Saint Augustin – Les Confessions

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Augustin et sa mère Monique, par Ary Scheffer (v. 1858), musée du Louvre

Augustin et sa mère Monique, par Ary Scheffer (v. 1858), musée du Louvre

Livres religieux

Saint Augustin – Les Confessions, trad. J. Trabucco, Paris, GF Flammarion, 1964 (résumé-citations D. Vigne, 21 pages pdf).

Saint Augustin

Les Confessions

Livre I – Enfance

« Vous nous avez créé pour vous, Seigneur, et notre coeur est inquiet tant qu’il ne repose en vous »chapitre 1.

Étant enfant, j’aimais jouer ; mais « ceux qui m’en punissaient se conduisaient tout comme moi : les jeux des hommes, on les appelle affaires »9.

Mon baptême fut différé, à tort. « On disait : Laissez-le faire, il n’est pas encore baptisé… Pourtant lorsqu’il s’agit du corps, nous ne disons pas : Laissez-le se blesser un peu plus, il n’est pas encore guéri »11!

Mon enfance fut pécheresse : « il n’y a pas d’innocence enfantine »29. Pourtant « j’existais, je vivais, je sentais, j’avais à cœur de défendre l’intégrité de mon être, reflet de l’unité mystérieuse d’où je sortais »20.

« Pourquoi ne pouvais-je souffrir l’étude du grec ? Aujourd’hui même, ce n’est pas encore bien clair pour moi. Par contre, j’aimais passionnément le latin »13 et l’étudiais avec avidité; « la curiosité a plus de force pour instruire qu’une contrainte menaçante »14.

J’étudiais la mythologie, les poètes : « Fleuve infernal, on précipite dans tes eaux les fils des hommes! ». « Je n’accuse pas les mots, sortes de vases précieux et choisis, mais le vin d’erreur qui nous y était versé par des maîtres ivres »16. Car « les fils des hommes observent exactement les conventions des lettres et des syllabes qu’ils ont héritées de leurs devanciers, mais ils négligent les pactes imprescriptibles du salut éternel qu’ils ont reçus de vous ! »28.

Livre II – Adolescence

Adolescent, je goûtai aux plaisirs de la chair. « Que n’a-t-on alors réglé ma misère »?… »Le flot bouillonnant de mon âge se serait apaisé au rivage conjugal ». Mais « vous étiez toujours à mes côtés, sévère et miséricordieux à la fois, répandant des dégoûts pleins d’amertume sur toutes mes joies illicites »2.

Tout cela, « pourquoi l’écrire ? Afin que quiconque le lise, et moi-même, nous concevions la profondeur de l’abîme d’où il faut crier vers vous »3. Aujourd’hui « je repasse par mes voies perverses, je les évoque amèrement pour goûter votre douceur »1.

« Il y avait dans le voisinage de notre vigne un poirier ». « Nous en fîmes un énorme butin, non pour nous en régaler, mais pour le jeter aux porcs. Notre seul plaisir fut d’avoir commis un acte défendu »4. « S’il entra un peu de ces fruits dans ma bouche, c’est ma faute qui fit leur saveur ».

« Je cherche ce qui m’a pu charmer dans ce larcin »6 sinon la complicité : « pourquoi ce plaisir que j’éprouvais à ne pas agir seul ?9. « Que l’homme qui a évité ces fautes ne me raille pas d’avoir été guéri par le médecin à qui il doit de n’avoir pas été malade »7.

Livre III – Premières recherches

« Je n’aimais pas encore, mais j’aimais à aimer »1… « Les spectacles du théâtre me ravissaient », par lesquels « nous sommes d’autant plus émus que nous sommes moins guéris de ces passions »2. « Je voulais me distinguer dans la profession (d’avocat), où plus on ment, plus on a de succès »3.

À dix-neuf ans je lus l’Hortentius, « livre d’un certain Cicéron qui renferme une exhortation à la philosophie ». Il m’intéressa. Pourtant « le nom de mon Sauveur, votre Fils, mon tendre cœur d’enfant l’avait sucé avec amour en suçant le lait de ma mère; il était resté au fond et sans ce nom nul ouvrage, si savant, si bien écrit, si véridique fût-il, ne me ravissait tout à fait »4.

« Je résolus donc d’appliquer mon esprit aux Saintes Écritures ». Mais « ce livre me sembla indigne d’être comparé à la majesté cicéronienne ». « Je dédaignais d’être petit, et plein de vaniteuse enflure, je me croyais grand »5.

« Je tombai au milieu d’hommes délirants d’orgueil, charnels et verbeux », les Manichéens. « Ils disaient : vérité, vérité; ils m’en faisaient de longs discours, et elle n’était point du tout en eux ». « Comme les chétives fables des grammairiens et des rhéteurs valent mieux que ces pièges de l’intelligence ! ».

« Dans ma laborieuse et haletante indigence de vérité, je vous cherchais, mon Dieu ». « Mais vous étiez au-dedans de moi plus profondément que mon âme la plus profonde »6. « Je me moquais de vos saints serviteurs et de vos prophètes. Et que faisais-je en me moquant d’eux, que me faire moquer de moi par vous ? »10.

« Je ne reconnaissais pas cette justice intérieure et véritable qui ne juge pas selon la coutume, mais selon la loi très juste du Dieu tout-puissant ». « Serait-ce que la justice est variable et changeante ? Non, mais les temps auxquels elle préside ne se ressemblent pas, puisqu’ils sont des temps »7.

« Près de neuf années s’écoulèrent pendant lesquelles je me roulai dans la boue profonde »11. « Ma mère, votre fidèle servante, pleurait sur moi ». « Dans un songe elle se vit debout sur une règle de bois, et au-devant d’elle venait un jeune homme brillant, et joyeux », qui « lui ordonna de se rassurer et la pria de faire attention et de remarquer que là où elle était, je me trouvais moi aussi ».

