Maurice Zundel – La liberté de la foi, Paris, Plon, 1960 (résumé-citations D. Vigne, 11 pages pdf).
Maurice Zundel
La liberté de la foi
Le risque total. « La brèche ouverte par la pensée dans le mur des instincts implique le pouvoir de tout remettre en question ». « Les sociétés les plus primitives ont flairé d’instinct le péril »2. « Mais un appareil d’État n’est pas la seule digue dressée contre les sursauts et les surprises de la liberté ». « La science sert pour beaucoup d’écran protecteur contre la vue du risque consubstantiel à la liberté »4. « Le risque total qui fit reculer d’épouvante les premières consciences qui sentirent s’écrouler les sauvegardes de la biologie, demeure pour la plupart des hommes, une expérience trop difficile, pour qu’ils n’aient pas intérêt à l’éluder »5.
L’homme cosmique. « Toute l’histoire antérieure à l’homme est suspendue, de quelque manière, à la pensée qui doit surgir en lui »10. « L’homme a un rôle cosmique, il est appelé à donner une âme à l’univers qui est, de quelque manière, son corps »13.
Connais-toi. « L’ampleur de l’être coïncide avec celle du don. L’espace s’ouvre en nous, dès que nous cessons de coller à nous »31. « Sous peine de rester objet, chose et simple élément du monde, nous avons à nous faire origine, source et personne »67. « Le moi, pour être authentique, doit devenir oblation »68.
« La reconnaissance de l’autonomie inviolable de toute conscience humaine implique une aimantation qui l’oriente vers une valeur qui s’atteste, par sa propre lumière, comme la source de toute valeur », vers « une réalité transbiologique qui ne peut aucunement, étant pur dedans, ni s’imposer dehors, ni être saisie du dehors »39.
L’athéisme. « Le refus d’être objet est, au point de départ, une manière négative de se poser comme sujet, dans un contexte social où le sujet est méconnu et s’éveille, à travers cette méconnaissance même, à la conscience de soi »43. « L’homme se sent le gardien de sa dignité. Il n’en dispose pas comme d’une propriété. Elle lui est confiée. Elle est lui et plus que lui ». « En refusant de se laisser manœuvrer comme un objet, en exigeant d’être reconnu comme source et origine de ses actes, l’homme en réalité ne lutte point pour soi. Il touche au seuil d’un monde impossédable auquel la générosité à seule accès »45. « L’esprit qui cautionne réellement notre refus d’être objet et qui fonde notre dignité, se situe sur un plan transbiologique »47. « Quand Marx, en face d’un nouvel esclavage, clama qu’il était indigne de traiter l’homme comme une marchandise, n’était-il pas animé, à son insu, par le ferment évangélique ? »53.
La Trinité. « Une certaine apologétique à gros grains, qui prétend nous mettre au pied du mur par un surnaturel en coup de poing, peut donner le sentiment qu’il faut à tout prix dévaloriser l’homme pour avoir une raison quelconque d’affirmer Dieu »48. « Cette spiritualité prétendue n’est qu’un matérialisme qui ne s’améliore pas d’être projeté dans un personnage mythique »49. « Une nouvelle échelle des valeurs s’est révélée à saint François : la grandeur n’est pas dans la puissance qui domine en écrasant, elle est dans la générosité qui se communique en libérant. Dame Pauvreté symbolise cette grandeur dépouillée qui n’a d’autre prestige que le don de soi ».
« On ne peut s’empêcher de considérer cette identification comme un des plus grands événements de l’histoire. La notion de grandeur développée selon ‘le schème de domination’ tendait en effet à opposer la puissance, concentrée dans un despotisme infini, au néant d’une création à sa merci : dans la clémence comme dans le châtiment. Selon ‘le schème de générosité’ au contraire, posé comme principe de tout, un don infini, éternellement accompli, ne pouvait que faire mûrir, sous le voile de l’histoire, en s’offrant toujours sans s’imposer jamais, le don que nous avons à devenir »50.
