En relisant la Vie de saint Antoine (I-V)

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Saint Antoine le Grand, icône du monastère orthodoxe Saint Anthony - Florence (USA), XXe s.

Saint Antoine le Grand, icône du monastère orthodoxe Saint Anthony - Florence (USA), XXe s.

2011 Articles

Daniel Vigne, « En relisant la Vie de saint Antoine », dans Vives Flammes. Revue Carmélitaine de spiritualité, (I) n° 282 (mars 2011), p. 53-60 ; (II) n° 283 (juin 2011), p. 60-67 ; (III) n° 284 (septembre 2012), p. 62-69 ; (IV) n° 285 (décembre 2011), p. 52-59 ; (V) n° 286 (mars 2012), p. 59-66. [pdf]

En relisant la Vie de saint Antoine (I)

On sait que saint Athanase, évêque d’Alexandrie, est l’auteur d’une Vie de saint Antoine qui est en quelque sorte le livre fondateur du monachisme[1]. En faisant connaître ce « héros » dont la vie dura plus d’un siècle (251-356), le livre a attiré des milliers d’hommes et de femmes à la suite d’Antoine, c’est-à-dire au désert intérieur. D’Égypte en Palestine et en Syrie, d’Orient en Occident, la Vie de saint Antoine est pour tous les milieux monastiques une source inépuisable d’enseignements sur la vie spirituelle, et d’encouragements à persévérer dans l’ascèse et la prière. Cette vie de solitude n’a-t-elle pas porté des fruits de sainteté extraordinaires ? Cette vie de renoncement n’avait-elle pas fait de saint Antoine un être charismatique, un familier de Dieu ?

Il est vrai que le genre littéraire du livre n’est pas celui de l’histoire, au sens moderne du terme. Athanase n’écrit pas une biographie, mais un panégyrique. Ce n’est pas un reportage mais un éloge, visant à susciter l’admiration, voire l’enthousiasme du lecteur. Pour cela, il construit son récit de manière didactique, en alternant les événements et les enseignements, les uns éclairant les autres. Tantôt il nous montre Antoine aux prises avec les démons, dans des combats terribles, tantôt il nous le présente instruisant paisiblement ses disciples, et faisant des miracles de façon quasiment naturelle.

Parfois Athanase exagère, forçant le trait pour faire entendre l’importance de ce qu’il veut nous dire. Parfois, de toute évidence, il attribue à saint Antoine des paroles que celui-ci n’a pas prononcées à la lettre, même si elles sont dans le droit fil de son enseignement. Les Évangélistes n’ont pas écrit les Évangiles autrement : eux aussi simplifient, reconstruisent, symbolisent les faits pour en dégager le sens. On aurait tort d’y voir un motif de soupçon ou de doute, comme si cette façon d’écrire était moins « vraie » que celle du compte-rendu purement descriptif et objectif. En réalité, elle l’est davantage.

Je ne ferai pas ici une analyse détaillée ni complète de ce grand texte. Je voudrais seulement le relire à ma manière, elle aussi, quelque peu libre et personnelle. C’est pourquoi cette relecture s’autorisera des digressions, des rapprochements avec d’autres auteurs, des approfondissements ponctuels, des réflexions actuelles. Je ne vous invite pas à une étude scientifique et systématique, mais à une sorte de promenade à l’intérieur de ce livre capital.

Préface en forme de promesse

Les premières lignes de l’œuvre disent clairement à quelle occasion et dans quel but Athanase l’a écrite. Elle est dédiée à des moines qui voulaient mieux connaître leur précurseur :

Vous m’avez demandé de vous parler du genre de vie du bienheureux Antoine ; vous désirez apprendre comment il commença son ascèse, ce qu’il était auparavant, quelle fut la fin de sa vie, et si les choses qu’on dit de lui sont vraies, afin de pouvoir entrer dans une plus grande perfection. […] Je suis sûr qu’après avoir entendu parler de lui, non seulement vous l’admirerez, mais vous voudrez imiter sa conduite, car, pour des moines, la vie d’Antoine est un grand exemple d’ascèse[2].

Athanase est conscient qu’un tel projet pourrait faire douter de la véracité de ses dires. Pour édifier le lecteur, aurait-il inventé les faits, trahi la vérité ? Comme saint Luc au début de son Évangile, l’auteur nous garantit, au contraire, le sérieux de sa démarche :

Ne craignez pas de croire à ce qu’on vous rapporte de lui, mais sachez plutôt qu’on vous en dit trop peu. […] Vous-mêmes, informez-vous soigneusement auprès de ceux d’ici qui viendront chez vous ; et même si chacun rapporte tout ce qu’il sait, à peine en sera-t-il parlé dignement. […] Je vous écris ce que je sais moi-même d’Antoine, car je l’ai souvent vu, et ce que j’ai pu apprendre d’un moine qui l’a fréquenté longtemps, ayant versé de l’eau sur ses mains. En toute chose j’ai eu le souci de la vérité[3].

Athanase présente donc son livre comme digne de confiance, mais surtout comme porteur d’une sorte d’efficacité spirituelle. À sa lecture, nous suggère-t-il, on peut être encouragé, tiré vers le haut, rapproché de Dieu. Non seulement il assure que son texte ne ment pas, mais il promet qu’il a de quoi nous transformer. Or nous allons voir que ce principe, selon lequel un livre peut changer une vie, se vérifie dans celle d’Antoine et se prolonge dans d’autres vies.

Une ignorance paradoxale

Les premières lignes du récit d’Athanase peuvent paraître très classiques, et conformes aux canons de la littérature grecque. Dans un panégyrique, on devait commencer par rappeler l’enfance du personnage, en soulignant ses qualités précoces et l’excellence de sa famille. Nous apprendrons donc qu’Antoine est né de parents nobles et riches, qu’il était très obéissant et toujours content de ce qu’on lui donnait, sans rien exiger de plus…

Mais dans ce portrait, assez conformiste, de l’enfant sage et soumis, Athanase introduit un élément qui ne cadre pas avec l’idéal de la culture classique : le petit garçon n’a pas le goût de l’étude. Il ne veut pas apprendre à lire ! Certes, l’auteur précise que c’était par amour de la solitude plutôt que par mépris de la littérature. Mais c’est là un modèle paradoxal, dans une société qui (comme la nôtre) valorisait les connaissances et une solide formation. Très consciemment, Athanase prend à contre-pied ce modèle, pour nous en proposer un autre : celui d’un être qui cherche moins à savoir qu’à écouter. Car même si Antoine ne faisait pas de brillantes études, il était avide d’une Parole :

Il ne voulait pas apprendre les lettres, pour éviter la compagnie des autres garçons. Tout son désir était, comme il est écrit de Jacob, de vivre tout simplement en sa maison. Il allait avec ses parents à la maison du Seigneur. […] Très attentif aux lectures, il en conservait le fruit dans son cœur[4].

Ce détail n’a donc rien d’anodin. Il nous met devant les yeux la vraie grandeur d’Antoine, qui n’est pas d’avoir amassé des connaissances, d’avoir beaucoup appris de la science des hommes, mais d’être intérieurement guidé par Dieu. S’il ne veut pas ouvrir les livres des hommes, c’est parce qu’il cherche Celui qui s’est « livré » pour les hommes. S’il ne fréquente pas les bibliothèques, c’est pour mieux accueillir ce Livre unique qu’est la Bible. Son ignorance est virginale, elle est une forme de chasteté : Antoine garde son intelligence prête à accueillir le Verbe comme un époux.

Plus tard, un chef d’armée venu lui rendre visite avec d’autres, au désert, s’émerveillera de sa sagesse. Après de longs entretiens, il aurait aimé discuter encore avec le saint moine, mais celui-ci voulait retrouver le silence, et prendra une image simple pour le lui faire comprendre :

« Si on le met sur la terre sèche, le poisson meurt ; de même, en demeurant avec vous, les moines sentent s’affaiblir et s’éteindre leur piété. Comme le poisson retourne à la mer, il faut donc que nous revenions à la montagne, pour ne pas oublier les choses intérieures. » En entendant cela et beaucoup d’autres choses, le général fut dans l’admiration et déclara qu’Antoine était vraiment serviteur de Dieu. D’où viendrait tant d’esprit à un illettré, disait-il, s’il n’était pas chéri de Dieu[5] ?

Ainsi saint Antoine, comme déjà saint Paul, ne se prévaut pas d’une sagesse humaine[6]. Il accepte d’être un pauvre en esprit. Mais il est tout ouvert à la Sagesse divine, avide de recevoir le Verbe, et c’est à travers les mots d’un Livre que se produit la rencontre décisive. Circonstance solennelle, récit célèbre, qu’il nous faut relire avec attention.

