André Chouraqui – Moïse, Éditions du Rocher, 1995 (résumé-citations D. Vigne, 21 pages pdf).
André Chouraqui
Moïse
I – Judaïsme palestinien
« La Haggada est rédigée, pour l’essentiel, à l’époque des Hasmonéens, deux siècles avant l’ère chrétienne, alors que les milieux traditionnels, notamment les Pharisiens, luttent contre la dynastie hasmonéenne, issus de la tribu sacerdotale, certes, mais non de la maison royale de David, comme il était de règle. Consacrer Moshè, de la tribu des Lévi, eût risqué de légitimer la dynastie des Hasmonéens, au détriment de la descendance de David » page 44. « Les pharisiens, adversaires de la dynastie des Hasmonéens, trouvèrent de bonne guerre d’éliminer Moshè dans les liturgies d’Israël, notamment à Pâque ».
« Par réaction aux rigueurs de la Haggada, à l’époque même où les décideurs pharisiens en expurgeaient le nom de Moshè, des rabbis enseignaient qu’il n’était pas mort (Talmud, Soutta 13,2). Les Samaritains le vénèrent de nos jours encore, comme s’il était vivant. Des juifs écrivent alors l’Assomption de Moshè, où sa mort est présentée comme une lutte entre Moshè et 1lAnge de la mort, ce dernier étant finalement vaincu »48. « Flavius Josèphe le déclare lui-même : Moshè, son heure venue, a été enlevé au ciel comme Élie dans un nuage. Satan put bien demander à Elohîms son corps, mais l’ange Mikhaël, gardien d’Israël, avait refusé de le lui remettre : Elohîms, Maître des esprits de toute chair, dispose seul du corps de son serviteur »49.
« Les Samaritains (comme plus tard les chrétiens pour le Christ) donnent son sens le plus fort à l’expression biblique ish ha-Elohîms ». « Elu d’entre toutes les créatures, Moshè est le plus sublime des êtres créés. Maïmonides l’érigera en article de foi : Nul n’était, n’est, ni ne sera semblable à lui. Enlevé au ciel, son rôle de sauveur n’est pas pour autant achevé. Libérateur d’Israël, il ressuscitera à la fin des temps : il sera le Messie qui réalisera l’ultime salut promis à son peuple et à l’univers. Les rabbis d’Israël n’ont pas manqué de prendre leur distances par rapport à ces doctrines »51.
« Les rabbis voyaient dans tout culte de la personnalité une hérésie, contraire aux exigences de la Bible ». « L’hérésie consistait à ériger entre Elohîms et l’homme, entre le Créateur et la créature, un intermédiaire, fût-il Moshè47. Les Hébreux ne pouvaient adopter l’image païenne que leurs coreligionnaires hellénisés leur donnaient de la personne de Moshè, serviteur d’Elohîms. D’où son effacement des liturgies de la Synagogue ».
II – Judaïsme hellénistique
« Les Hébreux sont alors l’objet d’attaques des anti-sémites grecs. Ceux-ci voient en Moshè un chef de bande, traître à l’Egypte, qui a fui son pays à la tête d’une bande de lépreux et de repris de justice, des barbares sans foi ni loi, profanateurs des temples égyptiens, assassins de leurs prêtres, voleurs de leurs trésors ».
« Les traducteurs de la Bible en grec, plus tard le philosophe Philon d’Alexandrie, l’historien Flavius Josèphe et d’autres auteurs devaient immanquablement répondre aux calomnies répandues contre leur peuple. Pour cela, ils n’hésitaient pas à faire de Moshè un surhomme, presque un Elohîms »45. « Certains d’entre eux n’hésitaient pas à faire de Moshè le fondateur de la culture universelle, l’inspirateur des cultes et des cultures égyptienne et grecque. Platon et Aristote étaient ses disciples, éduqués par sa philosophie, conduits par ses lois. Sur cette voie d’autres allaient plus loin encore : Moshè était l’inventeur de l’écriture, du calcul, du commerce, véritable Démiurge universel ».
III – Auteurs païens
« Chez les Grecs, un disciple de Platon, Numenius d’Apamea, appelé le Pythagoricien, précurseur des néo-platoniciens dans la première moitié du IIe siècle, ne cachait pas son enthousiasme pour la personne de Moshè qu’il dénommait Musaios. Il voyait en Platon un Moshè hellénique, et en Moshè le parfait modèle du prophète »47.
« Des auteurs païens, fort anciens, Strabon, Manéthon, Apion et Celse soutenaient déjà que Moshè était en réalité un Égyptien »82. « Manethon fait de Moshè un prêtre d’Héliopolis qu’il appelle Osarsif, nom dérivé d’Osiris »81.
« Contemporain d’Amenemhat Ier (-2000/-1970) et de Sésostris Ier (-1970/-1936), Sinouhé est le héros d’un véritable roman, le premier de cette nature qui jouit d’une aussi durable popularité auprès des Égyptiens de la XIIe à la XXe dynastie »86. « D’intéressants parallèles ont été établis entre la trajectoire de Sinouhé et celle plus tardive de Moshè. Sinouhé, comme Moshè, était un familier du pharaon Amenemhat Ier, préposé au harem royal ». « Des circonstances défavorables obligent Sinouhé à s’expatrier. Il réussit à s’enfuir vers l’Orient, dans la direction que Moshè prit plus tard vers Madiân où l’accueillera Jéthro. Là, Sinouhé vit parmi les Bédouins, devient un chef de tribu apprécié »… « Au soir de sa vie, Sinouhé, désireux de mourir dans son pays natal, obtient la grâce du pharaon régnant qu’il avait connu enfant, et le droit de retourner en Égypte où il sera inhumé en grande pompe »87.