« La connaissance de soi s’obtient, latéralement, comme un libre réengendrement de soi dans le don total de soi à l »autre' ». « Il y a en Dieu, aussi, éternellement et parfaitement, un réengendrement de soi »51. « Ainsi la divinité n’appartient proprement et exclusivement à aucun. Ainsi Dieu est tout dans ‘l’être’ parce qu’il n’est rien dans ‘l’avoir’. Ainsi Dieu n »a’ rien. Ainsi Dieu est Dieu parce qu’il n’a rien. Ainsi Dieu est pauvre dans l’éternel dépouillement d’une connaissance virginale et d’un amour incorruptible »52.
Croire en l’homme. « Il y a quelque chose qui pèse plus lourd que le bonheur, et qui est la dignité »58. « Le plus souvent, la défense de la dignité humaine du sujet, est assumée par un dynamisme passionnel emprunté au moi-objet. Ce qui fausse tout ». « Dès que l’on perçoit cet espace d’amour où l’acte humain respire, on découvre le pouvoir créateur de la liberté à l’égard du sujet lui-même. Sa fonction première, en effet, n’est pas de choisir entre deux objets celui qu’elle décide de préférer, mais de nous affranchir du vieux fonds biologique où nous sommes enracinés ».
« Dans cette perspective, il n’y a pas grand-chose à tirer des déclarations des droits de l’homme élaborées jusqu’ici. Elles visent, en effet, à libérer l’homme des contraintes externes qui peuvent lui être imposées par ses semblables. Elles semblent ignorer les contraintes internes que sécrète inévitablement une biologie non conquise. Elles postulent, en somme, que l’homme est donné à lui-même tout fait, par la seule vertu de son équipement naturel, et qu’il n’a pas à se faire »66.
« C’est du dedans que s’engendre toute réalité où s’inscrit le rayonnement d’une intimité ». « Des nuances impondérables sous-tendent, comme des lignes de force, des phénomènes dont l’aspect visible nous dérobe souvent les ressorts secrets ». « C’est pourquoi il nous est si facile de confondre les autres avec leur fonction et de les objectiver dans un regard qui les identifie avec les choses »74. Mais « nos activités fonctionnelles, si souvent mécanisées par l’habitude et les entraînements de la biologie du groupe ou de l’individu, peuvent recouvrir une action personnelle qui engage notre intimité puisque celle-ci en est la source en se propageant du dedans au dedans, de notre intimité à celle d’autrui, à travers un dehors ‘provisoire’ qui est un dedans potentiel puisqu’il est influencé par et aimanté vers le circuit intérieur »75.
« Dans le même moment où notre moi oblatif se fait jour, notre biologie au contraire s’apaise et s’intériorise, en devenant musique dans la Musique silencieuse à laquelle nous sommes suspendus »76. « Notre esprit s’enténèbre et se chosifie à chaque retombée dans le vieux moi et, du même coup, notre organisme devient un corps-objet ».
La création. « À cette dégradation, le monde physique lui-même répond en se réduisant à sa froide ustensibilité, où la joie de connaître s’éteint dans l’objectivité mécanique des conditionnements techniquement indispensables, où ne circule plus aucune présence et que nous enregistrons comme le ferait un appareil »77. « Étant sujets nous pouvons lire, sur un objet, les intentions d’un sujet et sentir, dans une poignée de mains, l’amitié plus que la main ». « On peut, de même, envisager l’univers comme une source inépuisable de vérité où chaque réalité fait signe à notre esprit et peut l’engager dans un dialogue infini avec ‘ce qui est' »79.
« Le monde et nous formons un seul et même univers dont il est, de quelque manière, le corps et nous l’âme »82, « Il constitue comme les cordes d’un violon, une source de vibrations incoordonnées dont nous sommes l’archet »83. « Notre biologie s’enracine dans l’univers qui se relie, ainsi, à travers elle, à la spiritualité »84.
« Dans la mesure où nous devenons origine dans le dialogue d’amour qui scelle notre intimité au cœur de la divine Pauvreté, toute la création nous paraît jaillir de la même source et procéder du dedans, de l’intimité divine vers la nôtre, à travers un univers hiérarchisé ». « On ne peut, en effet, comprendre quelque chose de l’origine qu’en devenant soi-même origine »85. Alors nous voyons la création « comme une demeure construite par l’amour et pour l’amour »86.
