François Cassingena-Trévedy – Poétique de la théologie, Ad Solem, 2011 (résumé-citations D. Vigne, 6 pages pdf).
François Cassingena-Trévedy
Poétique de la théologie
Le silence est un pays natal. En vérité, il se rapporte bien peu de choses sur Dieu ; il vaudrait mieux dire : il se rapporte bien peu de choses d’auprès de Dieu, de chez Dieu. Car Dieu est Parole vive et rapporter quelque chose sur lui, c’est rapporter d’auprès de lui une parole qui vit, elle aussi, parce qu’elle est de sa race.page 14
Jésus parle bien de Dieu parce qu’il parle d’auprès de Dieu, depuis Dieu. Simple écho du Fils unique qui fait pour nous l’exégèse de Dieu, la théologie, notre théologie ne devrait pas avoir d’autre projet que de parler, elle aussi, non seulement sur Dieu, mais depuis Dieu, dans une sorte d’homogénéité constante avec son mystère et son silence originels. Si l’on ne parle pas de chez Dieu, on parle pour ne rien dire.15
Toucher un mot. On range depuis longtemps la poésie du côté du luxe, alors qu’elle est du côté de la lumière ; du côté de la verroterie, alors qu’elle est pur et dur cristal.17 La poésie n’a rien à voir avec la sensiblerie, mais elle touche, en toute chose et en tout être, à ce point le plus sensible qui est l’Être même.18 La poésie est la nativité de la parole, et cette nativité-là est quelque chose de très sérieux, de très solennel aussi, mais dans la pauvreté. La poésie est l’enfance, la sainte enfance de la parole, avec tous ses mystères joyeux.19
Paradoxalement, pour parler de Dieu, il n’est pas toujours nécessaire de parler officiellement ni tout exprès de lui. Il suffit, en certains instants de grâce (qui en cela viennent toujours de Dieu, même à l’insu de celui qui en est gratifié), que l’on touche au mystère des choses.20 C’est toujours à la faveur d’un détour que l’on trouve Dieu, un détour que l’on a fait pour aller voir tout autre chose, peut-être : l’essentiel est d’être intrigué par la plus simple épiphanie du réel pour que Dieu, par ce chemin détourné, nous fasse entrer dans son intrigue à lui.22
Au-delà de la théologie officielle, professionnelle et tâcheronne, nous voyons dès lors s’en dessiner une autre, celle dont nous voulons parler, que nous voulons prôner, que nous préférons parce que Dieu lui-même la préfère ; une théologie consubstantiellement poétique.22 Toucher Dieu d’un mot, c’est le toucher en plein cœur. La qualité fondamentale du toucher – de ce toucher à la fois poète et théologien – est la précision, la justesse, en un mot la pertinence. La grâce de la poésie authentique se confond ici avec celle de la théologie authentique : c’est une grâce de percussion.23
La pâque du langage. La poésie, c’est ta pâque du langage et sa conversion.26 Aucun dire ne saurait mieux illustrer l’idéal que nous essayons de cerner ici que le dire johannique : chez Jean, l’avers de chaque mot possède l’exact revers du silence dans lequel il s’origine et auquel il retourne.27 Le verbe poétique ne gêne pas le silence, il ne le meuble pas, il ne l’encombre pas ; au contraire, il l’appelle.28
Langue de bois et langue de feu. Le poète ne se sert pas du langage : il entre dans le mystère du langage, il éprouve en lui-même sa genèse, il en est profondément complice ; il a partie liée avec l’aventure même du Verbe. Ce qui arrive au poète, c’est tout simplement le Verbe, et assurément ce n’est pas rien.32
Mystère de la circoncision. Le verbe poétique, autrement dit le verbe véritable, est toujours un verbe circoncis.38 Si la parole du poète théologien est d’essence oraculaire, c’est parce qu’elle tire ses origines d’une secrète oraison ; oracle et oraison, au demeurant, s’apparentent : une bouche ne peut rien proférer que l’oreille n’écoute.39
