Philon d’Alexandrie – La vie de Moïse (De vita Mosis), trad. Roger Arnaldez, Claude Mondésert, Jean Pouilloux et Pierre Sabine, Paris, Éditions du Cerf, 1967 (résumé-citations D. Vigne [pdf]).
Philon d’Alexandrie
La vie de Moïse
Introduction
Bibliographie. B. Botte, « La Vie de Moïse par Philon », Cahiers Sioniens, 8, 1954. E. R. Goodenough, « Philo’s exposition of the Law and his de Vita Mosis », Harvard Theological Review, 26, 1933, p. 109-125.
Originalité. Dans l’œuvre de Philon, la Vie de Moïse occupe une place exceptionnelle, si exceptionnelle que l’on a parfois douté que ce traité fût de Philon.11 Point de ces élans mystiques capables de conduire comme à une perception des valeurs spirituelles ou à la présence de Dieu.13
But. En écrivant la Vita Mosis Philon ne faisait œuvre ni de polémiste, ni d’exégète ; il proposait seulement les éléments d’une introduction à la religion juive pour des Gentils qui s’y intéressaient avec sympathie.13 Une fois reconnue la perspective, bien des anomalies, sinon toutes, s’expliquent. Et tout d’abord les inexactitudes : Moïse n’a jamais été roi, pas plus qu’il n’a été grand prêtre.14
Sources. Philon avertit dès l’abord son lecteur : il ne suit pas seulement les Saintes Écritures ; il a consulté les traditions laissées par les Anciens de sa nation. On pourrait ajouter qu’il aménage son récit selon bien d’autres critères, et, par exemple, les exigences d’une philosophie cosmologique issue de Platon et, plus loin encore, de la réflexion ionienne ou pythagoricienne.14
Plan. Il s’agit bien d’une biographie véritable, commençant à la petite enfance, pour conduire son personnage jusqu’à sa disparition du monde des hommes. Si, dans le deuxième livre, les nécessités de l’exposition rhétorique ont fait examiner successivement l’œuvre du législateur, du grand-prêtre, du prophète, au mépris de la chronologie, au risque même de redites textuelles, le premier livre se borne, lui, à une narration toute simple où l’on suit les progrès, les épreuves du héros depuis son exposition au bord du Nil jusqu’à son rôle de chef triomphant sur les rives du Jourdain.12
Genre littéraire. S’adressant aux Gentils, Philon voulut leur présenter le roman de Moïse, tel que les lois du genre l’avaient défini.15 N’était-il pas le type même du héros chevaleresque ?15 L’Alexandrin a mis en œuvre sa connaissance des lieux pour la reconstitution historique qu’il présentait. Car son romanesque prétendait à l’histoire.17
Merveilleux. Il importait de charger ce merveilleux d’une sorte d’affectivité humaine.18 Il s’agissait pour lui seulement de créer un climat de vraisemblance humaine, comme une atmosphère réelle à laquelle son lecteur pût se fier pour admettre ce qui était l’essentiel : la présence du merveilleux divin.17
Surnaturel. L’écrivain écrit naturellement le récit de ce surnaturel. Le miracle n’est pas traité comme un miracle : il apparaît seulement comme la marque d’une élection continuée.18 Dieu, certes, est partout présent, mais Philon se garde d’imposer sa présence autrement que par les effets de sa puissance. Tout est vu du dehors.18
Apologétique. Cette histoire qui se donne l’allure de l’objectivité n’est pas autre chose qu’une apologie, ou une justification.19 Justification de l’histoire juive, à coup sûr.19 La foi juive, ainsi justifiée, peut être conquérante ou missionnaire.19 La grandeur messianique de Moïse n’est qu’une « figure » ou qu’une annonce.22
Septante. La traduction grecque de la législation mosaïque légitime l’effort de l’exégèse philonienne.20 [D’où] le récit circonstancié de la traduction des Septante, telle que la tradition alexandrine l’avait établie depuis deux siècles, telle que la lettre d’Aristée par exemple l’avait contée.20
Conclusion. Cette œuvre, si souvent méconnue ou délaissée, quand on ne la jugeait pas apocryphe, apparaît au contraire comme l’une de celles où l’on saisit le mieux – indirectement il est vrai –, la participation de Philon à son milieu et à s.on temps.17 Telle était la force de sa croyance que ce qui pouvait être un simple jeu rhétorique devint une page d’histoire vivante et convaincante, un nouveau moyen de propager sa foi.21
Livre I
Audience. Si la célébrité des lois qu’il a laissées s’est répandue à travers le monde entier, et a atteint les confins de la terre, bien peu savent quel il était, lui, en vérité : sans doute par jalousie à son égard […] les écrivains, chez les Grecs, n’ont pas voulu le considérer comme digne d’être mentionné.27
Traditions orales. Je révélerai le personnage de Moïse, en puisant mes informations tout à la fois dans les livres saints qu’il a laissés comme des témoignages admirables de sa sagesse, et chez les anciens de notre nation. J’ai toujours cherché à unir en une même trame ce qu’on me disait et ce que je lisais.29
Généalogie. En raison de la longue disette qui accablait Babylone et les pays alentour, ses ancêtres en quête de nourriture s’étaient transportés avec toute leur tribu en Égypte.29 Il appartient à la septième génération à partir du premier qui vint de l’étranger pour fonder la race entière des Juifs.29
Naissance. Dès sa naissance, l’enfant parut d’une beauté supérieure à celle d’un homme ordinaire.31 (Les parents de Moïse) eurent peur que leur désir de sauver la vie d’un être unique n’entraînât, avec celle de cet être, la perte du grand nombre dont ils étaient ; tout en larmes, ils exposent l’enfant au bord du fleuve et s’éloignent en sanglotant.31 Il me semble que tout arriva par l’effet de la sollicitude de Dieu en faveur de l’enfant.32
Sauvé des eaux. La princesse lui donne le nom de Moïse, dans son sens étymologique, puisqu’on l’avait retiré de l’eau. Les Égyptiens appellent en effet l’eau « môy ».35 [Cf. Ex 2, 10 ; même étymologie dans Josèphe, Antiq. II, 228, et C. Apion I, 286. Mais elle n’a rien de sûr.34] Elle en fait son fils, non sans s’être adroitement donné au préalable une taille volumineuse pour faire croire que c’était bien son fils et non un enfant supposé. Dieu rend facile tout ce qu’il veut, même les choses les plus malaisées.35
Instruction. Les maîtres se rassemblèrent, ceux du voisinage, ceux des pays d’Égypte, sans qu’on les appelât, ceux de Grèce aussi, mandés à grands frais. Il ne lui fallut pas longtemps pour dépasser leurs capacités, grâce aux heureuses dispositions de sa nature, devançant leurs leçons, si bien que ce semblait être de la réminiscence et non une acquisition de connaissance.35 [Philon nous représente ici un Moïse disciple des Grecs. […] Ailleurs, il fera des législateurs et des philosophes grecs les disciples de Moïse.35] Une âme bien douée, au contact des leçons, tire plus son profit d’elle-même que de ses maîtres.37 L’arithmétique, la géométrie, la théorie du rythme, de l’harmonie et de la mesure, et la musique dans sa totalité […] à quoi il faut ajouter la philosophie des symboles.37 [Philon, en rappelant ce programme d’éducation, songe sans doute aux usages grecs en cours dans l’Égypte de son temps et conformes à ce que disait déjà Platon.36]
Philosophe. Négligeant la polémique et dépassant leurs querelles, il cherchait la vérité, car sa pensée ne pouvait admettre aucune forme de mensonge.37 Si une passion n’amorçait son mouvement qu’insensiblement pour prendre son vol, il lui infligeait des châtiments qui dépassaient en sévérité toute réprimande verbale.39 Ses compagnons et tous les témoins […] cherchèrent à savoir quel pouvait bien être l’esprit qui, enchâssé dans son corps, y habitait : était-il humain, divin ou composé des deux ?39 Il illustrait les principes de la philosophie dans les actes de la vie quotidienne, parlant comme il pensait, agissant conformément à ses dires pour mettre en harmonie sa vie et ses paroles, afin que sa parole fût, aux yeux du monde, l’image de sa vie, et sa vie l’image de sa parole.41 Moïse […] en passe d’hériter l’empire de son aïeul et portant déjà le titre de « jeune roi », accueillit cependant avec ferveur l’éducation de sa famille et de ses ancêtres, considérant la fortune de ses parents adoptifs, si brillante fût-elle pour lors, comme un produit bâtard.41
Immigré. Les Juifs y étaient en qualité d’étrangers, puisque les ancêtres du Peuple, affamés par la disette, leur avaient fait quitter Babylone. […] Les étrangers, à mon sens, doivent être considérés comme les suppliants de ceux qui les accueillent.43 [Sans doute Philon fait-il ici allusion à la situation de sa propre communauté à Alexandrie.42] Le souverain du pays les réduisit en esclavage. […] Mettant au rang des esclaves des gens qui étaient non seulement libres, mais encore étrangers, suppliants, résidents domiciliés, sans respecter ni craindre le dieu qui protège l’homme libre, l’étranger, le suppliant, le foyer, le dieu qui veille à tous ces droits.43 Les services qu’il pouvait rendre, c’était d’exhorter par ses paroles les commissaires à la modération.45 […] pour adoucir les maux, si pénibles qu’ils fussent. Mais quand ceux-ci avaient laissé quelque répit, ils revenaient s’abattre de plus belle.47