Le visage du mal. « Le mal implique toujours le mépris ou le viol, réel ou éprouvé comme tel, de la dignité humaine : en autrui ou en soi »87. « Le mal consiste à méconnaître dans l’homme le sujet, à le traiter comme un objet »88. « Nier dans l’homme le sujet, c’est finalement commettre une sorte de sacrilège contre le sanctuaire de la Divinité qu’il est, ou qu’il peut devenir »89. « C’est pourquoi Dieu qui est toujours la première victime du mal, blessé en nous pour nous, est toujours crucifié dans celui qui l’offense et pour lui ». « Le seul vrai mal pour l’homme est de se dégrader au rang d’objet, en refusant d’être le sujet, l’origine, le créateur qu’il est appelé à devenir »90.
« La douleur animale représente un aspect particulier du problème qui nous occupe. Il nous est difficile de l’apprécier, puisqu’elle ne dispose pas de cette capacité d’infini qui peut donner à notre souffrance une si désespérante grandeur ». « Il est évidemment indigne de faire souffrir les animaux ». « Mais ceci finalement dépend de nous. Ce qui paraît irréductible à toute explication rationnelle, ce sont les souffrances que les animaux s’infligent mutuellement ».
« Certains traits de la légende franciscaine inclinent à penser qu’une terre peuplée d’hommes pacifiques, animés de l’esprit de saint François, ne connaîtrait plus qu’une faune apprivoisée »91. « Il resterait toujours, cependant, à rendre compte de la souffrance des animaux qui ont précédé l’homme »92.
On peut « envisager comme possible une réversibilité anticipée du choix que le surgissement de la pensée introduira dans cette histoire dont elle sera l’héritière »93. « La tradition chrétienne a toujours lié à l’idée de chute celle de rédemption » : « ce rejaillissement, sur les origines, de la lumière du Christ, suggère le reflux possible des ténèbres du premier Adam sur le monde pré-humain »94.
La nuit obscure. « Il y a des ‘vérités du moment’, qui méritent vraiment ce nom de vérité et qui apparaîtront cependant obscurcies par une gangue intolérable aux paliers décisifs qui exigent un changement d’échelle ». « Elles n’en représentent pas moins les étapes nécessaires à l’acquisition du savoir, qui les rectifie et les élimine en les dépassant »100. « Les ‘vérités du moment’ participent à la vérité ».
« C’est ainsi que la perception enténébrée de Dieu, dans le tunnel de la nuit obscure, est dynamisée par le mouvement qui emporte l’âme vers la lumière ». « Si l’âme progresse sous ce ciel de plomb qui l’écrase, c’est que la vérité, dans sa pure essence de lumière, aimante son amour et dirige sa marche »101. « Les vérités du moment ne sont telles qu’en s’ouvrant sur et en se dépassant vers la Vérité informulable qui se vit au-delà »102. « Il arrive fréquemment chez les humbles que les formules retardent sur l’expérience en restant en deçà, et qu’en vivant juste ils pensent faux »103.
« En Exode 4, 24-26, Yahvé tente de faire mourir Moïse, parce qu’il n’est pas circoncis ». « Une telle représentation de Dieu doit toute sa brutalité à l’imperfection de l’âme, et aux dispositions contraires qu’elle oppose encore à la joie et à la suavité de sa présence. Nous nous trouvons bien ici en face d’une de ces ‘vérités du moment’ où le divin s’atteste, dans la terreur, comme un pouvoir qu’il s’agit de désarmer par quelque immolation sanglante dans un aveu de dépendance qui l’incline à la clémence ».
« Dieu est conçu comme extérieur à l’homme autant que l’homme l’est à soi »105. « Dieu traversera l’histoire sous le visage d’emprunt que l’infirmité humaine lui prête et il assumera, comme un vêtement de pauvreté, la gloire qu’elle lui construit avec des images de grandeur et de domination étrangères à l’esprit »106.