Des mots qui changent tout

À l’âge de dix-huit ans, le jeune homme perd ses parents et reste seul avec une sœur plus jeune dont il a la charge. Si mon père et ma mère m’abandonnent, le Seigneur me recevra, disait le psalmiste[7]. Antoine fait cette expérience boulever-sante : humainement appauvri par l’épreuve, il va être comblé par la rencontre du Dieu vivant. Et cet événement passe par une lecture, c’est-à-dire par la Parole proclamée dans l’Église :

Moins de six mois après son deuil, allant à l’église selon sa coutume, il méditait en lui-même, tout en marchant, sur la façon dont les apôtres avaient tout quitté pour suivre le Christ ; comment, d’après les Actes des Apôtres, les fidèles vendaient leurs biens et en mettaient le prix aux pieds des apôtres […], et combien grande était leur espérance dans les cieux. Alors qu’il avait l’esprit plein de ces pensées, il entra dans l’église au moment où on lisait le passage de l’Évangile où le Seigneur dit au jeune homme riche : Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres ; puis viens, suis-moi, et tu auras un trésor dans le ciel. Le souvenir des premiers chrétiens, Antoine le regarda comme lui ayant été envoyé par Dieu, et ce qu’il avait entendu de l’Évangile, comme si ces paroles n’avaient été lues que pour lui. Il sortit aussitôt, et les biens qu’il avait reçus de ses parents, soit trois cents mesures de terres fertiles et excellentes, il en fit don aux gens du village pour n’en être plus embarrassés, lui et sa sœur. Puis il vendit ses meubles et distribua aux pauvres la somme considérable qu’il en avait tirée, à l’exception d’une réserve pour sa sœur[8].

La précision finale, de même que la mention des pauvres, montre que la conversion d’Antoine n’est pas une indifférence aux autres : dans son élan vers Dieu, il n’oublie pas ceux dont il va bientôt se séparer. Au contraire, il leur donne tout ce qu’il a, il se fait pauvre avec les pauvres. La parole entendue lui a transpercé le cœur[9], et par cette blessure, sa vie s’écoule désormais en amour. Mais la suite du texte montre comment une autre parole de l’Évangile l’invite à aller encore plus loin :

Étant une autre fois entré dans l’église, il entendit dans l’Évangile le Seigneur qui disait : Ne vous inquiétez pas du lendemain. Ne pouvant plus demeurer davantage dans le monde, il donna aux plus pauvres ce qui lui restait et confia sa sœur à des vierges connues et fidèles, qui l’accueillirent dans leur maison pour en prendre soin. Quant à lui, il quitta sa maison pour commencer l’apprentissage de l’ascèse, veillant sur lui-même et s’astreignant à une très rude discipline[10].

Si l’enfant refusait d’étudier comme les autres, ce n’était donc pas par peur de la discipline : c’était en vue de cette « école spéciale », de cet apprentissage encore plus difficile, auxquels il se sentait appelé. De même, s’il n’était pas porté vers la littérature, ce n’était pas par fermeture intellectuelle, mais dans l’attente du Livre saint, de l’Écriture inspirée, qui devait le marquer à jamais.

La Parole est féconde

Ainsi ce qu’Athanase disait de son livre – qu’il peut nous transformer –, se vérifie dès les premières pages de ce livre, puisque la vie d’Antoine commence par l’audition d’un Livre qui le transforme. Telle est la puissance de la Parole : passant par des mots humains, elle rejoint les profondeurs de notre âme. Venant du ciel, elle « rebondit » sur les médiations humaines et nous parvient comme Parole de Dieu.

Dans la petite église de ce village du Fayoum où Antoine est entré, vers 270 – en des temps qui étaient ceux d’un christianisme persécuté, comme le sont encore les Coptes d’aujourd’hui –, qui aurait pu penser que la simple lecture d’un verset d’Évangile aurait une telle fécondité ? Dans nos églises parfois peu remplies, qui peut savoir si la lecture d’un texte biblique, dans la pauvreté d’une messe de semaine, ne touchera pas le cœur d’un futur saint ?

À travers les siècles, d’innombrables témoins attestent la mystérieuse efficacité de la Parole inspirée[11]. On sait que Paul Claudel, derrière un pilier de Notre-Dame où il était entré « avec un dilettantisme supérieur », entendit le Magnificat, ces mots tout simples de Marie, aux vêpres de Noël. Il écrira :

C’est alors que se produisit l’événement qui domine toute ma vie. En un instant mon cœur fut touché et je crus. […] J’avais eu tout à coup le sentiment déchirant de l’innocence, l’éternelle enfance de Dieu, une réfutation ineffable[12]. »

Saint Augustin confirme, lui aussi, cette merveilleuse fécondité de la Parole. Mais la place manque pour lire les beaux passages des Confessions où il cite la Vie de saint Antoine et dit combien ce livre l’a touché. Nous y reviendrons, si Dieu le permet, une autre fois.

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Daniel Vigne, « En relisant la Vie de saint Antoine (II) », dans Vives Flammes. Revue Carmélitaine de spiritualité n° 283 (juin 2011), p. 60-67.

En relisant la Vie de saint Antoine (II)

Nous savons comment le jeune Antoine a été préparé dès l’enfance à sa future vocation. Ce garçon doux et silencieux, dit saint Athanase, avait peu de goût pour les études et ne voulait même pas apprendre à lire ! Mais sa réticence à l’égard des livres faisait partie du plan de Dieu : elle creusait en lui un espace de silence, le creux qu’une Parole devait un jour remplir.

De fait, c’est la lecture d’un livre qui décidera de sa conversion. On sait que le jeune homme, âgé de 18 ans, a perdu ses parents peu de temps auparavant. Entrant dans une église au moment de la proclamation de l’Évangile, il entend une parole du Christ qui l’atteint de plein fouet. Son cœur est touché, sa vie est transformée. Méditons encore sur ce moment capital de son itinéraire.

Heureux les pauvres en esprit

Nous pouvons, tout d’abord, en tirer une leçon qui nous concerne. Nous nous reprochons souvent de ne pas réussir tel ou tel apprentissage, de ne pas avoir les talents qu’ont les autres, qui réussissent si bien dans certains domaines. Nous nous sentons marqués par des carences, des déficiences de tous ordres. Et si nous osions y voir, dans l’espérance, le lieu même où Dieu va venir nous parler ?

Antoine n’était pas de ceux qui ouvrent les livres : mais c’est le Livre qui vient à lui et lui ouvre le cœur. Heureuse pauvreté d’esprit, heureux écrin où le trésor divin va trouver abri ! Ainsi nos carences et même nos échecs préparent quelquefois une révélation inouïe. Pour recevoir Dieu, il ne faut pas être trop riche. Pour que sa Parole nous touche, il ne faut pas avoir déjà tout vu, tout lu, tout appris.

Vous n’avez pas lu tel ou tel auteur, que les autres semblent si bien connaître ? Ne vous tracassez pas : peut-être le découvrirez-vous au moment opportun. Vous ne réussissez pas comme vous le voulez, au plan personnel ou professionnel ? Prenez cette épreuve comme un chemin de grâce. Croyez qu’à travers elle, vous avez rendez-vous avec un grand bonheur – qui aura peut-être, comme dans le cas de saint Antoine, la forme d’un grand abandon.

Car l’expérience qui le bouleverse marque le début d’une vie paradoxale, loin de tout succès humain. Sa découverte de la Bible ne fera pas de lui un spécialiste de l’exégèse : elle le rend au contraire encore plus simple, plus petit. Comme la Cananéenne de l’Évangile, il recueille avec bonheur la miette tombée de la table du Royaume et qui le rassasie. Il a trouvé la perle rare, le trésor caché dans son champ. S’il s’éloigne du monde, ce n’est ni par mépris ni par manque d’amour, mais au contraire, à cause de l’Amour qui le comble. S’il renonce à tout, c’est parce que tout lui est donné. Quel modèle !

D’Antoine à Augustin

Saint Augustin, lui aussi, s’est converti à la lecture d’un livre. Il est très significatif que le récit de sa conversion, dans les Confessions, renvoie à la Vie de saint Antoine comme au modèle de sa propre expérience. Les textes relatent des événements qui se sont produits à Milan, en août 386. Ces textes méritent d’être lus avec attention, car ils nous instruisent à plusieurs niveaux :

– au plan historique, ils montrent que le livre d’Athanase, aussitôt traduit du grec en latin[13], avait rencontré un succès immense dans les milieux chrétiens d’Orient et d’Occident.

– au plan biographique, ils nous apprennent de quelle façon Augustin a découvert ce livre, et combien il en a été impressionné. Le rôle de son ami Ponticien fut ici décisif, comme celui du lecteur entendu par Antoine : rôle discret, mais indispensable et parfois négligé…

– enfin, au plan spirituel, ils montrent qu’Augustin, comme Antoine avant lui, fut littéralement transpercé par la Parole de Dieu, plus précisément par un verset du Nouveau Testament, autour duquel sa vie entière a basculé.