Meurtre légitime. Moïse le tue, considérant que c’était là une action juste et un acte de piété. Et c’était bien un acte de piété que le meurtre de celui qui ne vivait que pour faire périr des hommes.47 Le roi se mit en colère […] de voir que son petit-fils ne partageait pas ses sentiments.47 Les gens en place saisirent l’occasion […] de déverser d’innombrables calomnies à l’oreille de son grand-père.49 Moïse parcourait, lui, la série des épreuves de la vertu […] relisant continuellement les préceptes de la philosophie, les assimilant en soi avec discernement.49
Les filles de Jéthro. Si un autre avait pu fuir la colère implacable du roi […] il se fût employé à mener une vie tranquille et sans éclat. […] Il empruntait, lui, une route opposée à celle que l’on aurait pu attendre […] car il considérait le droit comme une puissance indestructible.51 Sept jeunes filles […] se trouvaient près d’un puits […] « N’allez-vous pas cesser l’injustice que vous commettez ?51 La justice eût été que vous tiriez de l’eau pour elles […] vous ne commettrez pas ce larcin, j’en atteste le regard céleste de la justice qui voit ce qui se passe, même dans la solitude la plus profonde. [Dieu] m’a délégué pour apporter une aide inattendue. D’elles qui sont vos victimes, je suis l’allié, et je suis assisté d’un bras puissant »53 À mesure qu’il parlait, il était saisi d’un transport divin et se transfigurait en un prophète ; ils eurent peur que ce ne fussent des oracles et des prédictions ; ils deviennent tout soumi.3 Leur père fut sur le champ frappé par sa physionomie, et peu après par ses dispositions morales.55
Berger. Il menait paître les troupeaux, faisant ainsi l’apprentissage du gouvernement. Car le soin des troupeaux est aussi un exercice préparatoire à la royauté.55 Aussi appelle-t-on les rois « bergers des peuples », et ce n’est pas une injure.55 Parfait qui serait compétent dans l’art du berger, parce qu’il aurait appris avec les animaux inférieurs à gouverner les animaux supérieurs. Il est impossible, en effet, d’atteindre la perfection dans les grandes choses avant de l’avoir fait dans les petites.55 Ainsi fit-il prospérer ses troupeaux. Les autres bergers en conçurent bientôt de la jalousie.57
Buisson ardent. Au milieu de la flamme s’éleva une forme extrêmement belle, qui ne ressemblait à aucun objet visible. […] Appelons-la un ange, car elle annonçait, pour ainsi dire, les événements à venir.57 Le buisson ardent était le symbole des victimes de l’injustice, la flamme du feu, celui des auteurs de l’injustice, le fait que les flammes ne consumaient pas ce qu’elles enveloppaient, le signe que les victimes de l’injustice ne périraient pas sous les coups de leurs assaillants.59 L’ange (représentait) la providence de Dieu qui, contre toute attente et avec un grand calme, rend favorable ce qui semblait extrêmement redoutable.59 Quand on croira causer chez vous les plus grands ravages, c’est à ce moment-là surtout que vous atteindrez l’éclat de la gloire.59 [Mais] ne vous exaltez pas à cause de votre propre vigueur ; soyez modestes au contraire, en voyant ainsi abattues des forces invincibles.59
Mission libératrice. Après avoir montré à Moïse ce miraculeux prodige. […] Dieu se met en devoir de l’encourager encore par des oracles à s’occuper activement de son peuple.59 Il ne sera pas un simple auxiliaire de sa libération, mais le chef qui le fera sortir avant longtemps de cette contrée ; il s’engage à l’aider en toute chose.61 « J’ai eu, moi, pitié d’eux. Je le sais, en effet, chacun en particulier et tous ensemble d’un même cœur, se sont mis à supplier et à prier, espérant une aide venant de moi. Je suis bienveillant par nature et favorable aux suppliants authentiques. »61
Nom divin. Dis-leur d’abord que je suis Celui qui est, pour que, connaissant la différence entre ce qui est et ce qui n’est pas, ils apprennent en outre qu’il n’y a absolument aucun nom propre qui puisse me désigner, moi à qui seul revient l’être.61 En outre je suis le Dieu des trois hommes dont le nom désigne la vertu de chacun : le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob, du premier parce qu’il est le modèle de la sagesse qui s’apprend, du deuxième parce qu’il est le modèle de celle qu’on tient de sa nature, du troisième, parce qu’il est le modèle de celle qu’on acquiert par l’exercice.61
Trois signes. Voici quels étaient les signes ; celui du bâton que tenait Moïse et que Dieu lui ordonne de jeter à terre. […] Dieu lui ordonne de cacher l’une de ses mains dans les plis de son vêtement et de la retirer peu après. […] Toute l’eau du fleuve que tu puiseras pour la verser sur la terre, sera un sang du plus beau rouge.63 Ces enseignements, il les recevait seul de Dieu seul, comme un disciple les reçoit de son maître.63 Le bâton devient serpent […] s’élève en l’air, élargit ses flancs, ouvre la gueule et, dans le mouvement d’un courant d’air extrêmement violent, les attire tous à lui, tel un filet qui enserre une charge de poissons, il les avale et, par une nouvelle métamorphose, revient à son état premier de bâton.69 [Philon, ici comme ailleurs, embellit les détails du récit biblique, soit qu’il veuille en imposer davantage à ses lecteurs, soit qu’il se laisse entraîner par sa verve descriptive.62]
Hésitations. Il cherchait cependant à éluder sa désignation, prétextant qu’il avait la voix faible, la langue paresseuse, qu’il n’était pas doué pour la parole.65 Dieu, tout en comprenant sa réserve, lui dit : « Ne sais-tu vraiment pas qui a donné à l’homme une bouche, qui a fait sa langue, sa gorge, tout l’ensemble de son appareil vocal pour la parole proférée (logos phophorikos) ?65
Résistances. Il leur fallait accomplir leurs sacrifices traditionnels dans le désert, car ils ne se faisaient pas comme ceux des autres hommes, mais avaient au contraire un mode et une loi qui s’écartaient de la commune pratique.67 Ils s’irritaient contre Moïse et contre les siens, disant qu’ils les trompaient, se répandant sur eux en propos malveillants, secrètement ou en public, et les accusant d’impiété pour avoir apparemment invoqué à tort l’autorité de Dieu ; Moïse alors commence à leur montrer les prodiges que Dieu lui avait auparavant appris à faire.67
Insistance. La suspicion était tombée devant la vision miraculeuse : personne ne pensait plus que ces faits relevaient d’artifices humains et de procédés qu’on invente pour tromper : la cause en était une puissance plus divine, qui peut la cause en était une puissance plus divine.69 Il fallut donc une menace plus lourde, une volée de ces coups qui font réfléchir les insensés, lorsque l’enseignement de la raison ne les a pas touchés.69
Les dix plaies. Ces mêmes éléments, qu’il faisait concourir au salut quand il donnait sa forme à l’univers, il les retournait à son gré pour perdre les impies.71 Il répartit les châtiments : les trois premiers, qui viennent des éléments les plus denses, la terre et l’eau dont sont constituées les natures corporelles, il les remet au frère de Moïse ; ceux qui viennent des éléments les plus importants pour la production de la vie, c’est-à-dire de l’air et du feu, il les remet au seul Moïse, au même nombre de trois ; il en remet un en commun à tous les deux : le septième ; et les trois derniers qui complètent la dizaine, il se les réserve il lui-même.71 [L’ordre dans lequel Philon présente les dix plaies l’oblige, à partir du quatrième châtiment (§ 118), à s’écarter de l’ordre du récit biblique. Dans les Psaumes 77, 44s. et 104, 28s., on ne trouve ni le même ordre ni le même nombre de châtiments que dans l’Exode.71]
Moustiques. Peut-être pourrait-on se demander pourquoi Dieu recourait, pour châtier le pays, à des bêtes aussi insignifiantes et négligeables, sans recourir aux ours, aux lions, aux panthères et aux autres espèces de fauves.75 Mais Dieu, qui est la puissance la plus haute et la plus grande, n’a besoin de rien. S’il veut, d’aventure, se servir de certains êtres comme d’instruments pour exercer des châtiments, il ne choisit pas les plus forts ni les plus grands (cf. Sg 11,15-20).77 Dieu voulait donner un avertissement aux habitants du pays plutôt que les exterminer.77
Puissance divine. « C’est le doigt de Dieu ». Sans la main de Dieu, la totalité de la terre habitée, d’une extrémité à l’autre, plus encore la totalité même du monde ne pourraient subsister.77 Ce ne fut pas seulement l’avalanche extraordinaire de tous ces maux qui entraîna les habitants à un découragement sans mesure, ce fut encore le caractère inhabituel de l’événement ; car ils supposaient, ce qui était en fait, que ces accidents étaient l’œuvre sans précédent du courroux divin.81 Quelques-uns, n’étant qu’à demi brûlés, restaient en vie et présentaient la marque des blessures causées par la foudre, pour servir d’avertissement à ceux qui les voyaient.81