IV – Le nom de Moïse
« Le nom de Moshè apparaît dans la Bible en 770 occurrences ». « Dans l’Exode (2,10), Moshè est expliqué à partir de la racine masha, qui signifie, en hébreu comme en arabe, extraire, retirer. Moshè est l’enfant retiré des eaux du Nil. Mais cette étymologie populaire ne prévaut pas contre celle généralement admise de nos jours : Moshè est un nom égyptien.
Déjà Philon d’Alexandrie et Flavius Josèphe, au Ier siècle de notre ère, expliquaient ce nom par mo-ousha, sauvé des eaux. Mais cette étymologie parut elle-même douteuse. On en vint à un mot égyptien signifiant exalter, favoriser 50. Moshè signifierait bien sauvé des eaux, mais à partir de l’égyptien ancien, non plus de l’hébreu. Plus récemment les égyptologues semblent avoir établi que Moshè – transcrit en grec par Moysès – dérive de l’égyptien mjs, qui signifie naître, enfanter. Ce mot se retrouve dans les noms des pharaons Touthmôsis et Ramsès ».
V – Jeunesse de Moïse
« A lire les textes d’époque, on penserait que les méthodes pédagogiques alors en usage dans la cour des pharaons étaient proches des exercices en pratique jusqu’en Extrême-Orient : ‘Les oreilles de l’adolescent sont placées sur son dos : il t’écoute quand on le bat’. ‘Tu frappais mon dos et ta doctrine pénétrait mon oreille’, écrit à son maître un disciple reconnaissant »83.
« Comme tous les transplantés, Moshè est partagé entre deux mondes, celui dont il sort et celui où il vit. Il n’aura de cesse qu’il n’ait trouvé la clé des mystères que les prêtres enseignent dans les temples pharaoniques et de celui, plus nu, plus profond et plus proche de lui, dont ses ancêtres détiennent le secret »84.
Un midrash dit : « A l’origine, Moshè était le plus éloquent des Hébreux. Un jour, voyant un Egyptien prier ses dieux, enflé de zèle, il lui reproche son aveuglement, le bouscule et brûle ses statues. La voix d’Elohîms retentit alors : ‘Cet homme, dit-il à Moshè, au-delà de sa statue s’adressait à Moi. J’ai entendu sa prière et je l’exaucerai. Quant à toi, pour t’apprendre à mieux comprendre ma Thora et le sens de mon unité, afin d’être plus réfléchi, tu bégaieras désormais’. C’est sans doute ainsi que Moshè comprit la différence qu’il y a entre dire ‘Il n’y a qu’un Dieu’, ou dire ce qu’affirme la Thora : ‘Les Elohîms sont Un' »111.
VI – Séjour à Madiân
« Le milieu où il vit son exil, prend racine en Abraham, époux de Qetoura, mère de Madian, ancêtre éponyme des Madianites (Gn. 25.2). Il n’est pas exclu que ces nomades et Jéthro, comme Bil’am, aient admis dans leur panthéon l’Elohîms d’Abrahâm Yahu »93.
« Jéthro aurait exigé, avant de donner sa fille, que son premier petit-fils Guershôm fût lui aussi élevé dans le polythéisme de son grand-père : c’est pourquoi Moshè l’aurait nommé Guer-shôm, ‘Un métèque, là’. Son deuxième fils seul, Eli’ézèr, ‘Aide de mon El’, aurait eu, d’emblée, le droit d’appartenir à la tradition de son père. Le midrash souligne qu’en conséquence de cet accord, Guershom ne fut pas circoncis comme Eli’ézèr le sera. Ce fait expliquerait l’épisode pathétique où IHVH surgit devant la femme de Moshè, Sipora, et cherche à tuer son fils Guershôm. Sipora comprend aussitôt »90. « La mort rôde. Sipora prend un silex et tranche le prépuce de son fils (Ex. 4.24-26). Par cet acte, elle rompt avec son passé et parachève son mariage avec Moshè en faisant entrer Guershôm dans l’alliance d’Abraham, la berith ». « Moshè devient son époux de sang, le sang de l’alliance abrahamique ». « Moshè est en marche vers Misraïms. De retour en terre d’esclavage, il devra affronter de nouveaux dangers ». « Il doit bannir tout partage : son épouse et sa descendance doivent entrer aussi dans l’alliance de l’Elohîms d’Abrahâm »92
« Exégètes, historiens, ethnologues décèlent dans ce texte un « bloc erratique » de traditions. Moshè serait menacé non par Elohîms, mais par Satan. Ainsi, le démonisme n’est pas absent des épouvantes nocturnes de toute vie mystique. Elohims n’est-il pas le créateur du bien et du mal ? (Is. 45.7). Il surgit de nuit pour l’ultime épreuve dont son élu triomphe grâce à Sipora, son Oiselle, une femme médiatrice, son épouse de sang, au seuil de leur nouveau destin »98.
VII – Dynasties pharaoniques
« 0n suppose que l’histoire de Joseph a pu se situer à l’époque d’Aménophis II (-1402/-1364 ?) sous la XVIIIe dynastie, puis de son fils, probablement co-régent auprès de son père, Aménophis IV, devenu Akhenaton (-1364/-1347), auteur d’une révolution religieuse instaurant le culte d’un Dieu unique »66. « L’abolition par Akhenaton du culte d’Amon-Rê, et la suppression du culte osirien entraînèrent l’affaiblissement du pouvoir des temples, dont la puissance portait ombrage à la royauté. Les conflits entre les temples et le palais contribuèrent au déclin de l’Empire, accéléré par une politique étrangère aux conséquences catastrophiques »67.
