Daniel Vigne, « L’Arche et la pensée de son fondateur : trois éléments de réflexion », conférence donnée dans le cadre du Chapitre général de la Communauté de l’Arche le 30 août 2012 à Saint-Antoine l’Abbaye, paru dans Nouvelles de l’Arche 60/4 (2012), p. 154-169 et 60/5. D. Vigne L’Arche Et La Pensée De Son Fondateur. Trois éléments De Réflexion
L’Arche et la pensée de son fondateur : trois éléments de réflexion
Chers amis, je suis particulièrement ému d’avoir à intervenir dans ce Chapitre, car nous sentons tous à quel point il est important pour le présent et l’avenir de l’Arche. Important, d’abord, à cause de l’élection du nouveau responsable général, mais aussi parce que votre communauté vit un tournant de son histoire. Plus de trente ans après la mort du fondateur, le souvenir vivant de Shantidas s’éloigne, s’estompe, et des questions nouvelles se posent – questions que lui-même, sans doute, ne s’était pas posées. De quelle manière, donc, continuer à se référer à sa pensée ?
Dans cette perspective, je voudrais aborder, comme cela m’a été demandé, deux questions : celle de la position religieuse de l’Arche, dans sa signification profonde et sa portée actuelle, et celle de l’engagement et des vœux, dans leur nouvelle formulation. Mais avant cela, il ne sera sans doute pas inutile de réfléchir, de façon plus générale, à la question des changements dans l’Arche : comment peuvent-ils conjuguer la fidélité aux intuitions fondatrices, et l’adaptation aux situations d’aujourd’hui et de demain ?
D’où les trois parties de cet exposé[1] : 1) Fidélité et créativité. 2) Une mission spirituelle. 3) Vœux et engagement. Sur ces trois sujets, je tiens à souligner que me référerai essentiellement à la pensée de Lanza del Vasto (et non à la mienne propre), pour essayer d’en dégager quelques lignes de force éclairantes, quelques « éléments de réflexion ». Puissent-ils enrichir votre propre réflexion, et contribuer ainsi au développement et à l’affermissement de votre chère communauté ; c’est mon seul souhait.
1 – Fidélité et créativité
Lanza del Vasto a fondé, il y aura bientôt 65 ans, la communauté de l’Arche, mais celle-ci doit désormais aller de l’avant sans son aide directe. Vous devez adapter le projet initial à la situation d’aujourd’hui, prendre appui sur ce qu’il a posé pour continuer à bâtir. Vous devez conjuguer la fidélité et la créativité. Comment ? C’est une équation difficile à résoudre…
Shantidas lui-même savait qu’en fondant l’Arche, il ne pouvait pas en dessiner tous les aspects, Il lui était impossible (et ce n’était pas dans son tempérament) d’anticiper toutes les décisions qui seraient à prendre. D’ailleurs, le rôle d’un fondateur n’est jamais de légiférer sur tout à l’avance et dans le détail. Mais ce rôle reste primordial et capital : celui de donner des repères, des axes, des bases ; de définir ce qu’on pourrait appeler le code génétique de cette réalité vivante. Essayons donc de discerner ce qui la constitue. De quoi l’Arche est-elle faite ? Je propose d’y reconnaître trois éléments principaux.
Une volonté d’en-haut
L’Arche est une réalité vivante, d’abord, parce qu’elle n’est pas un projet abstrait, une vague utopie sortie de la tête d’un homme. Elle est née d’une intuition très forte, d’une certitude intime, plus précisément d’un appel de Dieu. Vous connaissez cette parole que Lanza reçoit sur les pentes de l’Himalaya, en 1937 : « Shantidas, rentre et fonde[2]. »
L’Arche a donc, avant tout, un fondement spirituel ; elle est la réponse à une injonction venue d’en haut. Et c’est une force énorme pour la communauté que vous formez, de savoir qu’elle est voulue de Dieu. C’est là sa source la plus profonde, et qui lui vient, justement, du Pèlerinage aux sources. Car c’est cette intuition, en fin de compte, que Lanza del Vasto était allé chercher en Inde. Et c’est pour faire cette volonté de Dieu, pour la concrétiser, qu’il est revenu en Europe.
Une histoire riche et originale
Mais il est vrai que Lanza ne savait pas exactement, quand il a reçu cet appel, ce qu’il devait fonder. Il a dû attendre plus de dix ans avant de voir naître la première communauté à Tournier en 1948. Ensuite, l’Arche s’est construite, lentement, progressivement, selon ses moyens et en fonction des circonstances.
D’où une histoire complexe, un peu aventureuse, parfois douloureuse, mais belle, féconde, et qui continue aujourd’hui. C’est le deuxième aspect du code génétique, qu’on pourrait appeler épigénétique[3], de l’Arche : son histoire concrète, sa réalité humaine et diverse. Histoire très riche, faite d’événements, de situations, de souvenirs, de projets, et surtout, bien sûr, de personnes…
Cette histoire, vous avez la chance de l’écrire, en construisant l’Arche pour les générations à venir. Car elle représente déjà une tradition, au sens précis du terme : quelque chose qui se transmet (du verbe tradere). Mais nous retrouvons ici la question initiale : comment avancer, comment transmettre ?
Car l’histoire de l’Arche n’est pas une pure improvisation, un chemin qui pourrait aller dans n’importe quelle direction. Entre l’intuition première, la volonté de Dieu, et sa réalisation concrète par des hommes, il faut nécessairement un relai, un élément intermédiaire, une courroie de transmission.
Ce relai, on peut dire que c’est d’abord, bien sûr, le fondateur lui-même. Mais Shantidas n’est plus aujourd’hui parmi nous, et nous ne l’avons pas tous connu. On peut dire aussi que ce sont ses successeurs. Mais eux-mêmes, désormais, ne sont plus de ceux qui l’ont personnellement connu, ce qui est tout à fait normal pour une communauté qui avance dans le temps. Enfin, on ne peut savoir à l’avance quelles formes exactes d’organisation institutionnelles l’Arche prendra dans l’avenir.