Sévérité et pitié. Une fois encore, Moïse prie, et un vent, survenant de la mer, disperse les sauterelles.83 [L’hébreu dit ; un vent d’Est (10, 13) ; la Septante comme Philon : un vent du midi.83] Soudain se répandent les ténèbres, soit qu’il y ait eu une éclipse de soleil plus complète qu’à l’ordinaire, soit que, par la consistance des nuages, par leur masse continue et par leur très forte condensation, la progression des rayons ait été arrêtée.85 Moïse, les ayant pris en pitié, adressa une supplication à Dieu. Dieu alors fait la lumière à la place de l’ombre.85
Mouche-chien. Par l’intermédiaire d’une bête qui est la plus hardie de toutes celles qui sont dans la nature, la mouche-chien : la bien nommée, car ceux qui ont institué les noms – c’étaient des sages – ont composé le sien à partir de celui des bêtes les plus effrontées.87 Le dessein de Dieu n’était pas de dépeupler la contrée, mais seulement de donner un avertissement.89
Butin légitime. Les Hébreux, tout chassés et rejetés qu’ils sont, prennent conscience de leur noblesse et conçoivent cette audace qui est naturelle chez des hommes libres, qui n’ont pas oublié les attaques dont ils ont souffert injustement.91 S’étant saisis d’une grande quantité du butin, ils l’emportaient. […] Ils n’étaient poussés ni par la cupidité ni, contrairement à ce qu’on pourrait dire pour les accuser, par la convoitise du bien d’autrui […] mais d’abord, de tous les travaux qu’ils avaient exécutés pendant tout ce temps, ils emportaient le salaire qui s’imposait ; ensuite, tout ce qu’ils avaient souffert dans la servitude, ils le rendirent en plus petit. […] Pour l’une ou l’autre de ces raisons, on voit qu’ils agissaient justement.93 Les Égyptiens avaient été les premiers à lever des mains injustes contre des étrangers et des suppliants, je l’ai déjà dit, pour les réduire en servitude comme des prisonniers de guerre ; mais eux, saisirent l’occasion qui se présentait de se venger sans le secours des armes, derrière le bouclier et sous la main protectrice du Juste.93
Préservation. Le plus surprenant était que, sous les mêmes coups, dans un même lieu et un même moment, les uns périssent, les autres fussent préservés.95 S’il s’était trouvé quelque témoin de ces événements à ce moment-là, il aurait estimé que les Hébreux étaient de simples spectateurs des maux que d’autres supportaient […] [de plus], ils s’instruisaient dans la plus belle et la plus utile des connaissances, la piété.95
Un chef unique. Moïse fut choisi. Il reçut le commandement et l’autorité royale non pas comme font quelques-uns qui se poussent au pouvoir par les armes, les intrigues, en s’appuyant sur les forces de cavalerie, d’infanterie et de marine. Il les reçut pour son mérite, pour sa valeur morale, pour cette bienveillance universelle qu’il montrait sans cesse.97 Une fois qu’il eut renoncé au gouvernement de l’Égypte […] mû par sa noblesse d’âme, par l’élévation de sa pensée et par une répulsion innée pour le mal, alors, Dieu qui dirige par sa Providence l’univers, jugea bon de lui donner en compensation la royauté d’une nation plus nombreuse et plus forte qui, entre toutes, devait exercer le sacerdoce pour prier sans cesse en faveur du genre humain, pour écarter le mal, pour communiquer le bien.97 Ayant pris le pouvoir, il ne s’efforça pas, à la différence de ce que font certains, d’accroître sa maison ou de pousser ses fils – il en avait deux – vers les grandeurs de la puissance.99 Il est le seul de tous ceux qui ont jamais gouverné, qui n’ait amassé ni or ni argent, qui n’ait pas levé d’impôts, qui n’ait possédé ni maisons ni domaines, ni troupeaux, ni personnel domestique, ni revenus.99
Richesse spirituelle. Il avait compris que c’est le fait d’une âme misérable que d’accueillir la richesse matérielle ; il la méprisa parce qu’elle est aveugle, mais il estima spécialement la richesse qui sait voir (cf. Platon, Lois, 631c)99 Il s’exerçait à la simplicité et à la frugalité d’un homme ordinaire ; en revanche, il cherchait une magnificence vraiment royale, là où il était bien qu’un chef se distinguât, c’est-à-dire dans les cas où il faut de la maîtrise de soi, de la fermeté, de la modération, de la vivacité d’esprit, de l’intelligence…99 Dieu le récompense en lui donnant en échange la richesse la plus grande et la plus parfaite : la richesse de la terre entière […] car si, selon le proverbe « tout est commun entre amis », le prophète a été proclamé ami de Dieu et il s’ensuit qu’il peut aussi participer à son droit de possession.101 L’homme vertueux n a sans doute rien en sa possession, au sens propre du mot, même pas sa propre personne, mais il reçoit une part, autant qu’il en est capable, des trésors de Dieu. Rien de plus naturel : il est le citoyen du monde.101
Un homme divin. N’a-t-il pas joui aussi d’une société plus sublime, celle qui l’unissait au Père, au Créateur de l’univers, puisqu’il fut jugé digne de recevoir la même dénomination que lui : en effet, il fut appelé Dieu et roi de toute la nation ; et il est dit qu’il entra dans la ténèbre où était Dieu.101 Il entra dans la ténèbre où était Dieu, c’est-à-dire dans l’essence qui n’admet pas de formes, qui est invisible, incorporelle : l’exemplaire des êtres ; il apprenait ce qui échappe à la vision d’une nature mortelle.103
Modèle, loi vivante. Telle une peinture bien faite, il se présenta aux regards, lui-même et sa vie, œuvre de toute beauté et de forme divine ; et il se tient comme un modèle pour qui veut l’imiter. Heureux ceux qui en ont imprimé le cachet dans leurs âmes, ou qui se sont efforcés de l’imprimer.103 Si le chef choisit un principe de vie austère et respectable, ceux qui manquent tout à fait de maîtrise d’eux-mêmes passent dans le camp de la continence et, poussés par la crainte ou le sentiment de l’honneur, ils s’efforcent de donner l’impression qu’ils recherchent alors avec zèle les mêmes buts.103 Moïse, puisqu’il devait devenir législateur, est-il devenu lui-même, bien auparavant, une loi vivante et douée de parole.103
Inquiétudes du peuple. Il ne les conduisait pas par le chemin le plus court, et cela pour deux raisons : d’une part, il prenait ces précautions […] d’autre part, il voulait aussi, en les menant par le désert et pendant longtemps, les éprouver pour savoir comment ils supporteraient l’obéissance.105 Ils s’agitaient fiévreusement, leur volonté inhibée par l’énormité de leurs malheurs ; ainsi qu’il arrive habituellement en de telles catastrophes, ils rendaient leur chef responsable.107
Passage de la mer. Quand Moïse entendait ces reproches, il les leur pardonnait et retrouvait dans sa mémoire les oracles divins. Séparant sa pensée de ses paroles, dans le même temps par la pensée il rencontrait Dieu d’une façon invisible, pour lui demander de les sauver d’une catastrophe sans issue ; par la parole, il encourageait et exhortait le peuple qui l’injuriait.109 Le propre de Dieu c’est de trouver un passage là où il n’y a aucun passage ; ce qui est impossible à toute créature est possible à Lui seul et se trouve à sa portée. C’est encore posément qu’il prononçait ces paroles ; mais, après un instant de silence, il est saisi d’un transport divin : sous le souffle de l’esprit qui a coutume de le visiter, il parle en prophète et il prédit : Ces troupes que vous voyez bien armées, vous ne les verrez plus…109
Mara. Dieu envoie sa puissance miséricordieuse, il ouvre les yeux vigilants de l’âme du suppliant et, lui montrant un morceau de bois, il lui ordonne de le prendre et de le jeter dans les sources : peut-être était-ce du bois naturellement capable d’avoir une action qu’on pouvait ne pas connaître peut-être aussi fut-il créé sur l’heure pour la première fois, en vue de l’usage auquel il devait servir.115 [exemple typique de l’explication par une cause naturelle d’un fait présenté comme un miracle par l’Écriture.115]
Élim. Le Peuple comporte douze tribus, et chacune d’elles, si elle pratique la piété, aura la valeur d’une source […] quant aux chefs du Peuple tout entier, qui sont soixante-dix, ils ont été très justement figurés par le palmier, le plus noble des arbres, le plus beau à voir, celui qui sait le mieux porter ses fruits : il contient la force vitale non pas enfouie dans les racines, comme d’autres arbres, mais attirée vers le haut, comme le cœur…117 Telle est la nature qu’a aussi la pensée de ceux qui ont goûté des sentiments religieux : elle a appris à regarder en haut, à fréquenter les hauteurs ; elle évolue toujours dans les régions sublimes ; elle recherche les beautés divines et regarde les choses de la terre comme un objet de risée : à ses yeux, il n’y a ici-bas que jeux d’enfants ; là-haut sont les réalités vraiment sérieuses.119
