Avant-propos de Lanza del Vasto, Principes et préceptes du retour à l’évidence

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Lanza del Vasto (1901-1981), Principes et préceptes du retour à l'évidence (1945), réed. DDB, 2014

Lanza del Vasto (1901-1981), Principes et préceptes du retour à l'évidence (1945), réed. DDB, 2014

2014 Articles

Daniel Vigne, Avant-propos de Lanza del Vasto, Principes et préceptes du retour à l’évidence, nouvelle édition, Desclée de Brouwer, 2014. Avant-propos, p. 5-11. [pdf]

Avant-propos de Lanza del Vasto, Principes et préceptes du retour à l’évidence

Certains livres nous prennent comme au collet. Celui que je tenais entre mes mains était de ceux-là. Je n’avais pas quinze ans quand je le lus d’un trait, puis me précipitai chez mon meilleur ami le prier d’embarquer ensemble sur son petit voilier. « J’ai une surprise pour toi ! » Sur l’heure, nous quittâmes la baie de Cannes vers les îles de Lérins. Le bleu de l’eau frémissait sous la coque. Là, debout contre le mât, ivre de vent, je lui en déclamai les plus belles pages. C’était en juin 1968, après un mois d’engagements lycéens où, non sans naïveté, nous avions rêvé de changer le monde. Grâce à ce livre, nous comprenions que rien ne se ferait si nous ne nous changions pas d’abord nous-mêmes.

Beaucoup m’ont dit avoir fait, au contact de ce texte, la même expérience : celle d’un choc salutaire, d’un compagnonnage immédiat avec celui qui, en des phrases ciselées, inoubliables, nous invite à renouer avec l’essentiel. Chacun le vérifiera : on ne sort pas de ce livre tel qu’on y est entré. À sa lecture, il se produit comme une alchimie de l’âme, une intime décantation. Chaque pensée ici exprimée est un cristal qui sonne clair et dit vrai. Chacune d’elles semble rejoindre notre pensée, lui donner les mots pour se dire. Sobre élixir au goût de source, ce retour à l’évidence est une eau de jouvence.

Si Lanza del Vasto excelle dans l’aphorisme, ce n’est ni par effet de style ni pour nous plaire. C’est parce que ses longs itinéraires, le balançant « d’un pied sur l’autre », lui ont appris à élaguer, sculpter son écriture, la « réduire à presque rien ». De fait, il mit douze ans à achever l’ouvrage, depuis les premières intuitions de 1933 jusqu’à sa parution en 1945. Sur les années antérieures à cette période, disons que le jeune aristocrate, fin poète et docteur en philosophie, avait déjà donné les preuves de son talent. Sur les années qui suivirent, rappelons que Lanza del Vasto, jusqu’à sa mort en 1981, les voua corps et âme au message de la non-violence, dont il reste l’apôtre et le plus grand témoin en Europe au XXe siècle. Rappelons aussi que celui que Gandhi avait nommé Shantidas, le Serviteur de paix, fonda en France et dans le monde les communautés de l’Arche, qui poursuivent aujourd’hui leur mission pacifique et spirituelle.

Quant à ce livre, un des plus denses de toute son œuvre, c’est sur les routes d’Italie que Lanza en reçut les prémices. Il cheminait alors de Rome à Bari en compagnie d’un ami, très intelligent mais un peu retors, qui avait le don de soulever énigmes et paradoxes. Par ses réponses, Lanza prit conscience qu’il avait, quant à lui, le don de les résoudre. Méditées de nuit, écrites au matin, de sobres pensées levaient en lui comme un rayon de lumière. Une lettre de mai 1933 évoque l’enivrante liberté de ce premier pèlerinage : « J’ai quitté les villes il y a un mois, et depuis lors je n’ai dormi sous un toit ni mangé à une table servie. Je porte sur mes épaules tout ce que je possède au monde », écrit-il à son ami Luc Dietrich. « S’endormir au coucher du soleil, au moment où l’horizon hésite, se réveiller à l’aube à l’appel de la première alouette et au frisson de la rosée, ouvrir les cils à la source des herbes, regarder trembler les semences roses et les gouttes, tout cela est donné pour rien et nous avait été ravi par les hommes des villes. » Et de conclure : « Le but du voyage n’est aucun lieu terrestre, mais l’évidence de la sagesse. Qui sait, peut-être rencontrerons-nous Christ sur la route. »

