Nicolas Berdiaev – Essai de métaphysique eschatologique, Paris, Aubier Montaigne, 1946 (résumé-citations D. Vigne, 30 pages pdf).
Nicolas Berdiaev
Essai de métaphysique eschatologique
I – Connaissance et objectivation
« L’homme se donne la tâche extraordinairement hardie de connaître le monde »11. Mais « la connaissance serait impossible si l’homme n’était que nature et non esprit »12.
« Il existe deux voies, deux points de départ pour la solution du mystère de l’être. Ou bien cet être est connu et deviné par l’objet, par le monde ; ou bien il l’est par le moi, par l’homme ».
Réhabilitation de Kant
« La philosophie de Platon n’était pas encore une philosophie du moi ». « La philosophie grecque est tournée vers l’objet, seule la pensée germanique se tourna vers le sujet »13. « Toute philosophie profonde commence par ce doute ». « Quand l’homme naïf dit : Je n’admets comme réel que ce que je peux percevoir, il reconnaît par là sans s’en rendre compte que la réalité du monde dépend de lui ». « Le réalisme naïf est le pire des subjectivismes »14.
« La philosophie sort d’une conscience dualiste, d’une différenciation du monde sensible et du monde des idées, du phénomène et du noumène ». « De là sont partis Platon et Kant »15. « Je suis convaincu qu’on a mal compris Kant ; il a été le métaphysicien de la liberté ».
« Avant Kant, on voyait la raison dans l’être même ». « Mais un doute s’éleva : la raison ne communique-t-elle pas à l’objet de sa cognition ses propres particularités », à travers « des concepts qui naissent d’elle-même ? ».
« Kant voit les confusions faites entre l’être et la pensée ». « Il détruit le pouvoir de l’objet sur le sujet en décelant que l’objet est le produit du sujet ».
« Il est inexact que Kant donne le coup de grâce à toute métaphysique : il n’achève qu’une métaphysique de type rationaliste et naturaliste, métaphysique partant de l’objet, du monde. Il découvre la possibilité d’une métaphysique du sujet, de la liberté »17. « La philosophie critique n’est pas ‘subjective’ au sens impropre du terme. Elle doit aboutir à l’opposition de l’esprit à l’être des choses, de la dynamique créatrice à un être figé »18.
Idéalisme et christianisme
« Au Moyen Age, la libération par le Christianisme du pouvoir qu’a sur nous le monde objectif n’avait pas encore pénétré la pensée ; dans les siècles nouveaux au contraire, le Christianisme entre en elle ». « La philosophie allemande du moi, du sujet, constitue un thème chrétien ».
« Saint Thomas d’Aquin était certes beaucoup plus chrétien que Hegel, mais sa philosophie est de thème et de tendance moins chrétienne »20. « L’homme ne se dresse de toute sa taille que quand il arrive à l’âge des lumières ». « Il trouve la liberté de l’esprit, laquelle est la dignité de l’image divine en l’homme »21.
Critique de Kant
« Nous devons réviser notre jugement sur Kant ; mais cela présuppose aussi la critique de Kant »22. « L’erreur fondamentale de Kant fut de reconnaître l’expérience sensorielle, dans laquelle sont donnés les phénomènes, sans reconnaître l’expérience spirituelle, dans laquelle sont donnés les noumènes ».
« Mais en admettant les postulats métaphysiques pour la raison pratique, Kant, par cela même, reconnaît qu’il peut y avoir une connaissance non intellectuelle, mais volitive et émotionnelle »23.
« Son erreur fut d’admettre l’existence de la raison pure ». « Il n’y a pas de pensée pure : la pensée est saturée de volitions, d’émotions et de passions. Et celles-ci jouent dans la connaissance un rôle positif ».
« Kant emploie faussement les mots objet et objectivité ». « Kant ne découvre pas encore que l »objectif’ est justement le ‘subjectif’ et le ‘subjectif’ l »objectif’. Car le sujet est création de Dieu, tandis que l’objet est création du sujet »25.
Idéalisme et mystique germanique
« Toute la philosophie germanique a été greffée par la mystique germanique ». « La mystique spéculative d’Eckhart et de ses successeurs se trouvait encore dans la ligne néoplatonicienne : mais J. Böhme découvre une nouvelle façon de sentir le monde »26.
« Au fond de l’être, ou plus exactement avant l’être, il y a un Ungrund, abîme sombre et irrationnel, liberté primordiale ». « La liberté primordiale précède l’être lui-même »27.
Le dualisme kantien
« La métaphysique germanique a rationalisé le thème de la gnose mystique de Böhme ». « Quand le thème eut été posé de manière purement philosophique, il devint inévitable que l’on passât par le dualisme ».
« Déjà Aristote, puis Plotin et le néoplatonisme veulent surmonter le dualisme »28. « On pourrait dire qu’Aristote a été le Hegel de la philosophie grecque et Plotin son Schelling »29.
« Comme Platon, Kant part du dualisme du phénomène et de la chose en soi ». « La métaphysique idéaliste postkantienne a admis le sujet transcendantal comme chose en soi » ; « comme le dit N. Hartmann, la chose en soi n’est pas devant, mais derrière la conscience »30.
« La métaphysique idéaliste germanique n’est pas occupée de l’objet, ni du monde, ni de l’être, mais du sujet, de la raison, de la pensée, du devoir ».
« Chez Kant la métaphysique de la liberté est dualiste, chez Fichte elle devient moniste »31. « Chez Fichte, Schelling, Hegel, la raison se fait divine. C’est ainsi que le dualisme passe au monisme »32. « La raison est vérité qui se découvre à elle-même ». « La raison de Hegel n’est plus la raison de Kant »33.
Le monisme hégélien
« La philosophie hégélienne est une philosophie de l’esprit ». « L’esprit est l’unité du sujet et de l’objet, du moi-même et de la nature ». « L’esprit s’organise lui-même comme religion, art, état, âme, nature. C’est pourquoi l’esprit objectif existe pour lui, ce en quoi je vois l’erreur principale de Hegel »34.
« Le monisme universel hégélien échoue en ceci que l’absolu se réalise sous la forme d’une nécessité absolue. C’est pourquoi Hegel peut dire ce qu’il veut de la liberté, il ne la connaît pas ». « C’est l’orgueil philosophique le plus redoutable que l’histoire de la philosophie connaisse ».
« Kant voyait plus juste avec son dualisme, sa métaphysique de la liberté, son personnalisme éthique. Pour Hegel l’idée est supérieure à tout. Mais au-dessus de l’idée est l’être vivant »35. « Le moteur chez Kant était métaphysique : il voulait défendre le monde de la liberté contre le pouvoir du monde phénoménal »36.
« Il y a trois manières de surmonter le dualisme et d’atteindre l’unité : – ou bien vous considérez le monde phénoménal est illusoire – ou bien vous considérez que le monde spirituel, nouménal, se déploie et se développe dans ce monde phénoménal » – ou bien vous voyez seulement des brèches faites par l’esprit et la liberté dans ce monde phénoménal », et alors « vous rattachez l’unité monistique à la fin de ce monde des phénomènes et au Royaume de Dieu ».
« Le monisme est une hérésie monophysite, la négation de l’existence de deux natures »38.