« Un évêque nourri dans l’Église et versé dans vos Écritures » fut interrogé par elle. « Il répondit que j’étais encore réfractaire, étant tout gonflé de la nouveauté de l’hérésie ». « Laissez-le comme il est, dit-il; priez seulement pour lui le Seigneur ». « Aussi vrai que vous vivez, le fils de larmes comme les vôtres ne saurait périr »12.

Livre IV – Premières relations

« Je cohabitais avec une femme », et « mon expérience m’apprenait qu’il y a loin du sage engagement conjugal, contracté pour avoir des enfants, à un pacte d’amour sensuel où vous naissent aussi des enfants, mais contre vos désirs, bien qu’une fois nés, ils vous forcent à les chérir »2.

« Je n’avais pas encore trouvé de preuve évidente que les paroles vraies des astrologues consultés étaient l’œuvre du hasard ou du sort, et non d’un art d’observer les astres »3. Mais « vous avez vu briller, dans une épaisse fumée, les étincelles de cette bonne foi que je montrais dans mon enseignement »…

« Je m’étais lié avec un ami que la communauté d’études m’avait rendu infiniment cher ». « Malade, fiévreux, il gisait depuis longtemps sans connaissance dans une sueur mortelle. Comme on désespérait de le sauver, il fut baptisé à son insu ». Quelques jours après, il mourut.

J’en fus très affligé. « Je demandais à mon âme pourquoi elle était triste et me troublait si fort, et elle ne savait rien me répondre. Et si je lui disais : Espère en Dieu, elle ne m’obéissait pas »4.

« D’où vient donc la douceur du fruit que l’on recueille des amertumes de la vie, des gémissements, des pleurs, des soupirs et des plaintes ? »5. « J’ai senti que mon âme et la sienne ne faisaient qu’une âme »6. « Tout ce qui n’était pas lui me faisait mal »7.

Ce qui me soulageait, c’était les consolations d’autres amis, les complaisances d’une bienveillance mutuelle, les plaisanteries, « quelquefois un désaccord sans rancune, comme on en a avec soi-même »8… « Voilà ce qu’on aime dans les amis ». Mais « heureux celui qui vous aime, et son ami en vous, et son ennemi à cause de vous ! »9.

« Il est descendu ici-bas, celui qui est notre vie, il a souffert notre mort et il l’a tuée de l’abondance de sa vie », « et il s’est dérobé à nos yeux afin que nous rentrions dans notre cœur et que nous l’y trouvions. Il s’est éloigné, et pourtant, le voici »12. « Il est au fond du cœur, mais le cœur s’est égaré loin de lui »…

« J’écrivis le traité Du Beau et du Convenable« 13. « Qu’est-ce qui m’inclina à dédier ces livres à Hiérus, un orateur de Rome ? Je ne le connaissais pas »; « j’aimais alors les hommes selon le jugement des hommes, et non selon le vôtre ». « Profond abîme que l’homme ! ». « Il est plus facile de compter ses cheveux que les passions et les mouvements de son cœur ». « J’aimais cet homme plus à cause de l’amour qu’il inspirait à ceux qui en faisaient l’éloge, que pour les mérites mêmes qui lui valaient ces éloges »14.

« L’idée fausse que je me faisais des choses spirituelles ne me permettait pas d’apercevoir la vérité » : je voyais « je ne sais quelle substance ou essence de Souverain Mal », « je n’avais pas appris que le mal ne mérite aucunement le nom de substance »15.

« Vers ma vingtième année me tomba entre les mains l’ouvrage d’Aristote qu’on appelle Les dix Catégories« . « J’eus l’occasion d’en parler à des maîtres très savants; ils ne purent m’en dire rien de plus que ce que j’en avais appris moi-même par ma lecture solitaire ». Mais « de quoi me servaient ces notions ? Elles étaient malfaisantes ».

« Je m’efforçait de vous concevoir, vous aussi, mon Dieu, comme si vous étiez un sujet dont votre grandeur et votre beauté seraient les attributs ». « Je vous concevais comme un corps lumineux et immense, et moi comme une parcelle de ce corps »16.

Livre V – Décevant manichéisme

Déjà « était venu à Carthage un évêque manichéen nommé Faustus, grand piège du démon; beaucoup se laissaient prendre ».

« J’avais lu un grand nombre de philosophes et que je me souvenais de leurs enseignements. J’en comparai certaines idées aux longues fictions des Manichéens, et je trouvai plus de probabilité aux doctrines de ceux qui ont eu assez de génie pour connaître l’ordre du monde, quoiqu’ils n’en aient point découvert le Maître ».

« Je confrontai ces données aux enseignements de Manès » : « je ne trouvai chez cet auteur l’explication rationnelle ni des solstices, ni des équinoxes, ni des éclipses, de rien enfin de ce que m’avaient fait connaître les livres de la sagesse profane »3.

« Manès multiplia à ce point les paroles qu’il se fit convaincre d’ignorance par les vrais savants ». « Il chercha même à faire croire que l’Esprit-Saint habitait personnellement en lui »5!

« J’attendais avec la plus grande impatience la venue de ce Faustus ». « Je trouvai un homme ignorant des arts libéraux, sauf de la grammaire, et encore n’en avait-il qu’une connaissance banale »6. « Ainsi tomba mon zèle pour la doctrine manichéenne »7.

« Je quittai Carthage et m’en allai à Rome »8. « En cette ville je fus accueilli par le fouet de la maladie ». « La fièvre s’aggravait, je m’en allais, je mourais ». « Dans un si grand danger je ne désirais pas votre baptême »9.