C’est en Inde, qu’il traverse du sud au nord, remontant de Ceylan jusqu’à l’Himalaya, que le pèlerin reprend son travail d’écriture. En décembre 1937, il note dans son journal de voyage : « Voilà un mois j’ai taillé un roseau et commencé d’écrire. Peu, naturellement, et pour moi seul. Le livre s’appelle Principes et préceptes du retour à l’évidence. C’est un petit manuel de vagabondage ascétique. Comme je n’ai qu’un disciple qui est moi, la leçon s’adresse à moi. Dieu fasse que mon seul disciple me reste fidèle. Chaque mot du petit livre est un pacte que je scelle avec moi-même. Dieu veuille que l’autre ne me trahisse pas. J’ai recueilli là le meilleur miel de mes voyages. J’avais commencé le livre sur les routes d’Italie alors que, parti de Rome à pied, je voulais aller à Jérusalem. Je dus m’arrêter à mi-chemin. Le livre aussi s’arrêta à mi-chemin. Maintenant j’ai repris le livre et il me plaît de le finir avant que l’année finisse, entre jungle et glacier au bord du toit du monde. Je reprendrai aussi, bientôt, le chemin de Jérusalem. »

Le voyage de Lanza del Vasto en Inde sera relaté dans Le pèlerinage aux sources, chef-d’œuvre traduit en sept langues et qui a fait la célébrité de l’auteur. Mais la promesse d’un pèlerinage aux sources du christianisme devait être tenue : dès 1938, Lanza prend la route pour la Terre sainte, via Rhodes, la Turquie, la Syrie et le Liban, puis repart pour Damas, Constantinople et le mont Athos. De cet autre voyage, le récit est perdu, mais le message de foi est ici conservé. Ainsi lorsque l’auteur médite sur la croix, « support de l’homme et sa structure », et sur celui qui y fut cloué par amour. « De la racine des pieds rouillés de sang, remonte jusqu’à la plaie du flanc », écrit-il de façon poignante, et « trempe ton visage assoiffé dans son visage, comme le bœuf du soir pousse son mufle dans le cresson de la fontaine ». La conclusion du livre y reviendra : « Encore, Seigneur Jésus, redis encore l’amour, la vérité qui seule nous est chère »…

C’est justement de l’amour que traitent les sentences du chapitre final, les plus nombreuses du recueil. La plupart furent rédigées en 1942 à Marseille, où Lanza venait de faire la connaissance de celle qui deviendra plus tard son épouse. « Nous sommes fondés à croire que la rencontre de Chanterelle a beaucoup compté dans l’inspiration de ces pensées, d’une particulière allégresse et alacrité », note son biographe Arnaud de Mareuil. De fait, loin d’opposer l’élan charnel de l’amour et sa profondeur spirituelle, Lanza del Vasto affirme leur essentielle unité. « L’amour qui monte et l’amour qui descend », Éros et Charité, sont pour lui deux aspects d’une même force, « courant qui traverse la substance » et relie les êtres entre eux sans les confondre. Car l’amour suppose distance et distinction : « Apprends des étoiles comment il faut aimer. »

Ici s’éclaire le sens général du livre, qui nous conduit de l’ascèse solitaire à l’amour universel : du souci de soi à l’oubli de soi, de l’effort héroïque à un doux abandon. Que le lecteur ne s’effraie pas de son commencement abrupt, marqué par de fortes ruptures, porteur de pages sévères contre la ville et ses facilités. Qu’il marche plutôt dans les pas de l’auteur, accepte l’âpreté de l’exercice, l’analyse tranchante de nos mécanismes intérieurs, l’invitation au silence et au jeûne. Qu’il sache que sous cette dure écorce doit mûrir un fruit de bonté et de douceur, tant il est vrai que « l’ascèse sans charité est un désert d’orgueil ». Lanza lui-même, en ce sens, découvrira que « le plus haut vouloir est vouloir d’abandon ».

Ici s’éclaire aussi le fait que ce livre exceptionnel, qu’il était urgent de rééditer, soit à la fois poétique et critique, savoureux et sévère, exigeant et libérateur. On n’y trouvera aucun mépris des choses terrestres, du corps, des beautés du monde : l’ascèse de Lanza del Vasto est un « gai savoir », qui ne restreint nos appétits que pour les ouvrir à une tendresse plus profonde. Cette transformation, certes, a un prix. Elle exige des renoncements et une certaine folie. Qui s’y engage devra quitter ses fausses sagesses, ses attachements mondains, ses vieilles peurs. Mais l’aventure n’en vaut-elle pas la peine ?

« Celui qui ne meurt pas pour quelque chose meurt pour rien. C’est pourquoi je tiens qu’il est plus sage d’oser », écrit un homme qui ne se contentait pas d’écrire, mais vivait ce qu’il disait. « Dans des chemins que nul n’avait foulés, risque tes pas. Dans des pensées que nul n’avait pensées, risque ta tête », nous dit-il encore.

Qui entendra aujourd’hui cet appel ? Quelle parole, mieux que celle de Lanza del Vasto, nous éveillera enfin à nous-mêmes ? Qui nous délivrera de l’hypnose médiatique, du brouhaha publicitaire, de la torpeur sécuritaire, de tout cela qui nous fait perdre le goût, le sens, la force simple de l’évidence ?

Amis, le temps presse : ouvrons ce livre et prenons le large.

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