Emmanuel Mounier – L’affrontement chrétien, Paris, Éditions du Seuil, 1951 (résumé-citations D. Vigne [pdf]).
Emmanuel Mounier
L’affrontement chrétien
Répondre à Nietzsche
« Est-il donc vrai que le christianisme est un poison pour les muscles jeunes, un ennemi de la force virile et de la grâce naturelle, une molle maladie de l’Orient tombée sur l’homme grec parce qu’un petit fanatique de Tarse échappa par malheur à la tempête ? »page 11. « Le christianisme est-il un pseudonyme de la coalition des faibles et des peureux ? Hante-t-il les carrefours de la décadence ? Et, dans la mesure où il recèle une force d’insurrection, ne serait-il que l’insurrection de ce qui est servile contre ce qui est élevé, de la médiocrité contre la noblesse, du sommeil contre la vie ? ».
« On perçoit déjà, menus mais de plus en plus nombreux comme les premières gouttes d’un orage, les signes furtifs de la plus grande tempête peut-être qui doive submerger les édifices de la chrétienté »12. « Que notre christianisme désincarné s’écroule dans un combat ou qu’il s’assoupisse lentement dans son bien-être, il n’échappera pas au jugement de l’histoire »13.
« Combien, comme Nietzsche, ont cherché dans la douleur et jusqu’à l’épuisement, le plus pur cristal de la vérité avant de la jeter aux flammes ? »13. « Il y avait de la sainteté chez Nietzsche, emportée dans un courant d’enfer ». « Peu nous importe que le christianisme total lui ait répondu par avance. Ce qui importe au destin du chrétien aujourd’hui, c’est que le christianisme d’aujourd’hui ait la ressource de donner dans la réalité d’aujourd’hui une réponse actuellement victorieuse à la plus rude des questions qui l’ait secoué »14.
Les chevaliers de l’absurde
« Un nouveau stoïcisme nait sous nos yeux de la mort de Dieu comme l’ancien se dressa sur la tombe des dieux : lui aussi raidissement à l’extrême bord du doute ». « Tension solitaire et disponibilité joyeuse, dureté et philanthropie s’y mêlent étroitement plutôt qu’elles ne s’y accordent »19. « Le ton du jour est un inespoir stupide, une absence vide, non pas le deuil de l’espoir mais son constat de défaut ». « Le chevalier de l’absurde se présente comme le héros de l’âge moderne »20. ‘Je refuse d’être heureux’, dit G. Bataille 23.
« Ces chevaliers vêtus de sombre marchent sans doute à l’abîme : ils rappellent la chrétienté, non pas aux vraies perspectives, mais à l’échelle juste des problèmes. Ce qu’elle ne peut admettre, c’est la confusion qu’ils entretiennent entre le désespoir et le sens du tragique ».
« Le désespoir est un sentiment individualiste » ; « il est volupté de négation ». « Le tragique naît au contraire de la profusion »24 ; « si douloureuse soit l’expérience du tragique, elle est une expérience de plénitude, elle porte dans sa plénitude blessée l’espoir et les premières avances d’une réconciliation finale »25. « Bourreau de soi-même, le moderne se porte les coups dont il crie ».
Le tragique chrétien
« Le christianisme est étranger à ce désespoir. Est-il pour autant étranger au tragique ? ». « La vérité est que nul tragique n’est en même temps plus discret et plus tendu que le tragique catholique »26. « Il ne fait pas de la vie chrétienne une vie substantiellement angoissée : mais il introduit une épine d’angoisse au cœur de toutes nos béatitudes jusqu’au bord de la béatitude dernière ».
« On ne conçoit pas de vie chrétienne qui ne porte en son cœur cette anxieuse et obscure attente de l’Inouï » 30. « Le monde chrétien est un monde cassé ». « Le mystère d’une faute dont nous ne savons rien nous établit en étrangers dans la nature »31.
« Cette tension tragique est maxima dans la perspective paradoxale de l’Incarnation. Le devoir d’incarnation nous obligerait à mourir au monde en même temps qu’à nous y engager, à nier le quotidien et à le sauver »32. « Où sont-elles donc, cette tranquillité constitutionnelle du chrétien, cette assurance de parvenu ? »33.
