Un chrétien en Inde (II)

2005 Mémoires

Daniel Vigne – Un chrétien en Inde (II). Souvenirs (non publiés) d’un second voyage en Inde du sud, du 27 juillet au 15 août 2002.

Un chrétien en Inde  (II)

1. Décollage

1.1

Nouvel envol à l’horizon. Je me souviens du pot d’adieu organisé pour notre départ, il y a deux ans. J’avais dit à certains professeurs de Bangalore : « Si Dieu le veut, je reviendrai ». C’était presque une promesse. Il semble qu’elle va se réaliser.

Je réalise tout ce qu’elle implique : trois semaines de solitude, une urgente maîtrise de la langue anglaise et l’expérience très neuve d’enseigner dans cette langue à des étudiants que je connais mal.

À tout cela il faut se préparer. J’aborde la chose avec sérénité, en espérant que mon insouciance n’est pas de l’inconscience.

1.2

La décision est prise : je repartirai en Inde cet été. Le pressentiment que j’avais eu d’un retour possible, l’accueil positif que l’Institut Saint-Pierre a réservé à ma proposition de cours, la concomitance des dates du voyage avec celles de la cure de Monique, tout donne à penser que ce projet de voyage n’est pas une lubie.

Seule inquiétude : ma maîtrise de l’anglais, actuellement incertaine. J’ai six mois pour m’y remettre, de façon progressive, puis intensive. Je te confie tout… et compte sur tes dons, ô Saint-Esprit !

1.3

J’avais, quant à ce voyage en Inde, quelques dernières hésitations : la situation de Claire, qui pourrait avoir besoin de mon aide ; l’exigence de perfectionner mon anglais ; le côté protocolaire du milieu catholique où je serai accueilli. Je craignais de revenir en étant passé à côté d’une vraie rencontre avec ce pays.

Un coup de fil inattendu de mon directeur de thèse achève de me décider : il s’y trouvera à la même époque, dans un ashram hindou qu’il se propose de me faire découvrir ainsi que d’autres hauts lieux !

1.4

Nous survolons la verte Allemagne, son damier de champs sages, ses forêts profondes. Il fait beau. telle autoroute rectiligne, tel fleuve sinueux se profilent à l’horizon, et partout de petites agglomérations.

Virages sur l’aile, apparemment hésitants, de notre avion qui désormais se rapproche du sol et cherche le meilleur angle en vue d’atterrir.

On perçoit à présent les maisonnettes aux toits pentus, les longues péniches sur l’eau brune, les vastes usines parcourues de tuyaux… et le macadam de la piste, que nous venons de toucher brutalement.

1.5

L’énorme coque capitonnée, où nous avons pris place par centaines, vibre sous la poussée des réacteurs qui sont en train (cette écriture tremblée en témoigne) de l’arracher au sol. Ouf ! Nous voici dans l’air, où les secousses se font plus douces – quoiqu’avec, par moments, des passages à vide qui soulèvent le cœur.

Ce gros avion contraste avec le précédent : cette fois, c’est pour un vol intercontinental que me voici parti ainsi que mes compagnons de voyage. Beaucoup d’entre eux ont la peau brune. Pour eux, c’est le retour au pays ; pour moi, c’est plutôt la grande aventure. Mais elle m’appelle. Quick India !

2. Impressions ecclésiales

2.1

Je cherche mes marques dans ce grand Institut ecclésiastique où tous, à mes yeux, se ressemblent. J’apprends à distinguer, chose hautement nécessaire, le Recteur, le professeur, l’étudiant et le petit cuisinier. Mais tous ont les mêmes hochements de tête, le même sourire aimable, le même respect spontané pour le visiteur que je suis !

Difficile de percer cette belle unanimité, de deviner les écarts hiérarchiques et les rapports de pouvoir qui les sous-tendent… Je m’y applique, non sans quelques inévitables maladresses.

2.2

À deux pas du séminaire où je suis accueilli, l’église paroissiale du Christ-Roi m’a permis d’assister, ce matin, à ma première messe.

Dépaysement garanti. Comme dans toutes les églises de l’Inde, la nef est pleine. Par les portes ouvertes, les fidèles massés vont et viennent ; les femmes à gauche, en saris éclatants, les hommes à droite, en chemises claires à manches courtes.

J’observe leurs profils graves, leur peau très noire, leur ferveur évidente. À voix forte, ils chantent…

2.3

Curieux mélange de tradition et de modernité que cette liturgie populaire. Deux chœurs de femmes et un chœur d’hommes entraînent l’assemblée. Dans leurs inflexions de voix, leurs rythmes syncopés, on sent vibrer l’âme de l’Inde antique.