Massa. Moïse s’irritait, non pas tant en raison des calomnies dont il était l’objet qu’en raison de l’instabilité de leur sentiment.121 Mais ici il se mit à pardonner, sachant qu’une foule est chose naturellement inconstante, qui se laisse émouvoir par l’immédiat.121
La manne. Moïse, sous le souffle de l’Esprit, est saisi d’un transport divin et, parlant en prophète, il dit : « Aux mortels est laissée la plaine à la glèbe profonde. […] Quant à Dieu, ce n’est pas une unique parcelle de l’univers, mais le monde tout entier qui lui est soumis avec ses parties. […] Ainsi donc aujourd’hui, il a décrété que l’air porte de la nourriture au lieu d’eau.123 On ne pouvait l’emmagasiner ni le thésauriser, car Dieu avait pris la décision de répandre ses bienfaits en dons toujours nouveaux.125 En même temps, ils apprenaient aussi quel était ce jour qu’ils désiraient tant connaître – car ils cherchaient depuis longtemps quel pouvait être le jour anniversaire du monde, dans lequel ce tout fut achevé.127
Le rocher frappé. Il frappe le rocher aux arêtes dures. Et le rocher se fendit à point nommé, jusqu’à une veine qui, ou bien contenait déjà, ou bien à ce moment-là pour la première fois reçut l’eau, par des canaux invisibles.129 Ces faits vraiment insolites et contraires à toute attente sont un jeu pour Dieu : il suffirait d’un coup d’œil sur ces œuvres réellement grandioses et dignes d’attention, que sont la création du ciel, du mouvement réglé des planètes et des fixes…129 Mais toutes ces merveilles véritablement étonnantes, on les méprise à cause de l’habitude qu’on en a ; tandis que celles qui n’entrent pas dans nos habitudes, même si elles sont insignifiantes, on en est frappé parce qu’on cède aux représentations étranges et parce qu’on aime la nouveauté.131
Amaleq. Moïse, ayant appris par ses éclaireurs que l’armée ennemie n’était pas loin […] courut en toute hâte sur la colline voisine pour supplier Dieu de prendre les Hébreux sous sa protection.131 Il se produisit un fait vraiment merveilleux, que Moïse ressentit dans ses mains : elles devenaient tour à tour très légères et très lourdes ; quand elles étaient légères et restaient élevées en l’air, ses hommes étaient remplis de force ; combattant avec courage, ils se couvraient de gloire. […] Dieu, par ce symbole, faisait savoir que les uns avaient la terre et les parties les plus basses de l’univers comme héritage propre, les autres la partie la partie la plus sainte, l’éther.133
Canaan. C’étaient soit des géants très grands, soit des hommes d’une taille ou d’une force si démesurée qu’ils paraissaient aussi des géants.137 Nos armes, nos machines de guerre, et toute notre puissance sont dans notre seule foi en Dieu ; ainsi équipés, nous ne céderons devant rien de ce qu’on peut craindre.135 Ceux qui avaient peur étaient cinq fois plus nombreux que les courageux ; mais une petite quantité d’audace disparaît dans une surabondance de pusillanimité.141
Édom. Les ancêtres des deux peuples […] étaient deux frères. […] Menaçant son frère de mort, s’il ne lui rendait pas ses droits, il médita de le tuer ; telle est la vieille haine d’un homme pour un homme, qu’un peuple a rajeunie, tant de générations plus tard.143 Moïse, alors qu’il pouvait l’emporter au premier cri d’attaque et au pied levé, ne jugea pas équitable cette façon de faire, à cause de cette parenté dont on a parlé, mais il sollicita seulement le droit de faire route à travers le pays.145 Leur chef fit preuve alors des deux plus belles qualités, à la fois de prudence et de bonté ; savoir se garder de toute mésaventure est le fait de l’intelligence, et ne vouloir même pas se défendre contre des gens qui vous sont parents, c’est le fait de la vertu d’humanité.147
Sihôn. Après avoir tout enlevé de vive force, ils accomplirent leurs promesses d’action de grâces, sans rien détourner du butin : ils consacrèrent à Dieu les villes a ver les habitants et leurs trésors, et en souvenir de l’événement nommèrent « offrande » le royaume tout entier.149 [Le mot grec anathèma avec son double sens « offrande » et « malédiction » ou « objet maudit » correspond bien à l’hébreu hérem.148] Les favoris de Dieu formèrent des chœurs tout autour du puits et se mirent à chanter un chant nouveau à leur divin Clérouque, à Celui qui était vraiment le chef de leur émigration.149 Ils soutinrent le choc tout en s’aidant de l’alliance irrésistible du Juste.151
Balaam. Balaam, que n’inspiraient pas des sentiments nobles et fidèles, mais qui préférait se faire valoir comme l’un de ces éminents prophètes, qui ont l’habitude de ne rien faire absolument sans un oracle, chercha à se dérober, en disant que la divinité ne lui permettait pas de se mettre en route.155 [L’histoire de Balaam est souvent rappelée par Philon. […] Il interprète cette histoire dans un sens très défavorable à Balaam, ce qui est le cas aussi de la tradition hellénistique, comme de la tradition palestinienne, et aussi de la tradition chrétienne (cf. Jude 11), alors que le texte biblique (Nombres 22-24) ne présente pas un portrait sévère du même personnage.153] [Philon laisse tomber certains détails du récit biblique, et notamment celui de l’ânesse qui parle. Sans doute veut-il éviter tout ce qui pourrait paraître ridicule aux yeux des Gentils ?152]
L’ânesse. Il y avait là, semble-t-il, une certaine apparition divine que l’animal voyait depuis longtemps devant lui et qui l’épouvantait, tandis que l’homme ne voyait rien, ce qui était une preuve de son aveuglement : un animal dépourvu de raison était favorisé d’apparitions avant celui qui se vantait de voir non seulement le monde, mais le Créateur du monde.157 Lorsque finalement il vit l’ange debout, en face de lui – non pas qu’il méritât une pareille vision, mais il fallait qu’il comprît sa propre vilenie et son néant, il se mit à prier et à supplier, demandant le pardon pour une faute commise par ignorance.157
Malédiction impossible. Tu ne serviras à rien, puisque c’est moi qui te souffle ce qu’il faut dire, sans l’intervention de ton intelligence, c’est moi qui remue l’organe de ta voix, selon ce qui est juste et utile ; et c’est moi qui tiendrai les rênes de ta parole et ferai chaque révélation par ta bouche, sans que tu comprennes.159 Il fut aussitôt saisi d’un transport divin, grâce à la visite d’un esprit prophétique qui repoussa toute sa technique de la divination au-delà des frontières de son âme : il n’était pas possible de voir cohabiter une présence toute sainte et les sacrifices d’un magicien.159 [Sur la conception qu’a Philon de cette sorte d’extase prophétique, voir W. Völker, p. 292 et notes (passages parallèles). Cf. aussi Wolfson, II, p. 26-27 et É. Bréhier, son chapitre : « La prophétie et l’extase ».159]
Peuple élu. Comment pourrais-je maudire ceux qui ne sont pas maudits par Dieu ? […] Un peuple qui n’accepte pas de se mêler à d’autres qui lui feraient abandonner les traditions de ses pères. Qui a découvert exactement le premier début de leur génération ? Si leurs corps ont été formés à partir de semences humaines, c’est de semences divines que sont nées leurs âmes ; c’est pourquoi ils sont, de naissance, proches parents de Dieu.161 [On sait que l’idée de la parenté des hommes avec Dieu était très répandue dans le monde hellénistique (Platon, République, 391e).161] Les Hébreux […] ne tiennent aucun compte des présages et de tout ce qui touche à la divination : c’est au seul Souverain du monde qu’ils accordent leur confiance.163 Qu’elles sont belles tes demeures, ô armée des Hébreux […]
Messie. Un jour, un homme sortira du milieu de vous, il acquerra la domination sur beaucoup de peuples ; sa royauté, grandissant chaque jour, s’élèvera très haut. […] Il se reposera, étendu comme un lion ou comme le petit du lion, avec une telle assurance qu’il ne craint personne, mais inspire la crainte à tous les autres.167
Divination dépassée. Le prophète, alors libéré de la présence divine, répondit : « Je suis victime d’une accusation très injuste, Je suis calomnié : je ne dis rien, en effet, de mon propre mouvement, mais seulement ce que la divinité a fait entendre »161 Il ne recourt plus, comme il est normal, aux bruits prophétiques et aux augures : il a perdu toute estime pour son art, il le regarde comme une peinture effacée par le temps et pense que l’obscurité s’est substituée à son pouvoir de bien conjecturer. Surtout, il a fini par comprendre que les intentions du roi qui l’a engagé à sa solde ne s’accordent pas avec la volonté de Dieu.165 [Philon, dans ses descriptions, évite le mot pneuma pour recourir à d’autres expressions.164]
