proprement spirituelle ».83
La Puissance, source de bonheur. « Qui ne découvre les limites étonnantes de notre désir de puissance ? ». « La force ne peut rien sur les esprits, elle se brise sur leur liberté. Le refus de pression est encore le seul moyen de pénétrer dans leur intimité »82. « Les sentiments les plus profonds et les plus importants par leur qualité transcendent toute technique »83.
La Connaissance, source de bonheur. « L’esprit – par la connaissance et par l’amour – ne serait-il pas le seul à pouvoir promettre le bonheur ?C’est un fait indéniable : l’homme désire connaître. À travers le plaisir et la volupté, c’est une connaissance libératrice qu’il recherche ; à travers la puissance, c’est un appel à la liberté souveraine de l’esprit qui se fait jour »84. « Mais qu’il y a loin du désir de connaissance à se réalisation ! Quel loisir nécessaire pour penser ! Quels renoncements, quelles fatigues pour conquérir humblement, miette après miette, la vérité !
« N’y a-t-il pas lieu d’ailleurs de distinguer dans l’esprit un aspect constructif et un aspect contemplatif ? ». « C’est par l’aspect constructif que nous soumettons à nous tout le créé et il y a là certes une victoire de l’esprit, source de joie, mais qui ne peut mener à la joie totale : elle ressemble trop à la puissance ». « C’est par l’aspect contemplatif au contraire que notre connaissance débouche sur le mystère : dans une attitude d’accueil et de consentement, il s’agit de nous ouvrir à la richesse de l’être »85. « Si le bonheur absolu est chose possible, il ne peut venir que de la rencontre lumineuse avec Dieu. N’est-ce pas l’idéal qu’entrevoyait Platon ?
L’Amour, source de bonheur. « S’il est vrai que la connaissance nous fait entrevoir quelque chose du bonheur, s’il est vrai qu’il n’y a de connaissance personnelle que dans l’amour, il est évident que l’amour est source de bonheur »86.
Le bonheur de l’homme, c’est Dieu. « La personne humaine transcende toute détermination : aucun bien créé ne peut la combler totalement. Si elle doit donc voir un jour s’accomplir son aspiration au bonheur, et même à la plénitude du bonheur, à la béatitude, il est clair que cela ne sera possible qu’en Dieu ». « Nous récusons le nom de bonheur pour l’état confortable de celui qui est replié sur lui-même, pour l’état de satisfaction profonde de soi qui cache la plus effroyable des misères »87. « Toute une fraction de la pensée moderne semble vouloir refuser ce bonheur absolu ». Ainsi Le Senne : « Il n’y a pas d’état final ». Gide : « Seigneur, gardez-moi d’un bonheur que je pourrais trop vite atteindre ! Enseignez-moi à différer, à reculer jusqu’à vous mon bonheur »88. Simone de Beauvoir : « Les paradis immobiles ne nous promettent qu’un éternel ennui »89. Montherlant : « Le bonheur, c’est le désir, la progression, l’attente, le premier contact : qu’on n’aille pas plus loin ». « Mais parler d’étape en oubliant le point d’arrivée, n’est-ce pas détruire l’idée même d’étape, qui n’a de sens que si dans l’étape se trouve déjà le terme que l’on goûte par espérance ? »89.
Le bonheur d’être juste. « Le plan de Dieu commence à se manifester très explicitement dans les promesses faites à Abraham ». « Au sein de ces promesses divines qui engagent tout le mystère des relations de l’homme et de Dieu, l’homme a pris petit à petit conscience, sous l’inspiration divine, dans un conflit constant entre la grâce et le péché, que son bonheur résidait dans l’obéissance à Dieu ». « Mais cette béatitude humaine, à fondement surnaturel certes, mais qui tout de même, pour l’essentiel, reste terrestre, est venue se briser contre les faits : les justes n’ont pas toujours obtenu les bénédictions divines »71.
Le bonheur, c’est l’union à Dieu. « Dès lors, une seule voie reste ouverte : celle des prophètes qui vont découvrir pour eux et pour Israël, de plus en plus nettement, de plus en plus consciemment, que le bonheur consiste dans la communion de l’homme avec Dieu, par delà tous les échecs, toutes les souffrances, dans la communion de vie entre deux époux : Dieu et l’humanité72.
La Révélation évangélique de la béatitude. « Épiphanie de l’amour de Dieu, le Christ seul peut nous révéler la plénitude de notre béatitude. Avec lui, la source du bonheur est là, au milieu du monde, au cœur de l’humanité, à la portée de tous. Pour la posséder en soi, il suffit de croire en lui, de se donner à lui ». « Cette entrée dans le royaume peut demander les plus terribles sacrifices parce qu’il y va de Dieu même, terme unique de notre vie. Qu’on se rappelle la parabole du trésor ou celle de la perle »73. « C’est à ce bonheur définitif, dans la plénitude de la Rédemption manifestée dans les corps ressuscités, que pense saint Paul »74. « Saint Jean, lui, manifeste cette même aspiration d’une façon plus paisible. Il a hâte, lui aussi, de voir la pleine réalisation du plan divin, mais il prend une conscience plus aiguë que le bonheur est delà là – la vie éternelle est déjà commencée »75. « Je sentais que le bonheur était proche, humble comme un mendiant et magnifique comme un roi, il est toujours là (mais nous n’en savons rien) frappant à la porte pour que nous lui ouvrions et qu’il entre et qu’il soupe avec nous » (Julien Green, Journal, t. 3, 29 juillet 1940)104.
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