Olivier Clément – L’autre soleil

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Olivier Clément (1921-2009)

Olivier Clément (1921-2009)

Livres religieux

Olivier Clément – L’autre soleil. Autobiographie spirituelle, Paris, Stock, 1986 (résumé-citations D. Vigne, 15 pages pdf).

Olivier Clément

L’autre soleil

 

« La prière est l’essence des choses, et l’homme la recueille et l’énonce »page 10.

« Tout symbolise la résurrection. C’est comme si j’apprenais à lire. »113.

Nihilisme de l’époque

« Aujourd’hui, on n’a plus la pudeur du sexe, mais on a celle de Dieu »11.

« Aujourd’hui, nous sommes tous nihilistes. Même au village, où l’on prend aussi des tranquillisants. Où l’on en prend beaucoup plus qu’en ville. C’est pourquoi les querelles politiques prennent tant d’importance et en ont si peu en réalité. C’est le fondamental qu’il faut retrouver »21.

« L’avantage paradoxal de notre époque, c’est que l’histoire elle-même nous accule à l’ultime. La bouche du pistolet ou les pieds de la croix, disaient les ‘décadents’ de la fin du siècle dernier. Depuis, la bouche du pistolet a pris de curieuses proportions. Nous y sommes tous installés »29.

Angoisse de la mort

« La nuit, l’angoisse m’éveillait. Quelque chose, quelqu’un dans le noir était assis sur ma poitrine, m’asphyxiait. Je l’appelais le néant; maintenant, je connais son vrai nom »33.

« L’expérience du mal, monnaie quotidienne de la mort, m’assaillait peu à peu : la souffrance sans approfondissement dans l’existence, la déchéance, la mort des êtres jeunes; le mal historique aussi, le chômage, l’asphyxie économique, la montée des totalitarismes et de la guerre »33.

« Il cesse d’être homme, celui qui accepte comme allant de soi le monde scellé par la mort »35. « La mort, l’enfer, la résurrection. La mort et l’amour plus fort que la mort. Non pas la morale, ni la pseudo-transcendance de la castration, mais la vie plus forte que la mort, la résurrection »27.

Un païen méditerranéen

« Chrétiens d’Occident, pourquoi avez-vous représenté partout Jésus comme un cadavre, comme un mort sans espoir, lui, le vainqueur de la mort ? »34. « Le dieu de l’art gothique est déjà exilé au ciel. Et le ciel est vide »33.

« Comme j’ai pu haïr la trop verte Ile-de-France, où tout est végétal, mouillé, même la roche, même le ciel – une chair opaque, omnipotente. Tandis qu’en pays méditerranéen, dès qu’on accède aux plateaux solitaires, c’est le feu qui se cristallise. La chair elle-même est céleste.

J’étais un païen méditerranéen »36. « La conscience de la conscience dansait en moi. Un autre savoir, une sorte de joie, d’extase peut-être, mais dure, cristalline, serrée comme le tissu patient du bois ou cette pierre que je tiens. Oui, le secret dans l’évidence, et je disais, c’était à l’entrée de l’adolescence : ‘Etre, être, royaume de l’être !' »37.

« Dieu de l’émerveillement et de l’angoisse, un instant prié dans l’enfance. Je l’ai oublié, ou plutôt j’ai voulu le combattre. L’adolescence est refus. Mais rarement refus des refus »38. »Il me semble que je cherchais Dieu dans sa négation même. Et aussi que lui m’y cherchait »42.

« Je me voulais désormais fidèle – fidèle jusqu’à l’infidélité – à une unique exigence : le devoir est pour moi ce qu’il me faut pour être. Je ne savais pas que l’homme est un nœud de contradictions, et que seules la révélation et l’ascèse lui donnent sa spontanéité »39.

Ambivalence de l’éros

« L’éros, ce sont les filles et les théories. L’usage érotique de la rationalité donne un sentiment de puissance et de tranquillité; tous les autres sont des pantins, sauf moi, qui appartiens au groupe des initiés qui connaissent principes et lois (de l’histoire, de la puissance ou de la libido). L’usage érotique de la raison devient pour un moment l’opium qui fait oublier le néant »41.

