Clément d’Alexandrie – Le Protreptique

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Clément d’Alexandrie (v. 150-215), site Prier aujourd'hui

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Livres religieux

Clément d’Alexandrie – Le Protreptique, trad. M. de Genoude, éd. A. Royer, 1838 (résumé-citations D. Vigne, 25 pages pdf).

Clément d’Alexandrie

Le Protreptique

Textes regroupés par thèmes : Appel divin, Bonté divine, Chrétien, Conversion, Créateur, Écriture, Idolâtrie, Monothéisme, Philosophie, Polythéisme, Résistances, Salut, Sauveur, Verbe.

Appel divin

« C’est de Sion que viendra la loi, c’est de Jérusalem que sortira la parole du Seigneur. » La parole de Dieu c’est le Verbe descendu du ciel, et couronné comme un athlète sur la scène du monde. […] « Il dissipe la tristesse, désarme la colère, fait oublier tous les maux. » Je ne sais quoi de , de persuasif, se mêle à ce saint cantique, et pénètre au fond des cœurs ; c’est un baume qui vient en guérir toutes les plaies. chapitre 2

Toutefois le Seigneur ne les abandonne point à leur malice. Exhortations, prières, menaces, encouragements, admonitions, il n’épargne rien pour les arracher à leurs ténèbres et à leur sommeil. Sa voix leur crie : « Éveillez-vous ; sortez de votre assoupissement ; levez-vous du milieu de ces morts où vous dormez, et le Christ vous éclairera de sa lumière », le Christ, soleil de la résurrection, « qui a été engendré avant l’étoile du matin, » et qui nous a donné la vraie vie par la splendeur de son flambeau. Gardez-vous donc de mépriser le Verbe, de peur que, l’avoir méprisé, ce ne soit vous être méprisés vous-mêmes sans le savoir. […] Pourquoi convertissons-nous de la miséricorde en colère ? Pourquoi n’ouvrons-nous pas les oreilles aux enseignements du Verbe ? Pourquoi ne cherchons-nous pas à recevoir Dieu dans le sanctuaire d’une âme sans tache ? Sa promesse deviendra pour vous un immense bienfait, si aujourd’hui vous entendez sa voix. Au reste, cet aujourd’hui s’étend à chaque jour que le Seigneur nous fait, aussi longtemps qu’il est possible de nommer aujourd’hui. […] Obéissons donc constamment à la voix du Verbe divin, puisque aujourd’hui signifie l’éternité. Qui dit jour dit lumière ; or, la lumière des hommes, c’est le Verbe, aux rayons duquel nous voyons Dieu. 84

Il ne se propose d’autre but que le salut des hommes. Il les presse, il les pousse dans ces voies. « Le royaume des cieux est proche, » leur crie-t-il sans cesse. Il réveille par ces mots l’attention des hommes qui n’ont pas fermé leur cœur à la crainte. 87

Seigneur, nous écrierons-nous, nous répondons à ton appel ! Nous adorons le bien ; nous voulons imiter ceux qui l’honorent. « Écoutez donc, vous qui êtes éloignés ; écoutez, vous qui êtes proches. » Le Verbe n’a jamais été caché pour qui que ce soit. Flambeau universel, il luit indistinctement « pour tous les hommes », et devant ses rayons indéfectibles, il n’y a pas de Cimmérien. Hâtons-nous de conquérir le salut par la régénération ! Prenant pour modèle l’unité de l’essence divine, hâtons-nous de nous confondre, nombreux fidèles, dans l’unité d’un seul et même amour, et, désireux de contempler l’essence souverainement bonne à la bonté de laquelle nous participons, marchons également dans l’unité. En effet, le concours de voix nombreuses formant, après la dissonance et la variété, une harmonie divine, monte au ciel comme un concert unique à la suite du Verbe, maître et chef du chœur, et se repose dans la même vérité, en disant : « Mon Père ! mon Père ! » Tel est le premier cri légitime qui, poussé par les enfants de Dieu, est accueilli là-haut par la faveur de Dieu. 88

Vous êtes l’ouvrage de Dieu ; c’est à lui que vous devez votre âme ; rien chez vous qui n’appartienne au Très-Haut. Connaissez-vous après cela une absurdité plus révoltante que de porter vos hommages à un autre maître, que d’honorer un tyran à la place d’un monarque, le mal à la place du bien ? Au nom de la vérité, qui jamais a pu, sans avoir perdu le sens, abandonner le bien pour s’attacher au mal ? Qui fuira la compagnie de Dieu pour vivre dans celle des démons ? Quel est celui qui, pouvant s’inscrire parmi les enfants de Dieu, préfère la honte de l’esclavage ? Qui enfin marche tête baissée vers les abîmes de la perdition, lorsqu’il peut être citoyen du ciel, habiter le paradis, parcourir librement les régions célestes, et participer à la fontaine intarissable d’où jaillit la vie éternelle, emporté parmi les airs sur une nuée brillante, et contemplant, comme autrefois Élie, la pluie du salut ? 92

La nature de l’homme l’enchaîne à Dieu par des relations particulières. Nous ne contraignons point le taureau à chasser, ni le chien à labourer. Nous disposons de ces animaux dans la mesure de l’instinct que Dieu leur a départi. Ainsi, recueillant dans l’homme, qui est fait pour contempler le ciel, dans l’homme, plante née là-haut dans les régions de l’éternité, les privilèges inhérents à sa nature et par lesquels il règne sur le reste des animaux, nous l’exhortons à servir Dieu et à faire ici-bas des provisions qui l’accompagnent dans toute l’éternité. Laboure la terre, lui disons-nous, si telle est ta profession ; mais pendant que tu remues la terre, travaille à connaître celui qui l’a créée. Nautonier, va fendre les flots de la mer ; mais avant de prendre en main le gouvernail, invoque le pilote de la terre et des cieux. Faut-il marcher sous l’aigle des Césars ? Écoute avant tout le monarque dont la voix ne commande rien que de juste. 100

Mais vous, laissez-vous prendre aux charmes de la sainteté ; recevez la douceur de notre Verbe ; rejetez le poison homicide, afin qu’il vous soit donné de vous dépouiller de la mort comme à ces reptiles de renouveler leur jeunesse. Écoutez mes accents ; ne fermez point vos oreilles, ne murez point votre intelligence ; mais gravez au fond de vos cœurs les paroles qui sortent de notre bouche. 106

C’est le Seigneur qui est ici l’hiérophante ; il marque du sceau de sa lumière le prêtre qu’il illumine, et il remet entre les mains de son Père l’adepte qui a cru, pour que son père le conserve dans toute la longueur des siècles. Voilà quelle est la célébration de nos mystères. Viens donc, si bon te semble, recevoir l’initiation chrétienne. Alors, de concert avec les anges, et pendant que Dieu le Verbe mêlera ses chants aux nôtres, vous formerez des chœurs de danses joyeuses autour de celui qui n’a jamais commencé et qui ne finira jamais, autour du Dieu unique et véritable. Ce Jésus éternel, unique grand pontife du Dieu unique, c’est-à-dire du Père, intercède au ciel pour tous les hommes, et sur la terre ne cesse de les exhorter. 120