Mais une cadence électronique et des accords plaqués (do-fa-sol-do, en boucle), sortis d’un synthétiseur de mauvais goût, écrasent et mécanisent cette musique. Comme me le dira un prêtre indien, rencontré par la suite : « Ça ne descend pas à l’intérieur ». Dommage !

2.4

J’ai mieux perçu ce qui me gêne dans la liturgie indienne mise à la mode de l’Occident : c’est l’appauvrissement du rythme.

La musique traditionnelle, celle que l’on entend dans les temples, est d’une richesse extraordinaire. Elle ne se perçoit qu’au prix d’une intense écoute, ou plutôt, d’une détente et d’un apaisement profonds. Alors seulement la périodicité des mélodies, la subtilité des contretemps, le mouvement des phrases, pénètrent l’esprit.

Mais avec leurs boîtes à musique, en trois accords et quatre temps, tout est dit !

2.5

Camille, jeune historien français, travaille depuis six mois sur les archives des Missions Étrangères dans le sud de l’Inde. Des textes et manuscrits par centaines, remontant au XVIIe siècle, permettent de retracer l’aventure surhumaine de ces prêtres partis à l’autre bout du monde, partis pour toujours, partis pour mourir.

Des lettres bouleversantes et des journaux intimes nous font connaître leurs épreuves et leurs tracas. Beaucoup finirent assassinés. Quelle folie les poussait, quel amour les animait ?

3. The french professor

3.1

Donner quatre heures de cours dans une langue autre que la sienne et pour la première fois de sa vie est une épreuve que je ne souhaite à personne. Je l’ai passée ce matin, avec plus ou moins de succès, mais de manière « globalement positive ».

Le premier groupe compte soixante-dix étudiants de licence, le second vingt élèves de maîtrise. Ils m’écoutent religieusement, sans imaginer à quel point je cherche mes mots ! Mais quand ils posent des questions, c’est avec un tel accent que je peine à les comprendre.

3.2

Deuxième journée, plus dure que la première. Les mots ne venaient pas, du moins par moments, et je percevais quelques mouvements de tête comme des signes de perplexité. Je dois mieux préparer mon affaire ; mais j’ai de telles déficiences de vocabulaire qu’il est impossible d’y parer !

Deux choses me consolent : d’abord, la gentillesse de mes hôtes, qui m’accordent leur confiance malgré les imperfections de mon langage ; ensuite, le fait qu’en Inde, une grosse bourde n’est pas si grave : on fait avec.

3.3

Il m’est arrivé plusieurs fois, dans la conversation, d’employer un mot pour un autre et même de parler de « dix ans » quand je voulais dire dix minutes. Non seulement mon interlocuteur n’a pas sourcillé, mais nos échanges ont continué comme si de rien n’était.

Cette indulgence culturelle est pour moi une leçon spirituelle. Là où l’Européen que je suis chercherait la faille, l’Indien la comble et aplanit le terrain. Notre vérité est exclusive ; la leur est inclusive. Elle s’accommode de l’erreur, voire s’en nourrit !

3.4

À l’écrit comme oralement, je peine à donner à mon style une certaine ampleur, une périodicité suffisamment longue. Je suis comme un chanteur qui doit reprendre assez souvent son souffle (ce qui est d’ailleurs le cas). Il me faut apprendre à faire durer la note, à mieux déployer mes phrases et ma pensée.

Mais cette difficulté s’aggrave quand le vocabulaire manque et quand, au dur travail de l’invention, se surajoute un effort d’expression. Une seule issue : s’abandonner. Laisser l’Esprit, s’il le veut bien, parler par ma bouche. Je m’y essaie.

3.5

Mon troisième cours en anglais ne s’était pas trop mal passé, mais le quatrième m’a mis devant un nouveau défi. À la pause, en changeant de salle, j’ai laissé échapper mes notes de cours du livre où elles étaient glissées.

Quand je m’en suis rendu compte, il était trop tard : quelqu’un les avait mises de côté et ne me les a rendues qu’après. J’ai dû travailler sans filet…

Je m’en suis plutôt bien sorti, mais à midi, j’étais vanné. La discrète impression d’être la risée de mes étudiants me tenaille. J’en rêve la nuit !

