Le parfum du Christ

Le Christ pantocrator (détail), icône du monastère Sainte-Catherine du Sinaï, VIe s.

Le Christ pantocrator (détail), icône du monastère Sainte-Catherine du Sinaï, VIe s.

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Daniel Vigne, « Le Parfum du Christ », dans Le Sentier de la Torah n° 8 (2000), p. 9-12. [pdf]

Le parfum du Christ

Nous confessons que Jésus est le Messie. Ce titre est le cœur de notre foi, il est une proclamation de foi : les premiers chrétiens étaient ceux qui osaient dire : « Jésus est Messie » et étaient baptisés en son nom (Ac 18, 5 et 28 ; 1 Jn 5, 1, etc.).

Chacun sait que le mot hébreu Mashiah correspond au grec Christos. Ainsi la foi des chrétiens en Jésus Messie a donné le nom composé Jésus-Christ, qui est aujourd’hui employé par tous, même les incroyants ! Or, l’association de ces deux mots n’a rien d’anodin : elle était aux origines un acte de foi inouï, un engagement spirituel propre aux chrétiens. À quiconque parle de Jésus-Christ comme simple personnage historique, on devrait pouvoir demander : « Croyez-vous ce que vous dites ? » Et nous-mêmes, que disons-nous exactement lorsque nous associons ce nom et ce titre ?

En hébreu comme en grec, le titre de Messie-Christ dérive d’un verbe qui signifie oindre, enduire d’huile ou de parfum. On employait autrefois le verbe « chrismer », qui a la même signification. Ainsi, nous croyons en Jésus-Oint, le Chrismé, le Parfumé !… Avouons que nous pensons rarement à ce sens très concret, et à sa signification spirituelle. Nous essaierons, à travers cette courte méditation, de mieux la comprendre. Jésus-Christ est Celui qui a reçu l’Onction. Quelle onction ? Trois réponses possibles méritent d’être examinées : l’onction sacerdotale des prêtres, l’onction politique des rois, l’onction missionnaire des prophètes.

L’onction des prêtres est prescrite par la Loi de Moïse et décrite dans le Lévitique (8, 10-12 ; cf. Si 45, 15). Elle était au départ réservée au grand-prêtre (Ex 29, 7 ; Lv 4, 5 ; 4, 16 ; 6, 15). C’est pourquoi les textes la rattachent à la grande figure fondatrice d’Aaron, premier des grands prêtres d’Israël.

Cette onction sacerdotale était faite avec une huile spéciale, mêlée de plantes aromatiques très odorantes (myrrhe, cinnamome, cannelle, etc.). Le livre de l’Exode nous en fait connaître la composition (30, 23-25). Il précise : « Ce sera l’huile de l’onction sainte, de génération en génération […] Vous n’en ferez point de semblable, dans les mêmes proportions […] Elle est sainte, vous la considérerez comme sainte » (30, 31-32).

Il est écrit que les fils d’Aaron reçurent également cette onction sacerdotale (Ex 28, 41 ; 30, 30 ; 40, 15 ; Lv 7, 36 ; Nb 3, 3). À travers eux, elle fut étendue à tous les prêtres. Mais le service du Temple était réservé aux descendants de Lévi, or « notre Seigneur est issu de Juda, tribu dont Moïse n’a rien dit quand il traite des prêtres » (Hb 7, 14). Il n’a donc pas été oint en tant que Lévite sacrificateur, à plus forte raison en tant que grand-prêtre. La même Épître ajoute : « À la vérité, si Jésus était sur la terre, il ne serait même pas prêtre » (8, 4).

De plus, les historiens nous apprennent que cette onction n’était plus pratiquée depuis plusieurs siècles, suite à la disparition de l’arche d’alliance et d’autres objets saints du Temple. Il semble que les derniers grands prêtres ne recevaient même plus d’onction spéciale. Il est donc certain que Jésus non plus n’a pas été oint comme prêtre. Tournons-nous à présent vers l’onction des rois. Elle avait bien entendu un sens politique beaucoup plus marqué, mais elle gardait un caractère sacral qui la rattachait étroitement à celle des prêtres.

En effet, le roi d’Israël n’était pas un simple chef politique. Il était l’Élu de Dieu. Ainsi Saül, même devenu jaloux et colérique, reste comme protégé par l’onction qui l’avait fait roi. On se souvient de la parole de David dans la grotte d’Engaddi : « Que le Seigneur me garde de porter la main sur lui, car il est l’Oint du Seigneur ! » (1 S 24, 7).

On peut remarquer que certains rois d’Israël ont été oints par des prophètes, d’autres par des prêtres. Ainsi Saül et David ont été oints par le prophète Samuel (1 S 10 ; 1 et 16, 3), Hazaël par le prophète Élie (1 R 19, 15-16), et Jéhu par un disciple d’Élisée (2 R 9, 1-6). D’autre part, Salomon a été oint par le grand-prêtre Sadoq (1 R 1, 39 ; 1 Ch 29, 22), et le roi Joas, par le grand-prêtre Yehoyada (2 Ch 23, 11).

