Décider, c’est accueillir

Le repas d’Emmaüs (détail), tableau de Matthias Stormer - 1636 - Musée de Grenoble

Le repas d’Emmaüs (détail), tableau de Matthias Stormer - 1636 - Musée de Grenoble

1999 Articles

Daniel Vigne, « Décider, c’est accueillir », dans Christ Source de vie n° 365 (1999), p. 10-13. [pdf]

Décider, c’est accueillir

Il y a quelques semaines, une collaboratrice de la revue m’écrit une lettre amicale, me demandant d’écrire un article pour ce numéro de Source de Vie. Quelques jours plus tard, je lui réponds que j’accepte. Je prends une décision. Elle en appellera d’autres : rassembler mes idées, rédiger ce texte… Vous qui le lisez, n’avez-vous pas décidé de vous arrêter un moment pour cela ? Nous voici donc au cœur du sujet : notre vie est une suite permanente de décisions, qui sont comme enveloppées les unes dans les autres et qu’il faut pourtant prendre chacune pour elle-même. Vivre, c’est à tout moment décider.

Pourtant l’acte de décider, tout en étant continuel, ne peut jamais devenir habituel. Celui qui agit par habitude ne décide plus, l’habitude décide à sa place. Une décision est un acte neuf, qui suppose tous les autres, mais qui s’en distingue. Nul ne peut se reposer sur ses choix antérieurs pour se dédouaner des suivants : j’ai eu beau prendre mille décisions, la mille-et-unième reste à prendre.

La paralysie de l’indécision

Ici se pose le problème de l’indécision. Un événement imprévu ou tragique, un choix de vie lourd de conséquences, une situation complexe, nous paralysent. Nous ne savons plus quelle direction prendre. Ou parfois nous savons quoi faire, mais nous ne pouvons plus le faire. D’où nous viendront la force, l’élan, le mouvement qui nous sortiront de cet immobilisme ? Il y a là une énigme. En effet, il nous arrive de dire à quelqu’un d’indécis : « Prends sur toi ! », « Décide-toi ! » – en constatant que ces exhortations n’ont aucun effet, car la personne n’est pas décidée… à se décider. L’indécis est passif, et si nous le forçons à « bouger » dans telle ou telle direction, son mouvement s’arrêtera bientôt comme celui d’un objet inerte. Celui qui se décide, par contre, est comme un corps vivant qui porte en soi l’énergie qui le fait avancer.

Mais comment un corps inanimé se donnera-t-il la vie ? Comment celui qui n’a pas la force de se décider pourrait-il se donner à lui-même cette force ? Vers une décision-source. Pour vouloir, il faut en quelque sorte vouloir vouloir… Pour se décider, il faut décider de se décider. À la racine de tout acte volontaire, se trouve un autre acte de la volonté elle-même : et si cette volonté fait défaut, rien ne peut la remplacer. Le philosophe Maurice Blondel distinguait en ce sens la volonté voulante, qui est première, de la volonté voulue qui en est la conséquence.

Partons donc à la recherche de cette volonté première, de cette volonté-source sans laquelle aucune décision ne peut être prise. Car le problème essentiel de la décision réside dans le mouvement initial, le « premier moteur » par lequel tout le reste est mû. Toutes les difficultés rencontrées par la suite trouveront leur solution dans cet acte primordial.

Plus profond que nous-mêmes

Si la décision est vie, nous pouvons la puiser à la Vie même. Si tout homme prend des décisions, le chrétien, lui, est appelé à le faire d’une manière particulière : en accueillant un élan de vie qui le précède, et qui oriente ses actes sans jamais anéantir sa liberté. En Christ, décider c’est accueillir ; c’est accepter la volonté de Dieu. Cette acceptation n’est nullement passive : accepter est un acte, un mouvement positif de la volonté. Mais ce mouvement participe d’une mouvance qui vient de plus loin.

On sépare trop facilement la volonté de Dieu et celle de l’homme, comme si l’acte humain de la décision venait se juxtaposer à la volonté divine de façon totalement distincte. Dieu se contenterait de nous indiquer sa volonté sans « empiéter » sur la nôtre : à nous, et à nous seuls, de faire le reste ! Cette perspective est classique, mais superficielle. Le christianisme ne s’en est jamais contenté, et seule une vision plus profonde peut nous permettre de comprendre son message dans ce domaine.

Au-delà des antinomies

À plusieurs reprises dans son histoire, l’Église a cherché à éclairer la place respective des volontés divine et humaine :

1. À la suite d’Augustin, et contre Pélage, en insistant sur la priorité absolue de l’œuvre de Dieu. Pour combattre l’idée que nous pouvions nous sauver par nos propres forces, Augustin magnifia la souveraineté de la grâce divine en rappelant que tout ce qu’il y a de bon en l’homme lui est en réalité donné par Dieu. Même nos décisions les plus intimes, en ce sens, viennent de Lui…

2. Lors de la Contre-Réforme, contre la pensée de Luther et Calvin, et plus tard contre le jansénisme, on souligna davantage la nécessité de la volonté et de l’action de l’homme dans la vie chrétienne. Saint Ignace de Loyola, en ce sens, insiste sur la responsabilité de la créature dans ses choix.