La philosophie après Kant
« Sursaturée de systèmes métaphysiques, l’Allemagne connaît ensuite une violente réaction de la pensée ». « L’hégélianisme passe dialectiquement à son contraire et engendre le matérialisme dialectique ». « La philosophie du sujet, qui avait affirmé la primauté de la conscience sur l’être, mène à l’affirmation de la primauté de l’être sur la conscience et à l’objectivatisme extrême »40. « Chez Marx la personne humaine concrète disparaît dans les prétentions universelles de la collectivité sociale »42.
« Fichte, Hegel, Feuerbach, Stirner, Marx, Nietzsche étaient antipersonnalistes, bien que de façons diverses ». « On ne peut nier la génialité de cette pensée » ; « mais c’était un épanouissement de l’hérésie monophysite, l’admission d’une seule nature et d’un seul principe » : « esprit universel, genre humain, Unique, collectivité sociale, surhomme et sa volonté de puissance »43.
« Chez les philosophes français du XIXe siècle, il n’y a pas la profondeur métaphysique ni l’imagination philosophique créatrice des germaniques », « mais chez les penseurs français il y a une plus grande finesse psychologique ». « Leur philosophie est plus anthropologique que cosmologique », « l’indépendance de l’homme est défendue en face de la nécessité cosmologique »44.
« Dans la pensée russe s’est également préparée la possibilité d’une philosophie existentielle ». « Mais presque tous les philosophes restaient fidèles à la conviction que la connaissance est un acte purement intellectuel ».
La connaissance, acte global
« En réalité la connaissance porte un caractère émotivo-passionné »47. « La connaissance n’est pas une froide répétition de la réalité » : « L’homme tout entier connaît », « la pensée est une fonction de la vie ». « Première est l’intuition de l’homme en tant qu’existant dans la plénitude de l’existence ».
« La connaissance est création et non pas réflexion passive des objets, et toute création inclut en soi la connaissance. L’intuition n’est pas seulement vision de l’objet, mais encore pénétration créatrice dans le sens ». « L’acte de la connaissance est transcendance, sortie hors de ce qui enferme ».
« La métaphysique est empirique en ce sens qu’elle est basée sur une expérience spirituelle. La métaphysique est la symbolique de cette expérience ». « La connaissance philosophique est une connaissance de la vérité, mais non de l’être »49.
« Les formes de la communauté et des relations des hommes entre eux jouent ici un rôle immense ». « La connaissance est à la fois et personnelle et sociale ».
« Pour ne pas être naïvement et inconsciemment anthropocentrique, la philosophie doit l’être consciemment et d’une manière critique. La philosphie est anthropocentrique, mais le philosophe doit être théocentrique ». « L’homme est la mesure des choses, mais il y a une mesure supérieure de l’homme »51.
« Il ne pouvait y avoir de connaissance non passionnée et il n’y en eut jamais chez les vrais philosophes ». « Le philosophe est un amoureux de la sagesse ».
« La connaissance philosophique ne peut être fondée que sur l’expérience ». « La métaphysique est impossible en tant que système de concepts. Elle n’est possible que comme symbolique de l’expérience spirituelle »52.
Vérité et réalité
« La connaissance philosophique ne se réduit aucunement à la connaissance de l’être, à la réflexion de la réalité dans le connaissant. Son but est de connaître la vérité, de trouver le sens ». « Je veux connaître non pas la réalité, mais la vérité de la réalité ». « Il n’y a aucune vérité dans l’objet : la vérité n’est que dans le sujet »53. « La vérité n’est pas ce qui existe : elle est le sens, le logos de l’existant ».
« La vérité est un acte créateur de l’esprit dans lequel naît le sens de l’univers »54 ; « Elle est la lutte contre l’obscurité et le mal du monde ». « Elle est victoire sur l’objectivation, c’est-à-dire sur l’illusion ». « L’esprit n’est pas épiphénomène de quelque chose : tout est épiphénomène de l’esprit »55.
« L’antique opposition entre l’individuel personnel et l’individuel général est fausse ». « L’individuel personnel, le plus existentiel peut être aussi le plus universel »56. « La vérité n’est pas objective : elle est subjective, mais dans le sens d’une profondeur spirituelle et non point de cette subjectivité superficielle ».
« Où chercher le critère de la vérité ? Trop souvent on le cherche dans ce qui est au-dessous de la vérité ». « La recherche même de garanties est une recherche fausse et dénoté une soumission du supérieur à l’inférieur »57. « L’unique critère de la vérité est la Vérité elle-même, le rayonnement de sa lumière solaire ». « La vérité n’est pas reçue du dehors mais du dedans »58.
La vérité est eschatologique
« La vérité n’est aucunement utile ici-bas, elle ne rend pas de services, elle peut être même destructive et pernicieuse pour l’organisation des affaires de ce monde ». « La connaissance et la confession de la vérité ne sont pas liées au profit et à l’avantage mais au risque et au danger »59.
« La reconnaissance de la vérité ne signifie aucunement un épanouissement joyeux et immédiat de la vie ; elle peut signifier une découverte de l’état de déchéance du monde, une expérience de la douleur », « un conflit de la liberté avec la nécessité qu’elle rencontre.
La vérité sauve, mais pour une autre vie ». « L’acceptation de la Vérité jusqu’au bout, jusqu’à toutes ses conclusions vitales, est une acceptation de la ruine de ce monde, de sa fin ». « La Vérité supérieure est eschatologique »60. « La Vérité est la fin de ce monde objectif, elle demande l’adhésion à cette fin »61.
« Je définis ma philosophie comme philosophie du sujet, philosophie de l’esprit, philosophie de la liberté, comme philosophie dualisto-pluraliste, dynamico-créatrice, personnaliste et eschatologique ». « Il faut créer une philosophie de la fin »62.
« La pensée centrale de la philosophie eschatologique est liée à la compréhension de l’état de chute comme objectivation et de la fin comme victoire définitive que l’objectivation »63.
II – Connaissance et objectivation (suite)
La vérité est subjective
« Depuis l’époque de Kant la philosophie allemande part toujours du problème du rapport du sujet et de l’objet ». « Ajoutons que l’objet est souvent représenté comme l’être, et que le sujet ne se manifeste pas comme être, mais seulement comme étant devant l’être ». « L’objectivité est presque identifiée avec la véridicité ».
« Mais les avantages du sujet sur l’objet sont évidentes. l’objet n’existe que pour le sujet »65. « Être objet veut dire être pour le sujet ». « Rien de plus erroné que de confondre l’objectivité avec la réalité »66. « La vérité est cachée dans l’existant » ; « elle est subjective ». « Il faut définitivement renoncer à appliquer à la vérité l’adjectif ‘objective' ». « La lumière transcendante dans le monde sort du sujet ».
« Derrière l’homme en tant que phénomène il y a l’homme en tant que noumène »67. « Seul devrait être reconnu comme apriorique l’homme intégral lui-même et l’esprit humain actif ». « Le sujet ne s’oppose pas à l’être, comme se trouvant hors de lui, il est lui-même être et joint à l’être. La pensée, la raison sont immanents à l’être. Le rationnel est plongé dans l’irrationnel ou suprarationnel ». « Kant lui-même ne voyait pas suffisamment le côté transcendant de la conscience transcendantale ».