Phinéas. Phinées entre dans une violente indignation […] certains suivirent […] et supprimèrent parmi leurs parents et leurs amis en âge de porter les armes tous ceux qui avaient été initiés au culte de ces idoles fabriquées de main d’homme : ils effacent ainsi la souillure de leur peuple par le châtiment inexorable des premiers coupables et ils épargnent les autres quand ils ont donné des preuves tout à fait manifestes de leur piété.171
Madiân. Ce n’est pas pour s’assurer par la force la suprématie qu’il s’agit maintenant de combattre, ni non plus pour s’emparer des biens des autres […] mais c’est pour la religion et pour la sainteté de la vie.175 Ils firent preuve d’une si grande force et d’une si grande audace qu’ils purent immoler leurs adversaires, et eux-mêmes s’en retourner tous sains et saufs.175 Quant aux prisonniers, dont ils emmenèrent un nombre incalculable, ils estimèrent juste de tuer les hommes et les femmes.177 Il prescrit à ces hommes de demeurer quelques jours hors du camp, et au grand-prêtre de purifier du sang versé ceux des combattants qui étaient revenus de la bataille […] à cause de l’originelle et commune parenté de tous les hommes. C’est pourquoi, il faut des purifications il ceux qui ont causé la mort de quelqu’un pour compenser ce qui est regardé comme une souillure.177
Gad et Ruben. Les deux tribus éleveuses de bétail demandèrent de leur permettre de prendre là leurs lots et d’y être désormais établies […] « Il n’est pas juste que vous jouissiez de la paix et des biens qui en sont le fruit, tandis que les autres se fatigueront dans des batailles et dans des difficultés infinies […] 181 Vous êtes tous égaux, une même race, vous avez les mêmes pères, vous êtes une seule maison ». […] Ils supportèrent cette semonce avec calme comme les vrais fils d’un père très bienveillant.183 Rien ne nous fait peur, de ce que comporte le courage, même s’il arrive que ce soit très dur. Nous regardons comme des actes de courage d’obéir à ton autorité, à toi qui nous conduis si merveilleusement, de ne pas nous dérober devant les difficultés.185
Livre II
Législateur, prêtre, prophète. Ainsi, on a montré ce que Moïse a fait comme roi. Il faut maintenant dire tout ce qu’il a accompli de beau dans son rôle de grand-prêtre et de législateur.187 Il a été dit, non sans pertinence, que les États ne pourront progresser vers un mieux-être que si, ou bien les rois deviennent philosophes, ou bien les philosophes rois. Mais Moïse apparaîtra non seulement comme ayant manifesté surabondamment dans un même encore trois autres, dont l’une concerne la législation, l’autre la charge de grand-prêtre, la dernière la prophétie.193 Au roi il appartient de prescrire le bien et d’interdire le mal ; or prescrire ce qui doit être fait et interdire ce qui ne doit pas l’être, c’est le propre de la loi : d’où il suit que le roi est la loi vivante, et la loi un roi juste. Mais un roi et législateur doit tenir sous son regard non seulement l’ensemble des choses humaines mais aussi des choses divines car, si Dieu ne leur accorde pas son attention, les entreprises des rois ni celles des sujets ne peuvent être menées à bien. C’est pourquoi il faut qu’un tel homme soit le premier parmi les prêtres afin que, grâce à des rites parfaits et à une parfaite connaissance du service divin, il demande à Celui qui veut notre bien et consent à nos prières, d’être préservé du malheur et d’avoir part au bonheur, lui et ses sujets.195 Moïse eut obligatoirement le don de prophétie afin de découvrir par la providence divine ce qu’il ne pouvait saisir par le raisonnement. Car ce qui échappe à l’intelligence, la prophétie l’atteint tout de suite.195
Perfection morale. Vraiment, elle est belle et d’une parfaite harmonie, l’union de ces quatre facultés : en effet, enlacées et attachées acceptant et rendant des services, semblables aux Grâces qu’une loi de la nature immuable empêche de se séparer.195 On pourrait à juste titre dire d’elles ce que l’on dit couramment des vertus : qui en a une les a toutes.197 Pour ce qui est de la faculté législative, elle a pour frères et proches parents singulièrement les quatre que voici : l’amour de l’humanité, de la justice, du bien, la haine du vice.197
Éminence de la Loi. De cela ont parfaitement conscience ceux qui pratiquent les Livres sacrés, Livres qu’il n’aurait jamais composés sous la conduite de Dieu s’il n’avait été par nature tel que nous l’avons dit.197 Si l’on fait une revue méthodique des législations des autres peuples, on les trouvera ébranlées par une infinité de causes : guerres, tyrannies et autres accidents. […] Il n’y a que Moïse dont la constitution ferme, inébranlable, immuable, scellée comme par le sceau de la nature elle-même, reste solidement plantée, depuis le jour de sa rédaction jusqu’à maintenant, et nous espérons qu’elle subsistera dans tout l’avenir comme si elle était immortelle (cf. Lc 16, 17).199 Non seulement les Juifs mais presque tous les autres peuples et surtout ceux qui font le plus grand cas de la vertu ont été sanctifiés au point d’approuver et d’honorer ces lois. […] Parmi les États grecs et barbares, il n’en est pratiquement aucun qui ait de la considération pour les institutions d’un autre. […] Il n’en est pas ainsi des nôtres : elles attirent et font se tourner vers elles tous les peuples.201
Sabbat et Jeûne. Qui, en effet, n’honore pas hautement l’illustre et saint jour du Sabbat, en accordant une relâche et un soulagement des fatigues, à lui-même et à ses proches, et non seulement aux hommes libres mais aux esclaves, et qui plus est, encore aux bêtes de somme ?201 [Que le repos du Sabbat fût une loi universelle, tout le judaïsme hellénistique, semble-t-il, en était persuadé.202] Qui n’est pas frappé de stupeur et de respect chaque année devant ce qu’on appelle le Jeûne, observé avec plus de respect et de vénération que le Mois sacré […] en se conciliant la faveur du Père de toutes choses par des prières conformes à Sa volonté.203
Les Septante. Anciennement, les lois furent écrites en langue chaldéenne, et pendant longtemps restèrent dans la même forme.203 Ptolémée, surnommé Philadelphe […] pris de passion et d’affection pour notre législation, eut l’idée de faire transcrire en grec la rédaction chaldéenne et envoya sur le champ au Grand-Prêtre et Roi des Juifs – car c’était la même personne – des ambassadeurs.205 Il éprouvait la sagesse de chacun en leur posant des questions non pas classiques, mais au contraire originales, et eux donnaient aux problèmes posés des solutions qui allaient droit au but sous la forme d’apophtegmes.207
Traduction inspirée. En face d’Alexandrie s’étend l’île de Pharos.207 Sans aucune présence autre que celle des éléments naturels : terre, eau, air, ciel, sur la genèse desquels ils s’apprêtaient à faire les hiérophantes – car la Loi commence par la création du monde – ils prophétisèrent, comme si Dieu avait pris possession de leur esprit, non pas chacun avec des mots différents, mais tous avec les mêmes mots et les mêmes tournures.209 Le mot propre chaldéen fut rendu exactement par le même mot propre grec, parfaitement adapté à la chose signifiée.209 Toutes les fois que des Chaldéens sachant le grec ou des Grecs sachant le chaldéen se trouvent devant les deux versions simultanément, la chaldéenne et sa traduction, ils les regardent avec admiration et respect comme deux sœurs, ou mieux, comme une seule et même œuvre, tant pour le fond que pour la forme, et ils appellent leurs auteurs non pas des traducteurs mais des hiérophantes et des prophètes.209 [C’est Philon qui affirme le premier l’inspiration divine de la traduction des Septante.210] Depuis longtemps la situation de notre nation n’est pas brillante… Mais s’il se produisait quelque nouveau départ pour une situation prestigieuse, alors vraisemblablement quelle amélioration ne verrait-on pas !211
Le Dieu créateur et législateur. Il a relaté les faits anciens en commençant directement par la création de l’univers pour démontrer deux choses absolument indispensables : l’une, que la même personne, Père et Créateur du monde, était aussi en vérité le Législateur ; l’autre, que celui qui observerait les lois chérirait la nécessité d’obéir à la nature et conformerait sa vie à l’ordre universel, accordant harmonieusement ses paroles à ses actes et ses actes à ses paroles.213