« J’étais encore lié à Rome avec ces saints faux et menteurs, non seulement avec leurs auditeurs, mais avec ceux aussi qu’ils nomment élus ». « Je croyais encore que ce n’est pas nous qui péchons, mais je ne sais quelle nature étrangère qui pèche en nous », comme le dit la doctrine manichéenne.

« Résolu à ne m’en contenter que faute de mieux, je m’y tenais, mais déjà plus librement et avec plus d’indifférence ». « J’en vins même à estimer les philosophes qu’on appelle Académiciens plus sages que les autres pour avoir professé qu’il faut douter de tout ».

« Il me semblait tout à fait honteux de croire que vous ayez revêtu une chair humaine ». « Il y avait, me semblait-il, plus de piété à vous croire infini en tout sauf sur un point, l’opposition du mal, où force était de vous reconnaître fini »10.

Les Manichéens « disaient que le Nouveau Testament était falsifié par je ne sais quels imposteurs »11. Arrivé à Milan, « j’allai voir l’évêque Ambroise »; « sans aucun souci de m’instruire des vérités qu’il formulait, je n’avais d’oreille que pour l’art avec lequel il les formulait ».

« Ce qui m’éclaira surtout, ce fut de l’entendre souvent résoudre maints passages obscurs de l’Ancien Testament ». « Néanmoins je ne me croyais pas dans l’obligation de suivre la voie catholique ». « Doutant de tout à la façon des Académiciens, flottant entre toutes les doctrines, je résolus de me séparer des Manichéens »14.

Livre VI – Tâtonnements

« Je n’étais plus Manichéen, sans être encore chrétien catholique ». « Je tenais Ambroise pour un homme heureux selon le monde »; « son célibat seulement me paraissait pénible »3. « Je me réjouissais qu’on ne me proposât plus de lire l’ancienne Loi et les Prophètes du même œil qui m’y faisait voir jadis des absurdités ». Mais « lorsqu’écartant le voile mystique, il découvrait la signification spirituelle des textes, je défendais mon cœur de toute adhésion », « car je voulais avoir de ce qui ne se voit pas la même certitude que de sept et trois font dix »4.

Certes « aucune objection calomnieuse n’avait pu m’arracher, un seul jour, la certitude de votre existence » : « j’ai toujours cru en votre existence et en votre providence »5. Mais « j’aspirais aux honneurs, à la richesse, au mariage »…

« Passant par une rue de Milan, je remarquai un pauvre mendiant, déjà ivre ». « Ce qu’il avait acquis avec un peu de menue monnaie mendiée », moi « j’y tendais par des détours et des circuits très fatigants »6!

« J’avais trente ans et je restais empêtré dans la même boue ». « Je disais : je trouverai demain ». « Les biens de ce monde sont aimables », « il ne faut pas se hâter de briser l’inclination qui m’y porte : il serait honteux d’y revenir ensuite »… « Je différais de jour en jour de vivre en vous ». « Je croyais que la continence est l’œuvre de notre propre énergie »11 et ne m’en sentais pas la force.

« Nous étions plusieurs amis » qui « avions débattu et presque arrêté le dessein de nous retirer de la foule pour vivre en paix ». « Mais quand la question se posa de savoir si nos femmes consentiraient à cet arrangement », alors « ce beau plan si bien construit s’écroula »14.

« La femme qui était ma maîtresse était retournée en Afrique, en vous faisant le vœu de ne plus connaître désormais aucun homme et en me laissant le fils naturel qu’elle m’avait donné ». « Je me procurai une autre femme, une femme illégitime »15

Livre VII – L’apport du platonisme

« Incapable de concevoir une autre substance que celle qui est visible à nos yeux », « je vous concevais comme une substance immense »1. « Une chose me soulevait vers votre lumière, c’est que j’avais conscience d’avoir une volonté ».

« Mais à ce point de mes réflexions je reprenais : Qui a mis en moi, qui y a semé ces germes d’amertume ? » 3. « Je cherchais l’origine du mal, mais je la cherchais mal, et je ne voyais pas le mal dans ma recherche même »5. « La bouffissure de mon visage me tenait les yeux clos »7.

À cette époque je lus « certains livres des Platoniciens, traduits du grec en latin. Et là, je lus – ce ne sont pas les propres termes, mais le sens – qu’au commencement était le Verbe ». « Mais cette parole : le Verbe s’est fait chair, je ne l’ai point lue ».

« C’est ce que j’ai trouvé dans ces livres, mais je n’ai point mangé de ces nourritures »9. Cependant « averti par ces lectures de faire un retour sur moi-même, j’entrai sous votre conduite dans mon for intérieur ». « Ô éternelle vérité, ô véritable charité, ô chère éternité ! Vous êtes mon Dieu »10.

Il me devint évident que « tout ce qui est est bon », et que « le mal n’est pas une substance, car s’il était une substance, il serait bon »12; que « toutes choses sont vraies en tant qu’elles sont »15, et que « le mal n’est pas une substance, mais la perversité d’une volonté qui se détourne de la souveraine substance »16.

« Je commençais alors à vouloir passer pour un sage ». « J’étais enflé de ma science »20. « Je me jetai avidement sur les écrits vénérables inspirés par votre Esprit, et surtout sur ceux de l’apôtre Paul ». « L’unité de ces chastes oracles m’apparut » : « je compris que tout ce que j’avais lu de vrai dans les traités des Néoplatoniciens s’exprimait ici, mais appuyé de votre grâce »21.

Livre VIII – La conversion

« J’allai trouver Simplicianus, qu’Ambroise chérissait comme un père ». « Lorsque je lui dis que j’avais lu certains livres platoniciens, il me félicita de n’être point tombé sur les écrits d’autres philosophes, pleins d’artifices et de tromperies », « tandis que ceux-là acheminent de tous côtés vers Dieu et son Verbe ».