La simple continuité humaine n’est donc pas suffisante : il faut encore un élément stable, un repère qui demeure et perdure. Quels seraient donc, pour l’Arche, ce plan de route et cette boussole ?
Le lien : l’enseignement
Il semble évident que ce relai, ce repère, ce sont les écrits et les paroles, c’est-à-dire l’enseignement du fondateur, pris dans leur ensemble. Tel est le troisième élément qui fait le lien entre les deux autres. Car la volonté de Dieu, source première du projet, reste mystérieuse et nous dépasse tous. On ne remontera pas sur l’Himalaya en espérant qu’il parle à nouveau ! Il avait d’ailleurs si peu parlé… D’autre part, l’histoire concrète de l’Arche passe : les formes de la communauté changent, les personnes et les situations changent. Mais cet enseignement, lui, demeure. Pas comme une lettre morte, mais comme une référence vivante et vivifiante.
C’est cet enseignement qui donne les repères, qui définit l’idée directrice et le projet. Cet enseignement, c’est lui qui est la courroie de transmission entre le passé et l’avenir de l’Arche, entre la volonté divine qui lui a donné naissance, et son histoire concrète, aujourd’hui et demain. C’est à lui que l’Arche peut se référer, de façon à la fois fidèle et créatrice, créatrice et fidèle.
Car il ne s’agit pas, bien sûr, de répéter cet enseignement à la lettre. Il faut et il faudra l’interpréter, l’actualiser. Ce n’est pas si difficile, car il me semble qu’il contient lui-même des clés pour sa propre interprétation. Il est tellement riche que vous avez amplement de quoi travailler, comparer, étudier, résoudre des difficultés. Il ne donne pas les solutions, mais il pose les bases et donne les directions. Imaginez l’Arche dans cinquante ans ou dans deux siècles, si Dieu lui prête vie : qu’aura-t-elle de commun avec celle d’aujourd’hui ? De se référer à un même enseignement fondateur, à l’enseignement du même fondateur.
Cela, Shantidas l’a anticipé, car il a toujours eu le souci de donner à l’Arche des principes formateurs et un enseignement structuré. Il y a pour cela, bien sûr, les livres qu’il a écrits, les causeries qu’il a faites, les nombreux articles parus dans les Nouvelles de l’Arche. Mais il y a aussi, et elles ont une importance particulière, les trois Règles qu’il a rédigées.
L’exemple des trois Règles
Dès 1950, il écrit la première, très courte : cinq pages, un bijou de précision et de clarté. Elle commence, comme vous le savez sans doute, par ces mots : « Vous vous aimerez les uns les autres, faute de quoi nul travail ne peut plaire à Dieu ni donner de bons fruits[4]. » L’essentiel est dit, n’est-ce pas ?
En 1960, il rédige une vision plus complète, qui s’exprime dans la Présentation de l’Arche publiée cette année-là, avec des « Définitions » et des « Statuts » qui seront plus tard appelés « Constitutions[5] ».
En 1975, l’ensemble de ces textes sera remanié, amplifié et actualisé, six ans avant la mort de l’auteur, et avec l’aide de plusieurs d’entre vous. L’Arche avait pour voilure une vigne, paru en 1978, rassemble et présente ces documents dans leur version finale.
Ces textes ne sont pas identiques entre eux, mais ils convergent sur l’essentiel. Ils ont en commun d’avoir été écrits par le fondateur, ou directement approuvés par lui. Ils sont donc d’une nature différente de ceux qui ont été et seront rédigés par la suite. Ce sont les textes de référence, un peu comme les principes fondateurs d’une république, ou comme les écrits de François d’Assise pour les franciscains et d’Ignace de Loyola pour les jésuites. Ce qui n’empêche nullement d’inventer, dans une république, des lois et de les modifier au fur et à mesure, et chez les franciscains et les jésuites, de créer de nouvelles formes d’organisation plus précises ou mieux adaptées.
Comme tout texte fondateur, ces pages sont donc à la fois durables et datées. Durables, car elles indiquent une direction, une orientation qui demeure : on n’écrit pas la Règle d’une communauté en se disant qu’elle peut changer le lendemain ! Elles expriment quelque chose d’important, de quasiment définitif. Mais elles sont aussi datées, car elles ont des limites objectives, comportent des variantes, ne précisent pas forcément les moyens d’atteindre le but, et ne sont pas nécessairement à suivre à la lettre.
Il est clair, en effet, que ces trois textes ont été écrits dans certaines circonstances et dans certains lieux : Tournier pour la première, dans une atmosphère de fondation et de simplicité radicale ; Bollène pour la deuxième, au moment où l’Arche s’enracine et prend consistance ; la Borie-Noble pour la troisième, au moment où d’autres fondations de l’Arche commencent à essaimer. Et l’on sent bien, dans chacune de ces deux versions, l’atmosphère et les nécessités de l’époque concernée.
Dans la version de 1975, spécialement, on voit le souci de Shantidas de s’adapter à des circonstances nouvelles. On y lit par exemple : « Tous les sept ans, la règle est repensée à la lumière de l’expérience. Elle évolue avec la vie. » « Dans les pays où les mœurs et les croyances sont différentes de celles qu’a connues et prévues le Fondateur, la règle pourra subir des modifications notables, pourvu que les thèmes fondamentaux de l’Ordre et la formule des vœux restent les mêmes[6]. » Ce qui ne s’applique pas seulement à des changements géographiques, mais aussi à des changements historiques : en une génération, c’est un peu un autre monde qui est apparu…
Et depuis, l’histoire continue, avec d’autres dates marquantes : 1984, 2005, 2012… à suivre, avec toutes les adaptations nécessaires ! L’important est pour vous de tenir le cap, avec intelligence, persévérance, confiance. Vous avez tout ce qu’il faut pour cela : la source qui vous a fait naître, la tradition qui vous relie, l’enseignement qui vous guide ; le cap, la barque, la boussole ; un équipage averti, un nouveau capitaine, qui va recevoir la force de mener à bien sa mission, de jeunes matelots… Et si vous hissez les voiles, vous aurez le vent !