Nous en avons dit assez, j’imagine. Peut-être même qu’épanchant les inspirations que Dieu nous suggérait, nous nous sommes laissés trop emporter à notre amour pour les hommes et au désir de les exhorter au salut, qui est le premier de tous les biens. Peut-on achever sans regret les discours où se révèlent les mystères de la vie qui n’aura jamais de fin ? Il ne vous reste donc plus qu’à choisir entre le jugement et la réconciliation. Lequel vaut le mieux ? Je ne crois pas qu’il soit possible de délibérer longtemps entre ces deux extrémités : la mort peut-elle entrer en comparaison avec la vie ? 123

Bonté divine

Ne lèverez-vous pas enfin vos regards vers celui qui est le Seigneur et le maître universel ? N’êtes-vous pas résolus à vous échapper de ces tombeaux, pour vous réfugier dans les bras de la miséricorde qui est descendue des hauteurs du ciel ? Dieu, en effet, pareil à l’oiseau qui accourt avec empressement autour de sa jeune couvée quand elle tombe du nid, soutient par sa miséricordieuse bonté le vol de sa créature. Qu’un serpent funeste vienne à dévorer les petits de l’oiseau, la mère voltige çà et là, pleurant les gages de sa tendresse. Dieu fait plus. Il va chercher le remède ; il l’applique sur les blessures du malade ; il chasse la bête féroce, et recouvrant le fils de sa tendresse, il l’aide doucement à rentrer dans son nid. 91

Cet héritage, qui n’est pas autre que le don de la vie éternelle, l’éternelle alliance de Dieu nous le met entre les mains. Ce Dieu, qui est notre véritable père, car il nous chérit de l’amour le plus tendre, ne cesse pas un seul moment de nous exhorter, de nous avertir, de nous reprendre, de nous aimer. […] « Donnez vos cœurs à la justice, dit le Seigneur. Vous tous qui avez soif, venez vers les eaux ; vous tous qui êtes dans l’indigence, hâtez-vous ; achetez et nourrissez-vous ; venez, vous recevrez sans échange le lait et le vin. » Purification, saint, illumination de l’âme, il réveille nos langueurs sur chacun de ces points. Je crois l’entendre nous crier : « Ô mon fils, je te donne la terre, la mer et le ciel ; tous les animaux qu’elle renferme sont à toi. Toi seulement, ô mon fils, aie soif de ton père. Dieu se révélera gratuitement à tes yeux ; car la vérité ne s’achète point à prix d’argent. » Tu l’entends ! Les oiseaux qui peuplent l’air, les poissons qui nagent dans les eaux, les animaux qui habitent la terre, Dieu te les donne. Ils ont été créés par le Père céleste, pour que tu en uses avec actions de grâces et reconnaissance. Que l’enfant illégitime, que le fils de perdition, dont le cœur est résolu d’adorer Mammon, achète ces biens à prix d’argent, à la bonne heure ! Mais toi, tu es l’enfant légitime ; ils te sont remis comme un héritage qui est à toi. 94

Regardez ! Pouvait-il vous livrer la terre à un prix moins élevé ? Il vous accorde, en outre, l’eau pour vous servir de boisson, la mer et les fleuves pour naviguer, l’air pour respirer, le feu pour aider l’industrie humaine, le monde pour être votre habitation. Est-ce tout ? Il vous permet d’envoyer de la terre des colonies dans le ciel. Encore une fois, pour des bienfaits si multipliés et des créations si diverses, quel modique retour il vous demande ! Les malades qui croient à la puissance de la magie reçoivent avec respect des amulettes qu’ils attachent à leur cou, et des enchantements qu’ils estiment salutaires. Mais vous, vous dédaignez même de suspendre à vos poitrines le Verbe céleste, notre Sauveur 115

Chrétien

Homère, cesse de pareils chants, ils ne sont pas honnêtes, ils enseignent l’adultère. Pour nous autres, nous ne voulons pas même que ce nom souille nos oreilles. Connaissez les Chrétiens ; nous portons partout dans nos cœurs, comme dans un temple vivant et animé, l’image de Dieu qui nous parle, qui nous conseille, qui nous accompagne, qui se mêle à toute notre vie, qui partage toutes nos douleurs, qui console toutes nos misères. […] Notre origine est céleste. Nous avons tout appris de celui qui est venu d’en haut. Nous connaissons l’économie des desseins de Dieu sur l’homme, le grand mystère du Dieu qui a revêtu notre nature, et nous nous exerçons à marcher dans une vie nouvelle. 59

Oui, nous sommes ses premiers-nés, et ses amis véritables, nous Chrétiens qui avons été ses premiers disciples, nous qui les premiers avons connu le Seigneur, qui les premiers avons brisé le joug du péché et rompu le pacte par lequel nous étions enchaînés au démon. 82

Les Chrétiens, en devenant les disciples de Dieu, sont les dépositaires de la véritable sagesse, de celle que les philosophes les plus illustres n’ont fait que bégayer en termes obscurs, tandis que les disciples du Christ l’ont recueillie et prêchée à la terre. Dans le Christ d’ailleurs, point de division ni de partage, si je puis ainsi parler. Il n’est ni Barbare, « ni juif, ni grec, ni homme, ni femme. » Il est l’homme nouveau, transformé par le Saint-Esprit de Dieu. 112

Conversion

Voulez-vous m’en croire ? Ces fables, ces poètes ceints du lierre de Bacchus, sans frein dans leur ivresse et dans leur délire, au milieu des orgies, cette troupe de satyres, cette multitude des bacchantes furibondes, enfin tous ce ramas de dieux surannés, enfermons-les dans l’Hélicon, dans le Parnasse, vieillis eux-mêmes et aujourd’hui sans honneur. À leur place, faisons descendre du ciel sur la montagne du vrai Dieu, au milieu du chœur sacré des prophètes, la vérité ou la raison aux clartés si vives. Qu’elle inonde les hommes de sa lumière, et dissipe les ténèbres où ils sont ensevelis. Qu’elle leur tende une main amie, c’est-à-dire qu’elle leur rende l’intelligence pour les tirer de l’erreur et les remettre dans la voie du salut. Qu’ils lèvent les yeux vers le ciel, qu’ils se dégagent des ombres de la mort, qu’ils désertent l’Hélicon et le Parnasse, et n’habitent plus désormais que les hauteurs de Sion. 2

Désirez-vous le voir, ce Dieu de vérité ? Purifiez-vous comme il le demande. Il ne faut ici ni couronne de laurier, ni bandelettes de pourpre ou de laine. Que la justice, unie à la tempérance, soit votre parure ; que votre âme resplendisse de l’éclat de la vertu, et vous trouverez Jésus-Christ. Je suis la porte, dit-il, voilà ce qu’il faut apprendre à ceux qui veulent parvenir à la vérité, et par elle, voir s’ouvrir devant eux toutes les avenues du ciel. Les portes du Verbe ou de la raison sont intelligentes, et la clé qui les ouvre, c’est la foi. « Nul ne connaît le Père, si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils aura bien voulu le révéler. » Nul doute que celui qui nous a ouvert la porte auparavant fermée ne fasse briller à nos yeux les merveilles cachées au fond du sanctuaire ; ceux que le Christ y conduit peuvent seuls les connaître. Lui seul nous découvre les mystères de Dieu. 10