Mais gardons-nous de toute opposition simpliste : chacune de ces spiritualités comporte son propre équilibre, et celui-ci ne se réduit pas à un savant « dosage » d’humain et de divin. Car au-delà de tout schéma conceptuel, nous avons affaire à un mystère d’alliance.

L’Église d’Orient, qui n’a connu ni la crise pélagienne ni celle de la Réforme, s’inspire précisément d’une vision « synergique » des rapports entre la volonté de Dieu et celle de l’homme. Les théologiens byzantins entendent par énergies cette présence mystérieuse de Dieu dans l’homme, cette action divine totalement respectueuse de l’humain, et pourtant agissante en lui.

Ainsi la décision du chrétien n’est jamais soumission fataliste à la volonté divine : elle est entièrement libre et personnelle, bien qu’irriguée par un élan qui lui vient de plus haut. Elle n’est pas l’exercice d’une volonté totalement autonome, mais l’acte d’épouser un dessein qui se propose à lui. Les décisions de la créature et du Créateur sont appelées à communier de façon nuptiale. Un Autre est là, qui appelle et éclaire l’homme dans une « altérité non-aliénante ». Leurs volontés communient dans l’amour.

Christ, notre modèle

Le Christ nous donne à voir cette existence parfaitement libre, et pourtant entièrement disponible à la volonté du Père. L’acte le plus profond de sa décision est de rejoindre ce qu’un autre a voulu pour lui. Tel est le mode d’existence filial dans lequel Jésus a vécu, et qu’il nous offre comme modèle.

On pourrait croire que cette disponibilité diminue notre liberté, puisqu’elle ne nous rend pas entièrement maître de notre destin. En réalité, elle l’augmente, car notre vie s’enrichit dès lors d’un « partenariat » divin.

L’existence chrétienne tient tout entière dans ce mystère de filiation. Le chrétien est fils, enfant de Dieu, avec ce que ces titres impliquent de petitesse et de grandeur : soumis au Père, il est en même temps relié à Lui, et quelle plus grande dignité que d’être fils du Roi de toutes choses ?

L’art comme paradigme

Comment donc, dans une situation difficile, le chrétien doit-il chercher à orienter et prendre ses décisions ? Plusieurs démarches sont possibles. J’aimerais en évoquer deux, que l’on peut comparer à celles du technicien et de l’artiste.

Le technicien fabrique ; il dispose de moyens qu’il inventorie et organise en vue de l’objet à produire. Sa méthode est analytique, constructiviste. Le modèle humain qu’il incarne est le modèle dominant de notre société occidentale, habituée à « planifier » son temps, ses projets et ses actes selon le schème voir – juger – agir.

L’artiste, lui, crée ; il s’inscrit dans une autre perspective, que l’on peut nommer inspirée. Il ne construit pas son œuvre à partir de concepts et de matériaux préconçus, mais reçoit celle-ci dans le mouvement même où il la crée. Il la découvre, en quelque sorte, au moment même où elle sort de ses mains.

La création artistique est un paradigme de notre vocation à la suite du Christ. L’existence chrétienne n’est pas d’abord une existence lucide, « intelligente », ni non plus décidée ou « volontaire », ni « efficace », ni même conforme à des lois morales, mais avant tout une existence créatrice et inspirée. Notre avenir n’est pas tant à bâtir qu’à inventer !

Le chrétien et l’Esprit

Le chrétien devient-il pour autant un être sans projet, livré au seul mouvement de l’inspiration du moment ? Au contraire : chacune de nos décisions successives est invitée à se rattacher à l’unique volonté divine. Chaque acte de confiance renforce notre volonté. Et notre vie prend forme et cohérence, d’une manière qui dépasse ce que nous aurions prévu ou espéré.

Cette attitude ne nous dispensera pas des hésitations et des obscurités inhérentes à tout choix. Mais nous devons croire que Dieu ne nous abandonne à aucun moment de ce travail de la décision. Et si sa présence se fait nocturne, si sa parole se fait silence, nous pouvons nous appuyer sur cette obscurité et ce silence comme sur un don de sa part.

Avec le Christ, le chrétien est créateur de sa propre vie. Comme l’artiste, il a accès aux sources profondes de l’être ; il est ouvert à une réalité qui le dépasse sans l’écraser. Parce qu’il est porteur de l’Esprit, ses décisions sont invitées à être aussi des décisions de l’Esprit.

L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé… » (Ac 15, 28), disaient les premiers chrétiens avec une audace étonnante. Puissions-nous, à leur suite, placer chacune de nos journées dans cette humble disponibilité, cette dépendance joyeuse, qui est le secret de la liberté.

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