Un trésor à transmettre
Concluons donc cette première partie sur la « fidélité créatrice ». L’Arche est une communauté (ou un mouvement, ou une tribu…) vraiment originale et difficile à définir. Mais elle existe, comme une espèce vivante, qui ne se confond avec aucune autre. Elle se définit à la fois par des convictions et par des expériences, par des textes et par des pratiques. Elle a été voulue (par Dieu), conçue (par son fondateur) et vécue (par des hommes et des femmes). Elle est aujourd’hui encore voulue, pensée et vécue, dans son esprit, sa pensée, son corps. Je le répète, l’Arche n’est pas une idée abstraite, c’est une réalité vivante, une réalité en marche. Pour savoir ce qu’elle est, il suffit qu’elle respecte sa nature profonde, comportant à la fois une semence divine, une histoire singulière, et un enseignement qui les relie.
Tel est le triple trésor que votre communauté contient et fait vivre : une décision de Dieu, sans doute mystérieuse, inexplicable, mais certaine et, soyons-en sûrs, toujours actuelle ; l’histoire concrète de l’Arche, avec tout son passé, son présent, ses communautés, ses membres d’hier et d’aujourd’hui ; et l’enseignement de Shantidas, qui lui donne forme au plan des idées et des principes. Soit dit au passage, l’intelligence et la sagesse de votre fondateur sont vraiment exceptionnelles, ayez-en conscience ! Tout le monde n’a pas la chance d’avoir un « référent » d’une telle grandeur et d’une telle qualité.
Un code génétique à respecter
Tel est le code génétique de l’Arche, son identité si originale et si précieuse, que vous avez à protéger et à faire fructifier comme un trésor. Vous avez entre les mains une réalité unique, qu’il ne s’agit ni de trafiquer ni de trahir, mais de respecter et d’embellir. Osons le dire de façon simple : l’Arche n’est pas, ne peut pas être un organisme génétiquement modifié ! Ce serait aberrant, puisqu’elle-même lutte contre les OGM… Et puisqu’on connaît les dangers de ces expérimentations hasardeuses, l’Arche elle-même doit s’en garder.
Il s’agit pour elle, au contraire, d’avancer dans une fidélité créatrice, aux trois éléments qui ont été évoqués : la volonté de Dieu, sa source ultime ; son histoire concrète, si riche et originale : et pour les relier, l’enseignement du fondateur, souvent appelé « l’enseignement de l’Arche ». Tout cela forme sa tradition vivante, et comme elle est belle ! Comme il est beau et actuel, son message ! Tout cela, chers amis, est déposé entre vos mains comme une réalité à protéger et à transmettre.
Et puisqu’il a été dit que l’Arche avait un esprit, une pensée et un corps, ajoutons : elle a un cœur, et qui doit battre. C’est en lui que ces trois éléments se fondent. C’est de lui que partira l’énergie, le sang qui irriguera tout le corps. C’est par lui que « vous vous aimerez les uns les autres », selon les premiers mots de votre première Règle. Osons le dire : il ne peut y avoir de mission plus urgente et plus actuelle.
2 – Une mission spirituelle
J’en viens plus précisément aux deux questions qu’il m’a été demandé d’évoquer ce matin : la position religieuse de l’Arche, d’une part, et une réflexion sur l’engagement et les vœux, d’autre part.
Ce sont deux sujets délicats, que je n’ai nullement la prétention de traiter à fond : mais j’espère que cela enrichira votre propre réflexion et vos pratiques, tant personnelles que communautaires. Redisons qu’il ne s’agira pas ici d’exprimer ma pensée personnelle, mais d’être le plus possible à l’écoute de la pensée de Shantidas, comme « pensée-source » et référence éclairante.
Concernant la position religieuse de l’Arche, il est évident depuis le départ qu’elle est difficile à comprendre et à cerner. Shantidas en avait conscience, et il a souvent essayé de la faire entendre, de façon directe ou indirecte. Car elle est susceptible de plusieurs interprétations dont certaines ne sont pas conformes à sa pensée. À ce sujet, il faut dire tout de suite que tout en étant parfaitement compatible avec la position religieuse de Gandhi, celle de Lanza ne lui est pas tout à fait identique. Il y a entre elles des différences, qu’il est indispensable de comprendre pour comprendre la position religieuse de l’Arche.
Les neiges éternelles
Par où aborder ce sujet immense ? Peut-être en citant ce mot de Gandhi : « Je suis hindou par toutes les fibres de mon être[7] ». C’est donc, tout naturellement, à partir de l’hindouisme que Gandhi réfléchit au rapport entre les religions. Or Dieu ou le Divin, dans l’hindouisme, est au-dessus de toutes ses représentations ou manifestations particulières. Il transcende l’histoire et la diversité des discours religieux. On dit parfois qu’il y a, dans l’hindouisme, trois cents millions de dieux, ce qui est une façon populaire d’exprimer que le Divin est partout et en tout.
Les religions, dans cette perspective, sont simplement des points de vue, des approches particulières du Divin. Il n’y a pas de différence essentielle entre elles, ni par conséquent entre leurs différents fondateurs. Gandhi lui-même écrit : « Les religions sont des voies différentes convergeant en un même point », « toutes les religions tirent leur essence d’une même fontaine » et « reposent sur les mêmes lois morales éternelles[8]. » On connaît l’image célèbre des chemins de montagne culminant tous dans les neiges éternelles du sommet…
Cette vision des religions est très respectueuse et respectable, très positive aussi d’un point de vue moral et pratique, car elle permet aux religions de se connaître dans ce qu’elles ont en commun, et de se reconnaître dans ce que chacune a de meilleur. Mais d’un point de vue théologique et spirituel, elle n’est pas sans soulever quelques difficultés.