Mais laissons la parole à Augustin, qui se souvient de l’époque où certains de ses amis lui parlaient d’Antoine avec enthousiasme. Nous sommes à Milan, en août 386. Augustin a alors trente-deux ans. C’est un rhéteur brillant et cultivé, mais travaillé par la grâce, et qui a de sérieuses inquiétudes sur le sens profond de son existence. La foi germe en lui, mais les actes ne suivent pas, car il est empêtré dans ses vieilles habitudes et dans sa vie mondaine…

La Bible et le best-seller

Or voici que vient à lui quelqu’un qui ouvre un livre, ou plutôt qui en ouvre deux : le premier par hasard (mais y a-t-il du hasard en ces circonstances ?), le second consciemment et avec passion (mais sous l’impulsion secrète de la grâce). Le premier est la Bible ; le second sera la Vie de saint Antoine.

Un jour, Alypius et moi eûmes la visite d’un de nos compatriotes d’Afrique, Ponticien, qui avait à la cour une charge importante. Je ne me souviens plus de ce qui l’amenait. Nous étions assis pour causer quand il aperçut par hasard, sur une table de jeu qui était devant nous, un livre. Il le prit et l’ouvrit : c’étaient les épîtres de l’apôtre Paul. Il en fut surpris, pensant qu’il s’agissait d’un des livres païens nécessaires au métier qui dévorait alors ma vie. Il sourit et me félicita du regard, étonné de trouver chez moi ce livre-là. C’était un chrétien fervent, souvent prosterné dans Ton[14] église en de fréquentes et longues prières. Je lui avouai que ces Écritures étaient pour moi l’objet d’une étude attentive[15].

La scène est une sorte de prophétie, puisqu’Augustin lui-même, un peu plus tard, ouvrira le Nouveau Testament et y trouvera justement un texte de saint Paul qui changera sa vie.

Mais pour l’instant, tout se passe comme si ce livre lui restait fermé. Il a beau l’étudier, il n’en pénètre pas le sens. Son esprit reste sourd à l’intelligence des Écritures, que seule la grâce peut donner. Il a besoin d’un « lecteur », c’est-à-dire d’un médiateur et même de plusieurs, pour devenir enfin perméable à la Parole divine.

Qui sont ces intermédiaires ? Ponticien, bien sûr, qui va témoigner à Augustin de sa propre conversion ; mais surtout saint Antoine, qu’il lui fait découvrir à travers le livre de saint Athanase. Mystère de la communion des saints : Athanase, Antoine, Ponticien passent ensemble le relais au futur saint Augustin, qui nous le transmet à travers ses Confessions, que nous relisons aujourd’hui… Et cette chaîne continuera jusqu’à la fin des temps ! Mais voyons la suite du texte :

La conversation s’engagea, et Ponticien nous parla d’Antoine, ce moine d’Égypte dont le nom était célèbre parmi tes serviteurs, mais qui nous était alors inconnu. S’en étant aperçu, il s’attarda sur le sujet, découvrant ce grand homme à notre ignorance, qui s’en étonna. Avec stupéfaction, nous écoutions le récit de Tes authentiques merveilles, si récentes, presque contemporaines, opérées dans la vraie foi, dans l’Église catholique. Tous nous étions pleins d’étonnement : nous, d’apprendre de si grandes choses, et lui, que nous n’en ayons pas encore entendu parler.

Ainsi Augustin va de la Parole de Dieu, qu’il ne comprend pas encore, à la Vie de saint Antoine où il constate les fruits de cette Parole, son efficacité dans la vie d’un homme. Puissance du témoignage, qui renvoie à Celui dont on est témoin.

Pour nous aussi, souvent, l’éveil à la vie spirituelle passe par des témoignages forts, des vies exceptionnelles, qui nous touchent et nous interpellent. À elle seule, la Bible reste souvent obscure ; mais elle devient parlante à travers ceux qui en vivent et en attestent la vérité.

Un témoignage frappant

Encouragé par l’intérêt de ses amis, Ponticien personnalise son récit. Et pour montrer que les événements relatés par Athanase n’ont rien d’imaginaire, il en vient à des faits dont il a été témoin. Car ce n’est pas seulement dans la lointaine Égypte qu’ont lieu des conversions radicales, comme celle d’Antoine et de ses successeurs ; de nos jours et tout près de nous, dit-il à Augustin, ces choses se produisent :

Là-dessus, il nous parla de la multitude des monastères, des parfums de vertu qu’ils exhalent vers nous, des solitudes fertiles du désert, toutes choses dont nous ne savions rien. Or il y avait à Milan même, hors les murs, un monastère plein de bons frères à la garde de l’évêque Ambroise, et nous l’ignorions.

Ici intervient un beau témoignage, certes romancé, mais dont le fond est à coup sûr authentique. Pour mieux l’apprécier, souvenons-nous que Ponticien faisait partie de l’entourage immédiat de l’empereur Théodose et l’accompagnait dans ses voyages. L’histoire se passe à Trèves, capitale de la partie nord de l’empire, et confirme l’étonnante diffusion du livre d’Athanase.

Ponticien parlait, nous l’écoutions en silence. Il en vint à nous raconter qu’un jour, à Trèves, il se promenait l’après-midi avec trois de ses compagnons dans les jardins proches des murs de la ville, pendant que l’empereur était aux spectacles du cirque. Ils marchaient deux à deux et prirent des chemins différents.

Or les deux autres, dans leur promenade, tombèrent sur une cabane où vivaient quelques-uns de ces pauvres en esprit, Tes serviteurs, à qui le royaume des cieux appartient. Ils y trouvèrent un manuscrit de la Vie d’Antoine, que l’un d’eux se met à lire. Il s’enthousiasme, son cœur brûle, et tout en lisant, il pense à embrasser une telle vie, à quitter le service du siècle pour Te servir, car ils étaient l’un et l’autre des chargés d’affaires de l’empereur.

Augustin fait alors le portrait touchant de ce haut fonctionnaire qui prend soudain conscience de la vanité de sa carrière, et qui aspire à une vie meilleure. Notons l’insistance sur le rôle du livre dans ce revirement : c’est bien en tenant la Vie d’Antoine entre ses mains que le personnage est transformé. Notons aussi le rôle de « lecteur » qu’il joue auprès de son compagnon : à travers lui, le livre d’Athanase devient parlant pour quelqu’un d’autre. Encore un maillon de cette immense chaîne qui vient jusqu’à nous…

Rempli d’un divin amour et d’une sainte honte, il s’emportait contre lui-même, et jetant les yeux sur son ami, lui dit : « À quoi donc tendent tous nos travaux ? Que cherchons-nous, dans quel but servons-nous ? Au palais, quel est notre plus grand espoir, sinon d’être les amis de l’empereur ? Mais dans cette situation, que de menaces ! Que de dangers, pour en arriver à de plus grands dangers encore ! Et puis, y arriverons-nous ? Alors que si je veux être l’ami de Dieu, je le deviens aussitôt. »

Ainsi parlait-il, agité par l’enfantement d’une vie nouvelle. Puis ses yeux revinrent vers les pages du livre, reprirent la lecture, et un changement profond se produisit en lui, sous Ton propre regard. Déjà sa pensée se détachait du monde, comme on le vit par la suite. Pendant qu’il lisait, les flots de son âme coulaient en frémissant. Il discerna le meilleur parti, décida de l’embrasser, et il était déjà à Toi lorsqu’il dit à son ami : « C’est fait, je romps avec nos espérances. J’ai décidé de servir Dieu, aujourd’hui, en ce lieu même. »

On devine la suite. Son compagnon prend la même décision, aussi soudaine qu’irrévocable. Les deux autres, les retrouvant à la tombée du jour, les invitent à revenir au palais impérial, mais en vain : la page est tournée… Et c’est un livre, justement, qui a tout changé.

Prends et lis !

Augustin, très marqué par ce témoignage, ne l’a jamais oublié. Quelques pages plus loin, relatant sa propre conversion, il cite la Vie d’Antoine comme le livre qui lui a révélé, justement, qu’un livre peut changer une vie. Dans ce jardin où il est en pleine tourmente intérieure, où il pleure et supplie, il entend comme une voix d’enfant chantonner au loin : Tolle, lege, tolle, lege[16]… Et à travers cette mystérieuse injonction, il comprend que pour lui, le moment est venu.

Refoulant mes larmes, je me levai. Il était clair que Dieu m’ordonnait d’ouvrir le livre et de lire le premier texte que j’y trouverais. Je savais qu’Antoine, au hasard d’une lecture de l’Évangile, avait reçu des paroles comme lui étant directement adressées. […] Je pris donc le livre de l’Apôtre, l’ouvris, et lus en silence le premier passage où tombèrent mes yeux : Pas de ripailles ni d’orgies, pas de luxure ni de débauche, pas de querelles ni de jalousies, mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et ne vous souciez pas de la chair pour en satisfaire les convoitises. Je ne voulus pas en lire davantage, c’était inutile. Ces lignes à peine achevées, une lumière de paix se répandit dans mon cœur et dissipa toutes les ténèbres de mon incertitude[17].