De la mainmise à l’émerveillement. S’émerveiller, c’est tout simplement s’éveillé à l’Être.43 L’émerveillement ne parle pas tout de suite ; en tout cas il ne prend pas la parole : il commence par balbutier.45 À dire vrai, ce n’est pas tant de sa propre parole que le poète parleur-de-Dieu s’enchante (il sait trop qu’elle ne lui appartient pas) que de l’avènement en lui de la Parole, que de ce que la Parole ait lieu en lui.48
La théologie admirative – et c’est bien ainsi, du reste, que l’on pourrait caractériser pour l’essentiel la théologie de la période patristique et médiévale – possède une orientation foncièrement doxologique.47 Ce qui est tout à fait remarquable dans cette tradition […], c’est que l’investigation rationnelle du mystère ne se départit jamais du tutoiement : Dieu n’est pas un simple Objet, même majuscule : il est à la fois l’Interlocuteur et le Témoin de l’esprit qui cherche à comprendre.47
Du concept au symbole. Là où le concept s’empare du réel, le symbole le laisse en liberté ; il lui laisse une respiration, un espace et un jeu.49 Le concept a un contour : le symbole, lui, a plutôt une auréole.50 Le symbole n’est jamais solitaire, mais interfère sans cesse et fraternise avec d’autres symboles, dans une sorte de constellation subtile que l’on a jamais fini d’inventorier.50 Là où les concepts composent un catalogue, les symboles composent un nuancier.51
Là où le concept est cérébral, le symbole tire après soi la terre – on aimerait dire le terreau – du réel, sa chair aussi et sa sève. Le concept est exsangue : le symbole est généreux comme un fruit.51 Plus incarnée, cette théologie mérite par conséquent d’être considérée comme plus plénière, parce qu’elle laisse rien qui ne soit assumé.51
Le poète théologien atteint le Mystère de Dieu il évoque non par des raisonnements et des analyses, mais par des symboles : c’est sa « manière » propre.53 Dans ce monde qui se perçoit lui-même comme éclaté, comme absurde, comme in–sensé, pareil théologien représente un témoin et un artisan privilégié de cohésion et de sens.53 Le poète-théologien donne espérance et sens au monde, d’abord parce qu’il est le témoin de la création. Or la création est l’anti-absurde.54
La parabole est sœur du symbole. Elle partage avec lui la même retenue devant le Mystère.55 La parabole est en somme la forme pleine de la parole.56 La parabole, pour Jésus, ne représente pas un simple outil pédagogique : elle est son mode d’élocution naturelle, l’unité première dans laquelle il s’exprime, en tant que Parole substantielle du Père. Elle le révèle comme Poète absolu.56
Là où le concept est un justaucorps du réel, le symbole et la parabole lui sont un drapé. Pour autant qu’elle use du symbole et de la parabole, la théologie poétique se caractérise dès lors comme essentiellement approximative.57 Par « approximation », nous voulons dire que cette théologie n’a pas d’autre propos que d’approcher le Mystère.57
Du système au détail. La prétention au système qui est si volontiers celle de la philosophie, peut devenir aussi celle d’une théologie abusivement rationnelle au terme de laquelle il ne reste plus de mystère, puisque aussi bien tout y est « traité », tout y est résolu par thèses et corollaires.61 Dans toute pensée systématique, il y a un totalitarisme subtil qui se cache.62 Indemne de ce totalitarisme de l’esprit, notre théologie poétique cultive le détail. Parce qu’elle se garde bien de se construire son propre tout, un rien l’arrête et lui suffit amplement.63
Habiter le détail et le rien ne dénote nullement la paresse de l’esprit, mais bien plutôt la sagesse de l’esprit, car le rien, ou le très peu de chose, est en réalité la seule fenêtre par laquelle il puisse apercevoir le Tout.65 Sans se départir pour autant du sens de la synthèse et de la construction, la théologie poétique préférera donc le fragment au système.67