Car en semblant effacer les différences entre les religions, elle peut dériver vers le relativisme et le syncrétisme, qui sont des positions hautement problématiques. On ne peut pas dire, par exemple, que les dieux de la mythologie grecque soient équivalents au Dieu de l’Islam ; ni que les rites druidiques soient, au fond, la même chose que l’eucharistie chrétienne ; ni que toutes les doctrines spirituelles se valent, car elles sont toutes vraies. Je ne dis point que Gandhi lui-même disait de telles choses, mais on pourrait se réclamer de sa pensée pour les dire.
Shantidas a tenu à éviter ce danger. Il s’est toujours refusé à mettre toutes les religions sur le même plan, autant qu’à les comparer de façon polémique. « Nous ne posons pas en principe l’égalité de toutes les religions, mais nous nous donnons pour règle de ne discuter ni de l’égalité ni de l’inégalité[9] », écrit-il finement. De fait, son immense respect pour les religions ne le fait jamais verser dans un propos qui les fusionne ou les confonde. On ne rencontre, dans ses écrits, aucune formule cautionnant le syncrétisme, et ceci pour au moins deux raisons. La première est qu’aucune religion ne souhaite être traitée de cette manière. La seconde est que Lanza est chrétien « par toutes les fibres de son être ». Sa relation à Dieu, marquée par la révélation biblique, n’est donc pas seulement de type transcendant et supra-historique, mais incarnée, personnelle et historique.
L’ombre de la crèche
Pour Lanza del Vasto, comme pour tout chrétien, Dieu n’est pas seulement au sommet de la montagne, dans les neiges éternelles vers lesquelles toutes les religions seraient en chemin : il est, en Jésus-Christ, « descendu du ciel », comme dit le Symbole de la foi. Ayant « pris chair de la Vierge Marie », il a été « crucifié sous Ponce Pilate ». Il s’est impliqué jusqu’à en mourir dans l’histoire d’un peuple, et par lui dans l’histoire des hommes. Cette vérité de foi, cette « kénose » (anéantissement) inouïe n’est pas périphérique ni secondaire dans la pensée de Lanza del Vasto : elle est au centre, elle est le pivot même de sa réflexion religieuse.
Cela, vous le savez, je n’ai pas à vous en convaincre. Vous savez que Lanza est parti pour l’Inde, non pour découvrir les spiritualités asiatiques, mais afin de « devenir meilleur chrétien[10] ». Vous savez que les premiers enseignements de l’Arche furent donnés rue Saint-Paul, à Paris, sous la forme du Commentaire de l’Évangile. Vous avez lu La Passion, composée à Tournier, et qui est à la fois une icône et un moment décisif de l’histoire de l’Arche. Vous avez lu et chanté La Marche des rois, qui est un livre très précieux pour notre sujet : car on pourrait dire qu’il est, à sa manière poétique, un traité des religions. On y voit se rencontrer toutes les sagesses du monde, non au sommet d’une montagne, mais dans la profondeur d’une grotte, l’obscurité d’une étable, et devant le mystère d’un Nouveau-né. C’est là, ultimement, que la vocation religieuse de l’Arche s’éclaire et se comprend.
« Mes enfants, aurait dit Shantidas vers la fin de sa vie, je vous laisse la spiritualité des Mages ». Or ils représentent toutes les religions du monde, avec leurs sagesses, leurs richesses, leur beauté, leurs contrastes… Oui, « les éléphants et les chameaux, et les trésors balancés haut[11] », et le chant du muezzin, et celui de la Bhagavad-Gîta, tout cela en marche vers
Celui qui est « la fleur[12] » de la longue quête religieuse des hommes, le mystère de l’homme-Dieu. Et l’Arche est comme un point de passage dans le désert (non pas l’unique passage, mais un parmi d’autres), sur la route des hommes vers ce mystère.
Attention, disons bien : ce mystère. Car il ne s’agit pas de faire triompher une idéologie, ou une organisation ou une Église. Il s’agit de l’inouï de Dieu, qui se révèle non seulement comme le Très-Haut, mais comme le Très-Bas. La mission religieuse de l’Arche n’est autre que de faire signe, de façon humble et effacée, vers le mystère d’un Dieu qui descend. D’un Dieu qui ne s’impose pas aux hommes, mais qui se laisse deviner, pressentir, espérer, « comme soleil sous terre[13] »… La non-violence elle-même fait signe vers ce mystère : celui d’une force qui ne domine pas les hommes, mais s’approche d’eux de façon désarmée et aimante, d’une douceur plus forte que la force. Ainsi la spiritualité de l’Arche, comme celle des Mages, est une spiritualité de désir[14].
Réconciliation préalable
La mission spirituelle et religieuse de l’Arche a été placée par Shantidas sous le signe de saint Jean-Baptiste. Ce prophète juif, cet ascète du désert, ce prédicateur un peu hirsute, tel est son saint patron ! Lui qui interpelle les foules, qui les surprend par son mode de vie, qui les appelle à la conversion, et qui surtout, secrètement, les prépare à accueillir le mystère de l’Agneau de Dieu, du Dieu non-violent.
Jean-Baptiste, explique Lanza, symbolise la « réconciliation préalable » entre les hommes de diverses religions. Il cite à ce propos la parole de l’Évangile : « Si tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, va d’abord te réconcilier avec ton frère[15]. »
Réconciliation indispensable parce que dans l’histoire, les religions se sont trop longtemps fait la guerre – et les chrétiens aussi ont cru, parfois, qu’ils pouvaient imposer la foi par la force. Réconciliation progressive, car les blessures sont profondes, le passé ne s’efface pas en un jour – et les chrétiens aussi doivent demander pardon, comme Jean-Paul Il l’a fait à Jérusalem. Réconciliation merveilleuse quand elle ouvre des espaces de paix, de prière, d’enrichissement mutuel – et je suis convaincu que les rencontres d’Assise sont un des fruits lointains de la mission de l’Arche[16]. Mais redisons-le, réconciliation préalable, non pas ultime et dernière.