« Après la mort d’Akhenaton, les forces hostiles à la réforme religieuse s’organisent : tous les temples élevés à la gloire d’Aton sont démantelés. La cité du Soleil, Akhet-Aton, capitale royale, est rasée. Le successeur du roi, Toutankhaton, gendre d’Aménophis IV, à la mort de celui-ci, prend le nom de Toutankhamon, abolit le culte d ‘Aton et restaure celui d’Amon, qui redevient le Dieu principal de l’Empire : son culte s’étendra sous les Ramessides. Ramsès II, « l’élu de Rê », devient l’Aimé d’Amon »68.
« Il est impossible d’affirmer avec certitude quel fut le pharaon qui finit avec son armée dans les flots de la mer des Joncs. Il est tout aussi impossible de préciser en quelle année, et où, eut lieu le départ des Hébreux en quête de liberté. Les historiens évoquent les noms d’Hiatchepsout, une reine de la XVIIIe dynastie, de Séthi Ier, de la XIXe dynastie, de Ramsès II, de Mérenptah, de la XIXe dynastie (-1235/-1224) »57.
Les Ramessides :
– Ramsès I :-1306/-1304 (dont 2 ans de règne auquel était associé Séthi Ier).
– Séthi Ier : -1304/-1290 (dont 14 ans de règne auquel était associé Ramsès).
– Ramsès II : -1290/-1224 (66 ans de règne auquel était associé Khamoïs puis Mérenptah).
– Khamoïs : mort du vivant de Ramsès II, son père
– Mérenptah ou Minephtah : -1235/-1224 65.
Israël en Égypte
« De la XVIIIe (-1550/-1300), à la XXe dynastie (-1180/-1070), les tombes des Collines des Nobles, sur la rive gauche du Nil, à Thèbes comme à Saqqara, attestent la présence de Habiru ou Apiru, des Sémites en qui les historiens reconnaissent des Hébreux. Ces étrangers, d’origine araméenne, fournissent au pays une main-d’oeuvre servile ». « ‘Hommes des sables et de la steppe’, ces nomades ou semi-nomades auxquels les Hébreux, fuyant les famines de Canaan, se sont mêlés, sont descendus dans l’orbite des Hyksos, dont ils suivent les heurs et les malheurs 75. Sous la XIXe dynastie, les esclaves habiru sont employés aux grands travaux des Pharaons.
« L’un des Pharaons de l’Exode, Mérenptah, est le seul à mentionner le nom des Israïlu, en tant que peuple qu’il aura combattu et vaincu ». « Cette stèle conservée au musée du Caire représente Mérenptah accueilli par le Dieu Amon-Rê de Karnak ». Elle dit : « Personne ne relève la tête parmi les Neuf Arcs. La Libye est ravagée, l’empire hittite est en paix; Canaan est dévasté; Askalon est conquis; Gezer est pris; Yenoam désolé ; Israël est anéanti, sa semence n’existe plus ». « Telle est sur cette stèle de vingt-huit lignes la première mention d’Israël dans un document égyptien, le seul à mentionner le nom d’Israël en dehors de la Bible, et, déjà, pour annoncer son anéantissement »76. « La fameuse stèle de Mérenptah reste la plus ancienne référence à Israël, supposé avoir été anéanti avec sa semence (-1225). De là peut-on situer l’Exode vers cette époque ? »102.
« La tombe du général Horemheb, construite vers 1360 avant J.-C. et redécouverte en 1974, comporte des fresques où des Cananéens cherchent refuge en Égypte, après l’incendie de leurs villes. Après avoir « erré comme des bêtes » dans les steppes, ils tentent de s’infiltrer à travers les frontières de Misraïms. S’agit-il de Cananéens chassés à la suite de la conquête de leur pays par les Hébreux ? Là encore, on demeure dans l’incertitude »102.
« Misraïms (Egypte en hébreu), apparaît en six cent quatre-vingts occurrences dans la Bible, tandis que le nom d’Israël n’est mentionné qu’une seule fois dans les écrits égyptiens, à la suite d’une commémoration de la victoire de Mérenptah sur des envahisseurs libyens. Nul ne saurait s’étonner du silence des sources égyptiennes à l’égard d’Israël. Quel historien, quel chroniqueur prendrait le soin de noter aujourd’hui les aventures d’une tribu de nomades ? »60.
VIII – La sortie d’Égypte
« Selon la Genèse, les Hébreux ont vécu en Misraïm quatre siècles à partir d’Abraham (Gn. 15.13), ou quatre cent trente ans selon l’Exode (Ex. 12.40-41) »61.
« En treize occurrences, l’Exode répète qu’Israël doit sortir de Misraïms afin de servir IHVH Elohîms. Dans un cas comme dans l’autre, l’homme est un Ebed, un travailleur, serviteur ou esclave, mais certainement pas un individu jouissant d’une liberté exclusive de toute dépendance »112.
« A Feloussiat-Ostracine, les eaux du lac Serbonide se retirent de jour pour revenir de nuit, évoquant une voie de passage »106.
« Deux traditions semblent se dégager des récits de l’Exode, une sortie d’Égypte dirigée par Moshè à la tête des tribus, vers -1300. De Ramsès sur le Nil, les émigrants se dirigent vers le sud de la péninsule du Sinaï en évitant la route de la mer. Une expulsion qui pourrait coïncider avec celle des Hyksos, ces Sémites qui avaient dominé Misraïms jusque vers -1580. Leur exode ramenait les tribus hébraïques du Sud vers les monts de Judée, tandis que l’autre expulsion concerne les tribus du Nord qui s’établiront en Samarie »77.
« Le livre des Rois (I R 6, l) précise que Salomon entreprit la construction du Temple quatre cent quatre-vingts ans (ou d’après la Septante quatre cent quarante ans) après la sortie de Misraïms. Or comme ce Temple a été construit vers -966, avec une marge d’incertitude de cinq ans avant ou après cette date, on en conclurait que l’Exode daterait de -1450 environ »101.