« Aujourd’hui, à un ordre quantitatif, fonctionnel, dont la machinerie ignore les rythmes profonds de la vie, s’oppose le désordre de l’instinct, la frénésie sexuelle. Nous n’avons plus, semble-t-il, que notre corps pour sortir d’abstraction et de solitude. Pourtant, la tension érotique et sa brisure miment seulement cette mort spirituelle qui serait nécessaire pour que l’autre soit. Chacun est renvoyé à sa solitude »44.

« Servir l’éveil de quelques visages est pour beaucoup la seule voie de dépassement »39. « Il y a dans la vraie paternité une participation à la transcendance, une rupture des simples continuités biologiques par la révélation de l’amour du Père, un amour fort et sacrificiel qui protège, puis libère en donnant l’Esprit »39.

Péché, violence

« Je découvrais peu à peu qu’en pleine lumière du Sud, les êtres peuvent, malgré la lumière, rester noirs et gluants, et moi le premier »74. « Il m’a fallu beaucoup de temps pour me découvrir non seulement triste, mais coupable, non seulement déchiré, séparé, mais déchireur et séparateur. Vivre à Paris a facilité les dépouillements nécessaires »75.

« Le sens du péché, ce n’est pas d’abord une culpabilité morale. C’est se sentir triste, triste à mourir ». « Il y a aussi une tendresse pleine de cette tristesse. Elle est très répandue à notre époque »45.

« J’ai souvent pensé que le regard du Juge serait simplement un regard d’enfant, calme et presque étonné. Un regard dans lequel chacun se voit, dans lequel je me vois ».

« J’ai éprouvé combien la surgie du sang, dans une manifestation, provoque une rupture dans l’invisible, fait surgir les forces d’en-bas, déclenche un envoûtement, une hypnose. La guerre se déroule tout entière dans cette hypnose. Parfois c’est une ivresse. Parfois un sacrifice consenti »46.

Apories du marxisme

« Marx ne dit rien de la mort, il n’en a parlé qu’une fois, dans les Manuscrits de 1844, pour constater qu’« un individu déterminé n’est qu’un être générique déterminé, comme tel mortel ». Maigre viatique »47

« La conscience, pour Marx, reflète le devenir économique et social. Où donc est la distance qui lui aurait permis de prendre conscience de ce devenir ? »48.

« Il n’y a pas de dieu, mais la conscience de Marx est une conscience absolue, un dieu de papier, et la matière se trouve bourrée de propriétés divines »48.

Impossible matérialisme

« Je ne vois pas comment le supérieur naîtrait de l’inférieur, montée de la vie, montée de la laitance, et pourquoi ? Si la mer monte, c’est qu’elle est attirée par la lune et par le soleil »49.

« L’évolution comme surgie de formes à la fois parfaites et en continuité ne peut être qu’une pensée que la nôtre déchiffre »63. « Je pressentais une autre connexion que celles, tout horizontale, des conditionnements, de l’«évolution». Une connexion par l’«en-dedans» »64.

« La Sagesse originelle est traversée par le tragique (en moi d’abord). Le Créateur, chassé de sa création, n’a pu y rentrer que crucifié »63.

« Maxime le Confesseur tenait que la plus simple perception constitue une expérience trinitaire : l’être même d’une chose renvoie à la source de l’être, le Père; son intelligibilité, au Verbe-Sagesse; son mouvement vers la plénitude, au Souffle qui donne la vie… »64.

Vers le tragique

« Pour Adolphe Dupront, toute profondeur de l’existence est religieuse ». « Pour lui, en définitive, l’histoire n’était jamais que religion ou de refus de religion »55.

« Dupront n’allait pas plus loin que l’immanence. Comme Jung. Que l’inscription d’autre chose dans l’immanence ou l’immanence close sur elle-même, comment savoir? C’est pour cela que je l’ai quitté, quelques années plus tard. A cause du tragique et du Dieu vivant. Il m’a libéré de bien des limites, et donné le courage d’aller mon propre chemin »56.

« Le tragique est entré en moi pour toujours, et toute conception qui n’en tient pas compte m’est indifférente »54.