3.6

Me revoici homme de parole et d’enseignement. Deux jours entiers à préparer le texte de trente pages que je vais laisser à mes étudiants : il est sûrement plein de maladresses, because of my approximate English. Mais il est fait, c’est un vrai soulagement.

J’ai donné, d’autre part, une conférence improvisée – toujours en anglais – aux trois cents séminaristes. Croyez-moi si vous voulez, ça ne s’est pas trop mal passé. « It was wonderful », m’a dit le Recteur. Avec l’aide du Seigneur et les prières de ma bien-aimée…

4. Étonnante Bangalore

4.1

Première virée dans Bangalore et sa cohue. Le chauffeur de rickshaw, à l’aller, était à peu près sage ; celui du retour conduisait comme un fou. Petit, penché, caréné comme sa machine, il zigzaguait entre les voitures avec une sorte de rage, klaxonnant presque en continu.

Ce qui ne l’a pas empêché d’avoir du mal à trouver l’adresse – du moins à ce que j’ai cru ! Car je viens d’apprendre que c’est une tactique fréquente, quand ils embarquent un touriste, de faire semblant de se perdre…

4.2

Les grands espaces verts de la Garden city pourraient en faire une ville agréable. J’ai longé, en la traversant, un lac, un terrain de golf et de nombreux parcs arborés. Mais entre ces îlots de verdure, le trafic est inextricable et le cancer urbain aura bientôt tout dévoré.

Ici comme ailleurs, l’Inde éternelle est en train de mourir, gangrénée par la modernité. Le sari ne tardera pas à disparaître, comme c’est déjà le cas du dhotî. Faut-il s’en plaindre ? Je ne sais ; mais le processus est en marche et n’est pas prêt de s’arrêter.

4.3

Le choc entre tradition et modernité n’est nulle part plus visible qu’entre les deux musées que j’ai visités aujourd’hui.

La Ventakappa Art Gallery, beau palais aux murs rouges, abrite une collection de divinités sculptées en pierre noire, du Xe au XIIe siècle. Présence du passé.

Mais juste à côté se trouve le Viveswaraya Industrial and Technological Museum, horrible bâtiment qui vante, de façon ludique, les progrès de la science et de ses grandes découvertes. Images du futur… ou son mirage ?

4.4

Je traîne depuis deux heures dans le très populaire Meenakshi Temple, au sud de Bangalore. À la différence du lieu précédent, les allées et venues des fidèles, le calme du lieu, la lumière ocre rasant les pierres, me procurent un bonheur paisible.

Je suis assis au pied d’un petit édifice devant lequel jeunes et vieux, au passage, joignent les mains, tournent sur eux-mêmes et se prosternent. De temps en temps, un brahmane vient donner une bénédiction : de l’eau huileuse dont on se caresse la tête, une flamme que l’on effleure, un point rouge sur le front. C’est beau, c’est simple et c’est profond.

4.5

Où suis-je ? En Grèce, il y a deux mille ans ? En Égypte, il y a trois mille ans ?

La cour du temple est pleine, désormais, de petits groupes de pèlerins venus faire leurs dévotions, comme autrefois à Memphis ou au Panthéon.

Nul besoin de faire un grand effort d’imagination pour retrouver ici l’atmosphère de la religion de toujours, mêlée de bonhomie et de crainte, de quotidienneté et de sacré.

Cette attitude est commune à tous les hommes (sauf aux modernes). Elle suggère que le divin a toujours été proche, presque palpable…

5. ISKCON

5.1

Derrière cette curieuse appellation se tient le mouvement pour la « Conscience universelle de Krishna » fondé il y a quarante ans par le swami Prabhupada. Ils ont à Bangalore un de leurs principaux temples.

J’en reviens quelque peu éberlué. C’est un énorme complexe où le spirituel et le commercial s’entremêlent de façon bien étrange, car ici les boutiquiers ne sont pas à côté du temple, comme partout ailleurs, mais c’est le temple lui-même qui est une boutique, jusqu’en son cœur !

5.2

Dans la grande salle du temple, les fidèles défilent devant d’horribles statues dorées qu’un moine élancé couvre de fleurs, avec le geste auguste du semeur. Le dôme présente des tableaux faussement spirituels, où Krishna affiche un visage velouté aux couleurs vives.

La structure bétonnée se devine sous des décors plaqués. La statue du fondateur trône discrètement sur le côté. La vente de livres et de babioles en tous genres commence là et se poursuit sur quatre ou cinq étages…

5.3

En tant que visiteur étranger, j’ai pu contourner l’interminable file des pèlerins hindous gravissant les escaliers au son du Hare Krishna que l’on entend partout.