Car l’Arche n’est pas le salut, mais une mise en marche vers le salut. Le salut, l’homme ne se le donne pas à lui-même, même s’il est un grand ascète ou un homme très moral. Il est important de le dire : l’Arche, par elle-même, ne sauve pas ni ne prétend donner le salut. Shantidas l’affirme et le répète : son enseignement ne se situe ni au-dessus, ni à côté des religions, mais au-dessous[17]. Jean-Baptiste lui-même ne fonde pas une religion : il représente une attitude spirituelle, une ouverture au mystère[18]. »
Ainsi l’Arche n’est pas une religion, ni quoi que ce soit qui les remplace ou se substitue à elles. « Préparer un peuple bien disposé[19] », telle est sa vocation. Elle est au « seuil », mot si beau et si fort qui évoque l’accueil et la vertu d’hospitalité, dont on a pu dire qu’elle contient toute la non-violence.
Une mission spirituelle
Nous touchons ici un aspect sensible et délicat de la vocation de votre communauté. De nouveau, je n’ai aucune prétention à trancher sur telle ou telle question particulière : j’ignore ce qu’il faut faire ou ne pas faire dans tel ou tel contexte, chaque communauté ayant sa personnalité, son histoire, sa vocation particulière… Je crois seulement que sur ces questions, l’enseignement de Shantidas, si on l’examine de près, apporte des éclairages irremplaçables ; et il me semble sage de ne pas trop s’éloigner de ce qu’il avait prévu et formulé.
C’est un point d’équilibre tellement subtil que si chacun l’interprète ou le modifie à sa manière, vous risquez d’être « ballottés à tous vents de doctrine[20] », au risque de dériver vers le gnosticisme ou le syncrétisme. Ou pire encore, on pourrait voir la dimension spirituelle de votre communauté s’effriter et disparaître, et l’Arche devenir une sorte de mouvement humaniste, avec des idéaux qui ne découlent pas d’une conversion intérieure.
Or, même si l’Arche n’est pas une religion, elle a une mission spirituelle, si importante et si originale ! Cette mission s’exprimera de différentes façons, toujours dans un esprit de grande ouverture et de respect du chemin de chacun. Mais il est certain que vos communautés resteront vivantes à la condition de demeurer des écoles de vie intérieure et des foyers de prière.
Disons un mot sur ce point capital : la prière dans l’Arche, les prières de l’Arche. On ne peut nier qu’elles sont d’inspiration chrétienne, citant les Béatitudes, saint Grégoire de Nazianze, saint François d’Assise[21]… Mais le génie de Lanza est de leur avoir donné une forme et une portée universelle. Gardez ce trésor, qui touche le cœur et y dépose « comme une infime semence »… Et la Prière du feu, et le « Ô Dieu de vérité » sont des perles de grand prix.
Enracinement et ouverture
L’Arche est comme les prières de l’Arche : à la fois enracinée dans l’Évangile et ouverte à tous. C’est peut-être un paradoxe, mais ce n’est pas une contradiction : car c’est justement parce qu’elle est profondément évangélique que l’Arche est ouverte à tous. S’il en était autrement, un chrétien devrait être « moins chrétien » pour être dans l’Arche, ce qui serait inconcevable.
Ce n’est pas non plus de l’hypocrisie, ce n’est pas du prosélytisme déguisé : car ce n’est pas de façon tactique, ni par tolérance, que l’Arche respecte toutes les religions. C’est tout simplement par amour, et dans un esprit de vraie non-violence. Pour voir la richesse de l’autre avant de lui partager ce que l’on a. Pour recevoir de l’autre avant de chercher à lui donner. Et pour oser, ensemble, être des pauvres, les uns devant les autres et devant Dieu.
Cette vocation est belle, mais permettez-moi de le dire : elle est spéciale et difficile. Elle a une dimension sacrificielle, c’est-à-dire d’ouverture maximale et de don de soi, comme la non-violence a une dimension sacrificielle et de don de soi. C’est sans doute pour cela que le signe de l’Arche, le signe qui la résume, a la forme d’une croix. Gardez précieusement ce signe, avec tout ce qu’il signifie, au plan symbolique et religieux[22] !
Car la croix de l’Arche dit bien ce qu’est l’Arche, de façon sobre et très parlante. Elle dit que l’unité perdue, figurée par les quatre arcs de cercle, ne peut être retrouvée que par l’amour et le don de soi, représentés par la croix centrale. Elle dit que la non-violence évangélique est ce qui guérit le monde de ses brisures et de ses divisions – sans en refaire un cercle clos, mais plutôt un grand arbre aux branches déployées… Elle dit la verticale, c’est-à-dire l’enracinement, et l’ouverture, c’est-à-dire le cœur large !
Amis, gardez le cœur très large et l’âme profondément enracinée. Telle est votre vocation : l’unité entre l’extérieur et l’intérieur, entre non-violence et spiritualité. Et que tous ceux qui cherchent cette unité, d’où qu’ils viennent, se sentent chez eux dans l’Arche : car il y avait de tout dans ce navire, n’est-ce pas ? Des vivants de toutes sortes, à poils, à plumes, à fourrure, à cornes, des grands, des petits… Chacun y avait sa place, et Noé ne leur demandait ni leur carte de séjour, ni leur certificat de baptême ! L’Arche doit demeurer un grand bateau généreux, sans tracasseries formelles et administratives… Pourvu que sa structure spirituelle soit solide, axée sur le signe qui la résume et l’exprime : le grand cercle du monde restauré par la croix de l’amour.
3 – Vœux et engagement
Pouvoir et limites de la volonté
Prenons la question, ici encore, à sa source. Qu’est-ce que s’engager ? C’est un acte de la volonté, posé dans le présent, mais qui contient l’avenir. Nietzsche dit que l’homme est « un animal qui peut faire des promesses[23] ». Effectivement, il est le seul être capable de dire : je ferai tel acte, je serai fidèle à telle parole. Plus précisément, en communauté : je serai fidèle à tel idéal, à telles valeurs que je partage avec d’autres. En prenant des engagements, nous prenons rendez-vous avec l’avenir. Tel est le pouvoir extraordinaire de la volonté : enjamber le temps, être en quelque sorte plus forte que le temps.
