Avant-propos de Lanza del Vasto, Le due potenze

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Lanza del Vasto (1901-1981), Le due potenze, La Meridiana, 2022

Lanza del Vasto (1901-1981), Le due potenze, La Meridiana, 2022

2023 Articles

Daniel Vigne, Avant-propos de Lanza del Vasto, Le due potenze, La Meridiana, 2023, p. 9-14 (texte français). [pdf]

Avant-propos de Lanza del Vasto, Le due potenze

Les textes de Lanza del Vasto que vous lirez ici ont été écrits par lui au temps de la guerre froide entre États-Unis et URSS. L’invasion brutale de l’Ukraine par la Russie, avec le spectre terrifiant d’un possible conflit nucléaire, leur donnent une actualité brûlante.

1. Le premier, qui porte sur la Bombe, concerne évidemment l’arme atomique, à laquelle on peut associer les armes chimiques et bactériologiques. Ces moyens nouveaux de faire la guerre sont conçus pour exterminer par centaines de milliers, voire par millions, des civils, hommes, femmes, vieillards, enfants. Un tel armement est absolument inhumain. Il fait honte à notre civilisation.

Au nom de l’» équilibre de la terreur », les superpuissances du globe ont, depuis un demi-siècle, entraîné le monde dans une logique folle. Neuf pays détiennent aujourd’hui le pouvoir d’anéantir plusieurs fois l’humanité entière, et de détruire toute vie sur terre. Que cela nous assure la sécurité est un raisonnement aberrant.

À l’époque où la France a voulu acquérir la Bombe, Lanza del Vasto a poussé un cri. Pas le « hourra » naïf du général de Gaulle devant le spectacle des premiers essais nucléaires, mais plutôt un « hola ! » prophétique, un appel à la conscience. Un tel cri d’alerte, Lanza était bien seul à le faire entendre en 1961. Mais il a traversé le temps et il a peu à peu gagné les esprits.

Dès 1968, le Traité de non-prolifération des armes nucléaires a été ratifié par 190 pays et a conduit plusieurs d’entre eux à y renoncer. À partir de la fin des années 1980, le total des ogives nucléaires dans le monde a commencé à diminuer, passant de 64.000 à 17.000 aujourd’hui. En 2017, enfin, le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires a déjà été signé par près de 100 pays, dont le nombre ne cesse d’augmenter. N’est-ce pas, a posteriori, une sorte une victoire morale du Serviteur de paix ?

Pourtant les rares États qui fabriquent et perfectionnent ces armes, comme la France, ou qui les hébergent sur leur sol, comme l’Italie, font la sourde oreille et refusent de signer ce traité. Nous devons donc crier plus fort : non à la violence abominable qu’est le crime de masse ! Non à sa préparation, à sa préméditation ! Non à cette menace immorale, à cette dépense ruineuse, à cette protection inefficace…

Car la Bombe ne garantit pas la paix : en augmentant la peur, elle accroît le danger. Elle diffuse, avant même d’exploser, une onde de choc qui tétanise le bon sens et, comme le dit Lanza, désintègre la logique. Par sa puissance même, elle aveugle nos intelligences. C’est une sorte de drogue étatique. Avec force et clarté, Lanza del Vasto nous en convainc : l’humanité doit renoncer à cette arme atroce.

Mais une question se pose, inévitable : ce renoncement, comment le mettre en œuvre, concrètement et progressivement ? Il serait illusoire d’imaginer que les États qui possèdent des centaines ou des milliers d’ogives nucléaires les détruiront unanimement et en un jour. Comme toute guérison, le « sevrage » de cette addiction, de cette ivresse de toute-puissance, prendra du temps. Cela ne doit pas nous décourager de lutter pour le désarmement nucléaire, au contraire. Mais il faut le faire à l’aide d’arguments convaincants et en tenant compte des possibilités concrètes, afin que notre protestation soit crédible.