Ainsi, en relisant la Vie de saint Antoine, nous rencontrons celles de saint Augustin, de Pontitien et d’autres, comme autant de cierges qu’une même lumière a allumés. À notre tour, soyons pour nos frères des « lecteurs » de cette Parole, des transmetteurs de ce feu : le monde attend sa flamme…

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Daniel Vigne, « En relisant la Vie de saint Antoine (III) », dans Vives Flammes. Revue Carmélitaine de spiritualité n° 284 (septembre 2012), p. 62-69.

En relisant la Vie de saint Antoine (III)

Abordons désormais un thème très présent dans la Vie de saint Antoine : la lutte contre les démons. Triste sujet ? Pas tant que cela, si nous regardons le texte de près. Car la grande leçon que nous transmet saint Athanase en présentant son héros, c’est que nous n’avons pas à craindre les esprits mauvais. Certes, leurs pièges et suggestions sont multiples, et doivent être déjoués pour être neutralisés. Mais c’est tout à fait possible, moyennant quelques « détecteurs de radars » (tout à fait autorisés) dont le saint moine nous livre le secret.

Au fil des pages, on est frappé par le grand nombre de passages relatifs à ce thème. Les peintres s’en sont souvent inspirés pour représenter les fameuses « tentations » de saint Antoine. On y voit l’ascète aux prises avec des visions fantastiques, érotiques, symboliques, tout à fait effrayantes. Le visage tourmenté, le corps terrassé, il est assailli par ces formes horribles, dans une atmosphère de cauchemar.

Mais sur ce thème pictural comme sur d’autres, on peut penser que les artistes profitent souvent d’un thème religieux pour exprimer leurs propres fantasmes et faire valoir leurs talents. De Matthias Grünewald à Salvador Dali, en passant par Jérôme Bosch et par Max Ernst, que de toiles ont mis ce récit en images ! Mais sous le pinceau des peintres, qu’ils soient baroques ou surréalistes, les « tentations de saint Antoine » deviennent un tableau onirique qui n’a plus grand-chose à voir avec le message de sa Vie.

Car en lisant ce livre, on doit faire un deuxième constat. C’est que l’aspect spectaculaire et fantasmagorique des manifestations démoniaques n’en est que l’enveloppe la plus extérieure et la plus superficielle. Ce genre de phénomènes, plutôt évoqué dans les premiers chapitres, concerne un type de tentations auxquelles succèdent des difficultés beaucoup plus profondes et subtiles.

Tout se passe comme si les démons en question n’étaient que des petits histrions, par rapport à ceux qui attaqueront par la suite. Les plus méchants d’entre eux auront des tactiques moins grossières : au lieu de combattre ouvertement le saint ascète, ils vont tenter de le corrompre de l’intérieur, en le poussant à toujours plus d’ascèse. Ils vont le flatter, l’encourager dans sa vocation, l’en féliciter !

Heureusement, une troisième constatation s’impose, un peu inattendue, concernant la réponse de l’ermite à toutes ces attaques. C’est que face à elles, l’attitude de saint Antoine n’a nullement un caractère angoissé, effrayé ou morbide. Au contraire, c’est avec un certain humour qu’il s’en dégage.

J’ai été frappé, en relisant ces textes, d’y trouver partout une sorte d’ironie, une certaine moquerie, loin des tableaux cauchemardesques que nous venons d’évoquer. À croire que leurs auteurs tombent dans le contresens en représentant Antoine comme un être tourmenté et accablé : en vérité, le récit nous dit tout autre chose ! Mais il faut pour cela prendre le temps de l’examiner.

Nous suivrons pour cela le plan du livre[18], en trois parties. Dans la première (chapitres 1-15), que nous évoquerons aujourd’hui, sont racontés les premiers grands combats d’Antoine contre les forces du mal.

Dans la deuxième (ch. 16-48), il enseigne ses disciples, en traitant abondamment de ce problème ; ce discours fera l’objet du prochain article.

Enfin, dans la troisième (ch. 49-93), Athanase relate beaucoup d’autres faits instructifs concernant la lutte contre les démons ; nous les découvrirons par la suite.

Premières attaques

Voyons donc comment les démons entreprennent, au début, de combattre Antoine en faisant feu de tout bois et en essayant de l’impressionner de façon sensible et extérieure.

La première tentation dont le démon usa pour le détourner de l’ascèse fut de lui mettre devant les yeux les biens qu’il avait quittés, le soin qu’il devait prendre de sa sœur, ses relations de famille, l’amour de l’argent, le désir de la gloire, les plaisirs variés de la nourriture et les autres agréments de la vie. Il lui présentait en même temps les grandes difficultés et les peines qui se rencontrent dans l’exercice de la vertu, la faiblesse de son corps et le long temps qu’il restait à vivre. Enfin, pour le détourner de la sainte décision qu’il avait prise, il éleva dans son esprit comme une tempête et un nuage épais de diverses pensées[19].

Ici l’intelligence et l’imagination de saint Antoine sont tiraillées dans tous les sens pour que sa volonté soit affaiblie. Souvenirs agréables, attachements familiaux, soucis légitimes, découragement devant les difficultés, tous ces motifs se mêlent, de façon assez contradictoire : car d’un côté le diable suggère à Antoine qu’il est un grand homme à qui tout pourrait réussir, et d’un autre côté il le persuade qu’il est un pauvre moine incapable d’honorer ses engagements. Pour l’empêcher de prendre conscience de cette contradiction, le démon tente de brouiller sa raison, comme dit la fin du texte, par un « nuage épais ». On voit déjà ici l’ironie du texte, qui suggère que le diable est confus et doit brouiller son message pour le rendre convaincant.

Mais à ces suggestions hétéroclites, Antoine résiste, dit le texte, par sa prière continuelle, sa constance et la grandeur de sa foi. Autrement dit, il ne fait rien d’autre que tenir bon. Nul besoin de gri-gri, de formules magiques : il lui suffit de rester ferme et confiant pour renvoyer le diable dans ses filets. Vexé, celui-ci lance alors une deuxième attaque, qui ne vise plus la pensée et les idées, mais les profondeurs du désir, c’est-à-dire du désir sexuel. Car même sans avoir lu Freud, le démon connaît la force de la libido dans le psychisme humain. Misant donc sur « la vigueur de ses reins[20], qui sont les premières embûches qu’il emploie contre les jeunes gens, il s’en servit pour l’attaquer, le troublant la nuit, le tourmentant le jour ». Mais c’est un nouvel échec :

Le démon lui suggérait des pensées obscènes, mais Antoine les repoussait par la prière. Le démon excitait ses sens, mais Antoine, rougissant de honte, fortifiait son corps par la foi, la prière et par l’oraison et par les veilles. Le démon, se voyant ainsi surmonté, prit de nuit la figure d’une femme et en imita les séductions afin de le tromper. Mais Antoine, élevant ses pensées vers Jésus-Christ et considérant quelle est la noblesse et l’excellence de l’âme qu’il nous a donnée, éteignit ces charbons ardents dont le démon voulait, par cette tromperie, embraser son cœur[21].

Ne considérons pas trop vite ce texte comme misogyne. Évidemment, Antoine étant un homme, c’est le désir de la femme que le démon stimule en lui. Mais ce qui est démoniaque, ce n’est pas la femme : c’est l’image charnelle qu’en donne le démon. C’est de réduire cet être humain à l’état de chair désirable, dans l’oubli de « la noblesse et l’excellence de l’âme qu’il nous a donnée » à tous, aux hommes et aux femmes. Antoine ne tombe pas dans ce piège, qui suscite la peur de la femme en même temps que la peur du démon. Plus loin, il rappelle d’ailleurs que les anges apparaissent aux saintes femmes, au sépulcre, en leur disant : N’ayez pas peur[22]. Car toute peur est démoniaque, et l’attraction-répulsion fait partie de l’arsenal du diable pour brouiller le regard que les êtres humains portent les uns sur les autres.

Le combat se durcit

Mais ces premières épreuves ne sont que l’avant-garde de combats beaucoup plus décisifs. Les tentations corporelles sont une étape inévitable du chemin spirituel, mais c’est sur d’autres plans que se décide la bataille. Comme les guerres humaines, celle-ci a des aspects stratégiques et tactiques :

Ayant appris de l’Écriture sainte que le démon a toutes sortes de ruses, Antoine persévérait dans l’ascèse, se disant que si le démon n’avait pas eu la force de tromper son cœur par la volupté du corps, il s’efforcerait de le faire tomber par d’autres pièges, n’ayant pas de plus grand plaisir que de faire pécher les hommes. Aussi Antoine châtiait son corps et le réduisait en servitude, de peur que, victorieux dans un combat, il ne soit vaincu dans un autre[23].