L’objectivation
« Le sujet lui-même produit l’objectivation, enfante le monde des phénomènes »69. « Kant n’a pas expliqué le mystère de l’objectivation. Il mène à cette question, mais il ne la pose pas lui-même ». « Hegel attribue par erreur à l’objectivité une liberté, alors que l’objectivité signifie la perte de la liberté. Il ne comprend pas que l’auto-aliénation de l’esprit dans l’objectivité est un état de chute ».
« Il y a chez Hegel et Saint Thomas d’Aquin le même ontologisme, qui ne désire pas voir en l’objectivation une chute du monde »70. « Mais chez Saint Thomas d’Aquin, cela se fait plus naïvement »71.
« Le monde naturel, phénoménal porte un caractère symbolique, il est plein des signes d’un autre monde ». « Il n’y a pas de monde naturel objectif en tant que réalité en soi ». « Le monde objectif est assujettissement et chute »72. « L’objectivation rejette l’homme au dehors », elle est « la naissance d’un non-moi extériorisé au lieu du toi, intérieurement existant ». « Ce qu’on appelle ‘l’autre’ monde n’est pas autre pour moi ; il est surtout le mien »73.
« Le point faible de la vieille métaphysique spiritualiste était qu’elle naturalisait l’esprit en le comprenant comme substance »78. « Le monde corporel possède une certaine réalité », mais « le composé corporel de l’homme se trouve dans l’état du monde naturel qui est produit par l’objectivation ». « Le monde naturel est un symbole du monde spirituel ».
La libération de l’objectivation
« Lévy-Brühl affirme que la pensée primitive prélogique n’objective pas »74. « Le passage par l’objectivation est la destinée de l’esprit en ce monde ». « Mais au point culminant de la conscience, un processus inverse peut commencer, la conscience peut devenir union et participation »75. « Ce que l’on peut appeler conditionnellement philosophie existentielle signifie le passage de la compréhension de la connaissance comme objectivation à la compréhension de la connaissance comme participation, union avec l’objet »74.
« Le processus d’objectivation sépare phénomène et noumène. La lutte contre le pouvoir d’objectivation est un soulèvement spirituel », « une transfiguration par l’esprit d’une nature assujettie.
L’esprit est opposé, non à la nature, mais à son état d’assujettissement »76. « L’objectivation est surtout extériorisation, aliénation de l’esprit par rapport à lui-même ». « La source du mal n’est pas dans la connaissance du monde phénoménal, du monde naturel’ ; ni même dans le sujet gnoséologique qui a créé la science ‘objective’, mais dans l’état existentiel de l’homme et du monde, dans l’aliénation, dans la perte de la liberté »77.
La transsubjectivité
« Il reste une question difficile, douloureuse, celle de savoir quel rapport existe entre le phénomène et ce qui est, c’est-à-dire le noumène »79. En fait « ce monde-ci est un monde déchu ». « Le noumène ne se contente pas d’apparaître, de se révéler dans le phénomène, mais il semble se détacher de lui-même pour tomber dans le phénomène ».
« Il s’y cache également, s’y dissimule »79. « L’objectivation n’est pas une véritable réalisation, mais seulement une symbolisation ». « Une percée est possible des noumènes dans les phénomènes ; du monde invisible dans le monde visible »80.
« Le connaissant doit sortir de son isolement et entrer, non pas dans l’objectif, mais dans le transsubjectif ». « Tandis que l’objectivation est un mouvement vers le dehors, le transsubjectif peut dénoter un mouvement vers le dedans ». « Le sujet créateur s’exprime symboliquement dans l’objet et l’objectif, mais il peut s’exprimer réellement dans le transsubjectif »81.
La philosophie comme art
« L’intuition ne peut être uniquement intellectuelle ». « La connaissance philosophique peut être passion, pleur et ravissement, torture sur le sens de la vie »82. « Elle suppose un état créateur, passionné, un esprit de conquête. C’est pourquoi l’on peut dire que la véritable philosophie est un art »83.
« Le noumène ne se caractérise pas essentiellement comme intellect, ce qui est le point de vue grec ». « La compassion bouddhique, l’amour chrétien, la volonté schopenhauérienne de vivre, la volonté nietschéenne de puissance, sont nouménales »83.
« Le royaume de l’objectivation est un royaume social ; il est créé pour l’homme moyen, l’homme de la masse ». « Il n’y a d’inspiration sincère et créatrice que quand l’homme est mû par l’esprit et non par la société »84.
« La vérité est aristocratique, elle ne se dévoile qu’à peu de gens »85. « Elle existe pour tous, pour le dernier des hommes ; mais elle ne se révèle avant le temps qu’à un petit nombre qui a été ébranlé par elle ». « Elle se dévoile à une conscience spirituelle qui confine à une surconscience ».
« Il existe un logos intérieur, un verbe intérieur proche de la profondeur de l’existant et de la réalité première. Il existe également un logos extérieur, un verbe extérieur tourné vers ce monde et adapté à son état de chute »87. « Dans le premier cas le verbe n’est pas objectivé, il est le sens. Dans le second il est objectivé et aliéné, éloigné du sens premier ».
L’accès au noumène
« Contrairement à l’affirmation du platonisme, tout dans le monde nouménal est individualisé » ; « tout est rattaché à la personne »88. « L’objectivation est avant tout une dépersonnalisation »89.
« Le secret de la vie cosmique reste caché aux voies ordinaires de la connaissance »90. « Une connaissance physico-mathématique de ce monde est possible », « mais elle ne pénètre pas dans le secret de la vie cosmique ».
« La ‘chose en soi’ est réelle dans la mesure où elle a trait à d’autres choses en soi, c’est-à-dire qu’il est erroné de l’appeler chose en soi et pour soi : elle est aussi pour autrui, elle sort d’elle-même. C’est pourquoi la connaissance des choses en soi suppose une communauté spirituelle »91.
« Le concept généralise, élève à l’universel ; jamais il n’étreint la réalité individuelle. Sa tâche est autre : elle est pragmatico-instrumentale ». « C’est pourquoi il ne connaît pas les noumènes, ne connaît pas le secret de l’existence »92. « Le processus d’abstraction part de la réalité, mais il se soumet à lui-même la réalité, laquelle n’est pas du tout réalité première, profondeur spirituelle de l’existence, mais extériorisation »93.
« Toute conscience est malheureuse. Cela provient de ce que la conscience est liée au dédoublement, à la dislocation en objet et sujet ». Mais « surmonter par la surconscience la conscience malheureuse ne signifie pas nier la conscience ». « Le transcendant n’est pas extérieur à moi ; il est au contraire ce qui m’est le plus intime ; c’est là-dessus que repose la mystique »96.
L’illusion de l’objectivité
« Non seulement la conscience nous oriente au milieu du monde, non seulement elle répand la lumière, mais elle crée aussi une énorme quantité d’illusions »97. « Les illusions et le mensonge donnent à la conscience une structure qui correspond au monde objet.
Au mensonge de la ‘civilisation’, au mensonge de la société et de l’histoire, il faut opposer non pas la ‘nature’, mais l’esprit, la spiritualité, le monde nouménal »98. « Les illusions ont leur origine dans l’objectivation, dans la projection sur l’objet de ce qui n’a d’existence véritable que dans le sujet »99.
« La connaissance scientifique doit être libérée du joug du scientisme, c’est-à-dire d’une fausse philosophie (matérialisme, naturalisme, positivisme). Pour cela il est nécessaire de comprendre le mystère de l’objectivation ».