« Six cent mille piétons – des « Fantassins », nous dit le texte (Ex. 12.37) – ou six cent trois mille cinq cent cinquante selon le livre des Nombres (Nb. 1.45-46) » : « avec les femmes et les enfants, cela formerait un peuple d’au moins deux millions de personnes »!…
« D’autres textes permettent de supposer que les Hébreux étaient beaucoup moins nombreux : le Deutéronome fait argument de leur petit nombre, raison principale de leur élection (Dt 7, 7) »104. « Au lieu de traduire, en Ex 12, 37, le mot eleph par milliers comme la Septante le fait aussi, certains le désignent par celui de famille ou de clan » (cf. Flinders Pétriel). Du coup, voilà nos six cent mille Hébreux réduits à un nombre plus modeste, variant de deux mille à seize mille hommes »104.
IX – Les dix plaies
« Les plaies – les ‘coups’ – révèlent la suprématie de l’Elohîms de Moshè sur les dieux de Pharaon. Car chaque « coup » s’attaque non à des hommes, mais aux divinités qu’ils servent. Loin de nier l’existence des dieux multiples adorés en Egypte, Moshè s’applique à démontrer leur impuissance face à l’omnipotence de IHVH Elohîms »120.
« En frappant les eaux du Nil, IHVH Elohîms atteint l’Egypte en ses forces vitales, perverties par Pharaon lui-même en ses agissements criminels. Sources de vie, elles deviennent principe de mort, couleur du sang et du dieu Set, le Dieu Rouge, meurtrier de son frère Osiris. Seth, avec ses yeux et ses cheveux rouges, était l’incarnation du mal et sa manifestation cosmique »121.
« Aharon, armé de sa branche, déclenche les trois premiers coups ( 7.20; 8.2; 8.13). Moshè intervient pour l’ulcère (9.10); la grêle (9.23); le criquet (10.13) et la ténèbre (10.22). IHVH provoque les « coups » de l’anophèle (8.20), de la peste (9.6) et la mort des aînés d’Egypte (12.29), leur mort correspondant à celle des aînés d’Israël (1.11) ».
« Le crapaud, découvert momifié ou statufié dans les tombeaux, est associé aux ténèbres, à la mort dont il est l’un des attributs »122.
« Le « pou », insecte parasite, est en Egypte comme ailleurs un objet de répulsion. Les prêtres étaient totalement glabres, pour se préserver de toute impureté. Leur pureté physique était la condition sine qua non de leur entrée dans leurs sanctuaires. Le ‘coup’ du pou paralysait la vie des temples »123.
« L’éclipse du soleil annonce la chute du Dieu suprême, Rê, et de son fils divin, Pharaon ». « La ténèbre protège les Hébreux enfin en marche vers leur sortie d’Egypte » : « le paradoxe associe la lumière de la sortie d’Égypte pour Israël à la ténèbre où Pharaon et son peuple sont plongés. Lumière et ténèbre sont les deux faces d’une même réalité, celle de IHVH, présent dans la colonne de nuée et la colonne de feu », « dans cette nuée obscure et lumineuse »125.
X – Le buisson ardent
« Le Roncier brûle devant moi et en moi comme en chaque homme, sans se consumer, sans me consumer dans l’éblouissante lumière de son feu »147.
« Elohîms se présente : Il est l’Elohîms de son père. Amrâm, jusqu’alors inconnu ». « Amrâm dans la maison duquel il n’avait pas grandi (Ex. 18.4) »143. « Elohîms s’était déjà fait connaître aux patriarches sous le nom d’Él Shadai (Ex. 6.3), l’Él des Montagnes, diront les exégètes, Celui qui se suffit à Lui-même, préciseront les rabbis, le Tout-Puissant source de fécondité »144.
« L’Elohîms cesse d’être un objet. Il se présente à Moshè en tant que Personne, qu’Être transcendant »150. « Un bruit formidable se fait entendre partout où ce Nom – èhyèh se prononce en vérité, le bruit des chaînes brisées de l’esclavage, dans le fracas d’idoles mortes et déchues de leurs trônes illusoires »149.
XI – Les noms de Dieu
« L’Oriental vit dans un univers de paroles et de signes dont les noms traduisent l’essence. Pour lui, les personnes, les objets, les animaux sont plus éphémères que les noms qui les désignent. L’Occidental au contraire se situe dans les réalités concrètes plutôt que dans le tissu nominal qui les exprime »144.
« L’Occidental fait du temps une réalité objective en trois volets, passé, présent, futur, tandis que pour l’Oriental, le verbe est par essence intemporel, le temps n’a pas de réalité objective, il se conjugue par rapport à l’action qu’il décrit ». « Eyèh asher èhyèh, Je suis qui je suis, doit donc se comprendre hors de notre échelle du temps, à la fois comme un passé, un présent et un futur, dans l’intemporalité de ses significations »147.
« Ehyéh comme YHVH est aussi un Tétragramme : ces deux Noms s’écrivent presque avec les mêmes lettres »150. « Ils dérivent de la même racine être, havah ou hayah, reçue à deux âges de la langue. Les deux désignent l’Etre-qui-est-et-sera, le premier à la première personne du singulier – Je suis et serai -, le deuxième, imprononçable, à la troisième personne singulier – Il-est-et-sera »151.
« Elohîms désigne les divinités – celle d’Israël et celles des nations ; le même mot désigne des êtres surnaturels ou parfois même des hommes, notamment des juges. Les rabbis rattachent ce Nom aux notions de justice et de rigueur, notamment aux lois de la nature »157.