« Dans l’acte créateur, où s’embrase une longue patience, ou peut-être, quand on est jeune surtout, est-ce la visitation inattendue d’un ange de feu, la beauté nous déchire d’une nostalgie inextinguible, ou nous communique, pour un instant, une plénitude qui nous fait pressentir autre chose. A travers les recherches convulsives de l’art contemporain, il semble que veuille jaillir un cri des entrailles, refoulé par une civilisation toute en surface, et qui réunirait l’appel, la révolte, le vertige, la célébration »59.

Énigme de la mort

« Notre civilisation est la première, semble-t-il, dans toute l’histoire, qui s’efforce d’ignorer la mort et, par là, peut-être, en dévoile l’essence… »65.

« Toute conception du monde qui n’inclut pas la mort ne peut être qu’une illusion meurtrière. Elle débouche sur la mort des autres ou l’orchestration marchande du somnambulisme »68.

« Vient le temps de la grande tendresse, d’autant plus grande qu’elle est sans espérance. Restés seuls, les hommes se rapprocheront, se consoleront comme des orphelins frileux. Ils s’accompagneront tendrement vers la mort. Certaines recherches de la «thanatologie» ouvrent cette voie. Ce sera la forme la plus subtile de l’athéisme. On mourra dans une extase d’amour – facilitée par les drogues appropriées au milieu d’amis attentifs. On consommera très doucement l’inceste avec le néant. Mais alors, le Christ sera tout proche. Et peut-être, avant que cela n’arrive, les chrétiens auront retrouvé les chemins de la résurrection »73.

« Si la mort n’est pas acceptée, transfigurée, la vieillesse n’a pas de sens. La vieillesse a besoin de sens, et non de prolongements mécaniques où la mort s’anticipe sans s’intérioriser. Seul un abandon confiant à la mort descellée par l’Amour peut donner au grand âge sa force de bénédiction. Sa gratuité et sa connivence avec l’enfance »68.

« Dans l’Orient chrétien, le moine est celui qui veut entrer vivant dans la mort pour devenir, dès ici-bas, un ressuscité »(73.

Révélation du visage

« J’ai vu beaucoup mourir. La mort est aussi un état mystique qui pacifie, et comme une bénédiction qui dévoile le vrai visage. Un visage d une surnaturelle beauté »75.

« Visages : d’où viennent-ils, chair pénétrée parfois d’une lumière qui n’est pas celle du soleil? déchirures dans la prison indéfinie du monde, vers quels secrets ? Enfant, j’aimais les visages des vieux paysans, cette argile ancienne qui se fendille et déjà se dissout dans l’eau des yeux, ces visages de patience et de peine, comme je n’en vois plus aujourd’hui qu’aux ouvriers kabyles ou portugais, effarés dans nos villes »77.

« Seules les femmes sont belles, mais c’est souvent un masque impersonnel, à travers lequel la voix sonne faux. Restent les visages d’enfants, quand ils dorment ou sont attentifs, parfois le visage d’un mort. Reste tout visage, en définitive, si dévasté soit-il par le destin individuel ou collectif, non pas au-delà, mais à travers les stigmates de tant d’échecs, de tant de peines.

Tout visage est une croix, où s’enfante la personne. Même pétrifié, c’est un silex d’où l’étincelle peut jaillir. Le visage, alors, c’est l’irruption de quoi dans la matière ? C’est quoi, s’il n’existe rien d’autre que la matière ? »78. « Oui, pourquoi des visages si tout vient du néant pour y retourner ? »78. « L’être, dans son dévoilement, est transparence, mais à quoi ? »79.

Le cri des pierres

« Pour un homme grandi dans l’athéisme, structuré dans tout son être, et pas seulement dans sa pensée, par l’athéisme, il faut d’abord la révélation de l’invisible, du spirituel, de l’Esprit encore anonyme. Sinon, il ne peut même pas entendre ce que Jésus dit de lui-même »80.

« Aujourd’hui, on a fait taire les enfants et les pierres crient. Je tiens une pierre dans la main et elle crie silencieusement la souffrance et la joie de Dieu qui parle et se tait à la fois pour la faire exister. Je marche au bord de la mer un galet salé dans la bouche et ma bouche silencieuse crie Dieu. J’entre dans une église romane et je connais le silence de Dieu »80.