« La philosophie existentielle est la seule philosophie vraiment réelle ; mais ce n’est pas le réalisme de la vieille philosophie ontologique ». « On y dépasse aussi l’idéalisme de la philosophie germanique », « en conservant ce qu’il y a de vrai dans cet idéalisme »103.
II – Le problème de l’être et de l’existence
De l’être à l’existant
« Depuis l’Antiquité les philosophes ont cherché à connaître l’être »108. « Et cependant Hegel dit que le concept de l’être est ce qu’il y a de plus vide », et Heidegger, « ce qu’il y a de plus obscur ». « Nous nous trouvons devant ce problème : l’être n’est-il pas objectivation ? »108.
Jusqu’ici « la recherche de l’être était placée sous la dépendance de la pensée : l’être devenait objet de pensée et signifiait ainsi objectivation ». « Mais au fond, c’est exactement l’inverse : la réalité n’est pas devant le sujet connaissant : elle est derrière lui, dans son existentialité »109.
« L’objet véritable de la philosophie doit être non pas l’être en général, mais ce à quoi et à qui l’être appartient, c’est-à-dire l’existant concret, l’existant. La philosophie concrète est une philosophie existentielle ». « L’être est seulement prédicat. L’être est général, ‘universel' ». « Seul l’existant concret, l’existant est »111.
De l’ontologie à la pneumatologie
« Un problème fondamental se pose : le sens, la valeur idéale, existe-t-elle ? ». « Existe-t-il un sujet du sens, de la valeur, de l’idée ? Je réponds à cette question qu’il existe comme esprit. Or l’esprit n’est pas être abstrait : il est l’existant concret. L’esprit est réalité d’un autre ordre ». « L’ontologie doit être remplacée par une pneumatologie »112.
« L’ontologie pure soumet la valeur à l’être », elle « doit admettre l’être comme Dieu, doit déifier l’être ». Or « la vérité n’est pas simplement ce qui existe : elle est qualité atteinte et valeur ; la vérité est spirituelle ». « Il faut s’incliner devant la Vérité, mais pas devant l’Être ».
« Schelling dit que Dieu n’est pas être mais vie. ‘Vie’ : ce mot est préférable à ‘être’. Mais la philosophie ontologique et la philosophie de la Vie ont une ressemblance formelle »113. « C’est le point faible de la philosophie de la vie qu’elle a toujours un arrière-goût biologique (Nietzsche, Bergson,) ».
« Admettre l’être comme souverain bien et valeur signifie la primauté du général sur l’individuel ; c’est une philosophie des universaux »114. « L’ontologie universaliste ne peut reconnaître la valeur supérieure de la personne ».
« La vraie philosophie est celle de l’existence et des êtres concrets, et c’est elle qui correspond le plus au Christianisme ». « L’être et l’événement doivent avoir un porteur vivant, un sujet, un être concret ». « L’existence est plus profonde que l’être »115.
« Ce que j’appelle métaphysique eschatologique (elle est aussi métaphysique existentielle) n’est pas ontologie : elle nie l’être stabilisé et prévoit la fin de l’être comme objectivation ».
Le mystère de Dieu
« Pour le problème de l’être, la théologie apophatique a une énorme importance ». « La théologie cataphatique rationalisait l’idée de Dieu »116. « Cette connaissance cosmomorphique et sociomorphique de Dieu a mené à la négation de cette vérité religieuse fondamentale que Dieu est mystère ». « La théologie cataphatique est une expression du naturalisme théologique ».
Or « Dieu n’est pas nature : il est liberté ; il n’est pas être, mais Esprit ». « Dieu, comme élément premier et dernier est un non-être au-dessus de l’être »117.
« Mais on ne peut élaborer à ce sujet des concepts adéquats, on ne peut s’exprimer ici qu’en symboles. La connaissance symbolique, qui jette un pont d’un monde à l’autre, est une connaissance apophatique. La connaissance par concepts soumis aux lois limitatives de la logique n’est utile que pour l’être, qui est une sphère secondaire objectivée »118. « Vrai ne signifie pas : appartenant à l’être, mais au spirituel ».
« Dieu n’est pas L’Absolu, l’Absolu ne peut être créateur et ne connaît pas de relation avec qui que ce soit. Le Dieu de la Bible n’est pas l’Absolu. On pourrait dire d’une manière paradoxale que Dieu est relatif, car il est en relation avec son Autre, avec l’homme et le monde ». « Dieu ne peut absolument d’aucune façon être pensé comme objet, fût-ce le plus élevé »119.
L’esprit est liberté
« Non seulement les choses, mais aussi les Wesenheiten existent seulement pour la conscience, et sont donc sujettes au processus de l’objectivation. C’est au-delà que se trouve la sphère de l’esprit, une autre sphère. L’esprit n’est pas être ni essence, mais existant ». « L’esprit n’est pas principe mais personne »120. « L’esprit est liberté et non point nature ; il est acte créateur ».
« Il faut choisir : ou la primauté de l’être sur la liberté, ou celle de la liberté sur l’être ». « Admettre la primauté de l’être sur la liberté est fatalement déterminisme déclaré ou masqué »121. « Au commencement était le Logos. Mais au commencement était aussi la liberté. Le Logos était dans la liberté et la liberté dans le Logos » (« mais cela n’est qu’un des aspects de la liberté : il en est un autre sous lequel la liberté est tout à fait hors du Logos ; il se produit alors un conflit entre le Logos et la liberté »).
L’Ungrund divin
« Böhme a soutenu une doctrine géniale concernant l’Ungrund »122. « L’Ungrund est le rien, il est l’œil sans fondement de l’éternité et en même temps il est volonté, volonté sans fondement, insondable, non déterminée »123. « Böhme a peut-être été le premier dans l’histoire de la pensée humaine qui ait vu qu’à la base de l’être et avant l’être gît la liberté sans fondement ». « Dieu s’engendre, se réalise lui-même en partant du Rien-Divin. Ceci est une manière de penser la Divinité proche de celle par laquelle Eckhart fait une distinction entre la Gottheit et Gott ».
« La libre volonté en Dieu est Ungrund en Dieu, le Rien en Lui »127. « Le passage du non-être à l’être se fait quand le feu s’allume, partant de la liberté ». « ‘L’Infondé’ (Ungrund) est un Rien éternel, mais il a un éternel commencement en tant que désir ; car le Rien est le désir de quelque chose »129. « Dans les ténèbres s’allume le feu, et la lumière brille, le rien devient quelque chose, la liberté sans fondement enfante la nature »125.
Le feu. La passion
« L’être est produit secondaire, en lui la liberté est toujours déjà limitée ». « L’être est liberté figée, feu éteint et refroidi. Mais à sa source la liberté est de feu »130. « Dans la profondeur du monde gît la passion primordiale »131. « Il y a une passion, une volonté passionnée primordiale, ancienne, et il y en a une dernière, finale : je l’appelle messianique »132. « La passion dans la vie cosmique porte un caractère irrationnel, subconscient, et doit être transformée en passion surrationnelle »135.
« Le feu est le symbole physique de l’esprit ». « Ce feu existe dans la vie cosmique et dans la profondeur de l’homme »132. « De cette source première naissent aussi souffrance, effroi, désespoir ». « La passion créatrice se conserve en l’homme, même dans la déchéance ; elle se manifeste surtout dans le génie créateur »133.