Chacun de ces exemples mériterait d’être étudié de près, mais pour ce qui nous concerne, il est certain que Jésus n’a pas été oint en tant que roi. Quand les foules veulent le faire roi, il s’enfuit dans la montagne (Jn ­6, 15) !

Certes, Jésus est descendant de David par Joseph, et lors de son entrée à Jérusalem, les foules l’acclament comme un roi. On pourrait même voir les rameaux qu’ils brandissent comme figurant une onction d’huile : l’Évangile ne précise-t-il pas que la scène se passe sur le mont des Oliviers (Mt 21, 1) ?

Mais le sens de ce texte dépasse l’horizon politique d’une royauté humaine. Jésus est bien le roi des Juifs, mais d’une manière qui transcende tout pouvoir de ce monde. Sa royauté, Jésus ne l’acquiert pas par une intronisation glorieuse, mais au contraire, par son humiliation radicale en tant que Serviteur.

Au Jardin des Oliviers, comme dans un pressoir, Jésus se laisse broyer par la souffrance pour nous sauver. Il ne sera pas oint de l’huile des rois, mais couronné d’épines. « Mon royaume n’est pas d’ici », déclare-t-il à Pilate. Reste l’onction des prophètes. En réalité, dans la Bible, elle est extrêmement rare : il est seulement indiqué qu’Élie avait « oint » Élisée de son manteau (1 R 19, 16). Les prophètes n’ont pas besoin d’une onction matérielle, qui après tout, n’est que le signe extérieur du choix de Dieu. Ils sont oints de manière invisible. Ils sont habités par une Présence. La Main du Seigneur est sur eux.

On le devine, c’est vers ce type d’onction qu’il faut nous tourner pour comprendre en quel sens Jésus a été « oint » par le Père. Non pas une onction rituelle, mais une onction spirituelle. Jésus est oint, non d’une quelconque huile, mais de l’Esprit Saint.

En lui se réalisent les mystérieuses paroles d’Isaïe, annonçant la figure d’un Serviteur humilié par qui la lumière parviendra à toutes les nations. « Voici mon Serviteur que je soutiens… J’ai mis sur lui mon Esprit » (42, 1). Dès le début de son ministère, Jésus se reconnaît dans la prophétie d’Isaïe qu’il lit publiquement à la synagogue de Nazareth : « L’Esprit du Seigneur Dieu est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction » (61, 1 ; Luc 4, 18). De quelle onction Jésus est-il donc oint ? Celle de l’Esprit lui-même. L’apôtre Pierre le dit clairement dans les Actes : « Dieu l’a oint de l’Esprit Saint » (10, 33).

Cet Esprit qui visitait ponctuellement les prophètes, qui les inspirait par moments, trouve en Jésus sa demeure parfaite et permanente. Il repose en lui, selon une belle tradition ancienne qui se rattache à une autre prophétie d’Isaïe : « Sur lui repose l’Esprit du Seigneur, esprit de sagesse et d’intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur… » (11, 1-2). On verra plus tard dans ce texte les sept dons, c’est-à-dire la plénitude, de l’Esprit-Saint.

L’Évangile des Hébreux, évangile judéo-chrétien dont nous possédons quelques fragments, exprime clairement cette continuité entre Jésus et les prophètes. Lors de son baptême dans le Jourdain, l’Esprit Saint lui déclare : « Je t’attendais dans tous les prophètes, j’attendais que tu viennes pour reposer en toi ».

Ainsi l’onction de Jésus s’inscrit dans le prolongement de l’action de l’Esprit dans les prophètes. Ses contemporains ne s’y trompent pas : Jésus est pour eux « le prophète de Nazareth » (Mt 21, 11, cf. 21, 46). Jésus lui-même se dit prophète (Lc 4, 24 ; 13, 33), et les pélerins d’Emmaüs parlent de lui comme d’un « prophète puissant en œuvre et en paroles » (Lc 24, 19). Mais si le ministère de Jésus est de type prophétique plutôt que royal ou sacerdotal, il ne nous faut pas perdre de vue que Jésus est plus qu’un prophète : il est le Fils unique de Dieu. Son onction messianique et missionnaire, sur la terre, prolonge l’onction éternelle qu’il reçoit du Père dans les cieux. Cette onction est l’Esprit du Père, son amour, sa gloire. Elle fait de lui, dans un sens transcendant, ce Roi divin qui reçoit l’onction d’une huile d’allégresse » (Ps 44 (45), 8) pour régner sur nos cœurs par sa joie. Nous le reconnaissons aussi comme le Prêtre saint qui, « par un Esprit éternel, s’est offert lui-même sans tache à Dieu » (He 9, 14). Ainsi Jésus accomplit en sa personne toutes les formes d’onction qui préfiguraient sa venue. Quel beau nom que celui de chrétiens, ou messianiques ! Il nous fait participer à la grâce du Christ-Messie. Il nous rend porteurs du Parfum du Christ, son Esprit Saint. Que vienne le jour où, de l’olivier unique réunissant juifs et païens, coulera cette grâce en bénédiction pour le monde.

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