Car la non-violence ne consiste pas seulement à brandir des principes moraux généraux, mais à accompagner des processus, à contribuer à des changements, en tenant compte de la mentalité de l’adversaire. C’est un point sur lequel Lanza del Vasto a souvent insisté : l’ennemi a une conscience. Il n’est pas dénué de toute raison, de toute bonne volonté. La non-violence consiste précidément à prendre appui sur ce qu’il y a de meilleur en lui. Les stratèges qui se fient aujourd’hui au feu nucléaire ne sont pas forcément des monstres amoraux, mais des hommes persuadés d’être dans le vrai. La non-violence doit déstabiliser leurs justifications en commençant par les comprendre, pour en montrer les incohérences et la nécessité de les dépasser.

Ce n’est pas le lieu de réfléchir ici au travail patient qu’un tel combat exige. Mais un tel travail, pédagogique et thérapeutique, est indispensable et devait être évoqué. L’humanité doit être « décontaminée » de la pseudo-logique nucléaire, pour que les arsenaux de guerre soient peu à peu débarrassés de ces bombes abominables. À moins que le feu ne s’embrase d’un coup, que l’horreur se déchaîne – à Dieu ne plaise –, nous mettant tous devant l’évidence de leur folie.

2. Le second texte concerne la Guerre. Ce problème plus vaste, Lanza del Vasto l’aborde sous un angle précis : celui de la position des chrétiens et de l’Église face à ce drame, celui de la relation entre la Croix et les armes.

Il faut dire que l’histoire nous met devant les yeux, en ce domaine, des faits étranges et très regrettables. Au long des siècles, l’Église, bien que née d’un message de non-violence radicale, a parfois entretenu un rapport ambigu à la violence et à la guerre.

Depuis l’adoption du christianisme comme religion officielle par l’Empire romain, grande a été la tentation de se placer sous la protection des puissants, donc d’approuver leurs pratiques meurtrières. Au Moyen Âge, on assiste à d’étranges mélanges : la croix retournée devient une épée, la chasse aux hérétiques allume des bûchers… Et plus tard, catholiques et protestants s’entretuent au nom même de leur foi.

La doctrine de la « guerre juste », dont Lanza del Vasto rappelle l’existence et les limites, tentait de freiner un peu ces débordements, d’endiguer ce fleuve de haine. Mais elle était porteuse d’une grave ambiguïté, car en son nom, on continuait de bénir les canons, et les disciples du Christ continuaient à se massacrer. Quelque chose manquait.

Ce qui manquait, Lanza l’explique : la non-violence active, proposée et vécue par Gandhi comme une forme d’action politique, mise en œuvre de façon non seulement personnelle, mais collective. L’Évangile pris au sérieux dans ses conséquences sociales et pratiques. Vous lirez avec intérêt l’argumentation de l’auteur, toujours bien formulée et frappée au coin du bon sens.

Rappelons que son texte a été écrit en 1963, au moment où l’Église catholique entrait, à l’appel de Jean XXIII, dans la grande aventure du Concile. N’était-ce pas l’occasion d’une nouvelle orientation ? Lanza l’a cru, de toutes ses forces, et il ne s’est pas trompé ! Cette année-là, durant tout le Carême, il a jeûné en secret aux portes de Rome, ne mangeant rien pendant quarante jours. Le pape et quelques évêques étaient au courant de son geste. Le but n’était pas de faire publiquement pression, mais de supplier Dieu et les hommes que la position de l’Église face au problème de la guerre soit revue et reformulée.

Or le Lundi de Pâques de cette même année, à la surprise générale, Jean XXIII publiait l’encyclique Pacem in terris, la première de l’histoire sur ce sujet, donnant résolument un coup de barre dans la direction souhaitée… Et depuis soixante ans, tous les papes qui lui ont succédé n’ont fait que confirmer cette orientation. On peut aisément le vérifier : Paul VI, Jean-Paul Ier, Jean-Paul II, Benoît XVI, aujourd’hui le pape François, n’ont appuyé ni encouragé aucune guerre. Le mot « non-violence », qui était encore implicite dans les textes du Concile, est désormais présent dans la parole officielle de l’Église. Les temps ont changé. L’idée même de non-violence est devenue, chez les catholiques et pour l’ensemble des chrétiens, une sorte d’évidence.