Le sens de l’histoire
« La réalité première, la vie première se révèle à nous sous deux formes : sous celle du monde de la nature et celle du monde de l’histoire ». « La vie dans la nature s’écoule dans le temps cosmique, la vie dans l’histoire s’écoule dans le temps historique ». « Le sens peut se révéler, non pas dans le tourbillon de la vie cosmique, mais dans le mouvement qui se produit dans le temps »134.
« Mais la nature et l’histoire se trouvent sous le pouvoir de l’objectivation. On ne peut sortir de cette objectivation que par l’histoire, par la méta-histoire ». « Cet effort est toujours solidaire du troisième temps, de l’existentiel, du temps de l’existence intérieure ».
« La philosophie existentielle, en s’appliquant à l’histoire, se fait eschatologique ». « La philosophie de l’histoire, qui n’existait pas pour la philosophie grecque, ne peut pas ne pas être chrétienne »135.
Heidegger
« Heidegger pose le problème du rien, du non-être ». « C’est là son mérite incontestable ». « Mais Heidegger est peut-être le pessimiste le plus extrême que connaisse l’histoire de la philosophie ». « Il reste tout entier en l’état de rejet dans le monde de l’existence humaine. Mais cet état de rejet dans le monde, dans le ‘On’ (das Man), est déchéance »136. « Il voit l’homme et le monde exclusivement d’en-dessous et ne voit que ce qui est en bas ». « Sa philosophie, par laquelle il a réussi à découvrir une vérité amère mais non ultime, n’est pas existentielle ». « Cette philosophie reste sous le pouvoir de l’objectivation »137.
IV – Problème de l’existence et de l’être (suite)
L’universel concret
« Les trois directions scolastiques dans la querelle des universaux posent mal, au fond, le problème ». Les trois solutions proposées étaient : « universalia sunt realia », « universalia sunt in re », « universalia sunt post rem ». « L’erreur fondamentale consiste en la confusion qui est faite entre l’universel et le général » : car « l’universel n’est pas du tout le général ». « L’universel concret peut être individuel et individualisé ». « L’universel est concret et se trouve en l’existence même »140.
« Le réalisme des concepts, qui remonte à la philosophie grecque et qui domine la philosophie du Moyen-Age, était une véritable source de rationalisme ». « L’empirisme provenant du nominalisme et qui n’admettait que l’expérience rationalisée, secondaire, était un autre aspect de ce rationalisme »141.
« Le réalisme et le nominalisme, le rationalisme et l’empirisme sont produits par une seule et même tendance de l’esprit à l’aliénation de soi-même, dans le sens de la pensée objectivante ». « Pour une pensée partant des bases de la philosophie grecque, l’espèce était antérieure à l’individu ». « L’ontologie dénote au fond non pas la primauté de l’être, mais celle du concept »142.
« Contrairement à toutes les formes du rationalisme, il faut dire non pas que le monde sensible est individuel et isolé, et que le monde idéal et nouménal est monde du général et de l’universel, mais que dans le monde sensible phénoménal tout est soumis au général, à l’espèce, à la loi, et que dans le monde nouménal tout est individuel et personnel ». « La connaissance rationalise son objet en le transformant en ‘général’. Or la réalité véritable elle-même est individuelle et irrationnelle »143.
« La pensée de l’individuel porte un caractère différent de celui de la pensée du général »144. « Elle ne comporte pas ce dédoublement et cette perte d’intégralité qui accompagne toute connaissance objectivante ; c’est une pensée existentielle, elle découvre la réalité connaissable en tant que sujet et non en tant qu’objet ». « La vérité n’est pas quelque chose de général et d’abstrait, elle est concrète, elle est individuelle et personnelle. La Vérité intégrale est être existant, Logos incarné ».
L’espèce et la personne
« L’espèce étouffe l’individu, bien qu’elle se manifeste en lui ». « La personne humaine est une percée et une rupture dans ce monde naturel où domine le générique et le général ». « L’individu est discontinuité »145.
« Le danger de la philosophie de la vie réside en ceci qu’elle peut admettre le courant de la vie comme réalité première, c’est-à-dire qu’elle peut reconnaître le générique et le général comme élément premier, et l’individuel comme élément second et dérivé. Mais la philosophie existentielle et personnaliste ne consent pas à penser l’individuel comme partie de l’universel, elle n’admet pas la soumission du personnel au commun ; pour elle l’individuel contient en lui l’universel »146.
Les réalités collectives
« La question de ce qu’on appelle réalités collectives, est une question très difficile ». « Ce problème ne peut être résolu par la connaissance rationnelle, conceptuelle. Cette solution suppose un choix, une direction de la volonté, une estimation morale »147.
« Pour qui se crée à lui-même une idole de la nation ou de l’Etat, la nation et l’Etat sont des réalités incommensurablement plus grandes et plus ‘objectives’ que l’homme »148. « L’espèce est une réalité supérieure et plus ancienne que l’individu » : « tel est le point de vue ‘objectif' ». « On ne peut réfuter ceux qui se sont fermement établis dans cette manière de voir ». Ainsi « l’idée du prolétariat n’est pas chez Marx une idée scientifique, mais messianique »149 ; « elle n’existe aucunement en tant que réalité intelligible en tant qu »universel' ».
« Les réalités collectives sont produits d’objectivation ». « Existentiellement, dans la profondeur du sujet, qui n’appartient pas au monde objectif naturel et social, je n’admets pas la prédominance et la suprématie de l’espèce sur l’individu, de la nation, de l’Etat, de la société sur la personne humaine. Je ne veux pas accomplir l’objectivation correspondante ».
« Dans cette orientation la personne humaine, unique, qui ne peut être remplacée ni répétée, est la valeur suprême »150. « L’homme est un microcosme et un microtheos, c’est dans la profondeur de l’homme que l’histoire du monde s’accomplit ».
« La nation, l’Etat, la société, n’existent pas en tant que réalités collectives ». « Mais il y a une qualité russe, unissant, comme qualité, des hommes, donnant à la vie de la personne une teneur concrète ». « Il n’y a pas d’universel hors de la personne humaine et au-dessus d’elle, mais il y a de l’universel en lui »151.
« L’Église, en tant que réalité objective se trouvant au-dessus de l’homme, est une institution sociale ». « Mais l’Église est, en sa profondeur, vie de l’esprit, vie spirituelle ». « C’est en cette dualité de la nature de l’Église que réside toute la tragédie de son histoire »153. « L’Église, en tant qu’esprit, est réalité existante dans les êtres concrets, et non pas hors des êtres concrets »154. « Les fausses réalités collectives doivent être renversées dans le combat de l’esprit »155.
Le mystère de la personne
« L’influence de Platon sur la pensée européenne a été immense, décisive » ; « mais le secret de la personne n’était pas dévoilé. Il ne s’est pas dévoilé non plus à la philosophie hindoue ». « Le thomisme éprouva de grandes difficultés avec le problème de l’individualité. L’individuation par la matière dénotait au fond une négation de l’individu ».
« Ce qu’il y a de plus frappant en ce qui concerne ce problème est le sort de la métaphysique germanique »156. « Elle a commencé comme philosophie du moi, du sujet et en est arrivée à la négation du moi individuel, au monisme ». « Hegel est le plus extrême des antipersonnalistes ». « L’idéalisme allemand a sacrifié l’âme à l’esprit absolu »157.