« Nous avons retrouvé le Tétragramme dans des fragments de la traduction d’Aquila découverts naguère, non plus en hiéroglyphes mais en caractères hébraïques archaïsants, ceux que les Hébreux utilisaient dans les premières écritures des textes sacrés »159. « Il est probable que le lecteur grec de la Bible d’Aquila prononçait ce Tétragramme en lui substituant le Nom de Kyrios, puisqu’au IIe siècle, le Tétragramme était considéré par les Hébreux d’obédience traditionnelle ou même proches du christianisme naissant, comme le mantra magique et secret des Hébreux »160..
« Evhémère, le mythographe grec (-IVe/-IIIe siècle), dans sa théogonie, voyait dans les dieux, des hommes, divinisés par la crainte et l’admiration de leurs contemporains : pour lui, les humains sont des créateurs de dieux. Moshè se situe ainsi à l’opposé de l’évhémérisme en faisant d’Elohîms le créateur des hommes »53.
XII – La Septante
« Les rabbins d’Alexandrie étaient désireux de répandre la Bible chez les Grecs. S’ils avaient transcrit ces noms sans les transposer en écrivant IHVH Elohîms, le lecteur de l’époque n’eût pas manqué de voir dans cette divinité un dieu barbare »163. « Ces considérations expliquent l’extrême audace des Septante. Pour mieux se faire entendre, ils osent se livrer à un véritable tour de magie métaphysique, métamorphosant IHVH Elohîms en Kyrios Theos, ces mots désignant incontestablement les dieux de l’0lympe, soudain déportés sur les sommets du Sinaï »165.
« L’opération ne se fit pas sans conflits. Les Hébreux non hellénisés virent dans cet amalgame opéré par les Septante un blasphème sans précédent ». « Du coté grec, la Septante suscite des réactions d’une égale violence : les juifs n’avaient pas le droit de mêler les divinités sacrées de l’Olympe à leurs superstitions religieuses, aux sordides histoires de leurs tribus barbares. Ce conflit irréductible, né de l’affrontement de deux langues et de deux cultures, favorisera cependant la naissance d’une nouvelle voie entre le paganisme hellénistique et l’hébraïsme, celle où naîtra une civilisation nouvelle en ses lumières et ses faiblesses, le christianisme, ainsi greffé sur la Bible hébraïque lue en grec »166.
« En fait, agissant comme ils l’ont fait, les Septante provoquaient un formidable déplacement de signification dont, très certainement, ils n’eurent pas une claire conscience. Leur licence de traduction sur un thème fondateur de la Bible expliquait à elle seule l’opposition que leur oeuvre suscita et suscite encore dans certains milieux hébraïques »169.
XIII – Le nom trahi
« Pourquoi le Nom de IHVH Elohîms a-t-il été à peu près universellement refoulé puis oublié ? »168. « Les églises chrétiennes qui font profession de croire au Dieu d’Abrahâm, d’Isaac et de Jacob ignorent son Nom, si bien qu’elles élèvent sur leurs autels celui d’innombrables idoles, différentes selon les pays et les cultures. Ce procédé est inacceptable, parce que si les mots peu vent changer de sens, les noms propres devraient rester à jamais immuables dans toutes les langues où ils sont employés. Les juifs de l’Exil ont eux-mêmes cédé à cette tentation ».
« Elohîms est un pluriel, qu’à partir de la Septante tous les traducteurs réduisnt au singulier »157. « Pendant des millénaires, tous les traducteurs de la Bible éliminèrent purement et simplement le Nom sacré de IHVH Elohîms et le remplacèrent par celui des divinités locales, régnantes dans les langues où ils traduisaient la Bible »170 « Dieu-Zeus, God, etc., ces dizaines de surnoms n’ont strictement aucun rapport avec le Nom de IHVH Elohîms, concept clé de toute la Bible »173.
« Est-il pire trahison de la révélation mosaïque, et ne serait-il pas temps de revenir aux sources, ne serait-ce que par honnêteté intellectuelle ? »175. « Ne serait-il pas temps de faire retour à la nudité de l’Être originel, source de notre vie, principe de notre être et de notre unité ? »177. « Pourquoi, oui, encore une fois, pourquoi remplacer ce Nom sacré par celui des idoles que les prophètes et les apôtres ne cessent de condamner? »180.
« Pour les Hébreux, changer de nom consiste à changer de nature. Sous leurs appellations étrangères (Moïse, Jésus), Moshé et Iéshoua’ ne sont plus appelés de leurs vrais noms. Leur personnalité pouvait-elle survivre à cette mutilation ? »253
« Moshè, après Iéshoua’ est mentionné plus souvent que tout autre prophète dans le Nouveau Testament où il apparaît en quatre-vingts occurrences, Abrahâm n’y est cité que soixante-quinze fois »253. « Dans Matthieu (7 fois), dans Marc (8 fois) dans Luc (10 fois), dans Jean (13 fois), dans les Actes (19 fois), dans les Épîtres (22 fois) et dans l’Apocalypse (1 fois), Moshè apparaît çomme l’incomparable libérateur et législateur d’Israël »254.
XIV – L’alliance des peuples
« Seule l’absolue consécration d’un peuple à YHVH peut faire de lui « un peuple de prêtres » – un peuple idéal, le peuple de l’Alliance appelé à devenir l’instrument de l’alliance des peuples. Un peuple non pas une race, et conscient de ce que sa consécration exclusive à IHVH, loin d’anéantir les Elohîms des nations, doit les fédérer avec leurs peuples dans l’unité de l’Alliance et la lumière salvatrice d’une loi de justice, d’ouverture et d’amour »160.