Mais il y a un problème : c’est que parfois, la volonté défaille, dévie, trahit. Elle voulait, puis ne veut plus. Elle avait l’intention, mais ne passe pas à l’action. Ou bien elle se lasse et change d’avis ; elle a tout à coup une passion, une lubie, qui la font sortir du chemin qu’elle avait pris. Notre volonté n’est pas infinie[24], elle n’a pas toujours les moyens de ses ambitions.
J’ai dit qu’elle pouvait dépasser le temps, mais elle vit dans le temps et le temps pèse sur elle. Parfois elle promet, mais à telles conditions, plus ou moins implicites, plus ou moins avouées. Elle veut bien donner, mais à condition de recevoir des compensations, des contreparties. Si la contrepartie n’y est plus, la volonté est mise à l’épreuve : va-t-elle persévérer ?
Le vœu comme oblation et supplication
Bref, notre volonté n’est pas absolue, alors même qu’elle porte en elle une brèche, une ouverture à l’absolu. Et c’est ici qu’intervient le vœu qui est, en quelque sorte, l’acte suprême de la volonté. Qu’est-ce qui différencie un vœu d’un simple engagement ? Vous le savez : le vœu fait est fait à Dieu, c’est-à-dire qu’il suspend la volonté à l’Infini, à l’Absolu. Dans le vœu, un être fini s’en remet à l’Être infini. Un être qui est pris dans les flots du temps en appelle à l’Éternel et demande l’aide de la Grâce.
D’où le caractère à la fois solennel et suppliant de cette forme d’engagement : « Éternel, Dieu fort, juste et bon, ne nous laisse jamais oublier que nous avons fait vœu[25]… » En disant cela, celui qui s’engage ne s’en remet pas à la force de sa seule volonté. Il fait un acte de volonté, bien sûr, mais qui est en même temps l’ouverture à la volonté d’un autre. Il répond à un appel ; dans le vœu, la voix de l’homme est la réponse à celle, intérieure, de Dieu. Les vœux, dit Shantidas, « traduisent en paroles humaines la vocation[26] ».
Tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont un jour vécu un tel engagement savent que cela est possible. Dans les Principes et préceptes du retour à l’évidence, Lanza écrit cette phrase très forte : « Le plus haut vouloir est vouloir d’abandon[27]. » C’est alors comme un rayon d’éternité qui entre dans le temps. « Ne nous laisse jamais oublier » : c’est donc que le vœu, dans son essence et sa visée, est pour toujours. Non par la force de la volonté seule[28], mais dans l’espérance d’être fidèle à son engagement, et jusqu’au bout.
Ainsi le vœu est le nœud d’une volonté et d’une vocation, l’alliance entre deux volontés. En donnant la forme du vœu à l’engagement dans l’Arche, et en insistant sur la force pérenne de cet engagement, c’est précisément cela que Shantidas voulait signifier. Car il ne suffit pas que l’Arche soit voulue par Dieu : il faut encore que des volontés humaines répondent à ce projet divin. Il faut que des gens disent : « Oui, je veux bien ». Faire vœu, c’est cela ; c’est dire à Dieu : « Me voici, je veux bien. »
Des vœux temporaires
Mais ici se pose un autre problème, qui est qu’on ne peut pas faire abstraction du temps. Même en étant suspendus à l’Éternel, nous vivons dans le temps, avec ses fluctuations, ses incertitudes. Il faut respecter la complexité de la vie, la souplesse et les adaptations qui sont nécessaires à la vie. Le vœu n’est pas quelque chose qui pétrifie, et Dieu n’est pas quelqu’un qui nous attend au tournant. Il arrive donc qu’on soit contraint, non par lâcheté, mais par obligation morale, à renoncer à un engagement. L’Arche a connu très tôt ce type de situation, dont on pourrait donner bien des exemples, et Shantidas a dû en tenir compte. Il a donc opté pour un vœu annuel, ou du moins qui se renouvelait annuellement, et que l’on pouvait, par conséquent, ne pas renouveler[29].
C’est une formule originale, modeste, et très respectueuse des personnes. Elle met les vœux de l’Arche sur un autre plan que celui des vœux religieux au sens strict. Car dans un ordre religieux, les vœux temporaires deviennent en principe, et assez rapidement, définitifs. Dans l’Arche au contraire, très rares sont ceux qui ont fait des vœux perpétuels, et cela plutôt de manière intime et privée. En revanche, combien de personnes ont prononcé les vœux de l’Arche, et par la suite, ne les ont pas renouvelés ! Je ne parle pas de ceux qui auraient renié leur parole, s’il y en eut, mais simplement de ceux que la vie a mis sur d’autres chemins, et qui restent fidèles, à leur manière, à leur engagement premier.
Les vœux de l’Arche ont donc été conçus, dès le début, comme un engagement souple, car limité dans la durée. Cela n’ôte rien à leur intensité spirituelle, à la ferveur qu’ils supposent, à l’intention forte de persévérer : on n’est jamais entré dans l’Arche comme dans un club d’échecs, à l’essai ou en dilettante ! Mais les modalités de l’engagement ont toujours permis aux personnes de se retirer. Évidemment, si c’est pour envoyer promener les valeurs de l’Arche, c’est un reniement et cela est triste. Mais si c’est pour faire fructifier ces mêmes valeurs, ailleurs et autrement, alors c’est heureux et l’Arche n’a pas failli à sa mission : celle de préparer les cœurs, de mettre en chemin, à la manière de Jean-Baptiste… Et ce n’est pas pour rien si les vœux se renouvellent justement à la Saint-Jean.