On peut être surpris, voire gêné par la sévérité de cette dernière phrase. Après s’être demandé si Antoine n’était pas misogyne, doit-on le suspecter ici d’une haine du corps ? C’est autrement, me semble-t-il, qu’il faut lire le texte. L’auteur vient de dire que le démon ne réussit pas à faire tomber Antoine par les désirs du corps. Mais se croire à l’abri de toute chute corporelle serait un grand orgueil spirituel ! Par humilité et prudence, le saint moine maintient donc les rigueurs d’une ascèse qui n’est plus, pour lui, essentielle, mais qui reste nécessaire. Les avant-postes de la bataille sont ailleurs, mais il faut continuer à protéger l’arrière-garde : principe élémentaire de tactique militaire.

Quelques pages plus loin, un récit frappant confirme que la haine du corps n’a rien de saint, et qu’elle est au contraire l’apanage du diable. Car le démon, après avoir flatté les appétits d’Antoine, se fait le pire ennemi de son corps ! Mais la grâce rendra vie au saint moine :

Venant de nuit avec une grande troupe de démons, le diable le frappa si fort qu’il le laissa au sol, accablé de douleurs et sans voix. […] Mais la Providence divine – car le Seigneur n’abandonne pas ceux qui espèrent en lui – fit que le lendemain, son ami vint lui porter du pain. Ouvrant la porte, il le trouva à terre comme mort. Il le porta à l’église du village et le coucha sur le sol. Plusieurs de ses proches et des habitants du bourg vinrent l’entourer comme un mort. Mais vers minuit, Antoine reprit ses sens et s’éveilla. Voyant qu’ils étaient tous endormis et que son ami seul veillait, il lui fit signe de s’approcher et le pria de le remporter, sans éveiller personne, au sépulcre où il l’avait pris[24].

Cette précision finale (et paradoxale !) nous rappelle qu’Antoine, au désert, logeait dans des tombeaux. Puissant symbolisme, puisqu’il changeait ainsi ces lieux de mort – d’antiques mastabas égyptiennes, aux parois couvertes de dessins de dieux à têtes d’animaux… – en lieux de vie. Tout le récit évoque d’ailleurs la mort-résurrection du Christ, qu’Antoine réactualise à sa manière.

Un spectacle tragi-comique

La suite du texte met en scène le diable à la façon du livre de Job : comme un ennemi rusé et cruel qui cherche, par tous les moyens, à faire tomber l’homme. Mais comme il a du mal à parvenir à ses fins, il décide de frapper un grand coup :

Plein de dépit et de fureur, le démon rassembla ces chiens enragés, toujours prêts à déchirer les gens de bien, et leur dit : « Vous voyez que nous n’avons pas pu dompter cet homme, ni par l’esprit de fornication, ni par les douleurs de son corps, et qu’il a encore la hardiesse de nous défier. Attaquons-le donc d’une autre manière, puisqu’il nous est facile, pour nuire aux hommes, d’inventer diverses sortes de méchancetés[25]. »

De fait, cette dernière attaque est décrite de façon particulièrement horrible. Tout le bestiaire de l’Antiquité est ici convoqué dans un tableau grimaçant. On comprend que les peintres aient eu envie de dessiner la scène, et que Gustave Flaubert en ait tiré le terrible récit que l’on sait.

La bande des démons fit alors un tel vacarme que tout le local tremblait. Les murs de la cellule étant comme rompus, ils entrèrent en foule, sous forme de bêtes et de reptiles, et le remplirent de spectres de lions, d’ours, de léopards, de taureaux, de loups, de serpents, de scorpions et d’aspics. Chaque bête poussait son cri, le lion rugissait comme pour le dévorer, le taureau le menaçait de ses cornes, le loup s’apprêtait à se jeter sur lui, le serpent rampait à terre…

Mais il est clair qu’Athanase en rajoute : il force le trait, au point que la mise en scène frise le ridicule, comme dans une parodie de film d’horreur. D’ailleurs cette surenchère n’effraie pas du tout Antoine, qui fait tranquillement remarquer aux démons que s’ils ont besoin de s’y mettre à plusieurs, c’est que chacun d’eux n’est pas si fort que cela ! Il leur disait, se moquant d’eux :

Si vous aviez quelque force, un seul de vous suffirait à me combattre. Mais le Seigneur vous a coupé le nerf, alors vous essayez de m’effrayer par votre nombre. D’ailleurs, rien ne montre mieux votre faiblesse que d’en être réduits à prendre ces formes d’animaux stupides[26].

Le ton est donné : saint Antoine n’est pas de ceux qui entretiennent en nous la peur du diable. Bien au contraire, il sait congédier le démon avec ironie et efficacité, et même parfois, comme on le verra, le regarder avec une dérision mêlée de pitié ! Décidément, la Vie de saint Antoine échappe aux clichés que nous en avons. Mais ce texte plein de sagesse a encore bien des choses à nous apprendre : restons à son écoute.

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Daniel Vigne, « En relisant la Vie de saint Antoine (IV) », dans Vives Flammes. Revue Carmélitaine de spiritualité n° 285 (décembre 2011), p. 52-59.

En relisant la Vie de saint Antoine (IV)

Athanase d’Alexandrie, l’auteur de la Vie de saint Antoine, a clairement divisé son livre[27] en trois parties. La première concerne les cinquante premières années de la vie du saint moine, de 251 à 306 environ. La troisième relate les cinquante dernières années, jusqu’à sa mort en 356 (car Antoine vécut 105 ans). Dans ces deux parties, l’auteur insiste sur les faits : les lieux où Antoine a vécu, ses miracles, ses relations avec les hommes. Mais au centre du livre, l’auteur insère une partie qui comporte uniquement ses enseignements, rassemblés dans un long discours, et qui traite presque exclusivement du problème des démons. C’est dire l’importance de ce thème dans sa spiritualité.

Certains pourraient trouver cette importance excessive, voire dangereuse. Il est vrai qu’aujourd’hui, on parle peu du diable – et on n’a pas forcément tort, car certaines visions du combat spirituel accordaient trop d’importance au mal, aux démons, au péché et aux tentations. La peur de déplaire à Dieu, d’être soumis à l’action des démons, devenait une sorte d’obsession et de terreur. Mais Antoine ne vise pas du tout à entretenir en nous la peur des démons : bien au contraire, tout son enseignement vise à bannir cette peur. En relisant ce texte, on le vérifiera aisément : sa spiritualité est tout entière axée sur la victoire, celle du Christ et la nôtre. Loin de nous écraser ou de nous inquiéter, ce discours est d’un optimisme foudroyant !

Il nous faut retrouver cette foi victorieuse, cette joie formidable, qui manque souvent à nos vies chrétiennes. On ne parle pas du diable, certes, mais on porte des tristesses profondes, des amertumes sous-jacentes ou des colères cachées qui nous viennent de lui et qui nous détruisent. On ignore l’existence des démons, mais on subit leur action. Nous oublions que nous avons un ennemi, et cet ennemi en profite.

En bon guide spirituel, Antoine peut nous aider à sortir de ce piège, d’abord en démasquant nos adversaires, mais surtout en nous apprenant la très bonne nouvelle : nous en avons été libérés par le Christ.

Qui sont les démons ?

Antoine précise qu’il n’a pas l’intention d’en parler sur un plan théorique. Le but n’est pas de connaître les démons pour eux-mêmes (ils n’en valent pas la peine), mais d’en savoir suffisamment sur eux pour nous en protéger.

Ils ne sont pas loin de nous, car l’air qui nous entoure en est rempli, et ils sont très différents les uns des autres. Sur leur nature et sur leur diversité, il y aurait beaucoup à dire, mais je laisse cela à de plus grands que moi. Je me contenterai ici de ce qu’il est nécessaire que vous sachiez[28].

La suite présente en quelques mots le statut des démons : créatures spirituelles, bonnes par nature, mais qui ont fait un mauvais usage de leur liberté. Reniant Dieu, ils sont devenus mauvais par leur propre choix, et sont désormais ses adversaires autant que les nôtres.

Il faut savoir d’abord que ce qu’on appelle les démons n’ont pas été créés comme tels, car Dieu n’a rien fait de mauvais. Ils ont été créés bons, mais, déchus par leur faute de la sagesse céleste, précipités sur terre, ils ont trompé les païens par leurs illusions. Détestant les chrétiens, ils font tout pour nous fermer l’accès au ciel, et pour nous empêcher de monter là d’où ils sont tombés[29].

Comme au passage, Antoine évoque les connaissances qu’il a pu acquérir, par expérience, sur la diversité de ces anges mauvais. Il nous apprend (détail inattendu) que certains démons sont moins dangereux que d’autres, lesquels sont particulièrement malins :

Il faut beaucoup de prières et d’ascèse pour parvenir, par la grâce du discernement des esprits, à connaître ce qui les concerne, lesquels d’entre eux sont les moins méchants, lesquels sont les pires, quelle est la spécialité de chacun, comment chacun est terrassé et chassé. Car leurs méchancetés sont diverses, ainsi que leurs manœuvres insidieuses[30].