« IHVH est l’Etre unique, la matrice de toute vie, Celui qui a été, qui est et qui sera. Les Elohîms en expriment les puissances créatrices infinies. Ce Nom, IHVH, ne peut être oublié ni trituré. Elohîms ne peut être pensé sans idolâtrie qu’à partir de Lui, tel qu’Il s’est manifesté sur le Sinaï, tel qu’il a été reconnu et annoncé par Moshè, par les prophètes, par Iéshoua’ et par les apôtres »181.
« L’onto-théologie que fonde le Nom de IHVH-Elohîms devrait par surcroît ouvrir l’accès à une nouvelle lecture des traditions polythéistes. N’oublions pas que si IHVH est Unique, Elohîms est pluriel »182.
« Le quatrième commandement donne l’ordre de ne pas porter en vain le Nom de IHVH-Elohîms. L’humour juif qui ne perd jamais ses droits le prétend : ce commandement sauvera du désastre final les athées qui, ne parlant jamais de Dieu, verront inscrire à leur mérite le respect de cette Parole – tandis que les religieux… »192. « À prendre au sérieux les Écritures, nous sommes tous coupables, non du portage, mais de la déportation du Nom »193.
« Voyage aux confins d’un mystère révélé et d’une utopie réalisable » : « ces deux termes, le mystère et l’utopie, s’appliquent bien aux réalités du mosaïsme dans l’histoire »24.
XV – Les commandements
« Les exégétes ont depuis longtemps insisté sur la construction chiasmique des Dix Paroles, les cinq premières correspondant aux cinq dernières »197 :
- Moi-même IHVH 6. Tu n’assassineras pas.
- Pas d’autres Elohîms. 7. Tu n’adultéreras pas.
- Tu ne te prosterneras pas. 8. Tu ne voleras pas.
- Souviens-toi du Shabbat. 9. Tu ne mentiras pas.
- Glorifie ton père et ta mère. 10. Tu ne convoiteras pas.
« Les Hébreux invoquent Abrahâm, notre Père, et Moshè, notre Maître, assignant ainsi à l’un et à l’autre leur rôle véritable. Abrahâm introduit à l’histoire d’Israël, il en est le fondateur ». « Moshè, lui, est le maître qui fonde, forme, informe ses adeptes par la Thora ». « Abrahâm s’était saisi du corps de ses descendants » par la circoncision. « Moshè s’empare du temps d’Israël, de ses jours et de ses heures »217. La Thora « enserre Israël dans un réseau serré de commandements positifs – Fais ceci – au nombre de deux cent quarante huit, ou négatifs – Ne fais pas cela – au nombre de trois cent soixante-cinq »218.
La Bible : « des livres, mais des livres vécus, incarnés. L’image d’Ezéchiel mangeant et ingurgitant un manuscrit sacré est vraie à la lettre : chaque Hébreu a pour premier devoir d’être lettré et, lettré, de devenir une Bible vivante »223.
XVI – La faute de Moïse
« Une homélie rabbinique précise les reproches qu’Elohîms a retenus contre Moshé : il a essayé d’échapper à la mission qu’Elohims lui proposait (Envoie quelqu’un d’autre à ma place – Ex.4.13), il a reproché à Elohîms d’avoir aggravé la situation de son peuple, loin de le libérer (Ex.5.23) »225.
« L’imagination hébraïque se déchaîne pour trouver des raisons plausibles à l’interdiction faite à Moshè d’entrer en Terre promise. Peut-être était-ce à cause des ossements de Joseph que les fils d’Israël avaient promis sous serment d’ensevelir en Terre d’Israël, sans respecter leur promesse ? (Gn. 50,25) Durant trois jours et trois nuits, nous disent les rabis, Moshè rechercha ces ossements que Pharaon avait dissimulés, avant de les abandonner en Egypte et de partir sans eux vers la Terre promise »205.
« Les rabbis soulignent « la faute heureuse » de Moshè adolescent, qui détermine sa rupture d’avec son entourage païen, l’orientant vers son vrai destin »223.
XVII – Moïse, ami de Dieu
« Moshè proclame la suprématie d’Elohîms, tandis qu’Elohîms, dans les six mille six soixante-dix occurrences de son Nom dans la Bible hébraïque, atteste que Moshè est son prophète »34.
« Moshè est si bien le Serviteur de IHVH Elohîms que son nom hébraique, SHM lu de gauche à droite, est l’anagramme de ce même Nom ineffable : Ha-Shem, le Nom »16.
« Sept justes, disent les rabbis, ont ramené la Présence réelle d’Elohîms, sa Shekhina, sur terre : Abrahâm, Isaac, Jacob, Lévi, Qehat, ‘Amrâm et Moshè, chacun la faisant descendre d’un étage, du septième ciel sur terre. Les rabbis n’hésitent pas à mettre ‘Amrâm au rang des patriarches, s’appuyant l’Exode (3.6) : ‘Moi-même, l’Elohîms de ton père' »228.
« Moshè témoigne de la transcendance du Créateur auprès de Pharaon, de Misraïms, des rois et des peuples ennemis d’Israël, mais aussi devant les éléments et les créatures, pour qu’ils se soumettent à la volonté de IHVH Elohîms par le seul pouvoir de la Parole, celle qui leur a donné être et vie. Non seulement les hommes, mais la mer, la terre, les souffles, le feu, la nuée, la ténèbre, la grêle, le sang, les ulcères, la peste et les bêtes […] tout se soumet à l’ordre de sa bouche porteuse d’une parole divine »216.
Moïse voit Dieu « faces à faces » (Dt 34,10). Dieu efface ici une frontière qu’Il avait Lui-même établie en disant : Tu nepourras pas voir mes faces : l’humain ne peut me voir et vivre (Ex. 33.20, cf. 3.6; Jg. 6.13-22 ; I.R. 19.13 ; Is. 6.5) »210.