Loi et Création. Parmi les législateurs, les uns, ayant tout de suite établi la liste des choses à faire et à ne pas faire, ont fixé les peines pour les contrevenants, les autres, s’estimant supérieurs, n’ont pas commencé par là, mais, ayant d’abord fondé et établi une cité par le raisonnement, ils ont, par la création des lois, adapté à la cité ainsi fondée la constitution qu’ils jugeaient la mieux en rapport et la plus adéquate.213 Moïse opta une attitude différente dans chacun des deux secteurs. D’une part, dans ses ordres et ses interdictions, il suggère et encourage plutôt qu’il ne commande, s’efforçant d’accompagner d’introductions et de conclusions la plupart des instructions indispensables qu’il donne, pour incliner par consentement plutôt que par violence.215 D’autre part […] il commença par la Genèse de la Grande Cité, dans la pensée que les lois étaient l’image la plus ressemblante de la constitution de l’univers […] elle tend à rejoindre l’harmonie universelle et elle s’accorde avec le système de la nature éternelle.215
Lot. [D’où] des châtiments entièrement nouveaux et s’écartant de l’ordinaire, mis en œuvre à une échelle gigantesque par la Justice, assistante de Dieu et ennemie des méchants : les éléments les plus puissants de l’univers, l’eau et le feu.215 [Ainsi] lorsque tout le pays était embrasé en même temps que ses habitants par cette pluie de feu céleste, un seul homme et étranger est sauvé par une attention spéciale de Dieu, parce qu’il n’avait jamais eu de goût pour les pratiques contraires à la loi.217
Noé et l’arche. Jugé digne non seulement de ne pas être englobé dans la calamité générale, mais aussi d’être lui-même le point de départ d’une seconde race d’hommes, sur les injonctions divines que lui transmettaient les oracles, il construisit un ouvrage en bois, très grand.219 [Josèphe, Antiq. 1, 77, mentionne comme Philon un quatrième étage.219] Il savait que la nature de Dieu est miséricordieuse et que même si les espèces venaient à périr le principe indestructible qui est dans les genres subsiste sans fin à cause de sa ressemblance avec Dieu et parce que rien de ce qu’il a voulu expressément créer ne se dissout jamais.219 Si quelqu’un avait contemplé cette cargaison, il n’aurait pas eu tort de dire que c’était une image de la terre entière, vu qu’elle comprenait les espèces animales.221
Fin du déluge. Comme sur une injonction divine, chaque réalité naturelle : mer, sources, fleuves, se vit restituer ce qu’elle avait prêté, comme une dette qui doit nécessairement être acquittée.221 Ils devinrent les guides d’une « renaissance », les initiateurs d’un second cycle, laissés comme les braises qui rallumeront l’humanité, la plus haute espèce vivante, qui seule a reçu l’hégémonie sur tout ce qui peuple la terre, ayant été créée à la ressemblance de la puissance divine, image visible de l’Être invisible, image périssable de l’Éternel.221
Grand-prêtre. Nous avons désormais présenté deux aspects de la vie de Moïse, celui de roi et celui de législateur. Il faut maintenant rendre compte au troisième, se rapportant à la prêtrise. La plus haute et la plus nécessaire des qualités que doit posséder un grand-prêtre, la piété, Moïse l’a pratiquée au plus haut point.223 Il aima Dieu et fut aimé de Lui comme peu d’hommes, vu qu’il était inspiré par l’amour céleste, honorait plus que qui que ce fût le Maître de l’Univers et était honoré par Lui en retour. Et l’honneur qui convient au sage, c’est le culte de l’Être véritable. Or c’est la prêtrise qui rend ce culte à Dieu.223
Inspiration. Depuis le premier moment où il commença à prophétiser dans les transes, il estimait convenable de se tenir toujours en état de recevoir les oracles.223 Il trouvait préférables les nourritures de la contemplation, grâce auxquelles, inspiré par un souffle venu du haut du ciel, il devint meilleur d’abord intellectuellement, ensuite physiquement.223 Il fit, sur les injonctions divines, l’ascension de la montagne la plus haute et la plus sacrée. […] Il redescendit ensuite quand les quarante jours en question furent écoulés, beaucoup plus beau. […] Pendant son séjour sur le sommet, il fut initié aux mystères par des instructions sur tout ce qui concernait la prêtrise.225 [Il est très surprenant que l’événement le plus important de la vie de Moïse, la Révélation du Sinaï, ne soit pas exposé très explicitement.222]
Le tabernacle. Il parut bon de construire un tabernacle, objet saint s’il en fut, dont la réalisation fut expliquée à Moïse sur la montagne par des oracles.225 Il eut une vision spirituelle des idées immatérielles correspondant aux objets matériels à réaliser, et selon lesquelles il fallait reproduire les imitations sensibles à partir de l’archétype original, si l’on peut dire et des modèles conceptuels. Car il convenait que la construction aussi du sanctuaire fût confiée à celui qui était véritablement le Grand-Prêtre.227 La forme du modèle fut imprimée comme un sceau dans l’esprit du prophète, dessinée complètement et modelée préalablement dans le secret avec des contours immatériels et invisibles.227
Les colonnes. L’ensemble des colonnes […] se montait à quarante-cinq, nombre qui est la somme des chiffres de un à dix, qui est la perfection suprême.229 Cinq est le nombre des sens et les sens dans l’homme d’une part sont orientés vers le monde extérieur, et d’autre part ils se recourbent dans la direction de l’esprit. […] C’est pourquoi il a aussi attribué aux cinq colonnes l’espace limitrophe.229 La tétrade […] le nombre vingt-huit […] la quarantaine… [interprétations symboliques] 231
Les tentures. Il choisit les matériaux de ces tentures […] le blanc éclatant vient de la terre, le pourpre de l’eau, le violet est semblable à l’air – car ce dernier est noir de sa nature – le rouge au feu. […] Il était en effet nécessaire pour des gens qui construisaient un temple bâti de main d’homme, consacré au Père et au Guide de l’univers, d’employer les mêmes substances que celles dont Il a fabriqué le Tout.233 [Cf. Josèphe, Antiq. III, 183 et Bell. Iud. V, 212 s. ; thèmes repris par Clément d’Alexandrie, Stromate V, 32,3 et Origène, Hom. in Ez. XIII, 3.232]
L’arche. Quant à l’arche […] la longueur et sa largeur sont indiquées, mais nullement son épaisseur, ce qui le rend tout à fait semblable à une surface géométrique : il semble qu’il y ait là un symbole ontologique de la puissance miséricordieuse de Dieu, et moral de l’esprit humain miséricordieux pour lui-même, qui juge bon, par amour de la modestie, d’abattre et de détruire avec l’aide du savoir la présomption qui s’élève et s’enfle a une hauteur déraisonnable.235
Chérubins. Le Propitiatoire sert de base à deux créatures ailées nommées Chérubins en langue hébraïque, mais comme traduiraient les Grecs : connaissance complète et science abondante.237 [Cf. Clément d’Alexandrie, Strom. V, 35,6236] Certains prétendent, du fait qu’ils se font face, qu’ils sont les symboles des deux demi-sphères, celle qui est au-dessus de la terre et celle qui est en dessous […] 237 Pour ma part, je dirais qu’ils expriment allégoriquement les deux facultés les plus vénérables et les plus hautes de Celui qui est, la faculté créatrice et la faculté royale. Sa faculté créatrice est appelée Dieu (théos) : c’est grâce à elle qu’il a mis en place (éthèké), créé et ordonné cet univers. Sa faculté royale est appelée Seigneur ; par elle, il commande à ce qui existe et le gouverne avec justice et fermeté. En effet, puisque seul Il est en vérité, Il est indubitablement le Créateur, car Il a mené le néant à l’existence et pour la Nature, il est roi, car personne n’aurait plus de droit à commander a ce qui existe que son Créateur.237
Les sacrifices. L’autel des sacrifices […] ne fait pas allusion aux membres et aux organes des victimes, que le feu consume naturellement, mais aux intentions de celui qui offre le sacrifice.239 En effet, si ce dernier est sans bonté et sans justice, ses sacrifices ne sont pas des sacrifices, l’offrande sacrée perd sa valeur sacrée et ses prières lui retombent dessus chargées d’une force d’anéantissement : c’est que, lorsqu’elles n’ont que l’apparence, elles n’opèrent pas la rémission des péchés, mais leur rappel.241 Que pourrait être, en effet, le véritable sacrifice, sinon la piété d’une âme qui aime Dieu ?241
Le pectoral. Le pectoral (logeion) […] plaque d’or travaillée en forme de couronne et portant les quatre caractères gravés d’un nom que seuls avaient le droit d’entendre et de prononcer dans les lieux saints ceux dont l’oreille et la langue avaient été purifiées par la sagesse, et personne d’autre et absolument nulle part ailleurs.243 L’interprète de la Parole divine dit que ce nom a quatre lettres ; il en fait peut-être les symboles des premiers chiffres : un, deux, trois, quatre, puisque tout : le point, la ligne, la surface, le volume, est dans la tétrade mesure de tout.243