Pleurons donc nos fautes ; passons des ténèbres de l’ignorance au grand jour de la connaissance, de l’égarement à la raison, de l’intempérance à la tempérance, de l’injustice à la justice, de l’impiété à l’adoration du vrai Dieu. C’est une belle expérience à tenter que de passer au service du vrai Dieu. 93

Recevez donc l’eau sainte du Verbe ; venez vous purifier, vous qui êtes couverts de souillures ; lavez-vous des taches de la coutume dans la rosée véritable ; car tous ceux qui montent au ciel doivent être purs. Hommes, cherchez par la plus commune des investigations celui qui vous a faits. Enfants, reconnaissez votre père ! Quoi de plus légitime ? 99

Mais par quel moyen, me dites-vous, le ciel s’ouvrira-t-il devant moi ? Le Seigneur est la voie ; voie étroite, il est vrai, mais qui part du ciel ; voie étroite, il est vrai, mais qui remonte au ciel ; voie étroite, que la terre méprise et dédaigne, mais qui ne laisse pas d’être large et adorée dans les cieux. Sans doute, à qui n’a jamais entendu nommer le Verbe, il sera pardonné en faveur de son ignorance. Mais celui qui en connaît les oracles et qui s’opiniâtre dans une incrédulité volontaire, plus son intelligence est riche de lumières, plus ses connaissances lui seront fatales, puisqu’il sera condamné au tribunal de sa propre science pour avoir refusé de choisir ce qu’il y avait de meilleur. 100

Marchons de toutes nos forces à la suite de Dieu, bien persuadés que la totalité des êtres lui appartient, comme ils lui appartiennent en effet. De plus, comme la plus noble de toutes les propriétés divines, sans contredit, c’est l’homme, jetons-nous dans ses bras, aimons le Seigneur, et n’oublions pas que telle doit être l’occupation de notre vie tout entière. 122

Créateur

N’est-ce pas le Verbe, ce chantre des cieux, qui a mis ce bel ordre, ce bel ensemble dans l’univers, qui a enseigné aux éléments en désaccord à former un concert admirable, de sorte que ce monde est tout harmonie ? […] Vous retrouvez dans l’univers le parfait ensemble de ce chant immortel qu’a fait entendre le Verbe, de ce concert divin où tout se tient, s’harmonise, se répond, la fin avec le milieu, le milieu avec le commencement. 5

Ce cantique, ce concert dont je vous parle, ne les croyez pas nouveaux à la manière d’un vase qu’on façonne, d’un édifice qu’on élève. Car ils étaient avant l’astre du jour. « Au commencement était le Verbe, il était en Dieu, et le Verbe était Dieu. ». […] Nous étions avant qu’il fût fait, notre future existence était déjà déterminée ; nous vivions dans la pensée de Dieu. Nous sommes les êtres raisonnables sortis du Verbe divin, l’éternelle raison ; nous tirons de lui notre origine. Par lui, nous sommes donc les premiers de tous ; « car le Verbe était au commencement. » Il existait avant que les bases du monde fussent posées, dès lors il a toujours été ce qu’il est, le principe fécond, la pensée divine de toutes choses. Mais, comme il a voulu paraître sur la terre dans ces derniers temps, sous le nom de Christ, ce nom si saint, si auguste qu’il avait reçu dès les premiers jours, voilà pourquoi nous l’appelons le cantique nouveau, la doctrine nouvelle. 6

L’art humain élève des édifices, construit des navires, bâtit des maisons, anime la toile sous ses pinceaux. Mais comment raconter les œuvres de Dieu ? Voyez le monde entier : la voûte céleste, le soleil, c’est Dieu qui les a faits. Les anges et les hommes sont l’ouvrage de ses mains. Quelle est sa puissance ! il a voulu, et le monde a été fait. […] Au lieu d’adorer le soleil, cherchez l’auteur du soleil ; au lieu de faire un Dieu de l’univers et de lui rendre des honneurs divins, élevez-vous jusqu’au Dieu qui a fait le monde. Pour arriver au salut, il ne reste plus à l’homme d’autre refuge que la sagesse divine ; une fois qu’il est parvenu là, il est comme dans un sanctuaire où il n’a plus rien à craindre de la fureur des démons. Qu’il fasse donc tous ses efforts pour y parvenir. 63

Pour moi, il me faut un Dieu qui règne en souverain sur les intelligences, qui gouverne la famine, qui ait créé le monde, et qui ait allumé le flambeau du soleil. Que dirai-je enfin ? Je cherche l’ouvrier et non pas ses œuvres. 67

Quel est donc le roi universel ? Dieu, qui est la mesure de la vérité pour tous les êtres. De même que la mesure comprend les objets qui se mesurent sur elle, ainsi l’homme qui a conçu Dieu dans son cœur mesure et comprend la vérité elle-même. 69

Approchez donc, je ne cesserai de vous renouveler cette invitation ; approchez, vils artisans. En est-il un seul parmi vous qui ait jamais façonné une image vivante et animée, ou qui, avec l’argile, ait assoupli une chair délicate et flexible ? Qui de vous a liquéfié la moelle des os ? Qui de vous en a consolidé la charpente ? Qui de vous a étendu les nerfs ? Qui de vous a enflé les veines ? Qui de vous les a remplies de sang ? Qui de vous a recouvert de peau le corps tout entier ? Qui de vous a jamais placé le regard dans ces yeux formés par vos mains ? Qui de vous a soufflé une âme dans la muette effigie ? Qui de vous l’a imprégnée des sentiments de la justice ? Qui de vous enfin lui a dit : tu seras immortelle ? C’est le noble artisan de l’univers ; c’est le Père, auteur de toutes choses, qui seul a créé l’homme, statue vivante et animée. Mais pour votre dieu olympien, image de cette image et bien différent de la vérité, il n’est que le stupide ouvrage des mains uniques. En effet, l’image de Dieu, c’est son Verbe, fils véritable de la suprême intelligence, Verbe divin, lumière archétype de la lumière. L’homme, à son tour, est l’image du Verbe. Pourquoi cela ? Parce qu’il y a dans l’homme une intelligence véritable, ce qui a fait dire qu’il est formé à l’image et à la ressemblance de Dieu, puisqu’il est réellement assimilé au Verbe par son cœur et son intelligence, et conséquemment doué de raison. 98

Écriture

Maintenant que nous avons parcouru successivement les matières qui précèdent, il est temps d’arriver aux écrits des prophètes. C’est qu’en effet la vérité a pour fondement leurs oracles, où se manifeste le culte que nous devons rendre à Dieu. Les divines Écritures et les sages institutions conduisent au salut par des routes abrégées. Simples et sans fard, dégagées de tout ornement ambitieux, ignorant l’art des vaines flatteries, elles rappellent de son tombeau l’homme étouffé par les vices, en lui apprenant à mépriser les vicissitudes et les tribulations de la vie. 77