Des vœux « directionnels »
Il y a une autre différence importante entre les vœux de l’Arche et des vœux religieux. Elle concerne non plus seulement leur durée, mais leur contenu. Rappelons la formule initiale : « Nous avons fait vœu de nous maintenir et nous avancer dans la direction des sept accomplissements… », idée qui se retrouve dans la formule actuelle : « Je m’engage/fais vœu/promets de m’avancer sur les chemins de la non-violence… ». Ce que Lanza commentait ainsi : « On ne vit pas dans l’absolu et l’on ne peut prétendre à la perfection, même si l’on y tend. On dirige sa vie selon les vœux plutôt qu’on ne s’installe tout vivant dans les vœux. […] Nous ne pouvons faire vœu de les accomplir, ni d’être accomplis[30]. »
Les vœux de l’Arche sont donc des vœux qu’on peut appeler directionnels et d’intention, alors que les vœux religieux sont des vœux factuels et radicaux. Ces trois vœux traditionnels, vous les connaissez : pauvreté, chasteté, obéissance, avec leurs conséquences objectives et définitives. L’Arche n’a jamais demandé ce triple renoncement à ses membres, en tout cas jamais de façon radicale. Elle s’en inspire partiellement, mais dans le contexte d’une communauté de familles, non d’une communauté monastique.
Ce sont des vœux « laïcs », pour ainsi dire, et qui, de plus, ne sont pas prononcés devant une autorité religieuse, l’Arche n’étant ni une religion, ni un ordre religieux. Elle est une famille spirituelle, elle a une mission spirituelle, elle a une culture spirituelle et même religieuse, mais elle n’est pas une religion. Il est donc normal que les vœux qu’on y prononce ne soient pas, à proprement parler, des vœux religieux.
Vœu ou engagement ?
En ce sens, le passage des anciens vœux à la formule d’engagement actuel s’éclaire : c’est une formule dont le caractère religieux a été atténué, voire effacé, et dont le contenu a été extrêmement simplifié, tout en essayant de garder l’essentiel de la « direction » initiale. Elle est donc moins précise et moins solennelle, se veut sobre et « laïque ». Mais l’ancienne forme n’était pas pour autant à confondre avec des vœux monastiques, car depuis le début il s’agit d’autre chose. C’est ce que la formule actuelle exprime en laissant ouverte la définition même de l’acte posé : vœu, promesse, engagement ? Chacun lui donne une de ces trois significations…
Le mot promesse, intermédiaire entre les deux autres (et très beau), rappelle ce qui était autrefois appelé la Promesse des Alliés, et qui a été remplacé par l’engagement sous sa forme actuelle. Ce changement est significatif ; autrefois les vœux des Compagnons étaient la norme, ou du moins la référence, et les Alliés faisaient une promesse qui les engageait moins. Aujourd’hui, cet engagement/vœu/promesse est la base commune à tous les membres de l’Arche, et ceux qui vivent en communauté peuvent l’exprimer sous la forme de vœux plus précis. Pourquoi pas ? Je ne crois pas que ce soit un changement si fondamental, pourvu que la possibilité de « se vouer » demeure.
Alors, engagement ou vœu ? Il me semble que l’un n’empêche pas l’autre. Et puisque l’Arche accueille aussi des chercheurs de vérité sans appartenance religieuse, l’engagement seul peut leur convenir. Mais cela ne signifie pas que l’engagement-promesse-vœu d’un croyant dans l’Arche n’ait pas de portée religieuse. Car c’est en lien profond avec sa foi qu’il prendra cet engagement, et à plus forte raison, qu’il fera des vœux. Et même le chercheur de vérité, au fond, devra s’en remettre, au moins en partie, à une réalité qui le dépasse…
Morale ou religion ?
Car si l’Arche n’est pas une religion, elle n’est pas pour autant une « amicale laïque » ni une association humaniste. J’ai souligné le fait que les vœux de l’Arche ne sont pas des vœux religieux, mais il est évident que l’engagement dans l’Arche n’est pas un simple engagement moral. L’Arche est plus qu’une morale, et moins qu’une religion : elle est entre les deux, et c’est original, comme toujours !
Les textes de Shantidas sur le caractère religieux de l’Arche comportent en effet, à chaque fois, des précisions qui pourraient presque être vues comme des contradictions. Donnons-en trois exemples : « Ce n’est pas un ordre religieux, ni monacal ni sacerdotal, / et cependant la prière, la méditation, le culte, la vie intérieure, la recherche de la volonté de Dieu y ont la première place. » « L’ordre de l’Arche possède tous les caractères des ordres traditionnels en Occident comme en Orient. On y entre comme on entre au Carmel ou à la Trappe, / à part qu’on peut y entrer en couple et en famille. » « L’Arche est un ordre, et un ordre aujourd’hui composé presque uniquement de catholiques, /mais qui n’est pas et ne sera jamais un ordre catholique, ni même chrétien[31]. »
Celui qui entre dans l’Arche prend donc un engagement qui est très exactement à la frontière du moral et du religieux. Pour ceux d’entre vous qui connaissent un peu la philosophie de Lanza, ce n’est pas une surprise, puisque le troisième pôle de sa triade spirituelle (sensibilité – intelligence – volonté) est à la fois celui de l’éthique et de la religion. C’est l’axe central où la volonté de l’homme s’ouvre à la grâce de Dieu.