« L’individu est une catégorie naturaliste et sociologique ». « La personne au contraire est une catégorie spirituelle et éthique ». « La personne ne peut être pensée comme partie d’un tout quelconque. Elle fait irruption dans l’ordre naturel et social avec la prétention d’être un but pour elle-même et une valeur souveraine »158.
« La personne, dans son auto-réalisation, doit combattre l’objectivation qui l’assujettit ». « L’existence de la personne avec ses aspirations infinies, avec son destin unique et qui ne se répète pas, est un paradoxe dans le monde naturel objectivé »159. « Dans les limites du monde et de l’histoire, le problème de la personne est insoluble ». « La personne est exception »160.
III – Être et être créateur. Mystère de la nouveauté
Le Mal. Monisme et dualisme
« Le problème du mal est un scandale pour toute philosophie moniste »163. « On a imaginé une théorie d’après laquelle le mal n’existe que dans certaines parties de ce monde ». « Pour le tout le mal n’existe pas » : « le mal est seulement une ombre, nécessaire à la lumière ». « Cette doctrine est antichrétienne et immorale »164.
« Non seulement pour connaître et expliquer le fait de l’existence du mal, mais pour rendre possible l’existence même du monde et de l’homme, il est nécessaire d’admettre un élément dualiste ». « Tout nous oblige à admettre l’existence non seulement de l’être mais aussi du non-être ». « Le dualisme, la polarité, la lutte des principes contraires est un fait existentiel »165.
« Le faux monisme ontologique produisait un faux dualisme ontologico-eschatologique, celui du paradis, Royaume de Dieu, et de l’enfer, Royaume du Diable. Inversement, le dualisme, surtout éthique par rapport au monde, peut mener à un monisme eschatologique, à une transfiguration et à un salut universels »166.
Erreur de l’évolutionnisme
« Le problème du mal démasque l’erreur fondamentale de l’interprétation monisto-évolutionniste du processus cosmique »168. « Dans le monde un très grand rôle est joué non seulement par la nécessité inéluctable, mais par le hasard imprévisible et inexplicable. Le hasard sera de plus en plus reconnu par la science, qui se libèrera de la substantialisation des lois de la nature ».
« Dans le monde il existe une conformité au but partielle, mais il n’y a pas de conformité au but en tant que principe universel. L’idée de conformité au but était une confusion fausse de l’éthique et de l’ontologique, du devoir et de l’être »169.
« Le progrès dans le monde est le résultat non d’un processus nécessaire et régulier, mais d’actes créateurs ». « Il se produit un combat de l’esprit contre la nécessité naturelle, un combat de la personne contre le monde des objets, un combat de Dieu en l’homme contre le ‘monde’ qui se trouve en état de déchéance ».
Le monde est à faire
« Le monde objectif, en tant que tout, en tant que cosmos, n’existe pas, il est partiel. Le cosmos est une idée régulatrice ; il doit encore être créé ».
« La beauté de l’homme, de la nature, de l’œuvre d’art est une transfiguration partielle du monde, une percée créatrice vers un autre monde. L’harmonie du monde, l’ordre du monde, on ne peut les penser qu’eschatologiquement ». « L’idée de ‘l’être’ était un compromis entre deux mondes et voilait le mystère eschatologique ».
Nécessité de la désacralisation
« Faire croire à un caractère sacro-saint des formations historiques est un trait nettement sociologique »171. « Tels sont les mythes de la sainteté du pouvoir royal ou du pouvoir papal, de la sainteté de la ‘volonté générale’, de la souveraineté du peuple « . « Tous ces mythes sont des fictions ». « Les hommes et les peuples devraient être rééduqués de façon à n’admettre le relatif que comme relatif, sans aucune ‘sacralisation' ». « En politique il n’y a rien de sacré ».
« Il y a un mensonge socialement utile sur Dieu, et seule une religion spirituelle purifiée peut s’opposer à lui ». « Les doctrines traditionnelles, théologiques et métaphysiques sur la Providence divine en ce monde sont le principal obstacle à la foi en Dieu »173. « Dieu n’agit point partout dans ce monde objectivé » ; « il n’agit pas et n’est pas présent dans la peste et le choléra ». « Une doctrine de ce genre sur la Providence, ou bien nie tout à fait le mal, ou bien doit forcément en rejeter la responsabilité sur Dieu ». « Dieu se révèle en ce monde », « mais Dieu ne gouverne pas ce monde, le monde des objets qui se trouve sous le pouvoir de son prince »174.
« Dieu est présent et n’agit que dans la liberté ». Mais « les doctrines théologiques ont rationalisé la grâce », en sorte que « l’athéisme peut être une rectification dialectique de l’idée humaine de Dieu ». « Au nom d’une meilleure compréhension de Dieu, on s’insurge contre une compréhension de Dieu souillée par ce monde »175. « Une foi plus haute en Dieu peut renaître en redevenant plus spirituelle, en se libérant des mythes mensongers sur Dieu ». « C’est dans le Fils seulement que Dieu se dévoile, comme amour ». « Le dernier mot appartient à Dieu, d’une manière eschatologique ».
Erreur du naturalisme
« Il n’y a pas dans ce monde d’ordre objectif »176. « Il n’y a pas d »harmonie du monde' ». « Il n’existe point de principes éternels, objectifs, ‘naturels’ de la nature et de la société ». « Il existe seulement des principes spirituels éternels de vie : liberté, amour, puissance créatrice, valeur de la personne ».
« Tout ce qui passe n’est que symbole ». « Cela ne signifie pas que ce qui est transitoire et relatif soit dépourvu de toute réalité, mais cette réalité n’est pas primordiale, elle est seconde. Ce n’est pas l’esprit qui est un épiphénomène du monde matériel : c’est le monde matériel qui est un épiphénomène de l’esprit »177.
« La tâche la plus importante qui se pose à la conscience consiste à cesser d’objectiver Dieu, et de penser Lui d’une manière naturaliste, par analogie avec les choses et les manières d’être de ce monde. Dieu est mystère ; mais un mystère avec lequel une communion est possible »178.
« Il faut aussi redire que la philosophie de la liberté n’est pas une philosophie téléologique. La subordination au but s’oppose à la liberté de l’homme. Ce n’est pas le but qui importe, mais l’énergie créatrice, la noblesse des êtres qui créent la vie, le rayonnement qui vient de la profondeur et qui éclaire la vie des hommes »179.
Nouveauté, déterminisme et évolutionnisme
« Pour l’ontologie moniste ce n’est pas seulement l’apparition du mal qui présente une difficulté, mais aussi celle de la nouveauté »182. « La conception causale n’admet au fond la naissance de rien de nouveau ». « Quand vous décrivez la cause du phénomène, vous entrez dans une série infinie et n’arrivez jamais à l’acte créateur »182.
« L’explication causale, déterministe, est particulièrement insuffisante quand il s’agit de l’apparition du génie créateur »185. « En étudiant le milieu cosmique et historique où perce et pénètre l’acte créateur, le déterminisme et l’évolutionnisme naturaliste s’imaginent qu’ils expliquent l’acte créateur même »193. « L’erreur de base est d’expliquer la nouveauté créatrice par le passé, alors qu’elle ne peut être expliquée que par le futur »194.