« Il évoqua Victorinus, vieillard très savant, versé dans toutes les sciences libérales », qui « avait soumis son cou au joug de l’humilité, courbé son front sous l’opprobre de la croix »2. « Au temps de l’empereur Julien, une loi ayant fait défense aux chrétiens de professer la littérature et l’art oratoire, Victorinus aima mieux laisser là son école de bavardage, plutôt que votre Verbe »5.

« Nous reçûmes la visite d’un certain Ponticianus »; « il nous parla d’Antoine, le moine égyptien ». Or « il y avait à Milan, hors des murs, un monastère plein de bons frères, à la garde d’Ambroise, et nous ne le connaissions pas ».Il en vint à nous dire qu’un jour, étant sorti avec des amis pour se promener dans les jardins, « ils trouvèrent un exemplaire de la Vie d’Antoine« , « dans la cabane d’un de vos serviteurs ». « Pendant qu’il lisait et que roulaient avec des frémissements les flots de son cœur, il distingua le meilleur parti et résolut de l’embrasser » aussitôt 6.

J’avais alors trente-et-un ans, et « pitoyable adolescent, je vous disais : donnez-moi la chasteté et la continence, mais ne me les donnez pas tout de suite… »7. Le récit de Ponticianus me jeta dans un grand trouble. « Au milieu de ce puissant débat intérieur, je me jette sur Alypius en m’écriant : Qu’attendons-nous ? Des ignorants se lèvent et prennent le ciel de force, et nous, avec notre science sans cœur, voici que nous nous roulons dans la chair et le sang ! »

« Il y avait dans notre logis un petit jardin ». « Alypius y vint sur mes pas »… « Je frémissais de ma résistance à votre volonté ». « Parvenir auprès de vous n’était rien d’autre que vouloir y aller, mais le vouloir énergiquement et pleinement »8.

Or « d’où vient ce prodige ? L’âme donne des ordres au corps, et elle est obéie sur-le-champ. L’âme se donne à elle-même des ordres, et elle se heurte à des résistances ». « C’est qu’elle ne veut pas d’un vouloir total, et ainsi elle ne commande pas totalement ». « Vouloir partiellement et partiellement de ne pas vouloir, voilà bien une maladie de l’âme »9.

« Je fus m’étendre sous un figuier; je ne retins plus mes larmes, et les fleuves de mes yeux débordèrent ». « Je pleurais dans la très amère contrition de mon cœur. Et voici que j’entends une voix : Prends et lis ! Prends et lis ! »

« Je revins à l’endroit où était assis Alypius, car j’y avais laissé le livre de l’Apôtre. Je le pris, l’ouvris et lus en silence le premier chapitre où tombèrent mes yeux »… « Ne vivez pas dans la ripaille et l’ivrognerie, ni dans les plaisirs impudiques du lit, ni dans les querelles et les jalousies; mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ, et ne pourvoyez pas à la concupiscence de la chair »12.

Livre IX – Adéodat, Monique

Dès lors « je résolus, en votre présence, de rompre sans bruit avec la foire aux bavardages ». D’ailleurs « le surmenage du professorat avait attaqué mes poumons »2. « Le jour arriva où je fus effectivement libéré de cette profession de rhéteur ».

« Les travaux littéraires que j’exécutai alors, dans la pensée déjà de vous servir, sentaient encore l’orgueil de l’école ». « Je n’avais pas encore l’expérience de votre véritable amour », mais « je ne voulais plus vivre divisé parmi les biens terrestres, dévorant le temps et dévoré par lui ».

« Vous m’infligiez alors des maux de dents qui s’étaient aggravés au point de m’empêcher de parler. Il me vint à l’esprit de demander à tous mes amis présents de vous prier pour moi ». « À peine avions-nous fléchi les genoux que la douleur disparut »4

« Votre pontife Ambroise me recommanda le prophète Isaïe ». « Mais n’y ayant rien compris à une première lecture, je décidai de le reprendre à une époque où le langage du Seigneur me serait plus familier »5.

Alypius et moi, « nous nous associâmes le jeune Adéodat, l’enfant charnel de mon péché. Il avait à peine quinze ans et il surpassait en intelligence bien des hommes graves et savants ». « Il y a un de mes livres qui a pour titre Le Maître; Adéodat s’y entretient avec moi ». « Son intelligence m’effrayait ». Mais « vous l’avez bientôt ravi à ce monde, et mon souvenir s’en fait plus paisible ».

« Que de pleurs j’ai versés à entendre, dans un trouble profond, vos hymnes, vos cantiques, les suaves accents dont retentissait votre Église ! »6. « Il n’y avait pas longtemps que l’Église de Milan s’était mise à cette pratique consolante et édifiante du chant », « comme cela se fait en Orient, pour préserver le peuple du dépérissement du chagrin et de l’ennui ».

C’est à cette époque que « vous révélâtes en songe à l’évêque le lieu où étaient cachés les corps des martyrs Gervais et Protais ». Pendant qu’on les transportait solennellement à la basilique d’Ambroise, des possédés furent délivrés »7.

Ma conversion avait consolé ma mère. Elle était un « membre excellent de votre Église ». Je sais toutefois que dans sa jeunesse « le goût du vin s’était glissé en elle »; mais « la servante qui l’accompagnait lui reprocha son intempérance », et « la jeune fille blessée prit conscience de la laideur de son habitude » et s’en débarrassa 8. « Vous la faisiez respecter, aimer, admirer de son mari. Elle supporta ses infidélités avec indulgence » et finit par le gagner à vous 9.