Il me serait facile de produire ici des passages presque innombrables empruntés aux Écritures, dont pas un seul point ne passera sans avoir son accomplissement, puisqu’elles émanent de l’Esprit Saint, qui est comme la bouche du Seigneur. « Mon fils, ne néglige pas plus longtemps la correction du Seigneur, et ne te laisse point abattre lorsqu’il te reprend. » Ô bonté ineffable de Dieu envers les hommes ! Il nous parle non comme un maître à ses disciples, non comme un Seigneur à des esclaves, non comme un Dieu à des hommes, mais comme un père tendre à ses enfants. Eh quoi ! Moïse lui-même avoue qu’« il fut épouvanté et demeura tout tremblant » quand il entendit parler du Verbe, et vous qui entendez le Verbe en personne, vous ne tremblez pas ? Vous n’êtes aucunement ébranlé ? Ne vous déciderez-vous pas enfin à l’adorer et à recueillir les enseignements de sa bonté ? Ou plutôt, ne vous hâterez-vous pas de marcher à la conquête du salut, en redoutant sa colère, en affection devant sa grâce, en suivant les espérances qu’il place devant vous, afin que vous évitiez le jugement ? Approchez, approchez, mes fils ; car « à moins de devenir comme de petits enfants et d’être renouvelés, » ainsi que parle l’Écriture, vous ne pourrez ni retrouver votre père véritable, « ni entrer dans le royaume des dieux. » 82

Idolâtrie

Si vous considérez les statues en elles-mêmes, vous comprendrez s’il est rien de plus extravagant que la coutume qui vous prosterne devant ces êtres insensibles, vains ouvrages de l’homme. […] Nous apprenons de Varron qu’à Borne la première statue de Mars fut une lance ; c’était bien avant que la sculpture eût atteint la perfection merveilleuse mais funeste qu’elle eut depuis. Il est à remarquer qu’à mesure que cet art s’est développé, l’erreur a fait des progrès. 46

Avec le bois, la pierre et toute autre matière, on a fait des statues à figure humaine, on s’est prosterné devant elles ; le mensonge a voilé la vérité. 47

Pyramides, mausolées, labyrinthes, qu’est-ce autre chose que les temples des morts, que les tombeaux des dieux ? 49

Les statues insensibles sont au-dessous des plus vils animaux. Comme elles sont privées de sentiment, je n’ai jamais pu comprendre comment est venu dans l’esprit de quelqu’un de les adorer, et j’ai plaint la folie de ceux qui étaient tombés les premiers dans cette inconcevable erreur ; je les ai jugés les plus malheureux des hommes. […] Vos idoles ne peuvent ni agir, ni se remuer, ni sentir. On les lie, on les cloue, on les perce, on les fond, on les lime, on les coupe, on les taille, on les polit. […] Une statue, qu’est-ce autre chose qu’une terre inanimée qui reçoit sa forme des mains d’un ouvrier ? Chez nous, on n’adore pas d’image corporelle faite d’une matière vile et grossière, mais Dieu qui n’est vu que par l’Esprit ; et voilà le seul vrai Dieu. 51

Les insensés ! Ils adorent des pierres, et quand ils ont reconnu par l’expérience, dans l’infortune et le malheur, combien cette matière brute est indigne des honneurs divins, ils n’en vont pas moins à leur perte, poussés par la nécessité ou par une crainte superstitieuse. 52

Monstrueuse impiété ! L’essence incorruptible, vous l’avilissez autant qu’il est en vous ! La sainteté par excellence, vous lui réservez l’infection du tombeau ! Vous dépouillez Dieu même de sa propre nature ! Pourquoi ces honneurs divins à des êtres qui ne sont rien moins que des dieux ? Pourquoi ce mépris du ciel et cette vénération pour la terre ? […] Ainsi la statue que vous adorez est de l’or, du bois ou de la pierre, et si vous remontez jusqu’à son origine, elle est de la terre qui a reçu sa figure des mains d’un ouvrier. Pour moi, j’ai appris à fouler aux pieds la terre et non pas à l’adorer. Car il ne m’est pas permis d’attacher l’espérance de mon âme à ce qui n’a point d’âme. 56

Oui, l’art a un pouvoir magique, mais si grand qu’il soit, il ne trompera pas ceux qui ont du bon sens et qui prennent la raison pour guide. 57

Pour nous, il nous est clairement défendu d’exercer un art qui pourrait tromper les hommes. « Vous ne ferez, dit un prophète, aucune image, soit des choses qui sont au ciel, soit des choses qui sont sur la terre. » 62

Monothéisme

Voilà les mystères des athées. C’est à bon droit que j’appelle de ce nom des hommes qui vivent dans l’ignorance du vrai Dieu. […] Ils sont coupables d’une double impiété ; d’abord ils ne connaissent pas Dieu, puisqu’ils ignorent quel est le véritable, et, par une suite de cette erreur, ils supposent l’existence à ce qui ne l’a pas. Ils se font des dieux de je ne sais quels êtres chimériques, qui ne sont qu’un vain nom 23

Si nul de ces simulacres dressés par la main des hommes et dépourvus de sentiment, n’est le Dieu véritable, s’il existe en nous-mêmes, le fait est constant, je ne sais quel invincible préjugé de la puissance divine, il ne nous reste plus qu’à confesser que le Dieu unique et véritable est le seul qui soit et qui ait été. Fermer les yeux à cette vérité, c’est ressembler à ceux qui ont bu de la mandragore ou quelque poison semblable. 103

Philosophie

Qui de vous prendrai-je pour auxiliaire dans cette discussion ? Eh bien soit, j’accepte Platon. Dis-nous donc, ô Platon, par quelle méthode il faut aller à Dieu. « Découvrir le Père et le créateur de l’univers, est chose difficile ; et après qu’on l’a trouvé, il est impossible à la parole humaine de proférer son nom. » Pourquoi cela, ô Platon, je te le demande à toi-même ? « C’est qu’on ne peut le définir. » Très bien, ô grand homme ! Tu as mis le doigt sur la vérité ; mais ne te rebute pas, je t’en conjure, et marche avec moi à la découverte du bien. […] Ce n’est pas le soleil qui m’apprendra le vrai Dieu ; c’est le Verbe de la vie, c’est le soleil de l’âme, à qui seul il est donné d’éclairer mon intelligence et de dissiper les ténèbres de mon entendement. 68

Ô Platon, À quelle source as-tu puisé les magnifiques paroles dont tu te sers pour exposer quel est le culte que nous devons à Dieu ? […] Tu as appris la géométrie de la bouche de l’Égypte, tu as demandé à Babylone les secrets de l’astronomie ; la Thrace t’a livré ses magiques évocations ; l’Assyrie t’a enseigné beaucoup d’autres connaissances. Mais ta science des lois, dans ce qu’elle a de conforme à la raison, tes sentiments sur la Divinité, tu les dois au peuple hébreu. 70