« Je fais l’ascension d’une falaise, je m’allonge sur le dos et laisse entrer en moi le sans-fond, l’abîme transparent, le feu bleu »81.

« Dieu existe, il suffit d’écouter les pierres. Il suffit d’écouter, au long des millénaires, les innombrables glorificateurs du Nom imprononçable ». « Les témoins des orients et des occidents. Ceux que Dieu remplit de son irradiation, ceux qu’il consume de son absence »82.

Au bout de l’homme…

« Bientôt je devais lire dans Berdiaeff : L’argument principal en faveur de Dieu réside dans l’homme lui-même et sa vocation »82.

« Dieu existe, et c’est pourquoi nous pouvons nous parler, dans la patience et le respect ». « Il est appel secret, non évidence extérieure, en lui se déroule l’histoire qui le cherche ou qui le refuse. En lui nous ne sommes plus séparés ». « En lui l’être du monde trouve son incandescence. Il est l’espace sans limites de notre liberté. Sans lui, nous ne serions que parcelles dérisoires de l’univers et de l’histoire, des bulles à la surface du néant. Des amibes compliquées par le hasard. Au seuil de la mort, un fou-rire, un rire de fou. Il est l’arc, la flèche et le but, le commencement, le milieu et la fin, le centre et la circonférence, ou plutôt le non-situé, le toujours au-delà, pourtant notre lieu. Car il est le tout autre et plus nous que nous-mêmes »83.

Le baiser à la terre

« Au bout de la terre, il y a l’horreur et la pulsation de l’Esprit. Au bout de l’homme, il y a l’horreur et l’image de l’éternité. Celui qui ne trouve pas l’or divin au crible de sa science, c’est que son crible n’est pas assez fin.

Le véritable oui à la terre n’est pas celui de Nietzsche, mais celui de Dostoïevski. Le oui de Nietzsche veut affirmer la vie, mais ce qu’il nomme ainsi est mêlé de mort, porteur de mort. La divinité qui danse porte un collier de têtes, le XXe siècle nous l’a rappelé. Dostoïevski a connu des tentations semblables. « Il a su tout ce que Nietzsche a su et quelque chose en plus », a écrit Berdiaeff. Quelque chose en plus : les noces de Cana, où l’infini embrase la terre, change en vin mystique l’eau matricielle, en définitive l’eau banale du quotidien. Car la véritable mystique n’est rien d’autre que l’extraordinaire de l’ordinaire »84.

« Celui qui a vécu le baiser à la terre est délivré des « maîtres du soupçon » »85.

Au-delà du soupçon

« Dostoïevski a su ce que les autres ont su, et quelque chose en plus. Quelqu’un plutôt. Aujourd’hui, vouloir parler du Christ sans savoir ce que les autres ont su me semble assez vain. Mais savoir ce que les autres ont su sans rencontrer le Christ, c’est ne pas aller assez loin »144.

« Le moine a tort quand il se croit asexué (peut-être veut-il dire autre chose…). Mais Platon est plus profond que Freud quand il voit dans l’éros la soif de l’immortalité »86.

« Peut-être la connaissance de l’homme, aiguë mais unilatérale, que nous trouvons chez les grands athées doit devenir pour nous moyen d’ascèse ». « Les maîtres du soupçon peuvent inspirer une approche négative de Dieu et de l’homme, inséparable d’une ascèse renouvelée 85. J’ai commencé d’aimer Sartre quand j’ai découvert en lui l’héritier de toute une ascétique chrétienne, en quête de la personne et de la liberté »86.

L’Inde et l’Occident

« Se heurtaient en moi les deux expériences qui, longtemps, s’étaient mutuellement renforcées : celle de l’être et celle des visages; le sens ‘hindou’ de l’identité suprême et le sens ‘européen’ du je et du tu »90.

« La tradition du portrait m’apparaissait comme une des constantes de l’art européen (je parle de l’Europe occidentale) »90. « Dans chacun de ceux-ci, un toi absolument unique se donne et se réserve à la fois »91. « Visages, matières, j’étais loin de l’Inde où, même chez les chantres du Dieu-Amour, la personne n’est jamais identifiée à l’absolu, où l’expérience consumante de la non-dualité se devine toujours au-delà, effaçant le je et le tu dans le Soi transpersonnel »91.