La tunique. Le vêtement du grand-prêtre […] est une reproduction et une imitation de l’univers et les différents éléments correspondant chacun à une partie de cet univers.243 Cette tunique est tout entière violette, ce qui représente l’air. […] Les fleurs brodées sont le symbole de la terre. […] Les grenades symbolisent l’eau. […] Les grenades, les fleurs brodées et les clochettes sont au bas de la robe, de même les éléments dont ils sont les symboles, la terre et l’eau, sont situés en bas du monde.245 De même que la tunique est une, de même les trois éléments susdits sont d’une seule et même espèce, puisque tout dans le monde sublunaire est sujet à des modifications et à des changements.245
Symboles célestes. Sept flambeaux et sept lampes, symboles de ce que les savants appellent les planètes.239 Quant à l’éphod, un raisonnement se fondant sur des conjectures vraisemblables le présentera comme symbole du ciel.245 Les douze pierres sur la poitrine, de couleurs différentes et réparties en quatre rangs de trois, de quoi peuvent-elles être le signe, sinon du cercle du zodiaque ?247
Raison et parole. Ce n’est pas sans motif que le pectoral est double. Car la raison apparaît sous deux formes dans l’univers et dans la nature humaine : dans l’univers, celle des idées immatérielles et exemplaires d’après lesquelles le monde intelligible a été fixé, et celle des choses visibles, qui sont des imitations et des copies de ces idées, et dont ce monde sensible a été constitué. Chez l’homme, l’une de ces formes est intérieure, l’autre produite au dehors par la parole ; la première est comme une source, la seconde coule à partir de la première. Le siège de l’une est l’esprit souverain ; l’emplacement de l’autre […] est la langue, la bouche et tous les autres organes vocaux.249 Aux deux principes rationnels qui sont en chacun de nous, celui qui est production au dehors et celui qui est intérieur, il a approprié les deux vertus, donnant à celui qui est production au dehors la « révélation », et à celui qui concerne la pensée, la vérité.249 Il a suspendu le pectoral à l’éphod, afin qu’il ne puisse pas jouer, jugeant que le discours ne devait pas être séparé des actes : car il fait de l’épaule le symbole de l’énergie et de l’action.249
YHVH. Sur le turban se trouve la plaque d’or sur laquelle sont imprimées les gravures des quatre lettres qui forment le nom de Celui qui est, vu que sans l’invocation de Dieu rien de ce qui existe ne peut tenir debout : car le principe de l’harmonie universelle, c’est Sa bonté et la puissance de Sa miséricorde.251
Le cosmos médiateur. Il était nécessaire que l’homme consacré au Père du monde eût comme avocat son fils parfaitement vertueux pour obtenir le pardon des péchés et des libéralités sans limite.251 [C’est-à-dire ici le Cosmos (et non pas le Logos) : cf. Spec. 1,91 et Deus 31 (les deux fils de Dieu : le Cosmos et le Logos). Cf. Bréhier, p. 170-175 : « Le Monde comme intermédiaire ».251]
La mer de bronze. Le bassin de bronze […] constituait un symbole d’une vie irréprochable et d’une existence gardant sa pureté dans des actions louables. […] Que celui qui va faire ses ablutions se rappelle que la matière première de cet ustensile était des miroirs, afin que lui aussi puisse voir distinctement sa propre âme comme dans un miroir.253 La beauté de l’âme réside dans l’harmonie des croyances et la symphonie des vertus ; le temps ne la flétrit pas : au contraire, avec les années, elle se rénove et rajeunit, ornée de la couleur splendide de la Vérité et de l’accord des actes avec les paroles, des paroles avec les actes et des intentions avec les deux.255
Propitiation. Toute créature, même vertueuse, du fait qu’elle est venue à l’existence, est sujette au péché et, de ce fait, il est nécessaire de se concilier la divinité par des prières et des sacrifices, de peur qu’irritée, elle ne nous soit opposée.257 [Philon semble avoir en vue ici plutôt la chute de l’âme préexistante dans un corps, que le péché originel au sens chrétien.256]
Consécration. Une onction sur trois parties du corps des candidats du sacerdoce : l’extrémité de l’oreille, de la main et du pied, le tout du côté droit, voulant signifier que le parfait doit être pur dans ses paroles, ses actions et toute sa vie.259
Feu divin. Survient un prodige tout à fait extraordinaire. De l’adyton jaillit soudain une masse de flammes, fragment soit d’éther, le plus pur des corps, soit d’air transformé en feu, selon la conversion naturelle des éléments.261 Afin que l’autel ne fût pas touché par le feu utilitaire en usage chez les hommes […] il a fait pleuvoir du ciel le feu éthéré pour distinguer le saint du profane, l’humain du divin.261
Le veau d’or. Ils fabriquèrent un taureau en or […] l’écho arrivait jusqu’au sommet de la montagne, elles atteignirent les oreilles de Moïse qui ne savait que faire entre son amour de Dieu et son amour des hommes : car il ne pouvait se résoudre à mettre fin à ses conversations avec Dieu qu’il entretenait en particulier, seul à seul, ni à voir, sans intervenir, le peuple accablé des calamités de l’anarchie.263 Écartelé entre les deux partis d’un côté et de l’autre, il ne savait que faire. Or, tandis qu’il était à délibérer, il reçut par oracle l’ordre suivant : « Va-t-en rapidement d’ici ! Descends !265 Il ne dévala pas tout de suite les pentes, mais d’abord fit, au nom du peuple, les supplications et les prières en demandant le pardon de leurs fautes. […] Il se réjouissait que Dieu eût accueilli sa supplication, mais d’autre part il était plein à éclater du souci et de la tristesse que lui causait la transgression de la Loi par le peuple.265
Les Lévites. « Si quelqu’un est du parti de Dieu, qu’il vienne à mes côtés ! » La formule était brève, mais grande était sa puissance d’expression.265 De toutes les tribus, une seule, appelée lévitique, ayant entendu la proclamation, courut à toute vitesse, comme une troupe à laquelle un seul signal suffit.267 Il était juste que ceux qui avaient été volontaires pour faire la guerre en l’honneur de Dieu et avaient en si peu de temps redressé la situation fussent jugés dignes de son service et obtinssent le sacerdoce.269
Le rameau, les noix. Dieu lui enjoint de prendre douze baguettes. […] La dernière sur laquelle il avait gravé le nom de son frère était miraculée ; comme une plante vigoureuse, elle était couverte de jeunes pousses et lourde d’une charge de fruits. Ces fruits étaient des noix.271 De même que dans la noix le commencement et la fin ne font qu’un, le commencement étant représenté par la graine, la fin par le fruit, de même pour les vertus : chacune se trouve être commencement et fin : commencement parce qu’elle ne naît pas d’une autre puissance mais d’elle-même ; fin, parce que c’est vers elle que se hâte une vie selon la nature.271
Ascèse. L’écorce de la noix est amère, l’enveloppe intérieure est comme une barrière de bois fait compacte et résistante : de sorte que le fruit qu’elles enferment toutes les deux n’est pas facile à prendre […] celui qui endure avec patience et courage ce qui est difficile à supporter se hâte vers la béatitude.273 Le thiase très saint constitué par la prudence et la sagesse, le courage et la justice accompagne les athlètes de vertu et ceux qui choisissent la vie austère et difficile, la maîtrise de soi et l’endurance.273
Moïse prophète. Ayant expliqué les trois premières qualités et montré que Moïse est le meilleur des rois, des législateurs, des grands-prêtres, j’en arrive à la dernière pour montrer qu’il fut aussi le plus illustre des prophètes.275
Catégories d’oracles. Parmi les oracles, les uns viennent de la Personne de Dieu à travers l’interprétation donnée par son prophète, les autres sont rendus par demande et réponse, les autres viennent de la personne de Moïse, Dieu étant descendu en lui et l’ayant transporté hors de lui-même.275 Évidemment, les oracles de la première sorte sont à mettre au-dessus de la discussion ; ils sont trop grands pour être loués par l’homme. […] D’ailleurs ils sont prononcés comme par un interprète : et l’interprétation et la prophétie sont deux choses différentes.277 La seconde catégorie d’oracles présente un mélange et une association ; le prophète s’informe sur l’objet de ses recherches et Dieu l’instruit par ses réponses. La troisième est attribuée au législateur : Dieu lui accorde la faculté de prescience, grâce à laquelle il révèlera par oracles l’avenir.277 Il y a quatre cas dans lesquels l’oracle indique la loi par demandes et réponses, avec un caractère mêlé.277
Le blasphémateur. Le blasphème du fils de l’Égyptien 277 Seuls, en effet, de tous les peuples, les Égyptiens ont fait de la terre une fortification qui menace le ciel, jugeant la première digne d’être honorée comme un dieu, refusant d’accorder au second aucun présent exceptionnel.279 Ils représentent le Nil comme un dieu et disent qu’il est une réplique du ciel, et ils parlent de la terre avec vénération.277 Il lança des imprécations, dans le débordement de ses vices, contre Celui dont l’éloge n’est pas permis à tous par la loi divine mais seulement aux meilleurs.279 Dieu lui répond de le faire lapider, considérant, je pense, qu’un châtiment à coups de pierres convenait à un homme ayant une âme de pierre et endurcie.281