J’ai eu droit aussi à un long entretien avec un jeune adepte, qui m’a débité son boniment avec une conviction parfaite. J’avais donné cours le matin même sur les gnostiques, j’en avais un en face de moi ! Comment concilier, dans ces conditions, bienveillance sincère et distance critique ? Je ne suis pas sûr d’avoir réussi.

5.4

La ressemblance entre le nom de Krishna et celui de Christ m’était apparue comme une trouvaille. Je m’apprêtais à en tirer quelques considérations de christologie inclusive, destinées à montrer que le premier est une préfiguration païenne du second…

J’ai été quelque peu désarmé d’entendre mon interlocuteur faire jouer la ressemblance en sens inverse, en affirmant que le Christ des chrétiens n’est qu’une manifestation particulière de la religion universelle de Krishna !

5.5

Toute prévention dogmatique mise à part, j’ai éprouvé devant ce jeune moine une sensation très mélangée.

D’admiration, d’abord, parce que son ascèse est réelle : ils commencent à prier à trois heures du matin, comme au mont Athos, et méditent en silence au moins deux heures par jour. Il avait d’ailleurs de grands yeux de faon, des mains très pures et un visage sculpté par le jeûne. Il n’a eu que des paroles de bienveillance, désarmant toutes mes critiques. Et pourtant je ressentais aussi une gêne profonde.

5.6

Non, décidément, trop de choses n’allaient pas dans l’attitude de mon propagandiste. En premier lieu, le constant souci de justifier son mouvement sur des questions de pouvoir auxquelles je n’ai rien compris.

Ensuite, l’incapacité, malgré mon invitation pressante, à s’exprimer en son nom propre et à donner un témoignage personnel.

Enfin, le caractère très orienté de notre échange : il avait des formulaires de demande d’argent tout prêts, avec les quatre lettres du sigle de son nom (KSCD), que sa carte de visite m’a fait connaître !

5.7

Quoi qu’il en soit des aspects troubles et troublants de ce mouvement, la doctrine qu’il véhicule n’a rien de très original. On y retrouve toutes les données de la spiritualité hindoue, que rien ne permet de déprécier a priori, mais dont il est urgent, bien au contraire, de trouver les points communs avec la foi chrétienne.

C’est pourquoi je suspens mon jugement. Je suis prêt à respecter les idées de ces gens, à chercher l’unité avec eux. Mais on ne me fera pas avaler n’importe quoi.

6. Virée à Mysore

6.1

En Inde, les événements décident, il ne faut pas les forcer. À titre d’exemple, voici comment mon départ pour Mysore s’est « organisé »…

  1. Apprenant la veille que j’ai deux jours de libre (on ne me l’avait pas dit), je cherche à la fois un compagnon de voyage et le moyen d’y aller.
  2. Camille, un jeune volontaire français, me trouve les horaires de train et se propose de m’accompagner.
  3. Il se souvient après coup qu’il a un engagement qu’il ne peut pas annuler.
  4. Un professeur de l’Institut m’oriente vers un prêtre indien, apparemment bien disposé…
  5. Mais celui-ci se dit rappelé le jour même par son évêque (?) et me laisse tomber.
  6. Je décide de partir seul. Un missionnaire téléphone à l’évêché de Mysore mon heure d’arrivée.
  7. Le même prêtre se souvient tout à coup qu’un groupe d’étudiants part ce matin-là dans la même direction, avec une voiture louée, et pourrait donc m’emmener.
  8. On le détrompe : c’est dans un autre lieu (mais portant le même nom) qu’ils ont le projet d’aller.
  9. On le rappelle : non, finalement, il ne s’était pas trompé !
  10. C’est ainsi que, ce matin, j’ai été convoyé…
6.2

Dans la camionnette où nous avons pris place, les sept séminaristes ont commencé par mettre le trajet sous la protection de Marie, de saint Pierre et de la Trinité. Nous avons continué en récitant le chapelet…

J’étais admiratif de leur piété, quand l’atmosphère a commencé à changer : à grands renforts de CD, qui nous braillaient dans les oreilles, nous avons dérivé vers la pop music indienne, « dévotionnelle », puis tout ce qu’il y a de plus profane ! Et mes gaillards de rire, de crier, de se taquiner comme des collégiens en balade. Ô Inde…

6.3

Mes photos raconteront, mieux que je ne saurais le faire, ma longue visite du site de Shrirangapatinam. J’en garde de superbes images, mais aussi quelques souvenirs qui ne peuvent s’exprimer que par des mots.