« J’ai rencontré plusieurs fois des « maîtres » hindous. Ils sont occidentalisés pour le pire, et l’Inde, en eux, a perdu toute innocence. Ils rationalisent à l’extrême la présentation de leur ‘philosophie’ pour en faire un produit d’exportation bien conditionné à destination de l’Occident »93.

« L’Occident s’ouvre à la spiritualité impersonnelle de l’Inde, à sa nostalgie de « sortir du temps », tandis que l’Inde s’ouvre à l’histoire la plus pesante, passions des masses et des individus ». « Partout on attend – et peut-être ce jeu des contrastes prépare – la divino-humanité »94.

Mystère de Jésus

« Cette « phylogenèse » de l’Esprit qui, peu à peu, se déployait en moi, homme nu devant la mort nue, me conduisait au mystère de Jésus »98. « Ce visage était là, comme une énigme. Avec sa prétention d’un Je suis qui constituerait la source de l’être.

Le visage du Bouddha est lourd d’éternité et clos sur lui-même, les yeux fermés. Comme dissout dans sa propre sphéricité. Le portrait occidental est une ouverture ambiguë, il a souvent quelque chose d’éphémère et de douloureux – il dit la différence, parfois aussi la similitude, mais rien de plus. Le visage de Jésus est léger d’éternité. Toujours ouvert, une différence, mais dans l’identité. Et ce visage était là, accueil absolu de ces yeux qui ne peuvent plus pétrifier depuis qu’ils se sont fermés sur la croix et rouverts à l’aube de Pâques »101.

« J’avais furtivement entrevu ces nappes de lumière et de paix où s’embrasent les choses, où s’illuminent les visages »111. « Je me disais : Jésus est transparent à ces nappes de paix et de lumière dont nous ne connaissons que des étincelles furtives, puisqu’au fond de lui ne se trouve pas la mort, mais le Souffle. Quoi d’étonnant, donc, que la paix et la lumière rayonnent de lui, transformant les hommes et les choses ? Seulement, c’est l’irradiation d’une personne, et seule la foi personnelle peut l’accueillir : « Ta foi t’a guéri. » »112.

Le Profanateur

« J’aimais en Jésus celui que je nommais le « profanateur » »101. « Profanateur insaisissable, inclassable ». « Puritains, laisseriez-vous une courtisane verser du parfum sur vos pieds et les essuyer de ses cheveux ? Libertins, évoqueriez-vous alors votre sépulture ? »103.

« Jésus va droit à chacun, préfère chacun, profanant par là toute sacralité impersonnelle, qu’elle s’appelle religion, histoire, structure ou système ». « Jésus voit les visages sous les masques, brise le cœur de pierre pour libérer le cœur de chair ». « Il ne dit pas le permis et le défendu, il appelle à l’amour créateur, il insuffle l’Esprit ». « Il se contente de faire entrer dans l’histoire, comme une blessure et comme un levain, la révélation de la personne et de la toute-humanité de chaque personne. Depuis, c’est l’axe secret de l’histoire. Axe de feu »104.

« On trouve dans les Évangiles, souvent, une sorte d’ironie aimante, éveilleuse, qui entrouvre à un Dieu étrangement inconnu »104. « Je m’étonnais que les chrétiens ne remarquassent pas davantage le côté solaire de Jésus, sa façon noble, royale, irradiante d’être là et de se dégager, de provoquer et de laisser les coups passer à travers lui, comme dans le vide, de retourner une question, de parler comme l’archer tire et de se taire de même, de s’échapper pour aller prier dans la solitude et la nuit, ‘séparé de tous et uni à tous’105.

Le chant du Logos

« Les Évangiles, c’est l’avènement de la personne. C’est-à-dire, comme dans toute la Bible, de la rencontre et de la foi. Mais c’est aussi, au-delà du temps linéaire, et grâce aux ondes qui se propagent à partir de l’implosion de l’éternité au cœur du temps, l’assomption de l’originel »106.