« Moshè souffre des siens et à cause d’eux. Cela, disent les rabbins, les Hébreux ne doivent pas l’oublier : cette souffrance expie les fautes et les crimes d’Israël. La mort de Moshè, loin de la Terre promise est, elle aussi, expiatoire des carences de son peuple, constamment révolté »223.
« Moshè préfigure le Serviteur souffrant d’Isaïe »223. « Leur mort est interprétée comme le sacrifice expiatoire fait pour le salut, le premier d’Israël (Ex 32,32 : efface-moi de ton Livre…), le second de l’humanité entière (Is 53, 6-7) »234.
XVIII – Les Samaritans
« Pour les Samaritains, les Cinq Livres de Moshè, le Pentateuque, reçu et transmis en écriture hébraïque archaïque, représente à lui seul la totalité de la Révélation de IHVH Elohîms. Pour eux, Moshè est non seulement le prophète le plus important, mais il est l’unique dépositaire de la Parole de l’Elohïms du Sinaï ». « Les Samaritains ne sont-ils pas les véritables gardiens – Shômrônîms – de la tradition des patriarches et de Moshè, par opposition aux Hébreux qui ont donné une égale autorité aux textes des prophètes, des hagiographes ? »236.
« Les Samaritains attribuent une importance capitale à la mort de Moshè sur le mont Nebo en qui ils reconnaissent le mont de la Prophétie, dérivant de la racine Naba signifiant prophétiser ». « Pour eux enfin, ‘il ne se lèvera pas en Israël d’inspiré semblable à Moshè’, alors que la lecture massorétique traditionnelle de ce texte lit : ‘il ne s’est pas encore levé d’inspiré en Israël' »236.
« D’autres traditions samaritaines représentent Moshè au centre des mondes et des temps : vingt-six générations de justes l’ont précédé et vingt-six générations suivront jusqu’à l’avènement du Messie samaritain, le Taheb. Son apparition sera celle d’un Moshé ressuscité »237.
XIX – La Haggada
A Pesah, « notre famille recevait ses hôtes. Nous chantions la Haggada, qui décrivait d’année en année la sortie de Misraïms, et chantait notre libération miraculeuse de tous nos esclavages »40. Mais « le mystère de notre célébration s’épaississait pour nous d’une absence. La longue proclamation de la Haggada durait du coucher du soleil souvent jusqu’à minuit »41. « Pourtant, pendant la veillée pascale, tout entière consacrée à la célébration de l’événement fondateur d’Israël, personne ne prononce, fût-ce une seule fois, le nom de Moshè, héros principal de cette histoire miraculeuse, nul n’évoque son rôle. A peine une allusion indirecte : rabbi Yossi, un Galiléen du IIe siècle, cite en passant un verset de l’Exode 14,31 : ils frémissaient et adhéraient à IHVH et à Moshè son serviteur. Rien de plus. Non seulement la Haggada n’attribue aucun rôle à Moshè dans la sortie de Misraïms, mais elle revient à différentes reprises sur cette idée : Israël est libéré de l’esclavage non par « les mains d’un ange, d’un messager, d’un séraphin ou d’un envoyé », mais directement par Elohîms, Lui-Même, Lui seul : Moi, IHVH, Moi, nul autre »(Cf Dt 26, 6-8 : IHVH seul nous a fait sortir…)42.
« Il est caractéristique que le chant commémoratif de la sortie de Misraïms (Ex 15, 1-21 fois) ne contienne – pas plus que la Haggada de Pâque – aucune mention de l’acteur principal de cette libération : Moshè »134.
XX – Artapan
« Artapan, cité par Eusèbe (Prép. Evang. IX, 18) décrit l’arrivée en Misraïms d’Abraham et de son clan »239. « Il mentionne la persécution des Hébreux par le pharaon gui n’avait pas connu Joseph. Sa fille Méris, mariée au gouverneur de Moph, Hanepera’, était stérile. Elle adopta un jeune Hébreu qu’elle appela Moshè, Mosios en grec.
Ayant grandi, Mosios fut un fameux ingénieur. Il inventa des bateaux, des grues pour le transport des pierres, de nouvelles méthodes d’irrigation des terres, des armes et même la philosophie. Il divisa I’Égypte en trente-six districts, attribuant à chacun ses dieux ». « Le peuple reconnaissant adora Moshè comme un dieu surnommé Hermès, parce qu’il savait déchiffrer les hiéroglyphes »239. (Et le roman continue…)
XXI – Philon d’Alexandrie
« Philon introduit dans la biographie de Moshè un recit détaillé des circonstances qui présidèrent à la traduction de la Bible par les Septante à Alexandrie. Ce faisant, Philon ne s’écarte qu’en apparence de son sujet »250. « Mohè sert de justification aux juifs hellénisés : à leurs yeux, ils le disent à tout venant, leur prophète est plus grand que tous ceux qui illustrèrent la civilisation hellénistique où ils ont pris racine »245.
« A bien des égards, Philon invente des techniques utilisées de nos jours encore par les auteurs de « best-sellers ». Il s’efforce à raconter un beau roman plutôt qu’une « histoire sainte ». Ses héros sont des hommes et des femmes mis aux goûts de son temps »247. « Philon dépeint Moshè, arraché à ses racines hébraiques, comme le héros qui, en toutes choses, réalise l’idéal de vie parfaite de l’homme antique »246.
« La Vie de Moïse écrite par Philon puise dans ce contexte les libertés qu’il prend avec le récit de la Bible, ou Moshè n’a jamais été roi ni grand prêtre »246. « Philon ne pouvait ignorer que Moshè n’eut jamais les titres de grand prêtre ni de roi. En les lui attribuant, il cède à son penchant pour l’apologétique »250.