Dans l’Arche, qui dit « engagement » dit plutôt acte de l’homme, qui dit « vœu » dit plutôt réponse au don de Dieu. Mais comment opposer les deux choses, ou même les séparer ? C’est la même réalité, vue d’en bas ou d’en haut ! Et cela encore est un mystère. Car en celui qui s’engage de toute son âme et de toute sa volonté, la grâce de Dieu ne saurait être absente, de même que celui qui ne connaît pas le Christ, peut-être, vit de Lui. Mais laissons ces mystères à Celui qui les dispense…
Votre engagement/promesse/vœu se situe donc sur ce chemin de crête. Difficilement définissable, il est à l’image de votre fondateur, que certains trouvaient « trop catholique », et d’autres pas assez ! Vous connaissez bien ce dilemme, qui n’est pas toujours facile à gérer. Heureusement, la vie résout les équations les plus complexes, et la mission de l’Arche n’est pas à définir de façon trop conceptuelle ou juridique. Et pour sortir de l’idée que le christianisme serait un cercle étroit, souvenons-nous que le mot catholikos signifie universel. Le catholicisme de Lanza del Vasto n’était donc nullement infidèle à ses racines chrétiennes en s’ouvrant aux croyants des « autres bergeries », bien au contraire…
Un bouquet et son parfum
Pour conclure, revenons justement à nos différences et notre uni-diversité. Avez-vous conscience de l’extraordinaire bouquet d’expériences et de parcours de vie que vous représentez ? Pour ma part, je retrouve ici des personnes que je n’avais pas revues depuis très longtemps : cette distance me fait mieux voir le chemin parcouru et, franchement, j’en suis heureux et impressionné. Bien sûr, l’Arche a pris de l’âge ; elle s’est diversifiée, elle a pris quelques coups, quelques rides : mais l’écorce des grands arbres aussi est ridée ! C’est normal, et cela n’empêche pas les « jeunes pousses » de pousser…
- Je propose donc, très simplement, que chacun de nous s’émerveille de la forme d’engagement des autres dans l’Arche. Pensez à votre voisin de droite, de gauche, qu’il soit plus jeune ou plus âgé, et dites-vous : il est bon qu’il soit là ; je me réjouis de ce qu’il fait. Prenons un moment de silence où nous aurons seulement cette pensée positive les uns sur les autres. Chacun à sa place, dans son rôle, avec sa personnalité, sa responsabilité unique (ou générale, pour la responsable nouvellement élue !), et chacun se disant : l’autre m’apporte, l’autre me fait vivre. Merci qu’il existe ! Terminons ainsi, voulez-vous ?
____
- Qu’on me pardonne le caractère un peu didactique de cet exposé : comme il devait être traduit en plusieurs langues, j’ai voulu l’écrire de façon aussi claire et précise que possible. Le texte initialement remis aux traducteurs est ici complété en y intégrant des citations de Shantidas, notamment tirées de L’arche avait pour voilure une vigne, et des précisions qui m’ont été demandées ou suggérées par la suite. Je remercie ceux qui m’en ont fait part. Il est vrai que sur chacun des sujets abordés, il y aurait tant à dire… ↑
- L’arche avait pour voilure une vigne, Paris, Denoël, Denoël, 1982, p. 15. ↑
- Au sens où un même patrimoine génétique se déploie de façon différente à travers la diversité des cellules et à travers le temps ; merci à Philippe Catinaud de m’avoir appris ce terme scientifique ! ↑
- L’arche avait pour voilure…, p. 187. ↑
- Présentation de l’Arche, Moulin du Verger, 1960, p. 5-30 ; L’arche avait pour voilure…, p. 81-109. ↑
- L’arche avait pour voilure…, p. 192 et 193. ↑
- Jean Herbert, Ce que Gandhi a vraiment dit, Paris, Stock, 1969, p. 55. Mais on sait aussi combien Gandhi a été touché par le message des Évangiles, en particuiler les Béatitudes. ↑
- Jean Herbert, op. cit., p. 48, 51, 49. ↑
- L’arche avait pour voilure…, p. 225. ↑
- «… Je me rendrai à Wardha chez Gandhi. Oui, pour y apprendre à devenir meilleur chrétien » (Le Pèlerinage aux sources, I, 34). « L’Inde et sa vie intérieure que je ne cherchais pas […] m’aida puissamment à compléter ma conversion à la catholicité chrétienne » (L’Arche avait pour voilure…, p. 14). ↑
- La Marche des rois, Paris, Robert Laffont, 1947, p. 52. ↑
- La Marche des rois, Paris, p. 18. ↑
- « À la crèche mon voisin », chant folklorique de grande portée théologique. ↑
- Le Veni Sancte Spiritus, si bellement harmonisé par Lanza, en serait un autre signe. ↑
- Matthieu 5, 24. « Et si la chose que ton frère a contre toi, c’était par exemple que tu n »’es pas de la même religion que lui ? Là aussi, cours te réconciler d’abord » (L’arche avait pour voilure…, p. 224). ↑
- « Notre vocation, le service qui nous est demandé, le service même que nous pouvons rendre à l’Église et à la chrétienté : servir de joint et de pont, travailler à la conciliation préalable. » (L’arche avait pour voilure…, p. 224). ↑
- Approches de la vie intérieure, Paris, Denoël, 1968, p. 8. ↑
- « Je vois dans saint Jean-Baptiste non seulement la charnière entre l’Ancienne et la Nouvelle Alliance, mais aussi le joint entre toutes les traditions religieuses. Saint Jean-Baptiste c’est l’Ascète, c’est celui qui se connaît lui-même, qui redresse et prépare les chemins du Seigneur (L’Arche avait pour voilure…, p. 223). ↑
- Approches de la vie intérieure, p. 8. ↑
- Éphésiens 4, 14. ↑
- C’est-à-dire une prière qui lui a été attribuée. ↑
- En écrivant ce texte, j’ignorais que le port de la croix de l’Arche est désormais facultatif pour les engagés. Mon propos n’est donc pas de contester cette disposition (d’ailleurs, comment la croix serait-elle « obligatoire » ?), mais de méditer sur le sens et la force du signe. ↑
- La généalogie de la morale, Deuxième dissertation, 1. ↑
- Quoi qu’en dise Descartes dans sa quatrième Méditation métaphysique. ↑
- L’arche avait pour voilure…, p. 113. ↑
- L’arche avait pour voilure…, p. 192. ↑
- Principes et préceptes du retour à l’évidence, Paris, Denoël, 1945, p. 91. ↑
- « Si vous ne prenez appui que sur vos seules forces, « je vous dis, moi, de ne pas jurer du tout » » (L’arche avait pour voilure…, p. 118, citant Matthieu 5, 34). ↑
- « Le vœu doit être définitif dans l’intention, mais il est toujours d’abord temporaire. Il permet chaque année de renouveler ou, en cas de crise intérieure, de se retirer » (L’arche avait pour voilure …, p. 213). ↑
- L’arche avait pour voilure…, p. 120. ↑
- L’arche avait pour voilure…, p. 99, 223, 211. ↑