Ainsi, dans le Tipu Sultan’s Palace, la gêne éprouvée devant ces fresques de victoires sanglantes et cette volonté affichée d’immortaliser un pouvoir humain. Une gravure montre même les ambassadeurs du Sultan reçus par le gros roi Louis XVI.

Pauvres souverains ! Se doutaient-ils que quelques années après, celui-ci se ferait couper la tête par un bourreau issu de son peuple, celui-là se la ferait exploser par un soldat britannique ?

6.4

À six heures ce matin, messe à l’église sainte-Philomène, la cathédrale de Mysore. Elle est dite en kanara, la langue du pays, mais une autre vient d’être dite en tamoul et une autre sera dite en anglais à sept heures. Certains magasins sont déjà ouverts. Au fond de l’église, un jeune prêtre, pieds nus, confesse.

J’entre dans ce monument néo-gothique avec quelques appréhensions : tout y est, à mes yeux, d’un parfait mauvais goût. Ce style sulpicien d’exportation, agrémenté de guirlandes clignotantes, ce Christ aux yeux révulsés, plus sanglant que nature, me rebutent.

6.5

Le jeune prêtre, toujours pieds nus, monte à l’autel. L’église est aux trois quarts pleine. Une quarantaine de garçonnets fervents, quoiqu’un peu endormis, chantent avec force et entraînent l’assemblée à faire de même. Il n’y a pas d’instrument, ce que je préfère. La messe est priante, vaguement superstitieuse.

Après la bénédiction finale, les fidèles vont toucher les statues, les autels latéraux, l’aube et l’étole du célébrant, qui sont exposés sur une table. Je descends dans la crypte faire mes propres dévotions. Tout cela me laisse assez songeur.

6.6

De retour à l’évêché, où je loge, je retrouve mon jeune prêtre et partage le breakfast avec lui. L’évêque est présent ; peu causant, il lit son journal pendant le repas, comme la veille au soir il regardait la télévision. Mais Ignace d’Antioche ne dit-il pas qu’un évêque est d’autant plus vénérable qu’il est silencieux ? Celui-ci m’accueille généreusement, c’est l’essentiel.

Et revoici l’Inde providentielle : mon voisin de table part en moto, l’après-midi même, dans la direction où je voulais aller et propose de m’y transporter !

6.7

J’ai aimé cette route, à l’arrière de la moto du P. Soosai. Il a trente-deux ans, mais on lui en donnerait dix de moins, comme à moi (il a cependant, déjà, le bide ecclésiastique, que je n’ai pas). Il dirige une paroisse de campagne à 120 kms de Mysore, dans un village majoritairement chrétien.

Malgré son casque (et toi, tu n’en avais pas ? dira ma bien-aimée) et malgré la vitesse, nous avons échangé pendant une heure, le temps qu’il me conduise au temple de Somnathpur. Villages, rizières, grands arbres, petit bétail… Je pensais à Madagascar.

6.8

Avec Belur et Halebidu, que j’avais visités il y a trois ans, Somnathpur est le plus bel exemple qui soit de l’architecture Hoysala.

Ce temple bas, du XIIe siècle, ne cherche pas à en mettre plein la vue, mais impressionne d’autant plus par sa finesse et sa préciosité. Il est dans son enceinte comme un joyau dans son écrin.

J’ai admiré le détail de ses frises (si on les alignait, il y en aurait sur un kilomètre !), sans me lasser de les photographier. J’ai aussi vénéré l’intérieur du sanctuaire. Mais ses colonnes abritent un secret que je n’ai pas percé.

6.9

Après une longue journée de vagabondage, j’ai pris place dans le train de retour vers Bangalore. Bien avant le départ, les voyageurs s’entassent. Malgré d’épais nuages, il fait extrêmement chaud. Des odeurs âcres de sueur, de beignets frits, d’urine et autres matières douteuses empuantissent et alourdissent l’atmosphère.

Il faut le dire : l’Inde est sale, trop sale, surtout dans les villes. Mon voisin d’en face, comme pour confirmer ce que je dis, vient de jeter son gobelet de café par la fenêtre (avant de dégainer son portable). Mon gobelet de thé, quant à lui, s’est collé à un chewing-gum sur le rebord de la fenêtre…

7. Voyage au Tamil Nadu

7.1

J’arrive à Thanjavur aux premières lueurs de l’aube, quand l’oiseau moqueur brise le silence de son cri bref qui semble dire : « Hé ! je suis déjà levé ! »

Un peu hagard – comme on l’est toujours dans les gares –, je quitte ce train de nuit où je n’ai pas trop mal dormi, malgré les conversations à voix haute et le ballet des sonneries de téléphones portables, dont les Indiens sont devenus les champions.