Ces témoignages que les philosophes ont écrits sous l’inspiration de Dieu, et que nous avons choisis à dessein, suffiront pour élever à la connaissance de Dieu quiconque n’a pas entièrement fermé les yeux à la vérité. 72

Mais c’est trop peu que les dispositions favorables de la philosophie. Appelons à notre aide la poésie elle-même, qui, livrée aux frivolités et aux mensonges, ne rendra que difficilement témoignage à la vérité, disons mieux, confessera aux pieds de la Divinité ses aventureux écarts dans le domaine de la fable. 73

En effet, si les Grecs sur lesquels est tombée quelque étincelle du Verbe divin, ont promulgué une faible partie de la vérité, ils attestent par là même qu’elle renferme une puissance qu’il est impossible de comprimer ; mais ils accusent en même temps leur propre faiblesse, puisqu’ils ont manqué le but. 74

La philosophie elle-même, par une vaine confiance en ses forces, a déifié la matière. […] Elle avait entrevu la vérité comme on peut voir les objets dans un songe.

Que les philosophes avouent donc qu’ils sont les disciples des Perses, des Sarmates, des Mages ; que c’est à leur école qu’ils ont puisé leur impiété avec le culte de leurs principes générateurs. Ignorant le véritable auteur de toutes choses et de ces principes eux-mêmes, ils ont, dans leur ignorance, porté leurs hommages à ces éléments faibles et indignes, comme les appelle l’apôtre, et créés uniquement pour servir à l’usage des hommes.

Puisque le Verbe en personne est descendu parmi nous, qu’avons-nous besoin désormais de fréquenter les écoles des philosophes ? Pourquoi visiter encore Athènes, la Grèce et l’Ionie, pour interroger laborieusement leur science ? Si nous voulons prendre pour maître celui qui a rempli l’univers par les merveilles de la puissance, de la création, du salut, de la grâce, de la législation, de la prophétie et de la doctrine, nous reconnaîtrons qu’il n’est pas une seule doctrine qu’il ne communique. 112

Polythéisme

Le temps est venu de démasquer le mensonge et l’imposture. Si vous étiez du nombre des initiés, vous ririez, vous vous moqueriez plus que personne de tant d’absurdités si vénérées par le vulgaire. Oui, je mettrai au grand jour, sous les yeux de tous, ces mystères d’iniquité qui se cachent et s’enveloppent de ténèbres. 14

Presque tout ce qu’on rapporte de vos dieux est fiction et mensonge, 27

Suivez de près vos dieux : patrie, profession, vie, tombeau, tout vous convaincra que c’étaient des hommes. 29

Connaissez maintenant les amours de vos dieux, leur incroyable intempérance selon la fable ; sachez leurs blessures, leurs chaînes, leurs joies, leurs combats, que dirai-je encore ? servitude, festins, embrassements, larmes, passions, grossières voluptés ; sachez tout. 32

Ainsi donc, vous vous faites des dieux d’hommes esclaves de leurs passions ; mais plusieurs furent, à la lettre, de vrais esclaves. 35

Quel admirable personnage, que ce Jupiter, savant dans l’avenir, hospitalier, favorable aux suppliants, plein de clémence, adoré des mortels, vengeur des crimes ! Disons plutôt : injuste, sans frein, sans pitié, sans loi, violent, atroce, impudique, corrupteur, adultère. Et pouvait-il être autre chose, puisqu’il était homme ? Il me semble que toutes vos fables ont bien vieilli : Jupiter n’est plus ni dragon, ni cygne, ni aigle. Ce n’est plus un homme livré à l’amour, ni un dieu qui vole sous la forme d’on oiseau. Il ne cherche plus de jeunes enfants, il n’est plus prodigue de tendresse, il n’use plus de violence, bien qu’il existe grand nombre de femmes plus gracieuses que Léda, plus belles que Sémélé, et une multitude de jeunes adolescents mieux faits et mieux élevés que le pâtre de Phrygie. Où est maintenant l’aigle, où est le cygne, où est Jupiter lui-même ? Il a vieilli avec ses ailes d’emprunt. Ce n’est pas qu’il se repente de ses amours, ni qu’il ait appris la tempérance ; mais toute l’imposture vous est aujourd’hui dévoilée. Léda est morte, l’aigle est mort, le cygne est mort. 37

Les esprits nourris de tant d’absurdités sont amenés aujourd’hui, en dépit de leurs passions, à reconnaître combien grandes étaient leur erreurs sur leurs dieux. 38

J’aime mieux l’Égypte avec ses grossiers animaux qu’elle adore dans les villes et dans les campagnes, que la Grèce avec les dieux que je viens de vous montrer. Ceux de l’Égypte ne sont que des bêtes brutes, et non des adultères, des monstres d’impureté. Aucun des dieux égyptiens ne commet ces honteuses voluptés qui font rougir la nature. […] Vous autres Grecs, bien supérieurs aux Égyptiens (pour moi, je n’ose pourtant pas dire que je vous mets fort au-dessous d’eux), vous qui les plaisantez tous les jours, qu’êtes-vous donc ? Ne rendez-vous aucun culte aux animaux ? 39

Je vous ai assez fait voir que ce ne sont point des dieux que vous adorez. Mais il importe d’examiner si ce ne seraient pas des démons que vous regardez comme dieux secondaires. Si les démons sont des esprits impurs, d’insatiables gloutons, dans chaque ville vous avez de ces démons indigènes qui se font rendre des honneurs divins […] « La terre, dit Hésiode, compte jusqu’à trois fois dix mille esprits immortels qui veillent à la garde de l’homme. » Ces gardiens, que sont-ils ? Veuilles nous l’apprendre, grand poète de la Béotie ! Il est clair que ce sont les démons dont je viens de vous parler. Apollon, Diane, Latone, Cérès, Proserpine, Pluton, Hercule, Jupiter, qui reçoivent de plus grands honneurs, sont des démons d’un ordre plus relevé. 40

Ah ! S’ils nous protègent, assurément ce n’est point parce qu’ils nous aiment ; ce sont de vrais flatteurs qui veulent notre perte et s’attachent à nous, attirés par l’odeur des sacrifices. Sachez leur gourmandise, ils ne s’en cachent point : la vapeur des libations et des victimes, s’écrient-ils, est un tribut d’honneur qui nous appartient. Et si les dieux de l’Égypte (je veux dire les chats et les belettes) pouvaient parler, ne tiendraient-ils pas le langage d’Homère, ce langage si poétique, tout parfumé de l’odeur des viandes et plein d’amour pour l’art qui les apprête ? Voilà vos génies, vos dieux, ceux que vous nommez demi-dieux, comme on appelle mulets les demi-ânes ; car vous ne manquez pas de termes pour exprimer ces alliances impies. 41