« Le temps spirituel n’est pas un déroulement continu de consolation, un épanouissement heureux ». « Il est fait de sauts violents, de crises ». « On pourrait y écrire en fronton : à la certitude par l’ambiguïté, à la joie par la désolation, à la lumière par la nuit ». « Dans le moment interminablement répété qui nous maintient dans la Foi, il y a plus dure aventure que le capotage dans l’Absurde : le saut, infini, du Néant à l’Être ».
« Rien ne ressemble donc moins que le christianisme à un système d’explication destiné à colmater les brèches de la métaphysique et à couvrir les dissonances de l’expérience. Il est un principe de vie, et s’il est aussi un principe de vérité, il l’est dans la vie qu’il communique ». « La formule dogmatique localise et cerne le mystère, elle s’emploie surtout à dire ce qu’il n’est pas ». « Elle ne le détruit pas comme mystère »34.
Au-delà du tragique
« Si nous revendiquons pour l’expérience chrétienne autant et plus de plénitude tragique que n’en comporte l’expérience agnostique, nous refusons de sacrifier à l’idée nietzschéenne que la capacité de supporter un monde dépourvu de sens est la mesure absolue de l’énergie spirituelle ». « Le christianisme ne se contente pas de dénier à cette attitude de désespoir le monopole du tragique » ; « il refuse de laisser réduire au tragique la totalité de l’expérience spirituelle ».
« Les sept Béatitudes sont des béatitudes de paix »36. « L’abandon est plus haut situé que la tension tragique, l’espérance chrétienne fleurit au delà de la nuit mystique ».
« Il y a au cœur du christianisme, au-delà de l’ascétique du paradoxe, de l’angoisse et de l’anéantissement, une ascétique de la simplicité, de la disponibilité, de la patience, de l’humilité fidèle, de la douceur, il faut même dire de la faiblesse, de la faiblesse naturelle »37. « Comme si le ‘merveilleux’ du christianisme aimait, ainsi que les fées des légendes, éprouver notre qualité de cœur par de modestes apparences ». « Sa puissance se moque de la puissance »38.
La question de la chair
‘Le chrétien n’a pas de système nerveux’, disait Nietzsche. ‘Même le plus sage d’entre vous n’est qu’une chose disparate et hybride : mi-plante, mi-fantôme’39. ‘L’Église combat les passions par l’extirpation radicale ; son traitement, c’est le castratisme. Elle ne demande jamais comment on spiritualise, embellit et divinise un désir. La vie prend fin là où commence le Royaume de Dieu’.
« Nietzsche n’eût pas écrit ces énormités s’il avait mieux connu le Moyen-Age chrétien », « où les hommes savaient, quand ils péchaient, pécher fortement »41! « La chevalerie comprimant la fureur militaire dans le service des faibles, l’humeur rebelle dans l’hommage féodal, la fureur amoureuse dans la grâce courtoise »…
« Le christianisme contre l’instinct : le contre-sens commence sur saint Paul ». « La ‘chair’ de saint Paul n’est pas le corps opposé à l’esprit » : « c’est l’inclination au péché », « c’est le vieil homme »42. « L’ascétisme n’est qu’une discipline de la force d’âme dans la maîtrise du corps »43.
D’une religion de bourgeois…
« D’où vient donc au christianisme moderne cette mauvaise humeur contre la vie qui défigure tant de vertus ? ». « L’inventaire sociologique du christianisme nous donne sur cette décadence une première clarté. Elle est alarmante. Le christianisme devient rapidement dans nos pays une religion de femmes, de vieillards et de petits bourgeois ». « Il est inévitable que son expression courante en soit énervée ».
« Mais la cause de ce déplacement de gravité sociologique ? Elle réside en grande partie dans l’accaparement progressif du christianisme occidental par la classe bourgeoise »44. « Ces organisateurs du monde matériel ne virent plus en Dieu et dans la religion qu’une organisation supérieure de la firme Univers. Le Constructeur est le meilleur des constructeurs, l’éternité est le meilleur des placements, la vie doit être l’aménagement prudent du portefeuille des vertus en vue des réalisations finales »45.