‘Caro verbum facta est’. « Telle est la véritable spiritualité : non de déprécier le corps mais d’inscrire, dans toutes ses fibres, la puissance de dépassement autonome qui constitue l’esprit, lequel ne peut porter la biologie qu’en lui communiquant sa lumière et sa dignité. Alors le corps lui-même devient sujet comme il devient personne et la convoitise n’est plus possible, tant qu’on le vit ainsi, du dedans, dans la transparence – où il devient tout visage – de son unité »115.
Jésus. « Toute l’imagerie astrale qui pouvait avoir un sens local au premier siècle de notre ère, comme descendre du ciel ou monter au ciel, n’a plus pour nous qu’un sens métaphysique. Et c’est tant mieux. Le ciel religieux n’a plus rien à voir avec le ciel astral »117. « Si donc, en abordant le mystère de Jésus, nous affirmons qu’il est descendu du ciel, nous entendons dire simplement qu’il a été mandaté par Dieu, avec lequel, sous un certain aspect, il est d’ailleurs identique »118.
« La vie de Jésus introduit et enracine dans l’histoire humaine une ‘humanité-sacrement' »126. « Le terme désigne une nature humaine qui dans tout ce qu’elle est, dans tout ce qu’elle dit ou fait, dans tout ce qu’elle éprouve activement ou passivement, témoigne de Dieu, représente Dieu et communique Dieu. C’est donc une humanité incapable de tout retour sur soi », « une humanité dont le dépouillement est absolu, unique, indépassable ». « Son humanité est assumée élevée, aspirée en Dieu, comme le sacrement vivifiant, consentant et inséparable où la Divinité en personne se révèle et se communique. Cela ne signifie aucunement que l’humanité en Jésus absorbe la Divinité et l’enferme dans ses limites, mais au contraire, qu’elle est affranchie des siennes autant que le comporte son statut de créature par le dépouillement absolu qui assure une prise radicale et sans réserve de la Divinité sur elle »128.
« Le mystère de Jésus est un mystère de pauvreté. Il répond symétriquement, sur le plan humain, au mystère de la Pauvreté divine qui éclate au cœur de la Trinité. C’est pourquoi Jésus est apte à nous la révéler d’une manière unique autant qu’à nous la communiquer, puisqu’en lui comme en elle, ‘je est un autre' »128. « En Jésus le moi-propriétaire est radicalement éteint, dès sa conception dans le sein de Marie, parce que son humanité est radicalement ordonnée et suspendue au moi divin, en la Personne du Verbe ».
« Une humanité, celle du Christ, a été, au bénéfice de tous, entièrement, parfaitement et totalement sujet, origine et valeur ; et par là même, entièrement, parfaitement et totalement affranchie de l’objet avec lequel nous sommes toujours tentés de nous confondre »130. « C’est par là que Jésus est notre Sauveur. Car de quoi avons-nous besoin d’être sauvés sinon de cette possessivité anticréatrice qui convertit tout en objet, et d’abord nous-même ? C’est à la racine de l’être que nous avons besoin d’être guéris, là où sa pente, sa gravitation originelle se constitue, là où se décide si nous serons choses ou personnes », « en nous laissant aimanter par Jésus vers la Pauvreté divine qui resplendit en son humanité : qui est si pauvre qu’elle ne peut plus dire moi, puisqu’elle n’a d’autre moi que Dieu ».
L’Église. « La distance infinie de nous-même à nous-même est le vrai terroir du sacré »133. « Un élan jailli du fond de l’être nous ordonne aux autres et notre personnalité se constitue par une relation qui, finalement, nous identifie avec eux. Mais il faut que cette identification s’accomplisse en pleine liberté »135. « Toute grâce, comme tout talent, est une mission »136 ; « Chacun est chargé de tous, hérite de toute l’histoire et de tout l’univers, dans la mesure même où la grâce l’engage dans la divine création, comme la démission est le secret de toute mission »138.
« Nous ne saurions accéder au Christ en sa qualité de sujet, en restant nous-même objet »140. « L’Église-sacrement est donc absolument inaccessible et inconnaissable à quiconque ne l’aborde pas avec le minimum de foi et d’amour qui coïncide avec sa propre mutation d’objet en sujet, autrement dit : avec la naissance de sa liberté. L’Église ne peut s’imposer du dehors, pas plus que l’intimité du Christ qu’elle a mission de communiquer »141.