Ajoutons que vos dieux sont des génies cruels, ennemis des hommes : non contents de les aveugler et de les corrompre, ils se font du carnage et du meurtre une sorte de volupté. Les combats sanglants du cirque, les innombrables batailles où des nations s’entretuent pour le fantôme de la gloire, font les délices de ces dieux, qui se repaissent à loisir de sang et de carnage. Lorsqu’ils tombent sur des peuples ou sur des villes comme des fléaux dévastateurs, ils en exigent des libations de sang humain. […] Comment leurs adorateurs seraient-ils des hommes saints et purs ? Les uns bénissent ces démons comme des libérateurs, les autres leur demandent le salut, ils ne voient pas que leurs hommages s’adressent à ceux qui les perdent. Ils ne voient pas qu’ils commettent un meurtre quand ils leur offrent des sacrifices. Le lieu ne change pas la nature de l’action. Que vous sacrifiiez un homme à Diane, à Jupiter, dans un lieu saint, ou que vous l’immoliez à la vengeance, à l’avarice, aux démons, sur un autel ou sur un grand chemin, n’appelez pas l’homme assassiné une victime sacrée : votre action n’est pas un sacrifice, c’est un meurtre, un homicide. 42

Je ne tairai pas ce qu’étaient ces édifices parés du beau nom de temples : c’étaient des tombeaux. Oui, des tombeaux ont été appelés temples. Foulez donc aux pieds ces superstitions ! Quoi ! vous ne rougiriez pas d’adorer des tombeaux ? 44

Si le délire d’un pareil culte ne vous fait pas rougir, vous êtes de vrais morts, dès lors que vous adorez des morts, et partout vous portez vos funérailles. Ô infortunés ! peut-on vous dire avec un de vos poètes, quel est votre aveuglement ? Vous marchez la tête enveloppée des ombres du tombeau. 45

Ceux que vous adorez ne sont que des hommes, ils ont subi les lois de la mort, le temps et la fable les ont comblés d’honneurs. On se blase, je ne sais comment, des biens qu’on possède ; la jouissance en amène le dégoût. Mais ceux qu’on laisse derrière soi reprennent faveur, grâce à l’imagination ; parce que, dans l’obscurité où on les voit, à la distance où ils se trouvent, on aperçoit moins leurs défauts. Alors on est désenchanté des uns et dans l’admiration des autres ; ainsi donc les anciens morts, fiers de l’autorité que le temps concilie à l’erreur, sont devenus dieux chez leurs descendants.. 55

C’est avec raison que vous appelez vos dieux des idoles et des démons. N’est-ce pas le nom que leur donne votre Homère, qui accorda tant d’injustes honneurs à Minerve et à vos autres divinités ? « Elle remonta, dit-il, dans l’Olympe vers Jupiter et les autres démons. » Comment pouvez-vous encore les regarder comme des dieux, ces démons impurs, horribles, que tous reconnaissent pour des êtres terrestres, fangeux, enfoncés par leur propre poids dans la matière, et sans cesse errants autour des tombeaux ? Là, ils apparaissent comme des spectres dans les ténèbres, de vains simulacres, des ombres creuses, d’affreux fantômes ; voilà vos dieux. 55

Les noces de vos divinités, leurs accouchements, leurs adultères, chantés par vos poètes ; leurs festins, racontés par vos auteurs comiques, leurs rires immodérés dans la joie du vin, me forcent à m’écrier, quand je voudrais me taire : ô impiété ! Vous avez fait du ciel une scène de théâtre. Dieu est devenu par vous un drame, vos personnages ont été les démons ; dans cette comédie, vous avez joué ce qu’il y a de plus saint. L’impudeur de vos superstitions a livré aux sarcasmes les plus mordants le culte de la Divinité. 58

Homère, Euripide, beaucoup d’autres poètes, convainquent de néant tous vos dieux, et ne leur épargnent jamais l’ironie, dès que l’occasion s’en présente. 76

Résistances

La vérité ne parlait plus au cœur des hommes ; ils lui opposaient toute la dureté du marbre depuis qu’ils portaient à la pierre le tribut de leur foi et de leurs hommages. C’est alors que ce Dieu, touché d’une misère si profonde, fit sortir de la pierre, c’est-à-dire du cœur des Gentils, un germe de piété, le sentiment de la vertu. […] toutes ces natures si féroces, toutes ces pierres si dures se sont amollies, sont devenues les hommes les plus doux. Et voilà l’œuvre de notre chantre céleste et de ses divins accords. 4

Il existait autrefois entre le ciel et l’homme une société toute naturelle qui fut longtemps comme violée et interrompue par l’ignorance, mais qui tout à coup s’est dégagée des ténèbres et a brillé d’un nouvel éclat. Cette alliance du ciel et de la terre est ainsi exprimée par un poète : « Le voyez-vous, ce ciel immense, qui de ses bras humides embrasse la terre ? » Parlant du Dieu du ciel, il s’écrie : « Ô toi qui as la terre pour char, et ton trône au-dessus de la terre, qui que tu sois, l’homme ne peut te voir. » Mais pourquoi d’autres maximes aussi fausses que pernicieuses sont-elles venues détourner d’une vie céleste l’homme, enfant des cieux, en égarant vers des objets terrestres son cœur et sa pensée ? 25

Mais, hélas ! il en est un grand nombre qui affichent d’autant plus d’impiété que Dieu se montre plus compatissant et plus généreux. Eh quoi ! D’esclaves que nous étions, Dieu nous a faits ses enfants, et les ingrats dédaignent d’entrer dans sa famille ! Ô incroyable démence ! Rougissez-vous donc du Seigneur ? Il vous offre l’émancipation, et vous vous précipitez dans l’esclavage. Il vous présente le salut, et vous, vous courez tête baissée à la mort. « Tenez, s’écrie-t-il, la vie éternelle est à vous ». Mais vous, vous répondez : « Nous aimons mieux attendre des supplices éternels », 83

Mais je vous entends. Il vous en coûte de renverser les coutumes qui vous ont été transmises par vos ancêtres ; c’est un sacrifice qui répugne à la raison. Eh bien ! à ce prix, pourquoi votre jeunesse ne s’alimente-t-elle plus du lait qu’une nourrice offrit aux lèvres de votre enfance ? 89

Voulez-vous que je vous donne un sage et utile conseil ? Accordez-moi votre attention. Je m’expliquerai avec toute la clarté dont je suis capable. Vous auriez dû, ô hommes, quand vous réfléchissiez sur le bien, invoquer les dispositions d’un témoin incorruptible et inné : la foi, qui choisit par une spontanéité rapide et naturelle ce qui vaut le mieux, et non pas chercher avec tant de labeur s’il faut suivre ses inspirations. 95

La foi : à ce mot, ne vous laissez pas surprendre par une mauvaise honte, qui ne peut qu’être funeste à l’homme et le détourner du salut. Dépouillons donc nos vêtements sans rougir, et combattons avec des armes légitimes dans l’arène de la vérité, ayant pour juge le Verbe saint et pour ordonnateur des jeux l’éternel modérateur de l’univers. L’immortalité, en effet, quelle récompense plus auguste brille placée au bout de la carrière ! On parlera de nous avec mépris, me répondrez-vous peut-être ! Et que vous importent les clameurs de quelques misérables, tirés de la lie du peuple, qui conduisent les chœurs impies de la superstition et dans leur extravagance courent tête baissée vers l’abîme, insensés fabricateurs d’idoles, stupides adorateurs de la pierre ? 96