« Plus la bourgeoisie faisait sa chose du christianisme, plus les parties vives du corps social se détachaient du christianisme ».
… À un christianisme de grand air
« La chrétienté ne sortira pas de cette anémie avec le surcroît de précautions et de remèdes dont s’affaiblissent encore les malades oisifs. Elle se sauvera en christianisant hardiment quelque société barbare »46. « Un christianisme plébéien, à l’ère des masses, est la première condition d’un christianisme viril ».
« Il faudrait ajouter : un christianisme de grand air »47. « Il n’est de renoncement chrétien que celui qui installe ses quartiers en plein milieu du monde »48. « La malédiction à distance a toujours été l’aveu des faibles » ; « tel est pourtant le climat sociologique où respire, si mal, le christianisme d’aujourd’hui ». « Il favorise une conception singulièrement mutilée de la vie et de l’ascèse »50.
‘Moraline’ ou transfiguration ?
« Le jeune chrétien est soumis huit fois sur dix, à une injection massive de ‘moraline’, et le premier mot de cette tactique moraliste, c’est la méfiance ». « C’est la peur de la force qui doit servir de racine à son élan spirituel »51. « Qui passe sa jeunesse à réfréner, repousser, refouler, ne sait plus proposer à la vie que des gestes de négation et de repli ; l’initiative et la création, autant que l’amour, ne partent que d’attitudes intérieures épanouies »52.
« La domestication n’est pas un fier résultat pour un chrétien ». « L’ascèse doit obtenir de l’instinct transfiguration, non domestication ». « Tant de sérénités et tant de mansuétudes, tant de fidélités et tant de virginités, tant de compréhensions et tant de tolérances, que sont-elles autres qu’un vieillissement prématuré ? ». « Une vertu qui abaisse est une vertu frelatée »54.
Le sens du péché
« Une heureuse adaptation sexuelle dans le mariage ou dans le célibat est une condition indispensable de l’équilibre général ». « Il semble parfois que le péché dit de la chair (en quel sens dévié, nous l’avons vu) soit non pas un mais le péché capital »57. « La libération de l’esprit comporte aussi une libération de la hantise morale de la chair »59.
« Pour ne rien omettre des forces débilitantes de la vie chrétienne, il faudrait faire une place importante aux déviations du sens du péché »63. « Le sentiment chrétien du péché est essentiellement le sens du ‘devant Dieu' ». « Il est dans son destin de se transformer dès son premier mouvement en abandon et en élan vers un avenir rédempteur »64.
Le sens de la dignité
« À ce rétrécissement de la conscience spirituelle, un remède : tenez votre cœur au large. Au large, c’est-à-dire à la mesure de Dieu »66. « Il n’y a de force spirituelle que celle qui jaillit de la richesse intérieure »67.
« Le christianisme culmine sur un mystère d’humilité ; mais cet abaissement ne se rend qu’à l’éternel, à bout de forces humaines, avec les honneurs de la guerre »69. « Le moralisme courant a fixé le péché dans le couple orgueil-sensualité. C’est peu. Parmi toutes ses blessures, un être fait à l’image de Dieu et appelé à se laisser diviniser n’en montre pas de plus lamentable que le refus de sa dignité »71.
Nietzsche disait : ‘Il faudrait qu’ils me chantassent des chants meilleurs pour que j’apprenne à croire à leur Sauveur, il faudrait que ses disciples aient un air plus délivré’. « Où le prendrait-il, l’air délivré, le petit jeune homme abruti de recommandations ? S’il n’est pas aidé du dehors, ou s’il n’explose pas dans la révolte », « tout son univers se construit sous la perspective de l’intimidation »73.
La vraie soumission
« Le contre-sens porte alors sur l’obéissance chrétienne. L’obéissance est un comportement psychologique ambigu. Les psychanalystes se refusent à y voir autre chose que de l’impuissance ». « Mais il existe une obéissance de nature radicalement différente. L’abandon de certaines prérogatives y est subordonné à une forte maîtrise de soi ». « Cette obéissance intelligente est un acte de haute tension »75. « Elle n’est pas abjection, mais assomption »76.