Il est vrai que le grand vaisseau ecclésiastique, au plan institutionnel, a des lenteurs et parfois des retards. Certains idéologues, peut-être, rêvent encore d’une chrétienté qui dominerait le monde par la force. Mais ce modèle a fait son temps : tuer au nom du Christ, verser le sang au nom du Crucifié, est tout simplement une aberration.

« Heureux les doux, car ils posséderont la terre. » Il faut du courage pour faire entendre ce message. Là où les hommes se déchirent et s’entretuent, l’Église ne peut pas cautionner les discours de haine et les actes de violence. Sa mission propre est de répandre le parfum de l’amour, de rendre possible le miracle du pardon. Peut-être sera-t-elle, pour cela, incomprise et critiquée. Mais tomber dans les mécanismes idéologiques ou nationalistes qui font naître les guerres, qui les entretiennent et les renforcent, elle ne le doit pas !

En de nombreux pays, les chrétiens subissent aujourd’hui des situations de persécution ou de discrimination, sans pour autant recourir à la violence. Le discours agressif et vengeur n’est pas le leur. Est-ce une lâcheté, une erreur ? Non, car Jésus n’a pas promis à ses disciples de vaincre par la force et de régner en ce monde. Mais la non-violence active peut aider ces croyants à aller plus loin, en résistant ouvertement au mal par le bien. En témoignant de leur foi de façon plus collective et plus audacieuse, sans recourir aux armes.

Face aux dictatures politiques et religieuses qui sévissent dans le monde, les disciples du Chist doivent inventer de nouvelles façons de lutter, ensemble et à mains nues. C’est le combat de David contre Goliath, qu’on pourrait croire perdu, mais dont l’Esprit nous promet la victoire. Ces deux textes de Lanza del Vasto sur la bombe et sur la guerre affontent des questions très difficiles avec une sagesse « désarmante », qui réveille en nous l’énergie du bien. À un monde déchiré par les forces du mal, portons ce message original, extraordinairement actuel, de paix, de conciliation et de réconciliation. Et pour cela, commençons à notre niveau, là où nous sommes, en étant conscients de participer à un mouvement de société beaucoup plus vaste.

Lanza del Vasto se tient au carrefour de temps nouveaux, auxquels nous avons la chance de participer. Que se lèvent aujourd’hui, dans son sillage, des croyants de la trempe de Martin Luther King, de Heldert Camara, des moines de Tibhirine, de Christian de Chergé ! Et que l’enseignement de celui que Gandhi avait nommé Shantidas, c’est-à-dire « Serviteur de paix », ne soit pas oublié.

L’Association des Amis de Lanza del Vasto, fondée par l’auteur en 1970 pour protéger et diffuser son œuvre, travaille à cette mission. La communauté de l’Arche, qu’il a fondée, et qui existe sous diverses formes dans plusieurs pays d’Europe et d’Amérique, porte le témoignage concret de son message. Plus largement, l’Église et les chrétiens, les femmes et les hommes de bonne volonté, contribuent à le faire rayonner. Malgré les fracas du monde, ne perdons pas courage. Misons ensemble sur la « force de la vérité » et de l’amour.

Daniel Vigne

PS – Au nom de l’Association des Amis de Lanza del Vasto, je tiens à remercier Enzo Sanfilippo et Maria Albanese, responsables de l’Arche en Italie, d’être à l’initiative du projet de ce livre. Merci à Elvira Zaccagnino, directrice des éditions La Meridiana, de l’avoir soutenu avec enthousiasme. Merci à Antonino Drago, qui travaille depuis tant d’années sur la pensée de Lanza del Vasto, d’apporter un éclairage documenté sur le problème de la bombe atomique en perspective historique et non-violente. Merci à Giovanni Mazzillo d’y apporter un autre éclairage important, sur la position de l’Église et le discours actuel du Magistère. Enfin, je salue avec une amitié reconnaissante Frédéric Vermorel, qui a traduit les textes à partir du français et qui a accompagné avec soin la réalisation de l’ouvrage.

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