Mais la foule des plaisirs, en voltigeant autour de mon imagination, m’écartera de la sagesse, dis-tu. Ne crains rien. Tu passeras sans qu’il t’en coûte, et avec le regard du dédain, à côté des frivolités de la coutume, à peu près comme le jeune homme brise les hochets qui ont diverti son enfance. 109

Salut

Le Seigneur, dont la tendresse pour le genre humain est immense, envoie le Paraclet pour exhorter « tous les hommes à la connaissance de la vérité ». Cette connaissance, quelle est-elle ? La piété envers Dieu, « Car la piété, nous dit Paul, est utile à tous ; c’est elle qui a la promesse de la vie présente et de la vie future. » Si la vie éternelle était mise en vente, ô hommes, à quel prix l’achèteriez-vous ? Sachez-le cependant, quand bien même vous donneriez le Pactole tout entier qui roule des flots d’or, d’après vos traditions fabuleuses, vous n’auriez pas payé le salut à sa juste valeur. 85

Toutefois, que le découragement ne vous abatte point. Vous pouvez, si bon vous semble, acheter ce trésor inestimable par des richesses qui vous soient personnelles, je veux dire l’ardeur de la charité et de la foi, dignes de contrebalancer les dons du Seigneur. Oui, Dieu reçoit avec plaisir cet échange. 86

Vous ignorez une vérité supérieure à toutes les autres. La voici. Les hommes de bien et fidèles à honorer le Seigneur, recevront, en échange du culte qu’ils ont rendu à la bonté souveraine, des récompenses pleines de douceur. Les méchants, au contraire, ne peuvent attendre que des châtiments en retour de leur méchanceté. 90

« L’héritage des enfants est le partage de ceux qui s’attachent au Seigneur. » Aimable et magnifique héritage ! Il n’est ni l’or, ni l’argent, ni la pourpre que le ver dévore, ni aucune des richesses terrestres que le voleur dérobe dans son admiration insensée pour une vile matière. Quel est donc cet héritage ? C’est le trésor du salut, vers la conquête duquel il nous faut marcher, une fois devenus les amis du Verbe. De là descendent jusqu’à nous les bonnes actions, pour s’envoler avec nous sur les ailes de la vérité. 93

Ô homme, crois à l’Homme-Dieu ! Ô homme, crois au Dieu vivant, qui a souffert et qui est adoré ! Esclaves, croyez à celui qui est mort. Hommes, qui que vous soyez, croyez à celui qui seul est le Dieu de tous les hommes. Croyez, et vous recevrez le salut pour récompense de votre foi. « Cherchez Dieu, et votre âme vivra, » Quiconque cherche Dieu, s’occupe de son salut. As-tu trouvé Dieu ? Tu possèdes la vie. 106

Cherchons-le donc pour vivre réellement. Le prix de cette découverte, c’est la vie dans le sein de Dieu. « Qu’ils se réjouissent, qu’ils tressaillent d’allégresse en vous, tous ceux qui vous cherchent ; » qu’ils redisent éternellement : Gloire à Dieu ! Quel hymne magnifique en l’honneur de Dieu que l’immortalité de l’âme chrétienne, qui est munie des enseignements de la justice, et qui porte gravés au fond d’elle-même les augustes caractères de la vérité ! Je le demande, où faut-il graver la justice ailleurs que dans l’âme du sage ? Quel autre sanctuaire ouvrirez-vous à la pudeur, à la charité, à la mansuétude ? Vous tous qui êtes marqués de ces empreintes divines, ne l’oubliez pas, vous êtes placés aux portes les plus propices de la sagesse, pour vous élancer de là dans l’arène de la vie et des tribulations. La Sagesse ! Elle est le port du salut à l’abri de la tempête. La Sagesse ! Elle donne aux enfants de bons pères, quand ils se sont jetés dans le sein du Père ; aux pères de bons fils, quand ils ont connu le Fils ; aux épouses de bons époux, quand elles ont tourné leurs regards vers l’Époux ; aux esclaves, enfin, de bons maîtres, quand ils ont brisé la chaîne du plus honteux esclavage ! 107

Sauveur

Qu’il est différent, le chantre merveilleux dont je parle ! Il est venu, et à l’instant il a brisé nos chaînes, détruit la cruelle tyrannie du démon ; il nous a fait passer sous un autre joug, le plus doux, le plus facile à porter, celui de la piété. Il a relevé vers le ciel le front des hommes tristement courbé vers la terre 3

Que veut cette lyre, le Verbe divin, notre souverain maître ? Quel est le but de ces accords nouveaux ? Rendre la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, redresser les boiteux, ramener dans les voies de la justice ceux qui s’égarent, révéler Dieu à ceux qui l’ignorent, détruire la corruption, dompter la mort, réconcilier avec leur père des enfants rebelles. Cette lyre divine est tout amour pour l’homme : le Verbe a pitié de lui, il l’exhorte, il le presse, il l’aiguillonne ; il l’avertit de ses écarts, il le protège contre ses ennemis, il le couvre de sa miséricorde ; elle déborde sur lui comme d’un vase ; c’est peu de l’instruire, elle lui montre le ciel comme récompense ; la sienne à lui, c’est le bonheur de nous sauver. L’esprit de mensonge se nourrit de nos larmes, se repaît de notre mort ; mais la vérité, comme l’innocente abeille qui jamais ne flétrit la fleur sur laquelle elle repose, se réjouit de notre salut. Vous voyez l’étendue de ses promesses, vous connaissez la tendresse de son amour ; venez donc à ce Dieu, prenez part à ses faveurs, emparez-vous de la grâce ! 6

Ainsi donc le Verbe, c’est-à-dire le Christ, ne nous a pas seulement donné la vie, car il était en Dieu ; mais il nous l’a donnée heureuse. Il a paru sur la terre, ce Verbe, seul tout à la fois, Dieu et homme, pour nous apporter tous les biens. À son école, les mœurs s’épurent, l’homme se sanctifie et passe à une vie éternelle. […] Le voilà donc, ce cantique nouveau chanté par le Verbe, qui n’était pas seulement au commencement, mais avant le commencement de toutes choses ; sa lumière a brillé sur nous : il vient d’apparaître, ce Dieu sauveur qui existait dès longtemps ; il s’est manifesté, celui qui est l’être renfermé dans l’être. Le Verbe qui était dans Dieu, le Verbe par qui tout a été fait, a paru sur la terre, il est devenu le précepteur des hommes. Comme créateur, il nous a donné la vie ; comme docteur, il nous apprend à bien vivre ; comme Dieu, il nous ouvre l’éternité. Ce n’est point d’aujourd’hui qu’il s’est attendri sur nos maux, car il les a pris en pitié dès les premiers jours du monde. S’il a paru dans les derniers temps, c’est que nous nous enfoncions dans la mort, nous allions périr. 7