Un jour, à Ostie, « nous nous trouvâmes seuls », accoudés à une fenêtre. « Nous ouvrions avidement la bouche de notre âme aux flots célestes de votre Source », et « pendant que nous parlions de cette Sagesse et que nous la convoitions, nous l’effleurâmes dans un élan de tout notre coeur ». Ma mère me dit alors : « Mon fils, pour moi, il n’y a plus rien qui me charme en cette vie »10. « Cinq jours plus tard, elle se coucha avec de la fièvre », et « le neuvième jour de sa maladie, alors qu’elle avait cinquante-six ans et moi trente-trois, cette âme pieuse fut délivrée de son corps »11.

« Le jeune Adéodat éclata en sanglots, mais nous l’en reprîmes tous ». « Quand on eut arrêté les larmes de l’enfant, Evodius prit le Psautier et se mit à chanter un psaume ». « J’allai aux obsèques et en revins sans verser de larmes ». Mais le lendemain « je goûtai la douceur de pleurer, devant vous, sur elle et pour elle »12. « Malheur à la vie humaine, même la plus louable, si vous la fouillez sans miséricorde ! »… « Qu’elle repose donc en paix »13.

Livre X – La mémoire, les passions

« Je veux me confesser non seulement en votre présence, mais aussi devant les fils des hommes qui partagent ma croyance »4. « Ce dont ma conscience est certaine, Seigneur, c’est que je vous aime ». « J’aime une clarté, une voix, un parfum, une nourriture, un enlacement quand j’aime mon Dieu ».

« Qu’est-ce donc que ce Dieu ? J’ai interrogé la terre et elle m’a dit : Je ne suis point Dieu ». « L’air m’a dit : Anaximène se trompe, je ne suis point Dieu »6. « Qu’est-ce donc que j’aime en aimant mon Dieu ? ». « Cette force qui m’attache à mon corps, ce n’est pas avec elle que je peux trouver mon Dieu »7. « Je dépasserai donc cette faculté de ma nature, et me hausserai par degrés jusqu’à Celui qui m’a créé ».

Et voici que « j’arrive aux plaines, aux vastes palais de la mémoire, là où se trouvent les trésors des images innombrables véhiculées par les perceptions de toutes sortes ». « Grande est cette puissance de la mémoire, prodigieusement grande, ô mon Dieu ! »…

Lorsqu’il s’agit de réalités naturelles, « ce ne sont pas les objets qui sont en moi, ce sont seulement leurs images »8. « Mais quand j’entends dire qu’il y a trois genres de questions : si une chose existe, quelle en est la nature, quelle en est la qualité », « les réalités signifiées par ces sons, je les ai atteintes par aucun sens » : »ce que j’ai mis en réserve dans ma mémoire, ce ne sont pas leurs images, mais elles-mêmes ». « C’est dans mon esprit que je les ai reconnues ». « Elles s’y trouvaient donc même avant que je les apprisse; mais elles ne se trouvaient pas encore dans ma mémoire. Où étaient-elles ? »10.

« Cette opération de rassembler, de réunir dans l’esprit » les notions enfouies dans la mémoire, « est proprement ce qu’on nomme penser (cogitare) »11. Elles sont incorporelles : « les idées ne sont ni grecques ni latines »12. « Peut-être la mémoire est-elle comme l’estomac de l’âme », et « le souvenir ramène-t-il de la mémoire ces émotions comme la rumination ramène de l’estomac les aliments »14 ?

« Je m’exténue sur cette recherche, et « c’est sur moi que je m’exténue; je suis devenu pour moi-même une terre de difficultés ». Pourtant « qu’y a-t-il de plus près de moi que moi-même ? ».

« Le bonheur est ce à quoi tous aspirent »; mais « où donc l’a-t-on connu pour le vouloir ainsi ? ». « Je cherche si le bonheur réside dans la mémoire »20… « Loin de mon cœur, Seigneur, la pensée de trouver le bonheur » ailleurs qu’en vous. « Le bonheur, c’est de se réjouir de vous, pour vous, à cause de vous »22. » « Le bonheur consiste dans la joie issue de la vérité »23. « Mais où demeurez-vous dans ma mémoire, Seigneur ? »25

« Tard je vous ai aimé, Beauté si ancienne et si nouvelle, tard je vous ai aimée. C’est que vous étiez au-dedans de moi, et moi, j’étais en dehors de moi ». « Vous étiez avec moi et je n’étais pas avec vous »27. « Quand je vous serai attaché de tout mon être », « ma vie toute pleine de vous sera la véritable vie ». Car « celui que vous remplissez de vous, vous l’allégez; mais comme je ne suis pas encore plein de vous, je me suis à charge à moi-même »28.

« Toute mon espérance n’est que dans l’étendue de votre miséricorde ». « Vous m’ordonnez la continence; donnez-moi ce que vous ordonnez, et ordonnez ce que vous voulez »29. « Vous m’avez appris à ne prendre les aliments que comme des remèdes. Mais ma concupiscence me tend son piège » : « sous le voile de l’hygiène, elle cache les intérêts du plaisir »31. « Il y a en moi de déplorables ténèbres qui me dérobent la vue de mes virtualités profondes »32.

« Parfois les paroles saintes, accompagnées de chant, m’enflamment d’une pitié plus religieuse et plus ardente que si elles n’étaient sans cet accompagnement ». « D’autres fois je me défie exagérément de ce piège », et « je crois plus sûre la pratique qui fut celle d’Athanase, l’évêque d’Alexandrie ». Mais « lorsque je me rappelle les larmes que je versais en écoutant les chants de votre Église », « je penche à approuver la coutume du chant dans l’Église »33.