La théologie poétique, fragmentaire par tempérament autant que par dessin, fait droit à cet élément vital, « respiratoire », que l’on pourrait appeler l’interstice. L’amour se fortifie d’absences, le poème se soutient de blancs, la musique vit de silences et de pauses.68
Ce qui apparaît au poète, c’est bien d’abord et d’instinct la rosace de la beauté. Et qu’est-ce que la beauté, sinon la verrière du Vrai ?69 La synthèse lui est donnée à lui aussi finalement, mais autrement qu’au théologien qui emprunte une voie analytique et conceptuelle : elle provient chez lui d’une synesthésie.69
La parole poétique, naturellement insolite, procède sur le mode du discontinu. Elle n’avance pas sur un plan horizontal, mais, imprévisible, surgit des profondeurs, verticalement.73. Le discours a fait place à l’intuition que nous comprenons comme l’in-Tu-ition, c’est-à-dire la faculté d’aller tout droit au Tu.74 Pierre et Jean au tombeau vide, c’est le Raisonnement et l’Intuition qui se rejoignent à la fin, dans la même clarté, dans le même jour.75
Raccourci. La théologie poétique consiste en un raccourci.77 Le poète-théologien dérobe quelque chose à la Lumière, à la beauté, furtivement. On aimerait dès lors qualifier la poésie de dérobée, en songeant à l’expression : à la dérobée.79 C’est que chez lui le larcin s’accommode et se contente toujours du don, comme si le don était de connivence avec celui qui le dérobe, comme si le voleur avait ici l’aval du Volé. Au vrai le poète ne ravit que ce qui lui vient, que ce qui lui est donné.79
Se dire soi-même poète ou théologien est plus qu’une impertinence : c’est rompre le charme. Le poète véritable a une conscience trop aiguë de la fragilité – et par conséquent de l’amissibilité – du don qui lui est fait pour commettre un tel péché originel qui désenchanterait aussitôt sa flûte et l’exclurait sans merci du Royaume.80 Le poète n’aime pas et craint, même, de se déclarer habituellement poète, ce qui laisserait entendre qu’il a le don. Or à la vérité il n’a rien.80 Le raccourci est d’ordinaire aventureux, parce qu’on l’invente à mesure, tant et si bien qu’à la fin il s’avère être un détour.83
Pierre Teilhard de Chardin et Paul Claudel. Le 23 février 1955, à Paris, s’éteignait Paul Claudel : c’était un mercredi des cendres. Le 9 avril de la même année, à New York, s’éteignait Pierre Teilhard de Chardin : c’était un samedi saint.89
Il y a chez Claudel une perception à la fois bien heureuse, enfantine et conquérante de l’espace.94 Pour l’un et l’autre, c’est sur fond planétaire que se célèbre la messe.97 Aussi, pour mettre les deux hommes en accolade, dirions-nous volontiers : « Teilhard et Claudel ou l’eucharistie dans l’espace ».97 Tandis que la cosmologie de Teilhard est sous le signe privilégié de la terre et du feu, celle de Claudel s’épanouit sous celui de l’eau et de l’Esprit.105
Un même tropisme eucharistique caractérise en profondeur le poète de la conversion et le prophète de l’évolution.99 Le prêtre Teilhard et le laïque Claudel exercent en vérité tous deux un sacerdoce, l’un comme chercheur et l’autre comme poète, car au poète aussi un sacerdoce original a été donné.103
Il y a quelque chose de foncièrement conquérant chez ces deux hommes.107 Les deux pensées sont vivifiées par un profond et puissant optimisme.107 Ils ont dilaté chacun à leur manière le concept de catholicité ; avec des grâces propres, qu’elles fussent d’enthousiasme ou d’audace, ils nous ont appris l’un et l’autre croire spacieusement.110 N’est-t-il pas bon que les apôtres mêmes soient différents pour promouvoir le monde, appariés par un dessin plus haut que le temps rend lisible ?111
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