Ce Dieu sauveur emploie tous les langages, essaye tous les moyens pour amener l’homme au salut. Il avertit par ses menaces, il réveille par ses reproches ; il attire par ses chants, il s’attendrit et pleure lui-même. Il fait entendre sa voix du milieu d’un buisson, quand il faut le langage des prodiges ; il épouvante par le son de la colonne suspendue dans les airs ; il en fait jaillir la flamme, signe tout à la fois de colère et de clémence ; flambeau qui éclaire l’homme docile, foudre qui écrase le rebelle. Mais, comme la bouche humaine est un interprète du ciel plus noble qu’un buisson ou une colonne, il a fait entendre la voix des prophètes, ou plutôt il parlait lui-même par Isaïe, par Élie, par d’autres hommes qu’il inspirait et qui lui prêtaient leur voix. Si vous refusez d’ajouter foi aux prophètes, si vous placez et les hommes et le feu de la colonne ou du buisson au rang des fables, il parlera lui-même, ce Verbe « qui, possédant la nature divine, n’a pas cru que c’était usurpation de sa part de s’égaler à Dieu », et qui s’est anéanti, Dieu de miséricorde, pour sauver l’homme. Homme, le Verbe lui-même te parle à haute voix, pour te faire rougir de ton incrédulité. Dieu fait homme, il t’apprend comment l’homme peut devenir Dieu. 8

Le Verbe paternel est le flambeau du bien, le Seigneur qui distribue à tous la lumière, la foi et le salut. […] La sagesse, en effet, ou le Verbe de Dieu nous trouvant prosternés devant les idoles, nous replaça debout pour nous appeler à la connaissance de la vérité. C’est par là qu’elle a commencé à nous relever après notre chute. 80

La puissance divine, en brillant sur l’univers avec une incroyable rapidité et une bienveillance qui ouvre à tous un libre accès, a rempli le monde de la semence du salut. Non, ce n’est pas sans le concours d’une éternelle Providence qu’a été accomplie par le Seigneur, dans un si court intervalle de temps, une si prodigieuse révolution ; par le Seigneur, méprisé en apparence, mais adoré de fait, expiateur, sauveur, miséricordieux, Verbe divin, Dieu véritable sans aucun doute, égal au maître de l’univers, parce qu’il était son fils et que « le Verbe était en Dieu. 110

Né de la volonté elle-même du Père, et descendu parmi tous les hommes avec une diffusion plus rapide que celle des rayons solaires, il fit aisément resplendir sur le monde le flambeau de la connaissance divine. D’où venait-il ? Qui était-il ? Il le manifesta par sa doctrine et par ses miracles. Il est le médiateur entre Dieu et l’homme, le pacificateur universel, le Sauveur du genre humain, le Verbe sacré, la fontaine d’où jaillissent la vie et la paix, la source qui s’épanche sur toute la terre, et, pour le dire en un mot, la source par laquelle a été produite l’universalité des êtres, vaste océan de biens. 110

L’homme, qui avait été créé libre à cause de sa pureté originelle, se trouva enchaîné dans les liens du péché. Mais le Seigneur veut briser ses chaînes. Ô profondeur du mystère ! Il revêt un corps tel que le nôtre, triomphe du serpent, réduit en servitude la mort qui régnait en souveraine, et, par une merveille où se perd l’imagination, montre libre et affranchi ce même homme qui avait été séduit par la volupté et garrotté par la corruption. Les chaînes sont tombées de ses mains. Prodige ineffable ! Dieu succombe et l’homme se relève. L’hôte déchu du paradis reçoit une récompense plus belle : le ciel s’ouvre à lui pour salaire de son obéissance. 111

Verbe éternel, raconte-moi, je t’en conjure, le nom de Dieu, ton Père ; publie ses louanges. Tes enseignements communiquent le salut ; ton cantique m’apprendra qu’en cherchant Dieu je me suis égaré jusqu’ici. Mais, ô Seigneur, quand tu me prends par la main pour me conduire à la lumière, lorsque je trouve Dieu par ton assistance et que je reçois de toi la connaissance du Père, je deviens ton cohéritier, puisque tu n’as pas rougi de m’avoir pour frère. 113

Partout est répandue la lumière indéfectible, et l’Occident croit enfin à l’Orient. […] Le Verbe a transporté l’Occident au Levant ; en clouant la mort à sa propre croix, il l’a montrée transformée en la vie ; divin agriculteur, il a suspendu au firmament l’homme arraché par lui au trépas ; il échangé la corruption en incorruptibilité, et, sous sa main, la terre est devenue le ciel. 114

Je convoque le genre humain tout entier, dont je suis le créateur par la volonté de mon Père. Venez vous ranger sous les lois d’un seul Dieu et d’un seul Verbe. Qu’il ne vous suffise pas de vous élever au-dessus de l’animal stupide, puisque, de tous les êtres condamnés à mourir, vous êtes les seuls que ma magnificence gratifie de l’immortalité. Je veux en effet, oui je veux vous honorer de ce privilège en vous arrachant, par une faveur complète, à l’ignominie de la corruption. Mais je vous communique en même temps le Verbe, c’est-à-dire la connaissance de Dieu. Je me donne à vous sans réserve. Dessein de Dieu, pensée et harmonie du Père, Fils, Christ, Verbe éternel, voilà ce que je suis, le bras du Seigneur, la puissance universelle et suprême, la volonté du Père ! Le passé m’a entrevu déjà plus d’une fois, mais sous des images affaiblies et dégénérées. Je viens donc, ô hommes ! vous réformer d’après ce modèle primitif, afin que vous deveniez semblables, à moi. Approchez ! ma main bienfaisante épanchera sur vos membres le parfum de la foi pour qu’ils répudient la corruption et la mort. 120

Verbe

Le Verbe de Dieu, né de David, bien qu’il fût avant lui, a rejeté la harpe, la lyre tous les instruments inanimés. Mais accordant avec l’Esprit Saint et le monde, et l’homme qui est à lui seul un monde, mettant en harmonie son corps et son âme avec ce même esprit, il a fait de lui une lyre vivante, un instrument à plusieurs voix pour célébrer le Dieu créateur ; il chante, et l’homme principale voix du concert, lui répond. Car c’est de lui qu’est dit : « Tu es tout à la fois ma lyre, ma flûte, mon temple ; » lyre, par l’harmonie des accords ; flûte, par le souffle de l’Esprit Saint ; temple, par la présence du Verbe. L’une résonne, l’autre soupire, dans le troisième habite le Seigneur. 5

L’homme, fait à l’image de Dieu, n’est pas le seul instrument animé, merveilleux : il en est un autre plus saint, plus complet, sans la moindre discordance ; c’est la Sagesse souveraine, c’est le Verbe de Dieu descendu du ciel. 5

Qui ne voit que vouloir agir et parler sans l’aide du Verbe, c’est ressembler au malade qui essaie de marcher avec des jambes percluses ? 75

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