« C’est un grand malentendu que de voir dans l’évolutionnisme un défenseur de la puissance de création. L’expression bergsonienne ‘évolution créatrice’ doit être considérée comme un malentendu. L’évolutionnisme se trouve tout entier sous le pouvoir du déterminisme et des relations causales ». « Seuls les résultats des actes créateurs sont accessibles à la théorie évolutionniste »184.
« L’évolutionnisme de Hegel est beaucoup plus profond que l’évolutionnisme naturaliste ». Il affirme que « la nouveauté dans le devenir surgit des entrailles du non-être ». « C’est là une manière de comprendre la puissance différente de celle des Aristotéliciens ». Malheureusement « Hegel a converti le devenir et le développement dialectique en un processus logique nécessaire, et il a ainsi trahi l’idée de liberté ».
Nouveauté et temps
« La nouveauté suppose le temps, elle apparaît dans le temps »186. « Le temps existe parce que le mouvement et la nouveauté existent ». « Le fait que le monde existe dans le temps et non pas seulement dans l’espace, signifie que le monde n’est pas achevé, qu’il n’est pas fini dans sa création »187.
« Mais cette réalité est démembrée, morcelée par le temps déchu ». « La nouveauté créatrice authentique s’accomplit dans le temps existentiel ». « Les actes créateurs qui s’accomplissent selon la verticale se projettent sur une surface plane et sont perçus comme s’ils étaient accomplis dans le temps historique. C’est ainsi que la métahistoire entre dans l’histoire »188.
« Le temps cosmique est cyclique ; le temps historique est une ligne qui s’élance en avant ». « L’histoire sort du cycle cosmique et tend vers le futur ». « Mais dans ces événements du temps historique font également irruption les événements du temps existentiel ». « On peut appeler cette irruption une métahistoire partant de la profondeur existentielle »191. « La puissance créatrice est tournée vers l’éternité, vers ce qui est hors du temps »190.
« Le sol de l’histoire est volcanique ». « L’histoire est à la fois conservatrice et révolutionnaire »192. « La nouveauté authentique, celle qui ne sera pas seulement une nouvelle répartition de parties, arrive toujours comme d’un autre monde, d’un autre plan ». « La nouveauté créatrice suppose le dualisme »193.
L’homme créateur
« L’homme ne se trouve pas dans un système achevé et stabilisé d’être ». « À l’acte créateur de l’homme s’ajoute un élément nouveau, qui n’a jamais existé »197. « La puissance créatrice de l’homme atteste que l’homme appartient à deux mondes et qu’il est appelé à une situation royale dans le monde »198. « Le drame du monde consiste en ce que la nouveauté créatrice est soumise aux lois de ce monde objectivé »196.
« L’homme crée sa personne et dans la puissance créatrice il exprime cette personne ». « L’homme est microcosme et microtheos »198. « L’homme est un être qui se surmonte et surmonte le monde et c’est en cela que consiste sa dignité. Cette victoire est puissance créatrice ».
« La puissance créatrice ne peut être seulement création de rien, elle suppose la matière du monde. Mais cette puissance contient un élément provenant ‘du rien’, c’est-à-dire provenant de la liberté d’un autre monde »199.
« La volonté de Dieu concernant la vocation créatrice de l’homme, le besoin que Dieu a de la puissance créatrice de l’homme n’ont pu être découvertes par Dieu à l’homme. Elles ont dû être découvertes par la hardiesse de l’homme lui-même : il n’y aurait pas autrement de liberté créatrice, ni de réponse de l’homme »220.
L’acte créateur
« Il y a quelque chose de merveilleux dans la transfiguration artistique de la matière ». « Elle est la fin de ce monde, le commencement d’un monde nouveau. Le monde est créé non seulement par Dieu, mais aussi par l’homme ; il est œuvre théandrique »200.
« Une imagination lumineuse, dirigée vers les hauteurs divines, peut créer un monde lumineux »201. « L’image est acte, et non pas chose »202. « Il y avait dans la mythologie quelque chose de plus vrai que dans le pouvoir sans réserve du concept et de la chose. La beauté est solidaire de l’image et non des concepts ».
« L’acte créateur est comme un lieu entre le monde nouménal et le monde phénoménal, une sortie au-delà des limites du monde phénoménal »203. « L’extase créatrice est une sortie hors du temps de ce monde, du temps historique et du temps cosmique ». « C’est une possession par un dieu ». « La puissance créatrice humaine n’est pas seulement humaine : elle est divino-humaine ». « Il y a une parenté entre le poète et le prophète »204.
« L’acte créateur qui produit la nouveauté est accusé par les conservateurs d’être infidèle envers le passé. Mais il y a en lui une fidélité envers le futur »195. « L’acte créateur est nécessairement tourné vers l’avenir.
Mais au-delà des limites du temps objectivé de notre monde, la distinction que nous faisons entre le passé et l’avenir et leur opposition entre eux disparaissent ». « Il y a une sphère dans laquelle le royaume messianique de l’avenir et le siècle d’or du passé se rapprochent l’un de l’autre et se fondent en un unique espoir »205.
« L’homme dans le rêve peut être complètement écrasé par le passé. Dans l’activité créatrice, par contre, surgissent des images non déterminées par le monde empirique ». « Dans l’activité créatrice, le subconscient n’agit pas seul : il y faut l’appel du supraconscient, le mouvement vers les hauteurs »206.
Incarnation et objectivation
« Il est extrêmement important de savoir si l’incarnation créatrice est objectivation, ou s’il fut distinguer l’objectivation de l’incarnation ». « L’homme est un démiurge : il crée en travaillant la matière de ce monde ». « L’acte créateur est un acte nouménal, mais il crée un produit qui appartient au monde phénoménal »207. « Celui qui crée ne peut rester en lui-même : il doit sortir de lui ». « Toute la question est de savoir si l’infini transparaît dans l’image finie »208.
« L’incarnation de l’esprit peut être une objectivation de l’esprit et l’on ne peut plus alors le reconnaître sous ses incarnations »209. « Chaque fois que l’homme est dominé par la volonté de puissance en ce monde, il s’engage dans la voie du refroidissement et de l’épuisement de l’esprit ».
« La création est fin de ce monde, dans son élan primordial, elle veut la fin de ce monde, et elle est le commencement d’un autre monde ». « Il est un envol vers un autre monde, mais entre temps il crée des produits calculés en vue d’une longue existence en ce monde. L’incarnation de la puissance créatrice n’est pas identique à l’objectivation, mais les résultats de l’action de cette puissance peuvent aussi s’objectiver »210.
« Les grands créateurs produisent de grandes œuvres. Et cette réussite est en même temps l’échec de la puissance créatrice ». « Tout acte d’amour, d’amour-éros et d’amour-agapè, est un acte créateur ». « Mais au cours de son existence en ce monde, l’amour se refroidit et s’objective, il perd son caractère eschatologique »211. « L’incarnation a une signification nouménale, mais elle est déformée par l’objectivation »212.