Un des stratagèmes favoris des démons consiste à se faire passer pour ce qu’ils ne sont pas. D’où la nécessité de les identifier avec une certaine précision. Bas les masques ! Antoine souligne l’importance de ce travail d’identification :

Si une apparition se produit, au lieu de te laisser troubler, interroge-la avec assurance : « Qui es-tu ? d’où viens-tu ? » Car si cette vision est d’un bon ange, il te rassurera et changera ta crainte en joie. Et si c’est un démon, il sera terrassé en voyant la fermeté de ton esprit, car la meilleure preuve qu’on n’est pas troublé, c’est de demander ainsi : « Qui es-tu ? d’où viens-tu[31] ? ».

Retenons à ce sujet un critère décisif, permettant de savoir qu’on est en présence d’un esprit mauvais : c’est le trouble dans lequel cette présence nous plonge. Car la peur est foncièrement mauvaise. Aussi la peur des démons n’est nullement une vertu, ni une façon de les combattre, mais au contraire une marque de leur action. La seule utilité de cette peur, c’est de nous informer sur ceux qui en sont la cause.

Dans une apparition, si vous percevez du bruit et du trouble, des fantasmes représentant les choses du monde et des menaces de mort, sachez que c’est la venue des mauvais. Que ceci vous serve de signe : lorsque l’âme persiste à avoir peur, c’est la présence des ennemis. Car jamais les démons ne délivrent de la crainte, comme fit l’archange Gabriel à Marie et à Zacharie[32].

Mais ici, la question se complique. Car si la présence de la peur est un signe certain de l’action des démons, il arrive que l’absence de peur soit le résultat d’une tromperie ou d’une illusion. Ainsi certains hommes pensent qu’ils vont très bien, qu’ils sont parfaitement en paix avec eux-mêmes, voire avec Dieu, alors même qu’ils sont prisonniers du mal. La drogue, par exemple, qui anesthésie la conscience morale, procure une « fausse paix » très destructrice. Il faut donc être attentif aux ruses et aux mensonges que les démons savent mettre en œuvre pour nous piéger.

Des esprits très rusés

Sur ce thème, saint Antoine est intarissable. Les mystifi-cations du diable sont un des sujets les plus fréquemment évoqués dans son enseignement. Mais pour les démasquer, il ne s’agit pas de déclencher la « chasse aux sorcières » et de voir le mal partout ! D’une telle attitude, suspicieuse et accusatrice, le diable lui-même se frotte les mains, car elle incite à la violence et à la haine. Il faut donc trouver une autre voie. Comment lutter efficacement, sans tomber dans le piège de l’Accusateur, contre les mensonges des démons ?

La réponse est simple et tient en un mot : l’humilité. Car le plus dangereux, dans la vie chrétienne et plus spécialement dans la vie monastique, c’est de se croire du bon côté. C’est de confondre nos actes de piété, nos engagements religieux, avec la grâce divine. Là est la grande erreur, où peuvent malheureusement tomber les plus zélés. Garde ton serviteur de l’orgueil, dit le psalmiste, alors je serai pur du grand péché[33]

Les pièges que l’Adversaire tend au commun des mortels sont, finalement, assez grossiers : plaisirs du corps, vanité des richesses, célébrité médiatique… Du fond de son désert, Antoine est protégé de ces tentations-là, mais c’est sur d’autres terrains que les démons tenteront de le piéger. Ils vont notamment le flatter pour son ascèse, lui faire contempler sa propre sainteté, l’encourager à aller encore plus loin – pour le faire tomber ! Voici des exemples de cette méchante stratégie :

Ils sont rusés et prêts à n’importe quels changements ou métamorphoses. Parfois, sans les voir, on peut les entendre chanter des psaumes et citer des passages de l’Écriture sainte. Souvent, lorsque nous lisons, ils répètent comme en écho nos paroles. Quand nous dormons, ils nous réveillent pour nous pousser à la prière, recommençant cela si souvent qu’ils nous permettent à peine de prendre un peu de repos. Parfois, ils prennent l’apparence de moines et feignent de tenir des discours pieux, afin qu’en nous trompant, ils nous entraînent à faire ce qu’ils désirent. Mais il ne faut pas les écouter, même s’ils nous éveillent pour prier ou nous poussent à des jeûnes excessifs[34].
Quand les démons viennent à vous de nuit pour vous prédire l’avenir et feignent d’être de bons anges, ne les écoutez pas, ils mentent. S’ils louent votre ascèse et vous déclarent bienheureux, n’écoutez pas, n’en faites aucun cas. Fortifiez-vous plutôt par le signe de la croix, signez aussi votre maison, priez et vous les verrez disparaître. Car ils sont lâches et craignent extrêmement le signe de la croix du Seigneur[35].

Un de leurs stratagèmes favoris est de prétendre illuminer l’intelligence, lui apporter des connaissances spéciales, non seulement sur le plan mystique, mais aussi sur le plan scientifique. Antoine évoque ces phénomènes avec un certain humour :

Une fois, m’abordant de nuit avec des effets de grande lumière, ils me dirent : « Nous venons, Antoine, pour t’éclairer. » Je fermai les yeux, me mis en oraison, et aussitôt cette lumière impie fut éteinte. Quelques mois après, ils vinrent en chantant des psaumes et en parlant de l’Écriture sainte ; mais je restai comme un sourd qui n’entend pas[36].
Les lumières qu’ils font paraître sont fausses ; elles sont plutôt l’image et le prélude du feu qui les attend ! Ainsi tentent-ils de nous effrayer par les flammes où ils seront eux-mêmes brûlés[37].
Ils se servent même de la crue des fleuves pour nous tromper. Ainsi, voyant qu’il a beaucoup plu en Éthiopie, et sachant par là que le Nil va déborder, ils se hâtent de venir prédire l’inondation en Égypte avant qu’elle n’y soit arrivée. Ce que les hommes pourraient faire aussi bien qu’eux, s’ils étaient par nature aussi rapides et aussi légers[38].
Ils ne connaissent rien par eux-mêmes : comme des voleurs, ils se disent seulement les uns aux autres les choses qu’ils ont vues, et leurs avis ne doivent pas être pris pour des prédictions, mais pour de simples conjectures[39].

En deux lignes, Antoine résume et dissipe parfaitement ces deux pièges, celui de l’orgueil religieux et celui du savoir supérieur :

Combien de fois, alors que les démons me disaient que j’étais un saint, je les ai maudits au nom du Seigneur ! Combien de fois, alors qu’ils me prédisaient le débordement du Nil, je leur ai répondu : « De quoi vous mêlez-vous[40] ? »

Il y a dans ces phrases un mélange étonnant d’énergie et d’ironie, de ferveur et de détachement. Car dans la façon dont Antoine affronte les démons, il n’y a pas d’angoisse : en Christ, il sait de façon certaine que le mal, désormais, est vaincu. Mais cette conviction forte, il ne craint pas de l’exprimer de façon un peu comique. Un récit surprenant en témoigne, dans lequel l’auteur fait dire à Satan lui-même que sa cause est perdue :

Je veux encore vous raconter ceci pour augmenter votre assurance ; et vous pouvez me croire, car je ne mens pas. Une fois quelqu’un frappa à la porte du monastère. Je sortis et vis un homme très grand. Je lui demandai qui il était, il me répondit : – Je suis Satan. – Que veux-tu donc ? – Pourquoi les moines et les autres chrétiens m’accusent-ils en vain ? Pourquoi me maudissent-ils à toute heure ? – Mais pourquoi leur fais-tu toujours du mal ? – Je ne leur en fais point, mais c’est eux-mêmes qui s’en font, car moi j’ai perdu toute ma force […] Il ne reste plus un lieu où je commande, je n’ai plus d’armes et je ne possède pas une seule ville, car les chrétiens sont répandus dans le monde entier et les déserts eux-mêmes sont remplis d’ascètes. Qu’ils se gardent donc eux-mêmes, et qu’ils ne me maudissent plus sans raison !

Alors, admirant la grâce de Dieu, je lui dis : – Bien que tu sois toujours menteur et que tu ne dises jamais la vérité, tu viens de la dire maintenant malgré toi. Car Jésus-Christ, en venant dans le monde, a ruiné toutes tes forces. En te mettant à terre, il t’a entièrement désarmé[41].

Dans ce dialogue, le diable fait presque pitié ! Mais ne nous laissons pas attendrir, car c’est encore une des ruses dont il est capable :

Il n’y a rien que les démons ne fassent et ne feignent pour tromper les simples. Ils font de grands bruits, ils éclatent de rire, ils sifflent, et si personne ne fait attention à eux, ils pleurent et se plaignent, comme se reconnaissant vaincus[42].