« L’Esprit n’est plus anonyme. Il a désormais le visage de Jésus, et c’est le visage des visages ». « L’homme né de l’Esprit n’a plus de commencement ni de fin, puisqu’en Christ il vient du Père et y retourne; ce « délivré vivant » n’est pas un sage sphérique, mais un assassin ou une prostituée dont le coeur s’est retourné. Comme le vent qui le porte et l’emplit, on le reconnaît à un son ». « Dans l’homme né de l’Esprit, Dieu chante à bouche close et le monde est musique »110.

« Dieu parle, le Vivant appelle : Je – tu… Il veut la libre fidélité de l’homme. L’histoire se dégage des cycles. Dieu choisit. Il ne choisit pas une Inde, mais un peuple à la nuque raide. Non pas immergé dans le divin, mais quelqu’un face à Quelqu’un, luttant avec Lui jusqu’au lever du jour »95.

Approches du christianisme

« Le premier qui m’ait fait comprendre qu’on peut être chrétien, le premier qui ait vraiment fait pencher en moi la balance de l’Inde à l’Évangile, c’est Nicolas Berdiaeff »114.

« Les chrétiens que j’ai rencontrés, catholiques et protestants, ne m’ont pas déçu »123. « Je dois le dire avec force, ce qui m’a empêché de devenir chrétien alors, ce fut l’absence – m’a-t-il semblé – d’une véritable théologie de la liberté et d’une véritable théologie du Saint-Esprit et de l’expérience du Saint-Esprit »128.

« J’essayais de lire saint Thomas d’Aquin, et je dois dire qu’il était beaucoup trop philosophe pour moi ». « Maintenant, j’ai compris qu’on peut le lire non seulement dans la continuité de l’onto-théologie occidentale, comme dit péjorativement Heidegger, mais dans celle des Pères grecs. Seulement, il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre cela, il m’a fallu d’abord me convertir »130. « Mais je n’en étais pas là. Les doctrines m’avaient déçu, comme m’aurait déçu aujourd’hui, je pense, l’absence fréquente de doctrine. J’étais dans l’impasse ».

« Tâtonnements. Oscillations. De l’exclusivisme du Christ seul médiateur, je me rejette vers l’Inde, et tout est médiation. Mon paganisme méditerranéen, retrouvé, se dilate à l’infini. Tout est jeu de Dieu ». « Je suis Dieu »133.

De la mort à la vie

« J’ai vécu la tentation de Kirilov » : « détaché de tout, ouvert à tout, jusqu’à ressentir l’éternité dans l’instant… »135. « Ainsi j’ai tenté, pour être tout, de n’être rien. J’abandonnais toute responsabilité. Je n’étais pas responsable, puisque je n’étais rien »136. « J’aimais être homme-sandwich. C’est la profession la plus anonyme qui soit ». « Je donnais mes vêtements ou le peu d’argent que j’avais. D’autres fois, on me volait. Qu’importe, tout est pareil ».

« Un soir, j’ai regardé longtemps, très longtemps, les veines du bois sur ma table. Tout était là, tout était bien. Je me suis dit que Kirilov avait raison. Déjà, en traversant les rues, je n’évitais plus les voitures : être rien, être tout, tout est pareil. J’allais sortir pour les éviter un peu moins. Alors Quelqu’un m’a regardé. Lui, sur l´icône. Je ne jouerai pas les illuminés. Tout était silence, paroles du silence. Mais silence de lui, paroles de lui, dans une profondeur plus grande que celle du Soi, dans une profondeur où je n’étais plus seul. Il m’a dit que j’existais, qu’il voulait que j’existe, et donc que je n’étais pas rien. Il m’a dit que je n’étais pas tout, mais responsable. Que le mal était celui que je faisais. Mais que, plus profond encore, lui était là. Il m’a dit que j’avais besoin d’être pardonné, guéri, recréé. Et qu’en lui j’étais pardonné, guéri, recréé. « Voici, je suis à la porte et je frappe ». Et j’ai ouvert »137.

« Christianisme inconnu. Christianisme neuf. Dieu est mort dans la chair pour que l’homme soit ressuscité. Pour que la chair soit ressuscitée. Je crois en la résurrection de la chair »139.

