Irina Goraïnoff – Les fols en Christ, Paris, Declée de Brouwer, 1983 (résumé-citations D. Vigne [pdf])
Irina Goraïnoff
Les fols en Christ
(notes de lecture)
Les Grecs disaient salas ou môros. Les Russes yourodivy. Salos est employé pour « innocent » » ; môros – pour « fou ». Yourodivy vient de ourod, synonyme de laideron, avorton. 15
Isaïe fut contraint, pendant trois ans, de se promener nu et sans chaussures pour servir de signe et de présage concernant les prisonniers en Égypte et en Assyrie (Is 20, 30) ; Jérémie porta un joug comme une bête (28, l0) ; Ezéchiel, couché devant une brique représentant Jérusalem assiégée, mangea du pain cuit sur des excréments (Ez 4), et Osée symbolisa pendant toute sa vie, par un mariage avec une prostituée, l’infidélité d’Israël envers Yahvé (Os 3).
« Nous sommes fous, nous, à cause du Christ, et vous, vous êtes prudents dans le Christ… vous êtes à l’honneur et nous dans le mépris» (1 Co 4, 9-10).
Le « fou » marche sur une corde raide tendue au-dessus des abîmes infernaux. Réussira-t-il à garder son équilibre et un cœur pur ?17
Ces hommes sont proches de la nature, ils participent à la vie cachée de l’univers, ayant la faculté de voir les démons et les anges.24
Quand on demandait au grand saint russe Séraphin de Sarov (+1833) s’il avait vu des démons, il répondait laconiquement : « Ils sont abjects. »23
« Nous devons essayer non seulement de combattre les démons, mais de les attaquer » (Jean Climaque).25
Les démons criaient au grand saint Antoine : « Va-t-en ! Sors d’ici ! Nous sommes ici chez nous. » Et de se plaindre : « Il ne nous reste plus de place. »22
L’arme à employer est l’humilité. Plus que l’humilité : ce que les Grecs appellent la « kénose », un consentement volontaire à l’abjection la plus complète.23
À deux cents ans de distance, saint Macaire d’Egypte et Syméon Salos prennent sur eux le péché dont les accuse une servante devenue enceinte, ainsi que le mépris accompagnant l’accusation. Rébabilités (la pauvre fille n’accouche normalement qu’après avoir confessé son mensonge et avoir nommé son vrai séducteur), les deux saints fuient les témoignages de repentir dont on les accable.31
La nudité surtout, choquante pour les puristes, est soulignée comme une tenue spécifique. Le vêtement accentue les discriminations entre classes sociales.33
En 588, Syméon prédit le terrible séisme qui ébranla les villes de Beyrouth, Biblos et Tripoli. Muni d’un fouet, il se promenait entre les colonnes des édifices en disant à certaines : « Tenez bon. Dieu vous l’ordonne. » À d’autres : « Ne tombez pas, même sans rester droites ».36
Maxime, appelé le « Capsocalyvite » (brûleur de cabanes), contemporain de Grégoire Palamas, naquit en 1270 et mourut à l’Athos en 1365.46 Sans, abri, il prenait quelques heures de repos dans des cabanes qu’il fabriquait avec des branches et des herbes et auxquelles, en les quittant, il mettait le feu.47
Ce n’est pas « l’héroïcité des vertus » du disparu, comme dans l’Église latine, qui détermine la canonisation, mais l’efficacité de son intervention auprès de Dieu, don les miracles sont une preuve tangible.78
Un incognito presque traditionnel fait partie des maigres données que nous possédons sur l’origine et la mystérieuse existence de ces hommes de Dieu.80
Le yourodivy est un catalyseur. Restant lui-même indemne, il déclenche des réactions, fait monter le subconscient à la surface. Ses gestes, ses actes sont à la fois ridicules et terribles. Ils font peur par le contresens qu’ils recèlent, par le sous-entendu que l’on devine, par la soudaine transformation de puérils enfantillages en insondables profondeurs évangéliques. Homme-devinette, homme-parabole, il vit entre les Béatitudes dont la première est « Bienheureux les pauvres en esprit », et la dernière « Bienheureux les persécutés pour la justice ». La première suppose l’humilité, la dernière, l’audace. Le yourodivy évolue entre les deux, jonglant avec le paradoxe.123
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