« La médiation ecclésiale ne peut tendre qu’à nous revêtir du moi de Jésus, qu’à nous donner accès à la divine Pauvreté en qui s’éteint le moi possessif qui nous rend esclave en nous faisant objet ». « L’unité ecclésiale se constitue par un échange de solitudes axées sur la présence en qui notre liberté respire ». « On y est ensemble parce que chacun écoute, dans le silence de soi, la Parole ineffable »142. « La communauté-sacrement n’est accessible qu’à la foi qui naît dans le silence de la solitude et qui s’accroît dans la liberté : mais la vraie solitude est un espace d’amour »145. « La hiérarchie ecclésiale est strictement une hiérarchie de pauvreté, dont la mission ne peut s’accomplir que par une continuelle démission »143.
« Il se peut que des hommes d’Église se comportent comme l’âne de la fable s’attribuait la vénération qui s’adressait aux reliques dont il était chargé. La foi tranquillement continuera à vénérer les reliques, en renvoyant in petto l’âne à son râtelier »144.
L’altruisme de la propriété. « Les réserves du garde-manger, comme tout capital qu’il peut symboliser, n’ont de sens que si elles sont des réserves de liberté, de dignité et de générosité exigées par la distance qu’il faut maintenir entre le besoin et nous, pour que nous restions sujets – dans le temps même où nous ravitaillons notre biologie – en demeurant toujours et partout capables de ce don qui centre tout notre être dans l’élan vers l’autre ». « C’est pourquoi nous avons défini le droit de propriété et finalement tous les droits de l’homme, comme ‘un espace de sécurité qui garantit, protège et cautionne un espace de générosité' ».
« Si l’homme a des droits, c’est uniquement parce qu’il est capable d’ajouter à la création une nouvelle création dont il est la source ». « C’est parce qu’il ne peut accepter le ‘donné’ avant d’en avoir fait un don »153. « Le droit s’identifie donc, en réalité, avec notre vocation d’être origine, avec ce pouvoir de créer une nouvelle dimension d’être dont le déploiement actualise notre liberté, dont l’épanouissement constitue la personne »154.
« Le droit est altruiste par essence ». « Il se fonde, en dernière analyse, sur la divine Pauvreté où la liberté suprême a son secret »155. « Axé sur l’espace de générosité qu’il doit garantir à chacun, il interdit à chacun d’empiéter sur l’espace de sécurité des autres qui est la condition normale de leur promotion à la liberté »156. « Saint François, nous l’espérons, eût souscrit à une telle conception du droit, où la propriété elle-même n’est plus la possession dont il avait une si juste horreur, mais la gardienne attentive d’une générosité qui ressemble, comme une sœur jumelle, à la pauvreté qui était son unique trésor »157.
Assomption. « L’homme ne peut accepter de se réduire à ce qu’il est au sortir du sein maternel, à l’équipement qu’il tient de sa naissance physique, et pas davantage à tout ce qu’y peut ajouter le milieu où il grandit, tant qu’il n’est pas en mesure d’en contrôler l’apport. Car jusque là, il est passif et, pour autant, il est objet »159. « Nous n’existons pas encore. Tout cela n’est pas nous : au sens où ‘nous’, comme je ou moi, désigne un être-origine qui peut revendiquer comme sien tout ce qu’il est, parce qu’il l’a choisi ». « Si donc l’homme doit refuser d’être ce qu’il est, c’est qu’en réalité ce qu’il est n’est pas lui, et que ce refus constitue, précisément, sa seule chance d’être : ce qu’il a à se faire »160.
« L’homme doit refuser d’être objet, s’il veut sauver sa chance de devenir sujet ». « Pour la plupart des individus, c’est un outrage qui fait le plus sûrement résonner en eux les appels de la personne qu’ils sont invités à devenir. C’est dans l’indignation que leur dignité se fait jour. Et peut-être les déclarations des droits de l’homme supposent-elles toujours le sursaut de l’esclave révolté, qui prend conscience, dans une situation où il se voit soudain objet, du sujet caché en lui. La plupart du temps, le choc n’aura pas de lendemain. Au contraire, le ressentiment mobilisera la biologie pour piétiner l’oppresseur et le moi-possessif s’annexera cette qualité de sujet pour légitimer ses prétentions. Il n’en reste pas moins qu’une brèche s’est ouverte »162.