« Mes yeux aiment les formes belles et variées, les couleurs éclatantes et agréables. Mais puissent-elles ne pas retenir mon âme ! »34. « Il y a dans l’âme une autre convoitise », « vaine curiosité qui se couvre du nom de connaissance et de science ». « C’est cette maladie de la curiosité qui est à l’origine des exhibitions de monstres dans les spectacles ». « De telles chutes ma vie est pleine »35.

« Parce qu’il est nécessaire, pour remplir certains devoirs dans la société, de se faire aimer et craindre des hommes, l’ennemi nous presse et tend partout ses pièges en nous criant : Bravo ! bravo ! »36. « Vous connaissez à ce sujet les gémissements que mon cœur élève vers vous »; « je distingue mal dans quelle mesure je suis purifié de cette peste ». « Pour les autres genres de tentations je ne suis pas sans moyens de me connaître, mais pour celle-là j’en manque presque tout à fait ».

Certes « je vois en vous que je dois être sensible aux louanges qu’on me donne, non dans mon intérêt, mais dans l’intérêt seul du prochain. Mais est-ce mon cas ? Je l’ignore ». Ainsi « pourquoi la morsure d’un outrage me fait-elle plus souffrir que celle qui blesse un autre ? ». « Est-ce que je m’illusionne moi-même ? »37. « Souvent, par un comble de vanité, on se glorifie du mépris même de la vaine gloire »38

« J’ai exploré toutes ces choses » : « mais ce n’était pas moi qui faisais toutes ces trouvailles », « car vous êtes la lumière permanente que je consultais ». « J’écoutais vos leçons et vos ordres. Je le fais souvent; c’est ma joie ».

« Quelquefois vous me faites connaître une extraordinaire plénitude de vie intérieure où je goûte une mystérieuse douceur, qui, si elle avait en moi toute sa perfection, deviendrait un je ne sais quoi d’étranger à cette vie »40. « J’ai eu l’idée, le projet de fuir dans la solitude; mais vous vous y êtes opposé »43

« Qui pouvais-je trouver pour me réconcilier avec vous ? Fallait-il s’adresser aux anges ? ». « Beaucoup ont tenté cette voie, ils sont tombés dans la curiosité des visions étranges et en ont été justement punis ». « Les puissances de l’air se sont faites les complices et les compagnes de leur superbe »42.

Livre XI – Le temps

« Pourquoi donc vous faire un récit de ces choses ? ». « Je l’ai déjà dit et le redirai : C’est par amour de votre amour que je fais cela »1. « Permettez que je vous sacrifie ma pensée et ma langue, qu’elles soient vos servantes, et donnez-moi ce que je dois vous offrir ».

« Ô Seigneur, achevez de m’instruire et découvrez-moi le sens des pages » de l’Écriture; « je vous en supplie par notre Seigneur Jésus-Christ » : « c’est lui que je cherche dans vos livres »2. « Accordez-moi d’entendre et de comprendre comment dans le principe, vous avez fait le ciel et la terre »3. « Ce n’est pas dans l’univers que vous avez créé l’univers, puisqu’il n’y avait point d’espace où il pût être créé »5. « Qui le comprendra ? Qui le racontera ? Quelle est cette lumière qui m’éclaire par intermittence, et qui frappe mon cœur sans le blesser ? »9.

« Ne sont-ils pas pleins d’erreur, ceux qui nous disent : que faisait Dieu avant de créer le ciel et la terre ? » (comme si une volonté particulière était apparue en Dieu, alors que « la volonté de Dieu appartient à sa substance même »)10. À leur question « je ne répondrai pas ce que répondit plaisamment quelqu’un pour éluder la difficulté du problème : il préparait des supplices à ceux qui scrutent ces profonds mystères »… Mais « j’ose dire : avant que Dieu ne fît le ciel et la terre, il ne faisait rien »12.

« Pourquoi demande-t-on ce que vous faisiez alors ? Il n’y avait pas d’alors, là où il n’y avait pas de temps ». « Dans l’éternité, rien n’est successif, tout est présent »11. »Vous précédez tout le passé de la hauteur de votre éternité toujours présente, et vous dominez tout l’avenir ».

« Votre aujourd’hui, c’est l’éternité; c’est ainsi que vous avez engendré un Fils coéternel à qui vous avez dit : Je t’ai engendré aujourd’hui ». Ainsi « il ne se peut pas qu’il y eût un temps où le temps n’était pas »13.

« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus ».

« Comment donc le passé et l’avenir sont-ils, puisque le passé n’est plus et que l’avenir n’est pas encore ? »14. « Si le passé n’avait aucune existence, il serait tout à fait impossible de le voir »; et « où voient-ils l’avenir, ceux qui le prédisent, s’il n’existe pas encore ? ».

« Par conséquent, le futur et le passé existent »17. Mais « où qu’ils soient, ils n’y sont ni en tant que futur, ni en tant que passé, mais en tant que présents ». « Lorsqu’on déclare voir l’avenir, ce que l’on voit, ce ne sont pas les événements eux-mêmes, qui ne sont pas encore », mais « leurs causes ou les signes qui les annoncent » dans le présent. Ainsi « en regardant l’aurore, j’annonce le lever du soleil »18.

« Ce qui m’apparaît maintenant, c’est que ni l’avenir, ni le passé n’existent ». « Ce n’est pas user de termes propres que de dire : il y a trois temps, le passé, le présent et le futur ». « Peut-être dira-t-on plus justement : il y a trois temps, le présent du passé, le présent du présent, le présent du futur ». « Le présent du passé, c’est la mémoire; le présent du présent, c’est l’intuition directe; le présent de l’avenir, c’est l’attente »20.