Ici on imagine le saint ermite, entouré de ses disciples, mimant les simagrées de ces esprits mauvais et ridiculisant leurs grimaces… Décidément, Antoine ne nous impose pas un sérieux écrasant ! Tant il est vrai que la victoire sur les démons n’a rien d’une crispation inquiète. Si le chrétien écarte ces forces du mal, c’est avec une autorité sereine et une joie souveraine. Mais Antoine a encore d’autres enseignements à nous transmettre ; nous prendrons le temps de les écouter.

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Daniel Vigne, « En relisant la Vie de saint Antoine (V) », dans Vives Flammes. Revue Carmélitaine de spiritualité n° 286 (mars 2012), p. 59-66.

En relisant la Vie de saint Antoine (V)

Une dernière fois, ouvrons le précieux livre de saint Athanase relatant la vie du père des moines[43], et, encore une fois, remarquons-y l’importance de la lutte contre les démons. On pourrait craindre que cette spiritualité soit malsaine, par le fait même qu’elle se soucierait trop du mal. N’est-ce pas tomber dans un des pièges du diable, que de prêter une attention excessive à son action ? Ne vaudrait-il pas mieux l’ignorer purement et simplement ?

Il est vrai qu’aujourd’hui, on parle peu de ces influences mauvaises – mais on n’en est pas moins victime. On pourrait même penser que notre époque est d’autant plus sujette à l’action des démons qu’elle l’ignore, et qu’elle les laisse ainsi agir en toute impunité. Tous les maîtres spirituels, au contraire, nous avertissent de la réalité et de la nécessité d’un combat contre les esprits mauvais.

Quelques rappels

Comment ne pas prendre au sérieux, dans la vie du Christ lui-même, le fait qu’il ait été quarante jours au désert, tenté par le diable ? Comment oublier les innombrables miracles dans lesquels il chasse les démons ? Comment négliger cette parole solennelle :

Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair. Aussi vous ai-je donné le pouvoir de fouler aux pieds serpents, scorpions, et toute la puissance de l’Ennemi, et rien ne pourra vous nuire. Mais ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis : réjouissez-vous de ce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux[44].

Saint Paul, déjà, écrit aux Éphésiens :

Ce n’est pas contre des adversaires de sang et de chair que nous avons à lutter, mais contre les Principautés, contre les Puissances, contre les Régisseurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits du mal qui habitent les espaces célestes. C’est pour cela qu’il vous faut endosser l’armure de Dieu, afin qu’au jour mauvais vous puissiez résister et, après avoir tout mis en œuvre, rester fermes[45].

Mais quelle est la nature de ce combat ? S’agit-il d’un rapport de forces entre des êtres corporels et des êtres immatériels, d’une sorte de match de boxe entre Satan et les hommes ? Si c’était le cas, en tant que pauvres créatures terrestres, nous serions forcément perdants. Lorsque l’apôtre souligne le fait que ce n’est pas contre des adversaires de chair et de sang que nous avons à lutter, c’est justement pour indiquer qu’il s’agit d’autre chose. Que le combat spirituel se situe sur un autre plan, et que la victoire est d’une nature tout à fait originale.

La fin de la citation nous en donne le secret : résister et rester fermes. En fait, dans ce combat, on est vainqueur en laissant l’adversaire s’agiter tout seul. En refusant de céder à ses provocations, d’en venir aux mains, de chercher le contact. Comme dans certains arts martiaux, c’est avec une sorte de distance sereine, d’indifférence à l’adversaire, que l’on repousse ses attaques. Ce n’est pas en se démenant contre lui, mais en gardant son calme et en évitant même de croiser son regard.

Ainsi le chrétien ne cherche nullement à se montrer plus fort que Satan : il n’a pas cette prétention. Il cherche moins à vaincre l’adversaire qu’à le laisser s’autodétruire. Mais il n’est pas pour autant privé de toute « logistique » permettant d’atteindre ce but. La suite de la citation de saint Paul y insiste, et nous apprend cette bonne nouvelle : face au mal, nous ne sommes pas nus, laissés à nos seules forces. Nous avons tout l’équipement nécessaire. D’où le célèbre tableau du combattant chrétien :

Tenez-vous donc debout, avec la Vérité pour ceinture, la Justice pour cuirasse, et pour chaussures le Zèle à propager l’Évangile de la paix ; ayez toujours en main le bouclier de la Foi, grâce auquel vous pourrez éteindre tous les traits enflammés du Mauvais ; enfin recevez le casque du Salut et le glaive de l’Esprit, c’est-à-dire la Parole de Dieu[46].
Il y a dans cette description une merveilleuse ironie, car toutes les « armes » ici décrites sont, aux yeux du monde, des choses dérisoires : la vérité, la justice, la paix, la foi, le salut : cinq mots bien creux, pour ceux qui se fient à la force et à son pouvoir destructeur. Pourtant, c’est avec eux seuls que le chrétien fait face aux puissances du mal, comme David se présente devant Goliath avec une simple fronde et « cinq cailloux bien lisses[47] » alors que le géant avait, dit l’Écriture, un attirail terrifiant :
Sur sa tête était un casque d’airain, et il était vêtu d’une cuirasse à écailles, cuirasse pesant cinq mille sicles d’airain. Il avait aux jambes des cuissards d’airain et un javelot d’airain sur les épaules […]. La pointe de sa lance faisait six cents sicles de fer[48].
Magnifique contraste entre l’enfant et le colosse : mais on sait qui aura le dessus. Saint Paul confirme ce paradoxe : Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort[49]. Nous n’avons pas à jouer des muscles face à nos adversaires, mais à nous confier en Celui qui nous garde. Il y aurait donc une grave erreur à confondre le combat spirituel avec une lutte de type physique. Dans ce combat, d’ailleurs, le chrétien ne cherche pas tant à terrasser l’adversaire qu’à rester ferme. Sa victoire consiste simplement à n’être pas vaincu. La patience, la constance, la douceur, suffisent à le ranger dans le camp des vainqueurs.

Une victoire assurée

Telle est bien la leçon que la Vie de saint Antoine nous laisse, en forme de grand encouragement : le diable, finalement, ne peut rien contre nous. Pour qui se confie à la grâce de Dieu, les attaques des démons sont des coups d’épée dans l’eau. Antoine ne cesse de le dire à ceux qui le consultent, et la promesse de Jésus : rien ne pourra vous nuire est le leitmotiv de son enseignement.

C’est Dieu seul qu’il faut craindre ; eux, il faut les mépriser et ne les craindre en rien. C’est une arme puissante contre eux que la vie droite, la foi en Dieu, […] la douceur, le calme, le mépris de l’argent et de la vaine gloire, l’humilité, l’amour des pauvres, ľ’aumône, la bonté, et par-dessus tout, la piété envers le Christ. Les démons font n’importe quoi pour ne pas être foulés aux pieds, car ils connaissent cette promesse faite par le Sauveur aux croyants : Voici, je vous ai donné pouvoir de fouler aux pieds serpents, scorpions, et toute puissance de l’ennemi[50].
La suite du texte, dans l’Évangile de Luc, ajoute à cette promesse une recommandation importante : Cependant, ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis ; réjouissez-vous de ce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux[51]. Saint Antoine ne l’oublie pas, et ajoute :
Mais il ne faut pas se glorifier de chasser les démons, ni de guérir miraculeusement les malades. N’admirez pas celui qui chasse les démons, et ne méprisez pas celui à qui Dieu ne fait pas la même grâce […] : car cest un don du Sauveur[52].

Le fait que le mal s’éloigne de nous n’est donc pas la récompense de nos mérites : il est le don de Dieu. Il n’est pas le résultat de nos efforts, mais un privilège gratuit, qui nous est offert en même temps que la foi, et que nous devons seulement garder intact. Autrement dit, notre victoire consiste moins à marquer des points qu’à ne pas en perdre : à rester « sains et saufs », c’est-à-dire sauvés, par la grâce de Dieu.

Le chrétien est d’emblée dans le camp des vainqueurs ! On comprend qu’un tel privilège fasse pâlir les démons de jalousie. Ayant rayé leur propre nom de cette liste, ils ne supportent pas d’y voir le nôtre. Quant à nous, il nous suffit d’être fidėles à cette couronnne, d’être joyeux de ce cadeau inouï pour voir ses effets se déployer dans nos vies. Alors ceux qui voulaient nous le dérober s’éloignent, verts de dépit.