« En vérité ‘je est un autre’, un autre que celui qu’il faut refuser d’être, un autre que ce produit de la nature et de la société », « un autre qui surgit de la relation à l’altruisme où l’éternelle Pauvreté a son mystère ». « Telle est notre condition, qu’il faut sans cesse nous récupérer sur l’envoûtement de l’objet qui nous fascine dans les montages de notre biologie »163.
La mort. « La mort qui constitue pour nous la menace la plus redoutable n’est pas celle qui met fin à nos jours, mais celle qui nous fait déchoir de nous-mêmes comme des cadavres d’humanité », « cette perpétuelle chute du sujet en objet ». « Il ne s’agit pas de savoir si nous serons vivants après la mort, mais avant la mort. Car nous pouvons concéder tout de suite que notre biologie, en tant que telle, n’a pas plus de raison que celle d’une punaise de perpétuer son existence d’objet ».
« L’unique question où se concentre tout le problème de l’immortalité, c’est de savoir si nous pouvons vaincre cette mort qui est toujours déjà là, si une vie authentiquement humaine n’est pas une perpétuelle victoire sur cette mort, si enfin, de ce point de vue, la plupart des vivants ne sont pas des morts. Ce qui revient à nous demander si nous pouvons réellement nous arracher à la condition d’objet, en laquelle nous naissons, et devenir non moins réellement sujet »165.
« L’immortalité concerne le moi-valeur, le moi-origine »166. « L’immortalité ne peut nous être donnée toute faite. Nous avons à nous faire immortels comme nous avons à nous faire source : en nous décrochant de la biologie ». « On conçoit sans peine que dans la mesure où nous restons englués dans notre biologie, l’immortalité se réduise à une notion abstraite et finalement absurde »167.
« Que signifie ce dépassement de la biologie ? ». « Comme il est impossible de se situer dans le monde physique où notre vie terrestre se déploie sans y être enraciné par la biologie, il peut sembler chimérique de songer à s’en libérer ». « Ce serait le cas, en effet, si notre biologie n’était pas susceptible d’un double accrochage : au moi-possessif, d’une part, qui résulte simplement de ce qu’elle est et des contraintes et des appétits qu’elle subit, et au moi altruiste, d’autre part, qui ne peut se constituer sans l’assumer, en faisant circuler en elle un courant de générosité. Cela veut dire que nous libérer de la biologie c’est identiquement la libérer, en l’intégrant harmonieusement au sujet, à mesure que nous devenons tel. Il ne s’agit donc pas de la laisser tomber, puisqu’elle est inséparable de nous-même ».
« Il s’agit uniquement de ne pas nous résigner à être un corps-objet plus qu’à être un moi-objet. Nous avons, autrement dit, à nous faire corps-sujet comme à nous faire moi-sujet ». « Notre marche vers nous-même requiert une humanisation de notre biologie qui l’ennoblit ». « La biologie se récupère ainsi sur la mort, dont ses énergies limitées inscrivaient d’abord en nous la fatalité. Elle s’apprivoise au dépouillement lumineux du moi-dignité qui l’aimante et la porte, en émergeant de ses propres déterminismes où elle n’est pas irrévocablement bouclée, puisqu’elle est une biologie ouverte qui attend de l’esprit une régulation qu’elle ne reçoit plus de l’instinct. Et quand vient la dernière heure, elle y peut consentir, en acceptant d’être consumée par en-haut au lieu d’être simplement usée par en-bas »171.
« La conception de l’immortalité à laquelle notre méditation nous a conduit dérive de la qualité de sujet ». « La vocation d’immortalité s’inscrit inamissiblement, par là même, en tout être humain, quelque usage qu’il fasse de sa liberté. S’il ne la réalise pas ici-bas sans y opposer de refus volontaire, on peut tenir pour certain qu’il en aura la possibilité sur un autre plan d’existence »172.
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