Le nom divin. Celui qui prononcera le nom du Seigneur, qu’il meure. Bien dit, sage parfait, le seul à avoir bu le vin pur de la sagesse ! Tu as considéré que nommer était pire que maudire ? […] À ce qu’il semble, par Dieu il ne désigne pas à ce moment le Principe, l’Auteur de l’univers, mais les dieux des cités, appelés dieux à tort. […] Il faut se retenir de les insulter, pour qu’aucun des disciples de Moïse ne s’habitue à traiter à la légère, d’une façon générale, le nom de Dieu. Car cette appellation est digne du plus grand respect et du plus grand amour. Et si quelqu’un, je ne dis pas blasphème le Seigneur des hommes et des dieux, mais ose prononcer son nom hors de propos, qu’il subisse comme peine la mort.283
Sainteté du sabbat. Le septième jour est privé de mère, né sans le concours du sexe féminin, engendré par son père sans engendrement, mis au monde sans gestation. […] Cette septième journée est […] toujours vierge, née sans mère ni mère elle-même, qu’elle n’était pas née dans la corruption ni promise à la corruption.285 C’est de là que vient l’habitude, encore aujourd’hui pour les Juifs, de s’adonner à la philosophie de leurs pères le septième jour et de consacrer ce moment à l’étude théorique des vérités naturelles. Que sont en effet nos lieux de prières dans les différentes cités, sinon des écoles de prudence, de courage, de sagesse, de justice, de piété en même temps que de sainteté et de toutes les vertus ensemble ?289 Il s’agit de la vraie philosophie, tissée de trois éléments : délibération, raisonnement, action, unis harmonieusement en une seule forme pour l’acquisition et la jouissance de la félicité.287
Viol du sabbat. Un homme qui ramassait du petit bois […] quelle variété de mort pourrait bien être appropriée au châtiment ? Il va donc au tribunal invisible à l’âme invisible et il s’informait, auprès du Juge qui sait tout avant d’avoir entendu, de ce qu’Il avait décidé. Et le Juge manifeste son jugement selon lequel l’homme doit mourir et pas autrement que lapidé, puisque pour lui, comme pour le précédent criminel, l’esprit s’était changé en pierre brute.259 Dieu interdit d’allumer du feu le septième jour parce que le feu est la cause fondamentale de tous les métiers. […] Et le matériau du feu, c’est le petit bois.291
Exemptions pascales. Le Passage, festivité publique, appelée en hébreu Pâques […] tout le peuple rayonnait de joie, chacun s’estimant honoré de la prêtrise. Mais d’autres passaient les heures dans les larmes et les gémissements, des parents à eux étant morts récemment.283 Balancé entre le refus et l’acceptation, il supplie Dieu d’être juge et de manifester son verdict par un oracle […] les gens qui ont eu un deuil ne doivent pas être privés de leur juste part dans les cérémonies. […] Qu’ils forment un deuxième groupe le mois suivant, toujours le quatorzième jour, et sacrifient en tout comme les précédents.295 Qu’on donne la même autorisation à ceux qui, non pas à cause d’un deuil mais par le fait d’un voyage au loin, sont empêchés de se joindre à l’ensemble du peuple pour célébrer la cérémonie.295
L’héritage des filles. Un certain Salpaad […] avait cinq filles, mais pas de fils. […] L’esprit penchant d’un côté et de l’autre et sollicité en des sens contraires, il porte la difficulté devant Dieu.297 Et Lui, le Créateur de l’univers, le père du monde, qui maintient fermement ensemble la terre et le ciel, l’eau et l’air et tout ce qui en vient, le gouverneur des dieux et des hommes, Il ne dédaigne pas de s’occuper d’affaires d’argent pour de jeunes orphelines.299 Remarquez comme les personnes d’apparence humble et infortunée ne sont pas rangées parmi les choses négligeables et sans valeur au regard de Dieu.299 Il désigne d’abord les fils comme héritiers des biens paternels et s’il n’y a pas de fils, les filles, au deuxième rang ; pour les filles, Il dit qu’elles doivent être « revêtues » de l’héritage, comme s’il s’agissait d’un ornement extérieur et non d’une propriété personnelle et congénitale.301 Ayant ainsi donné les détails nécessaires sur les oracles de caractère mixte, je vais présenter à la suite ceux qui sont rendus du fait d’un état de possession du prophète, car cela était inclus dans ma promesse.301
Passage de la mer. Les Juifs pris entre l’ennemi et la mer désespérèrent de leur salut […] s’étant attaché un objet lourd, certains restaient assis sur le rivage afin de pouvoir, lorsqu’ils verraient l’ennemi approcher, piquer une tête et couler plus facilement.303 Mais le prophète, voyant le peuple tout entier pris au filet comme un banc de poissons, est ravi par Dieu hors de lui-même et rend cet oracle.303 « Confiance ! Ne vous découragez pas, restez debout, l’esprit ferme, dans l’attente de l’aide invincible de Dieu […] ; ils coulent comme une masse de plomb. Vous, vous les voyez encore vivants ; moi, j’ai une vision qui me les fait voir morts »305
Miracle de la manne. La prophétie suivante eut lieu à propos du premier et du plus nécessaire des biens, la nourriture.307 Qu’on ne fasse de cette nourriture ni réserve ni provisions ! Que personne n’en mette la moindre partie de côté jusqu’au lendemain !309 Le Père confirma l’oracle du prophète par deux preuves éclatantes, dont il administra l’une aussitôt par le pourrissement des réserves, la puanteur et la transformation en vers, les plus insignifiants des animaux. La seconde, il la donna plus tard : car le surplus des provisions continué par la multitude fut régulièrement dissous par les rayons du soleil et après avoir fondu disparaissait.309 La pluie de nourriture tombant des airs était moins abondante les premiers jours, mais ce jour-là elle était double.311 Moïse fut frappé de crainte et, plutôt qu’une conjecture, c’est une prophétie qu’il donna sur le septième jour, sous l’effet d’un transport divin ; je n’ai pas besoin de dire que de telles conjectures sont proches parentes de la prophétie. Car l’esprit n’aurait pas visé aussi parfaitement juste, s’il n’y avait pas eu un souffle divin pour le guider en plein dans la vérité.311 [La preuve, pour Philon, que Dieu peut faire des miracles, c’est qu’Il a créé le monde par sa libre volonté, ce qui est le plus grand des miracles.311] Le septième jour, l’air ne fournissait pas la nourriture habituelle et rien, pas le moindre grain, ne tombait sur la terre comme à l’accoutumée.313
Le veau d’or. Il y en eut d’autres à la suite, qu’il faut signaler, bien que plus proches, semble-t-il, de l’exhortation que de l’oracle, et dont fait partie l’oracle rendu lors de la plus grave répudiation [le veau d’or]. […] Moïse, n’étant plus le même, change complètement d’apparence et de mentalité et inspiré par Dieu, il dit : « Quel est celui qui ne s’est pas joint à l’erreur et a refusé de saluer la puissance dans ce qui n’en a pas ? Que tous s’avancent près de moi ! »313
Datân et Abiram J’ai encore à mentionner un oracle plus significatif, dont j’ai parlé antérieurement […] [Les serviteurs] enorgueillis par leur supériorité numérique, méprisaient le petit nombre des prêtres.315 Attristé et profondément blessé par ces calomnies, Moïse, bien qu’extrêmement doux et pacifique, fut si fortement poussé à une juste colère par sa haine passionnée du vice qu’il supplia Dieu de se détourner de leur sacrifice.317 Lorsqu’il fut sorti de transes, voilà que la terre se fend sous l’effet d’un mouvement sismique, et elle se fend juste à l’endroit où se trouvaient les tentes des impies.317 Le soin de châtier les impies échut à la terre et au ciel, les parties fondamentales de l’univers. 319
Mort de Moïse. Plus tard, alors qu’il devait préparer sa migration d’ici-bas au ciel et quitter la condition mortelle pour l’immortalité à l’appel du Père qui ramenait à son unité primitive la dualité, âme et corps, qu’il constituait, le transformant dans sa totalité en esprit aussi lumineux que le soleil, à ce moment précis, étant entré en transes, il ne prophétisa plus en général pour l’ensemble de la nation, à ce qu’il semble, mais il prédit en particulier à chaque tribu les choses qui arriveraient.319 Déjà monté sur le char et ayant pris son emplacement sur la ligne de départ elle-même, pour diriger comme un vol sa course au ciel, inspiré et en état de possession divine, il prophétise parfaitement, encore vivant, ce qui concerne sa propre mort, disant avant sa fin comment sa fin s’est déroulée.321
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