Renaître dans l’Église

« Et voici l’homme ». « Voici l’homme, roi, prêtre, prophète. Roi par la maîtrise spirituelle sur sa nature, la tête en haut, les entrailles en bas, au centre le soleil du cœur où flambe l’énergie divine »140.

« J’avais faim de l’eucharistie. J’avais faim d’une Église qui fût d’abord eucharistie ». « C’est alors que j’ai rencontré des orthodoxes »142.

« L’orthodoxie est la seule confession chrétienne qui ait donné à la modernité un de ses pères, Dostoïevski, aussi important que les autres, les Marx, les Freud et les Nietzsche. Plus important, en définitive »144.

« J’ai découvert l’Église non comme une morale, une idéologie, une influence sociale et politique, mais comme cet humus liturgique, eucharistique, où l’homme se nourrit et se transforme. Une fois réalisée cette découverte, l’Église ne m’a jamais fait problème. Sa nécessité, au contraire, m’est toujours plus clairement apparue »148.

« Le déchirement que j’éprouvais entre le sens « hindou » de l’identité totale, mais transpersonnelle, et le sens européen du je et du tu, uniques, mais seulement semblables, s’est trouvé surmonté dans la révélation de l’Uni-Trinité, clé elle-même de la révélation de l’homme. Lossky l’a souligné »151. « Ainsi ai-je été libéré de la tentation de la folie ».

Deux « passeurs »

« Lossky, Evdokimov, mes deux maîtres, l’un plutôt en théologie, l’autre en philosophie religieuse. Le premier établissant des structures, mais ouvertes, pour dynamiter les concepts, les faire passer par la croix »163. « Evdokimov, lui, était plutôt un musicien, et il faut savoir le lire. Tout en nuances, en reprises d’abord déconcertantes et qu’on découvre symphoniques ».

« Avec Lossky, on apprend à penser autrement. Avec Evdokimov, à sentir autrement »164. « La grandeur d’Evdokimov, c’est d’avoir pleinement inséré dans la Tradition de l’Église indivise, et pour un partage actuel, les intuitions parfois exubérantes et mal équilibrées de la philosophie religieuse russe. C’est le service qu’il a rendu, entre autres, à la «sophiologie»166.

« Le rapprochement de la théologie négative, si fortement exposée par Lossky, et du thème de l’amour fou, devenu central chez Evdokimov, dessine ce qu’on pourrait appeler l’antinomie apophatique ». « Dieu est au-delà de nos images, de nos concepts, de la notion même de Dieu : hypertheos, l’abîme inaccessible. Mais l’inconnaissance se transforme en célébration bouleversée devant l’« amour fou » de Dieu pour nous »169.

« Evdokimov, ce fut pour moi la pleine découverte de la philosophie religieuse russe ».

« Un philosophe religieux n’est pas un philosophe au sens ou nous entendons généralement ce mot en Europe occidentale. Ce n’est pas non plus un théologien dont la fonction est d’approfondir l’intelligence de la révélation. La perspective du philosophe religieux relève plutôt d’une sorte de prophétisme : il tente de tout déchiffrer à la lumière de la révélation »164. « Le philosophe religieux éclaire d’une autre lumière tous les domaines de l’existence. Ce n’est pas un spécialiste, et les spécialistes le dénoncent volontiers comme un poète ou un aventurier de l’esprit. Ce qui lui convient à merveille : c’est un vivant »165.

Parole d’unité

« Bien des années ont passé depuis mon entrée dans l’Église. L’Église ne déçoit pas quand on a compris ce qu’elle est : ce sol nourricier, cette grande force de vie qui nous est offerte et qu’il nous appartient de mettre librement en œuvre ». « L’Église, c’est la mer qui se met à chanter pour toujours dans le coquillage du monde »172.

« Il faut que se rencontrent et se fécondent mutuellement le sens oriental du mystère et le sens occidental de la responsabilité historique ». « Parfois, avec un peu d’ironie, je me dis qu’en devenant orthodoxe j’ai travaillé à réconcilier mes ancêtres catholiques, protestants et socialistes ». « J’essaie, nous essayons de balbutier, pour tous, une parole d’unité »175.

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