« Le christianisme n’est pas un dolorisme. Il rejette la complaisance dans la souffrance comme il rejette la complaisance dans la culpabilité »80. « Dans l’expérience de la souffrance, ce ne sont pas les sentiments accablés qui purifient » ; « c’est le regard de Dieu sur notre souffrance et l’amour qui naît en nous de cette compassion »81.
Virilité et esprit d’enfance
« Une main tendue, un regard offert veulent un homme debout »84. ‘Il faut être capable d’être ennemi’, écrit Nietzsche. « Il faut en être capable » certes, mais « pour aller plus loin ».
Il écrit encore : ‘Leur conclusion (celle des chrétiens), c’est que seul l’homme émasculé est vertueux’. Mais « sa conclusion à lui, c’est que seul le fauve impitoyable est un homme »! Est-ce mieux ?86.
« L’enfance savoureuse, faite d’insouciance, de spontanéité, de vie protégée et légère, est ce qui ne peut se retrouver. L’enfance spirituelle déborde infiniment ces grâces imparfaites et inimitables ; elle est innocence gardée ou reconquise, simplicité du cœur, jaillissement, don de joie. Mais l’innocence de l’adulte ne pourra jamais éliminer les marques du temps et le regret du péché.
La simplicité de l’adulte se gagne par de longues erreurs, sans miracles ; et la Grâce seule, la Grâce des sommets, met la grâce finale sur le rajeunissement de l’homme nouveau »87.
Une saine agressivité
« La personne créatrice vit toute tendue hors de soi, vers le monde, vers autrui, vers l’absolu. Elle se trouve sans le vouloir en se perdant de toutes parts. Elle puise dans le mépris de soi sa puissance d’attaque et son audace »89.
« L’agressivité est un instinct, et il n’y a pas d’instinct mauvais, il n’y a que de mauvais usages de l’instinct ». « Celui dont le sang n’a jamais tourné ne connaît pas la paix chrétienne. Celui qui n’a jamais le désir de se battre pour ce qu’il aime, n’aime qu’à moitié ».
« Que l’éducation chrétienne s’attache à normaliser l’agressivité, à la répartir sur un large champ »92. « Qu’elle se propose de la sublimer peu à peu dans le dépouillement surnaturel et de la soumettre aux exigences de la communion : mais qu’elle se garde, en la déracinant trop tôt, d’arracher avec elle la matrice même de la force spirituelle »93.
L’extrémisme chrétien
« La personne créatrice vit toute tendue hors de soi, vers le monde, vers autrui, vers l’absolu. Elle se trouve sans le vouloir en se perdant de toutes parts. Elle puise dans le mépris de soi sa puissance d’attaque et son audace »89.
« La peur de l’extrémisme n’est qu’une variété de la peur de la mort »94. ‘Quelle est la grande action, disait Stendhal, qui ne soit pas un extrême au moment où on l’entreprend ? C’est quand elle est accomplie qu’elle semble possible aux êtres du commun’95.
« Si l’extrémisme chrétien ne se rencontre presque jamais avec l’extrémisme de l’utopie, c’est qu’il est un extrémisme de l’Incarnation, qu’il choisit toujours dans le réel et pour le réel »96. « Les martyrs ne tendaient pas au martyr ». « Ils furent martyrs parce que c’était compris dans les frais.
À la rencontre du monde
Toute ardeur généreuse et un peu stérile à jouer les saints des derniers jours n’est que la sublimation d’un dépit, le dépit du monde chrétien contemporain constatant qu’il s’est laissé déborder par tout le développement temporel du siècle ». « Il serait plus sain et plus chrétien de chercher à rattraper la distance »98.
« La gravité du monde chrétien est à la fois dans la vie et dans l’au-delà de la vie : car l’au-delà n’est pas un espace hors de notre espace, un temps après notre temps, il est un Être personnel présent au plus intime de nous-même et rayonnant par son Incarnation au cœur du monde créé »99.
Cet Être, « seul peut-être le christianisme a le geste assez large » pour le manifester. « Mais alors, qu’il mette la grande voile au grand mât, et, sorti des ports où il végète, qu’il cingle vers la plus lointaine des étoiles, sans attention à la nuit qui l’enveloppe »101.
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