« Philon, dans son livre, ne parle jamais du Messie tel que son peuple ne cessait de l’espérer à l’heure de ses pires tourments. Mais le portrait de chef inspiré qu’il donne de Moshé, attribue à coup sûr à ce dernier une grandeur messianique »251.
XXII – Grégoire de Nysse
« Moïse rejeta librement la dignité royale comme une poussière qui s’était attachée à ses pieds. Il s’exila quarante ans de la compagnie des hommes, vivant seul à seul avec lui-même, s’exerçant continuellement dans la sérénité à la contemplation des réalités invisibles. Ensuite il fut illuminé par la lumière ineffable du Buisson ardent. Il dépouilla son âme de ses revêtements de peaux mortes. Il libéra Israël de la tyrannie par le feu ef par l’eau. Après la sortie d’Égypte toute sa vie fut comme une seule journée continue, éclairée de jour par la course du soleil et de nuit par une autre lumière, celle de la nuée qui succédait à ses rayons. Fixant les yeux sur la ténèbre divine, il contempla en elle l’invisible. Sa fin, telle que l’histoire la raconte, fut très haute. Parvenu au sommet de la montagne, il ne laissa sous le soleil aucun vestige ni monument de sa misère terrestre. Le temps n’altéra pas sa beauté; dans une nature changeante, il conserva son immuable beauté » (Grégoire de Nysse). « Cet émouvant résumé d’une vie exemplaire, première esquisse dans le Traité sur les Psaumes, s’inspire du Pentateuque mais aussi de la Vie de Moïse de Philon »274.
« Le thème central de Grégoire est celui d’une ascension de l’homme Moïse du plus bas de sa condition humaine au plus sublime de la contemplation divine »275. Il distingue dans son oeuvre l’historia, qui propose un commentaire édifiant de la vie de Moïse, de la theoria, qui revêt le texte d’un sens allé gorique nourri de réminiscences philoniennes »275. Ainsi :
« La grappe suspendue au bois n’est pas autre chose que celle suspendue au bois dans les derniers jours; son sang deviendra boisson de salut pour ceux qui croient ». « Le Christ est la vraie vigne, il se montre suspendu sur des perches et dont le sang est potable et salutaire pour ceux gui sont dans la voie du salut et de la joie »279.
XXIII – Auteurs syriens
« Moïse est le prophète qu’Aphraate cite le plus volontiers et toujours avec une étonnante lucidité. Aphraate connaît très probablement l’hébreu et il a une connaissance approfondie de l’enseignement des rabbins sur Moïse, le plus grand des prophètes d’lsraël' »281.
« Le « targum » en syriaque de l’Exode par Ephrem nous éclaire sur la lumineuse présence de Moïse chez les chrétiens réfugiés aux frontières des Empires byzantin et sassanide à une époque où les rois sassanides de Perse entraient en lutte contre Rome. Shahpuhr II qui régna de 310 à 379 repoussa l’expédition de l’empereur Julien qui trouva la mort en 363 »282.
« Les témoignages d’Isaac d’Antioche ou les discours de Narsaï enrichissent la tradition des grands docteurs de l’Église syro-chaldéenne »283. « Théodore Barquni interroge avec passion les données bibliques. Quelle fut la cause du feu que Moïse vit dans le Buisson ?… Quel âge avait Moïse quand il s’enfuit d’Egypte ? », etc.284.
XXIV – Augustin
Malgré l’absence de traité particulier, « les allusions à Moshè sont nombreuses chez les Pères latins du IIe au Ve siècle. Ce qu’ils admirent le plus en lui, c’est le meneur de peuple, le chef qui s’impose non seulement à Pharaon, mais à son propre peuple qu’il guide avec une autorité inégalable »286.
« Augustin est si admiratif de son caractère qu’il justifie même le meurtre de l’Egyptien (Ex. 2.11-15) »286. « Augustin admire d’autant plus la force indomptable de Moshè qu’elle s’accompagne d’une extrême humilité » (cf. Sermon 88, 24; PL 38, 552-553). « On voit ici combien Augustin se projette dans la personne de Moshè où il se retrouve comme dans un miroir. Il jalouse l’humilité de Moshè, lui, Augustin, qui avait tant de mal à faire taire son orgueil »287.
Pour Augustin, « Moshè ne se contente pas de voir les réalités du Nouveau Testament vers lesquelles il marche avec son peuple : il les vit, il les incarne et elles le sauvent. Son idéal, c’est la pauvreté chrétienne, la souffrance chrétienne. Comme Ambroise, Augustin l’enseigne : aux trésors de l’Égypte, Moïse préféra l’opprobre du Christ » (Cité de Dieu 18, 37; cf. He 11, 26)289.
« Moshè, s’il n’est pas un grand prêtre, est du moins un lévite et, Augustin le souligne ]ors de la consécration d’Aharon, c’est lui qui offre le sacrifice réservé au grand prêtre »(Cité de Dieu 18, 37; cf. Lv. 8.15-28)290. « Platon et Aristote seront considérés comme des adeptes de Moshè, source de toute ou presque toute révélation religieuse ou philosophique »(Cité de Dieu 18, 37)289.
XXV – Moyen Âge
« Pour saint Bernard, 1a supériorité du Christ vient du fait qu’il est venu à la fois dans l’eau et dans le sang, tandis que Moshè vient seulement dans l’eau » (Sermon pascal, 1.5; PL 183, 294BC).
« Saint Bernard établit un parallèle entre Moshé sauvé du glaive de Pharaon et Iéshoua’ échappant à Hérode; entre Moshè arraché à la mort par la fille de Pharaon et Iéshoua’ fuyant en Egypte. En chrétienté, la Thora n’est plus reçue ni lue en elle-même, mais pour sa valeur typologique qui en relativise les significations »295.
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