« Quant au présent, comment le mesurons-nous, puisqu’il est dénué d’étendue ? ». « D’où vient, par où passe, où va le temps, lorsqu’on le mesure ?21. « J’ai entendu dire à un docte que le temps c’est proprement le mouvement du soleil, de la lune et des astres ». « Je ne suis pas de son avis ». « Si les astres du ciel s’arrêtaient, et que la roue du potier continuât de tourner, est-ce qu’il n’y aurait plus de temps pour en mesurer les tours ? ». « Lorsque la prière d’un homme fit arrêter le soleil, le soleil était immobile, mais le temps marchait »23

« Je vous confesse, Seigneur, que j’ignore la nature du temps ». Certes « c’est dans le temps que je dis ces choses, et voilà longtemps que je parle du temps »25 : mais comment mesurer le temps ? « Au passage des paroles, au fur et à mesure qu’on les prononce, on dit : voilà un long poème »… « Il résulte pour moi que le temps n’est rien d’autre qu’une distension. Mais une distension de quoi, je ne sais au juste, probablement de l’âme elle-même »26; « c’est en toi, mon esprit, que je mesure le temps »27.

Livre XII – Le ciel et la terre

Au commencement « la terre était invisible et informe ». « Ce n’était pas un véritable néant, mais quelque chose d’informe, sans aucune figure »3. « Cette informe matière, vous l’avez créée sans beauté pour faire avec elle un monde plein de beauté »4. « Autrefois je tâchais de la concevoir » : « mon esprit roulait des formes hideuses et horribles; mais c’étaient des formes tout de même ».

En fait « c’est la mutabilité des choses muables qui est susceptible de prendre toutes les formes ». Mais « en quoi consiste-t-elle ? ». Est-elle « une espèce d’esprit, ou de corps ? « Un néant qui est quelque chose, ce qui est et n’est pas, voilà comment je la nommerais »6.

Ainsi « vous avez créé de rien le ciel et la terre, cette immensité et cette petite chose ». « Vous étiez et il n’y avait rien d’autre, et de ce rien vous avez fait le ciel et la terre, vos deux œuvres, l’une proche de vous, l’autre proche du néant »7. « De rien, vous avez fait ce quasi-rien ».

« Lorsqu’il rapporte que vous avez créé dans le principe le ciel et la terre, l’Esprit se tait sur les temps »; « car ce ‘ciel du ciel’ est en quelque façon une créature intelligente, qui sans vous être coéternelle, ô Trinité, participe toutefois à votre éternité »9. Il est « cet habitacle de votre divinité qui contemple vos délices sans qu’aucune défaillance l’entraîne ailleurs ».

J’aperçois ici combien « votre éternité transcende tous les temps, puisque votre habitacle, bien que ne vous étant pas coéternel, ne subit en rien les vicissitudes du temps »11. « Je trouve deux de vos ouvrages que vous avez affranchis du temps » : le ciel et la terre chaotique. « C’est de cette chose informe que fut créé un second ciel et une terre visible »12.

« Tout ce monde matériel est revêtu d’une plaisante apparence. Mais par rapport au ciel du ciel, le ciel de notre terre n’est lui aussi que terre »2. « Admirable profondeur de vos Écritures, sous leur surface qui nous flatte comme on flatte de petits enfants ! »14.

« Il y a une sagesse créée avant toutes choses, et cette sagesse a été créée esprit raisonnable et intelligent ». « Nous ne trouvons point de temps avant cette Sagesse », « mais avant elle il y a l’éternité de son Créateur ». « Elle procède de vous, ô notre Dieu, bien qu’elle soit d’une essence absolument différente »15. Car « comme toutes les choses créées ont été faites non de la substance de Dieu, mais de rien, elles ne se confondent pas avec Dieu »17.

« Le son, qui est matière, est antérieur au chant, qui est forme », « non pas d’une antériorité temporelle, car le son est produit en même temps que le chant », mais « d’une antériorité d’origine ». Ainsi « la matière des choses n’a pas été créée d’abord dans l’ordre du temps »29.

« Que me fait qu’un autre comprenne le texte de Moïse autrement ? »18. « L’Écriture n’a pas parlé de la création par Dieu de cette matière informe, mais elle a passé bien d’autres choses sous silence, par exemple la création des Chérubins »22

« Chercher la vérité sur la création est une chose; chercher ce que Moïse lui-même a voulu faire entendre en est une autre »23. « Dans cette diversité d’opinions vraies, que la vérité elle-même réalise l’accord ». Du reste « Moïse, en rédigeant ces textes, a pensé, conçu toutes les vérités que nous avons pu y trouver »31.

« Votre vérité n’est ni mon bien, ni celui de tel ou de tel. Elle est le bien de nous tous; et vous nous appelez à la partager, avec cet avertissement terrible de ne la point posséder comme une chose privée, de peur que nous en soyons privés nous-mêmes ». « Dès lors que nous nous accordons sur cette lumière, pourquoi disputer sur la pensée de notre prochain ? ». « N’allons pas nous dresser orgueilleusement l’un contre l’autre au sujet des Écritures »25.

« Le récit du ministre de votre parole fait jaillir en son style sobre et simple un torrent de limpide vérité, où chacun puise à son gré la part de vrai qu’il peut ». L’Écriture nous nourrit comme une mère. « Si quelqu’un, dans son orgueilleuse faiblesse, s’élance hors du nid où il a été nourri, hélas il tombera, le malheureux ! »27. Mais « pour d’autres, ces paroles ne sont plus un nid, mais un verger ombreux, où se découvrent à eux les fruits cachés qu’ils cherchent et becquettent, voltigeant gaiement et gazouillant »28.

Livre XIII – La création

« Voici que se montre à moi, en énigme, la Trinité que vous êtes ». « Dans le nom de Dieu je saisissais le Père qui a créé ces choses, et dans le nom de principe je saisissais le Fils en qui il les a créées ». Maintenant je lis que « votre Esprit était porté au-dessus des eaux ». « Mais voilà votre Trinité, mon Dieu »5!

