Henry de Montherlant – Tous feux éteints. Carnets 1965, 1966, 1967, et sans date, Gallimard, 1975 (résumé-citations D. Vigne [pdf]).
Henry de Montherlant
Tous feux éteints
Je ne sais pourquoi le mépris a si mauvaise presse, car il réduit la masse de haine : on ne hait pas ce qu’on méprise.17
Comme la monnaie de métal précieux a besoin, pour durer, d’être alliée à une certaine quantité de plomb, un chef-d’œuvre ne dure que par les parties médiocres que, consciemment ou non, son auteur a mises en lui. C’est en elles que le public se retrouve, et c’est donc par elles que, de siècle en siècle, le chef-d’œuvre se maintient dans le public.17
L’écrivain tourmenté s’apaise dans sa création comme le chrétien tourmenté s’apaise dans la prière.21
Il n’y a que la charité qui délivre.21
J’enfonce la plume dans mon cœur pour ramener des mots.25
À « l’horloge de la vie », la vérité est une question d’heure. La fin prochaine du monde est indifférente à un jeune, bouleversante pour un adulte, agréable pour un vieux. Dieu est parlé quand on a vingt ans, ignoré quand on en a quarante, prié quand on en a quatre-vingt, etc.26
Si j’avais été chrétien croyant, j’aurais était prêtre. Et j’aurais été un saint. Car un croyant est un saint, où il n’est pas croyant.27
On blâme comme « scrupuleux » celui qui a une conscience très délicate, dont on devrait le louer.29
Il y a un péché contre l’esprit, il y a aussi un péché contre la chair, qui est de toujours la calomnier.29
Il ne s’agit pas de dire des choses originales, ni d’être original. Il s’agit de dire ce qui est, et d’être ce qu’on est.29
Chez un inculpé, la liberté d’esprit est une provocation. Elle aggrave la peine.31
Être heureux ne signifie nullement être un « pourceau d’Épicure ». Cela signifie« accepter sa nature », sequere deum, ce qui peut être très haut si votre nature est haute.47
Un journal belge me demande quelles sont les deux vertus que je souhaiterais de préférence à un garçon de quatorze ans. Je réponds : le courage, et la force de se taire.51
Je ne sais ce qui est le pire, des personnes qui ne s’excusent pas, ou des personnes qui s’excusent pendant cinq minutes.53
Sur notre lit de mort, par notre sagesse, nous serions assez sereins ; mais nous perdons notre sérénité devant l’émotion de nos amis.55
J’écris une page étendu, étendu commodément. Cela vient mou. Je me mets à table et reprends la page : en un instant, la voici forte et énergique.57
Ces hommes affolés de ramasser de l’argent, pour compenser qu’ils sont des ratés, ou affolés de ramasser des honneurs, pour compenser qu’ils meurent.60
Sermon sur la montagne. Indifférence massive au jugement d’autrui : répondre à la calomnie par un acte de bienveillance. Extrême mépris de Jésus, que j’ai déjà noté ici. Rapprocher du stoïcisme.65
Toutes les admirations « culturelles » sont de commande. Mais gare à qui les dénonce.65
Celui qui n’a pas peur de la mort, au milieu de ceux qui en ont peur, est comme dans une autre atmosphère, – disons « stratosphérique ». Il vit à quelques centimètres au-dessus de la terre.67
Il faudrait dire un jour à fond ce quelque chose de désolé qu’il y a dans l’espérance.75
Il n’est nullement nécessaire d’être indemne de turpitudes pour s’indigner de celles des autres.75
Les gens fuient devant le tragique. La profondeur fait rire les non-profonds.75
Je l’ai dit, je le redis : on ne doit pas accorder sa confiance à quelqu’un qui ne sourit jamais 75
Lorsque, par l’imagination, je me mets du côté de l’Église, ce n’est jamais que du côté de l’Église souffrante.76
Affaires publiques. Plutôt courber le dos, et tout supporter, que s’en mêler le moins du monde, ou seulement chercher à les comprendre, si on ne les comprend pas par goût.77
Et si une force dont on use devenait une faiblesse ? 77
Un grain de gravité. Un grain de désinvolture. Un grain de gravité peinturluré en désinvolture.77
L’absence de vanité, qui vous empêche d’avoir la place à laquelle vous avez droit, vous empêche aussi d’en souffrir.77
Jésus et Socrate refusent de répondre à leurs juges.80
Ceux qui ne méprisent pas, c’est qu’ils se sentent semblables à ceux qui méritent d’être méprisés.80
Nous ne connaissons le rire des gens que depuis l’invention de la photo, et encore, de l’instantané : grave lacune.81
Quelqu’un de bien né efface sa vie de ménage comme il efface ses maladies.82
Il faut faire un peu le susceptible si on a le malheur de ne pas l’être.84
Le grand art est un composé d’impudeur et de litote.93
Le violent est sauvé du désespoir par la colère.95
Le critique ne se rend pas compte que lorsqu’il juge un auteur, c’est lui-même qui passe en jugement, plus que l’autre.99
Nous connaîtrons la lune et nous ne connaissons pas l’homme.120
Ou ils sont renseignés faux, et c’est Paris. Ou ils ne sont pas renseignés du tout, et c’est la province.123
Churchill a écrit, parlant de la guerre de 1939, guerre qu’il avait déclarée : « Ce fut une guerre inutile. » Et encore : « We killed the wrong pig. » (sens : le cochon qu’il fallait tuer était le communisme).125
L’artiste parle comme s’il parlait au monde, alors qu’il sait qu’il parle pour dix personnes.132
L’artiste a plus besoin d’être admiré que d’être aimé.132
Plus on s’explique, plus on est incompréhensible. Je parle du moins pour moi.132
Tout ce qui est acquis par la raison est perdu par la sensibilité.143
Ce à quoi il faudrait arriver, c’est à mourir avec le sourire sur les lèvres.148
Les sociétés actuelles voient dans la hauteur extérieure la lune et elles y vont. Elles ne vont pas à une certaine hauteur intérieure dont elles n’ont même pas notion.151
Le sacerdoce fait de tout homme qui l’a reçu un séparé. S’il n’est plus un séparé, il n’est rien.157
Si les gens s’intéressaient les uns aux autres, la vie ne serait qu’angoisse continuelle.158
Tout terrifié cherche à terrifier celui qui ne l’est pas, pour être deux.165
La nature va me signifier qu’il est temps que je cesse d’être.165
Il n’y a qu’un Notre-Seigneur, qui est Notre-Seigneur du Vendredi Saint.167
L’Église n’est l’Église que souffrante. C’est aussi la religion du Lavements des pieds.168
C’est sur un acte précis de non-confiance en l’homme que je finirai ma vie d’homme. Je ne puis en dire plus.171
Gloire à la vie quand on a su la mener intelligemment. Gloire à la mort quand on sait l’accueillir raisonnablement.171
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