Impuissance des démons

Il est vrai que les esprits mauvais ne s’avouent pas si facilement vaincus, et persistent dans leurs attaques. Nous le savons : échecs personnels, difficultés familiales, ennuis de santé, angoisses de toutes sortes, sont pour le diable des occasions d’essayer de nous affaiblir. Mais face à toutes ces épreuves, Antoine nous invite à garder confiance, en soulignant toujours les limites de l’action des démons. D’abord, parce qu’ils ne peuvent nous faire aucun mal qui ne soit permis par Dieu :

Quelqu’un m’objectera peut-être, en pensant à l’histoire de Job : comment donc le démon a-t-il pu faire tout le mal qu’il a voulu, comment a-t-il pu le priver de tous ses biens, faire mourir ses enfants, frapper son corps d’une plaie si cruelle ? Mais c’est justement parce qu’il ne pouvait rien de lui-même qu’il demanda ce pouvoir à Dieu et, l’ayant reçu, mit Job à l’épreuve. Ce qui confirme qu’il faut mépriser cet ennemi, puisque même quand il le veut, il ne peut rien contre les justes. Car s’il avait eu ce pouvoir, il ne l’aurait pas demandé, non seulement une fois, mais plusieurs fois, ce qui confirme sa faiblesse et son impuissancel[53].

Ensuite, parce que la multiplicité même de leurs attaques montre qu’ils disposent de « petits moyens » :

S’ils avaient une réelle puissance, ils ne viendraient pas en nombre, ne feraient pas des choses étranges, ne se métamorphoseraient pas pour tâcher de nous tromper. Il suffirait quun seul fasse ce qu’il peut et veut faire. Quand on a la puissance, on ne se sert pas de choses étranges, on n’effraie pas par une venue en masse, mais on en use directement, comme on le veut. Les démons au contraire, parce qu’ils ne peuvent rien, jouent comme au théátre, changent de formes, impressionnent les enfants par des apparitions et visions multiples. Cela prouve leur faiblesse, et nous pousse encore plus les mépriser[54].

Enfin, parce que leurs attaques sont contradictoires et incohérentes entre elles, ce qu’Antoine souligne avec une certaine ironie :

Voyant qu’ils ne peuvent nous faire le mal dont ils nous menacent, ils tournent leur rage contre eux-mêmes. Vous devez bien considérer cela pour ne pas les craindre[55].
Le démon m’a souvent couvert de plaies, mais je disais : Rien ne saurait me séparer de l’amour du Christ. À ces paroles, ils se frappaient les uns les autres. Ce n’est pas moi qui les ai domptés, et qui ai rendu toutes leurs forces inutiles, mais c’est le Seigneur[56].
En fait, le mal que ces esprits veulent nous faire, ils se l’infligent à eux-mêmes. Leur malice, dit le Psaume, leur retombera sur la tête[57] ! Antoine le dit à propos du feu de l’enfer :
(Le diable) s’efforce de nous épouvanter par ces flammes qui doivent le brûler, lui, à jamais. Il nous les fait voir, mais elles s’évanouissent sans nuire à aucun fidèle. Elles ne sont que de celles qui l’attendent dans l’enfer. Nous n’avons donc pas sujet de le craindre, ni tous ses démons, même lorsqu’ils nous attaquent de cette façon, puisque la grâce de Jésus-Christ rend vaines toutes les machines quils utilisent contre nous[58].

Portrait d’un vainqueur

Mais il faut conclure cette série d’articles, et comment le faire autrement qu’en évoquant la mort de saint Antoine ? Il avait 105 ans lorsque, sentant sa fin venir, il appela ses deux plus proches disciples et leur confia une dernière fois son secret :

Vous connaissez les démons et leurs embûches. Vous savez combien ils sont féroces, mais aussi combien faible est leur puissance. Ne les craignez donc pas, mais respirez toujours le Christ, croyez en lui, vivez chaque jour comme devant mourir, soyez attentifs à vous-mêmes, souvenez- vous des avertissements que je vous ai donnés[59].

Il s’êteignit paisiblement[60], souriant à ses compagnons, le visage joyeux. Quatre-vingt-cinq ans de vie ascétique (qui atteindra ce record ?) n’avaient pas fait de lui un vieillard hirsute et austère, mais un être plein de grâce :

Il était resté parfaitement indemne. Il vait les yeux intacts et voyait clair, et n’avait pas perdu une seule dent, bien que ses gencives fussent un peu rongées par l’âge. Ses pieds et ses mains étaient en parfait état. Il paraissait plus brillant de santé et plus fort que ceux qui usent de nourritures variées, de bains et de vêtements divers[61].

Il leur demanda instamment d’inhumer son corps dans un endroit secret, de peur que son tombeau n’attire les foules, et par refus de toute gloire, même posthume. Mais celle-ci ne s’en trouva que grandie, et le nom d’Antoine reste pour toujours associé à la vocation monastique comme charisme à la fois singulier et universel, comme don de Dieu particulier fait à quelques-uns au bénéfice de tous.

Qu’il soit célèbre partout, admiré de tous, désiré de tous ceux qui ne l’avaient pas vu, c’est le signe de sa vertu et de ľamitié de son âme avec Dieu. Ni œuvre littéraire, ni sagesse profane n’ont rendu Antoine célèbre, mais sa seule piété envers Dieu. Nul ne saurait nier que c’est là un don de Dieu[62].

Comment terminer, sinon en rendant gráces, et en demandant à ce grand saint (car il vit toujours) de prier pour nous, pauvres pécheurs ?

____

  1. Athanase, Vie et conduite de notre saint père Antoine [ici VSA], PG 26, 837 s. ; cf. trad. Benoît Lavaud [ici revue], Abbaye de Bellefontaine, coll. « Spiritualité Orientale » n° 28, 1979.
  2. VSA, Préface, p. 21.
  3. VSA, Préface, p. 22 (cf. p. 17).
  4. VSA 1, p. 23.
  5. VSA 85, p. 85.
  6. Cf. Rm 1, 22 ; 1 Co 1, 17-24 ; 2, 1-7 ; Col 2, 8.
  7. Ps 26 (27), 10.
  8. VSA 2, p. 23-24, citant Mt 19, 21.
  9. Ac 2, 37.
  10. VSA 3, p. 24, citant Mt 6, 34.
  11. Is 55, 10-11 : Comme la pluie et la neige descendent des cieux et n’y retournent pas sans avoir arrosé la terre, l’avoir fécondée et fait germer […], ainsi la Parole qui sort de ma bouche ne revient pas à moi sans résultat
  12. Paul Claudel, 1913, Contacts et circonstances, Œuvres en prose, Gallimard, La Pléiade, p. 1010.
  13. Par Évagre d’Antioche en 375, donc juste après la mort d’Athanase (373).
  14. À chaque page des Confessions, l’auteur s’adresse à Dieu, ce qui illustre encore le rôle médiateur du livre.
  15. Saint Augustin, Confessions VIII, 6.
  16. « Prends et lis ! ».
  17. Saint Augustin, Confessions VIII, 12, citant Rm 13, 13-14.
  18. Athanase, Vie et conduite de notre saint père Antoine [VSA], trad. B. Lavaud (revue), Abbaye de Bellefontaine, 1979.
  19. VSA 5, p. 26.
  20. Jb 40, 16, à propos de Béhémoth.
  21. VSA 5, p. 27.
  22. Mt 28, 5 ; VSA 35, p. 51.
  23. VSA 7, p. 28-29.
  24. VSA 8, p. 30.
  25. VSA 9, p. 31.
  26. Ibid.
  27. Athanase, Vie et conduite de notre saint père Antoine [VSA], trad. B. Lavaud (revue), Abbaye de Bellefontaine, 1979.
  28. VSA 21, p. 40.
  29. VSA 22, p. 40.
  30. VSA 22, p. 41.
  31. VSA 43, p. 57 (Jos 5, 13).
  32. VSA 36-37, p. 52.
  33. Ps 18 (19), 14.
  34. VSA 25, p. 43-44.
  35. VSA 35, p. 50.
  36. VSA 39, p. 54, citant Ps 37 (38), 14.
  37. VSA 24, p. 43.
  38. VSA 32, p. 49.
  39. VSA 33, p. 49.
  40. VSA 39, p. 53.
  41. VSA 41, p. 55.
  42. VSA 26, p. 44.
  43. Athanase, Vie et conduite de notre saint père Antoine [VSA], trad. B. Lavaud (revue), Abbaye de Bellefontaine, 1979.
  44. Lc 10, 18-19.
  45. Ep 6, 12-13.
  46. Ep 6, 14-17.
  47. 1 S 17, 40.
  48. 1 S 17, 5-7.
  49. 2 Co 12, 10.
  50. VSA 30, p. 47-48.
  51. Lc 10, 19.
  52. VSA 37, p. 52.
  53. VSA 29, p. 47.
  54. VSA 28, p. 46.
  55. VSA 28, p. 46.
  56. VSA 40, p. 55, citant Rm 8, 35.
  57. Ps 7, 17.
  58. VSA 24, p. 43.
  59. VSA 40, p. 55, citant Rm 8, 35.
  60. En 356.
  61. VSA 92, 90.
  62. VSA 93, p. 90.

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