« Votre Saint Esprit était porté au-dessus des eaux, et non point par elles, comme s’il s’y fût reposé. Car ceux en qui l’on dit que le Saint Esprit repose, c’est en lui qu’il les fait reposer »4.

« Qui est capable de comprendre la Trinité ? ». « Rare est l’âme qui en parlant d’elle, sait ce qu’elle dit »11. »Je ne sais qu’une chose, c’est que je me sens mal partout où vous n’êtes pas »8.

Mais « je voudrais que les hommes fissent réflexion sur trois choses qu’ils peuvent percevoir en eux-mêmes » et qui s’y rapportent : « l’être, le connaître, le vouloir ». « Pour avoir trouvé et reconnu cette analogie, qu’on ne croie pas avoir compris l’Être immuable, qui est immuablement, connaît immuablement et veut immuablement »11

« Quant à ce que vous avez dit : ‘Que la lumière soit’, je l’entends sans invraisemblance de la créature spirituelle »3. Puis « vous avez étendu comme une peau le firmament de votre Livre, vos paroles toujours concordantes ».

« Il y a d’autres eaux au-dessus de ce firmament : eaux immortelles ». « Qu’elles louent votre nom ! Qu’elles vous louent, les troupes célestes de vos anges, qui n’ont pas besoin de contempler ce firmament »15.

Comme par « la réunion des eaux que l’on nomme la mer, vous contenez les passions mauvaises des âmes, fixant les bornes jusqu’où il leur est permis de s’avancer ». Et comme la terre « soumise à vos ordres, ô Seigneur », ainsi « notre âme fait germer les œuvres de miséricorde, selon leur espèce »17.

Comme les astres, « faites jaillir notre lumière au moment convenable, pour que nous puissions apparaître dans le monde comme des flambeaux fixés au firmament de votre Écriture ». « C’est là que vous nous apprenez à distinguer entre les réalités intelligibles et les réalités sensibles »18. Vous nous dites : « Courez partout, feux sacrés, feux admirables ! Vous êtes la lumière du monde, manifestez-vous à toutes les nations »19.

Puis « ont été réalisées de grandes merveilles, semblables à d’énormes cétacés, et les paroles de vos messagers ont volé au-dessus de la terre, sous le firmament de votre Livre ». « Ces choses sont l’objet d’opérations matérielles, multiples et variées, et s’accroissant les unes des autres, elles se multiplient sous votre bénédiction ».

« Vos actes et vos paroles mystiques, c’est en ce sens que j’entends ces reptiles et ces oiseaux »20. « Les bêtes féroces figurent allégoriquement les mouvements de l’âme humaine »: « ces animaux obéissent à la raison lorsque s’écartant de leurs voies mortelles, ils vivent et deviennent bons »21.

Pour l’homme, « vous ne dites pas : ‘Que l’homme soit créé’, mais : ‘Créons l’homme’. Ni ‘selon son espèce’, mais ‘à notre image et à notre ressemblance' ». Par là « vous lui enseignez à voir la Trinité de l’Unité, et l’Unité de la Trinité. Voilà pourquoi après cette parole au pluriel : ‘Créons l’homme’, il est dit au singulier : ‘Et Dieu créa l’homme’. Après ce pluriel : ‘À notre image’, ce singulier : ‘À l’image de Dieu' »22.

Ainsi l’homme, être spirituel, « juge de tout, ce que veut dire le fait qu’il a autorité sur les animaux ». Mais « les spirituels jugent spirituellement » : « le spirituel ne prend pas sur lui de classer les hommes en spirituels et en charnels ». « Il a beau être spirituel, il ne juge pas des foules turbulentes de ce siècle »23.

Enfin « vous bénissez les hommes, Seigneur, afin qu’ils croissent et se multiplient ». « Que dire ? Que cette parole n’a point de sens, qu’elle est vaine ? En aucune façon ». « Je ne tairai pas les réflexions que la lecture de ce texte me suggère ».

« Une phrase que l’Écriture nous propose ne peut-elle être entendue diversement, selon qu’on adopte telle ou telle espèce d’interprétation pareillement vraies ? ». « Dans cette bénédiction, j’aperçois que vous nous avez accordé la faculté, le pouvoir de formuler de bien des façons une idée unique »24.

« Il est écrit sept fois, je l’ai compté, que vous avez vu la bonté de votre œuvre ». Mais « de votre création tout entière vous avez dit qu’elle était, non seulement bonne, mais excellente »28.

J’ai dit : « Seigneur, pourquoi me dites-vous que votre vision des choses est étrangère au temps, tandis que votre Écriture me dit que chaque jour vous vîtes la bonté de vos œuvres ? ». Mais vous m’avez crié : « Ô homme, ce que mon Écriture dit, c’est moi qui le dit; mais elle parle dans le temps, alors que ma Parole est en dehors du temps ». Ainsi « je n’ai pas trouvé que votre vision fût soumise à la loi du temps »29.

« Ceux qui voient vos œuvres par votre Esprit, c’est vous qui voyez en eux », et « tout ce que nous voyons de bon par l’Esprit de Dieu, ce n’est pas nous qui le voyons, c’est Dieu »31. Car « les choses que vous avez faites, nous les voyons parce qu’elles sont : mais pour vous, elles ne sont que parce que vous les voyez »38.

À présent « Seigneur Dieu, vous qui nous avez tout donné, donnez-nous la paix du repos, la paix du sabbat, la paix qui n’a pas de soir »35. Car « le septième jour est sans soir, il n’a pas de coucher parce que vous l’avez sanctifié pour qu’il se prolonge éternellement »36. « Mais vous, Seigneur, vous êtes toujours agissant et toujours en repos »38.

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