« Le génie a un destin tragique : on ne le reconnaît pas pendant sa vie, lui-même est mécontent de soi ; on le déforme enfin après sa mort en adaptant ses œuvres à des dessins qui lui sont étrangers ». « Il y a une non-réussite fatale dans toutes les incarnations du feu créateur, car elles se font dans le monde objectif »213. « L’échec créateur en ce monde est attristant et tragique, mais la contre-partie de cet échec est que tout ce que l’homme a créé d’authentique, entre dans le Royaume de Dieu »214.
Classicisme et romantisme
« Il y a une vérité et un mensonge du classicisme, de même du romantisme. La vérité du classicisme est dans sa tendance à dominer la matière par la forme ». Mais « le classicisme est exposé à l’illusion de croire que la perfection serait accessible dans le fini, dans l’objet ». « Le romantisme exprime la vérité du ‘subjectif’ contre le mensonge de l »objectif' »216. Mais « il y a un mensonge du subjectivisme romantique en tant qu’impuissance à sortir du cercle où l’on s’est enfermé, absorbé soi-même »217. « Au delà de la lutte entre classicisme et romantisme se trouve le véritable réalisme, ou symbolisme réaliste, qui caractérise les plus grands créateurs »218.
IV – Le problème de l’histoire et l’eschatologie
Philosophie de l’histoire
« Pour les Grecs anciens le monde était cosmos, pour les anciens Hébreux il était histoire »224. « Une philosophie de l’histoire n’a pu naître chez les Grecs par suite de leur conception cosmocentrique du monde ». « La philosophie de l’histoire ne pouvait naître qu’en union avec une conscience eschatologico-messianique »225.
« Toute la tragédie de l’histoire est liée à la réalité de l’idée messianique »226. « Il y a une attente messianique pour tous les hommes, et qui provient de la souffrance infinie de l’homme »227. « Chez les prophètes, dans la conscience messianique d’Israël se trouvent les sources religieuses des doctrines révolutionnaires sociales »228.
« Le thème messianique est lié au problème du temps »232. « Dans le temps existentiel, lequel est plus près de l’éternité, il n’y a pas de différence entre le passé et le futur »233. « Le commencement et la fin se trouvent dans le monde existentiel. La terrible doctrine de la prédestination n’a été rendue possible que par une compréhension illusoire du temps objectivé ». Par contre « la doctrine de la préexistence est profonde, car elle repose sur un souvenir du temps existentiel ».
Paradoxes du progrès
« La doctrine du progrès, au XIXe siècle, si peu chrétienne en son apparence, a également ses sources dans l’attente messianique »224. « Chez Hegel l’histoire est une histoire sainte »225. « La philosophie de l’histoire ne peut être qu’une métaphysique religieuse ».
« L’idée du progrès a un fondement messianique ». « Mais le progrès historique contient en lui-même une contradiction insurmontable »234. « Au fond l’histoire se fait comme on commet un crime ». « Il est impossible de voir dans l’histoire un triomphe progressif de la raison »235. « Le déterminisme de la nature ne peut être transposé en histoire ». « L’histoire suppose la liberté de l’homme et elle nie et piétine cette liberté ».
« Trois forces agissent dans l’histoire du monde : Dieu, le destin, la liberté humaine. De là vient la complexité de l’histoire »236. « Le sens de l’histoire est insaisissable et incompréhensible dans son objectivation »237. « Il y a une évolution de l’homme, mais cette évolution ne se fait pas selon une ligne droite ascendante ». « Les événements du temps historique cachent les événements du temps existentiel.
Christianisme et eschatologie
« Les théocraties historiques se sont effondrées, mais aux XIXe et XXe siècles le messianisme réapparaît sous de nouveaux vêtements, sous des formes sécularisées ». « Les forces spirituelles du Christianisme historique s’épuisent, la conscience messianique s’est éteinte en lui ». « Un passage au Christianisme eschatologique, à la lumière provenant du futur, peut seul rendre au Christianisme sa force créatrice »232.
« Le Christianisme est essentiellement messianique ». « Le Royaume de Dieu n’est pas encore, il n’est pas encore venu. L’Église n’est pas le Royaume de Dieu ». « L’Église est seulement une voie dans l’histoire terrestre »229.
L’apparition du Christ-Rédempteur est un fait métahistorique »238. « Mais la révolution de l’esprit n’a pas réussi dans l’histoire et c’est pourquoi le passage à un Christianisme eschatologique est inévitable.
Un tel Christianisme a une influence rétroactive sur le passé historique : il agit dans le sens d’une résurrection ». « Le Christianisme eschatologique est un Christianisme de résurrection »239. « Une réconciliation avec ce qu’il y a d’horrible dans l’histoire, avec ce qu’il y a de mortel dans le progrès n’est possible qu’à l’aide d’un grand espoir en la résurrection »240.
La société comme objectivation
« L’organisation de la société est une objectivation de l’existence humaine et une oppression de la personne de l’homme. La déchéance existe dès la naissance de la société ». « Il ne s’agit pas d’une désobéissance à Dieu, ce qui est une catégorie du monde déchu, social et des rapports serviles qui naissent en ce monde-là, mais d’un éloignement de l’homme vis-à-vis de Dieu, de l’homme qui passe dans un milieu extérieur, où tout est déterminé par le dehors dans les relations de l’un à l’autre »241.
« La communion véritable n’est possible que par Dieu, d’en haut et non d’en bas »242. « C’est une erreur de croire que la socialisation crée entre les hommes une communauté plus grande »243. « La société en tant que nature se trouve sous le pouvoir de la nécessité, elle est mue par la lutte en vue de la domination et de la suprématie » 245. « La société, en tant que nature, est objectivation, extériorisation, auto-aliénation de l’esprit »246.
Révolution spirituelle
« Les droits ‘naturels’ de l’homme s’opposent justement à la société en tant que nature, au déterminisme naturel dans la société ; c’est pourquoi ces droits sont spirituels et non naturels ». « Principe créateur et révolutionnaire, l’esprit renverse les fondements naturels et asservissants de la société et s’efforce de créer une société à son image »248.
« La question est de savoir s’il est possible de surmonter ce monde objectif, s’il est possible, non pas de supprimer le ‘terrestre’, mais de le libérer, de le transfigurer, de le faire passer à un autre plan. C’est une question eschatologique »249. « Cela demande une compréhension active, créatrice de l’eschatologie ».
« Le hiérarchisme objectif est la plus astucieuse invention du monde déchu objectivé »254. « À l’effroyable esclavage de l’homme dans la société objectivée, il faut opposer un hiérarchisme humain, charismatique. Cela revient à remplacer la société légale par une société charismatique ». « Mais la révolution spirituelle personnaliste ne peut être pensée que d’un manière eschatologique »255. « Plus nous nous élevons vers la spiritualité, plus la contrainte objectivée devient hors de propos et inadmissible, et plus doit être affirmée la liberté »256.
Le machinisme
« Il y a dans la machine une nouveauté, quelque chose qui n’a jamais été encore dans la vie du monde ». « Outre les corps organiques et inorganiques apparaissent aussi les corps organisés »250.
« La dialectique du processus technique est incluse en ceci que la machine est une création de l’homme et se dirige contre l’homme »251. « Il se produit un processus de déshumanisation, qui vient précisément d’une augmentation de la puissance humaine. C’est là un paradoxe ».
« C’est pourquoi la question de l’état spirituel des hommes devient une question de vie et de mort »252. « La machine pose un thème eschatologique, elle mène à l’interruption de l’histoire »253.
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