Fort aimablement, on est venu me chercher en voiture climatisée ; me voici accueilli dans la Guest Room de la Bishop’s house !

7.2

J’ai traversé le Tamil Nadu dans cette bulle d’air conditionné qu’était la voiture de l’évêque Ambrose. J’ai fini par demander que l’on baissât la climatisation, tant le contraste était grand avec la chaleur ambiante…

Grave, impérieux, cet ecclésiastique n’a pas l’air très aimé. Nous avons courtoisement échangé, ou plutôt, il m’a parlé de ce pays et de ses difficultés.

Les fleuves à sec – nous en avons longé plusieurs, c’est horrible –, la côte envahie par les eaux salines, le manque de pluie dû au changement climatique : il se lamentait de ce global warming – mais pendant ce temps, j’avais froid !

7.3

Ici Marie apparaît il y a quatre siècles à un petit berger hindou, puis guérit un enfant paralysé qui vendait du lait caillé. Ici elle sauve de la tempête un navire portugais, au XVIIe siècle.

Vailankanni devient rapidement un sanctuaire vénéré, drainant les foules, suscitant des miracles par milliers. Un musée en témoigne : les lettres des miraculés, dans toutes les langues, rendent grâces.

J’ai dû mettre un frein à mon scepticisme et me mettre à l’écoute de cette foi simple, de cette piété humble et filiale qui ne peut que toucher le cœur d’une Mère.

7.4

J’apprends sur ce sanctuaire des choses étonnantes. Ainsi les eaux du tsunami, qui ont pénétré l’intérieur des terres sur deux kilomètres, ont contourné l’église alors qu’elle est au même niveau que niveau de la mer et lui fait face ! Le pavement n’a même pas été mouillé. C’est matériellement incompréhensible.

Il y a encore mieux que ce miracle physique. Chaque année, 20 millions de pèlerins (musulmans et hindous pour la plupart) s’y rendent, notamment de Madras à 200 kms de là, marchant à pied, dormant par terre, priant la Vierge dans toutes les langues de l’Inde et de l’Asie. Quel signe extraordinaire ! Qui sait ce qui en résultera ?

7.5

Le « gothique toc » des constructions, l’imagerie pieuse d’un mauvais goût déroutant, le simplisme des panneaux catéchétiques, le clinquant des guirlandes électriques, la naïveté des dévotions et des actions de grâces, tout cela rebutera les sages et les savants.

Mais Marie a choisi d’être du peuple des pauvres. Elle ne dédaigne ni sa foi enfantine, ni ses petites superstitions, ni même ses grandes erreurs dogmatiques (la plupart des pèlerins voient en elle une déesse). Elle l’aime et le bénit avec une déroutante tendresse.

7.6

j’ai servi, comme diacre, une messe en tamoul ! Un peu coincé dans mon aube en dentelle (j’avais l’air d’un enfant de chœur) mais heureux d’être à l’autel, d’où je percevais mieux la ferveur de l’assemblée.

Les chants, quoique sur fond de synthétiseur, avaient ce caractère nasal et modulé qui parle à mon âme. Le célébrant cantilait particulièrement bien : on aurait dit du chant en langues.

Les fidèles, pour communier, forment une haie ; nous leur donnons l’eucharistie en allant de l’un à l’autre. C’est de cette façon qu’à la fin de la messe, je les ai aspergés et bénis.

7.7

Comme tous les lieux d’apparitions, celui-ci laisse percer des filets de grâces sensibles et inattendues. Ainsi me présente-t-on, après la célébration, un couple désespéré ayant perdu leur fils il y a peu de temps. Or il s’appelait Daniel… et j’étais comme ce fils revenu les consoler ! J’ai fait de mon mieux, dans cette sacristie où ils serraient mes mains en pleurant.

Plus tard, je priais seul dans un des sanctuaires quand un jeune homme s’agenouille, suppliant que je prie pour lui. Ce que j’ai fait en français, à voix haute et avec ferveur.

7.8

Me voici face à l’océan d’où la mort a déferlé. Il fait chaud, il fait gris, le vent est moite. Les arbres sont comme convalescents. La plage est sale, même si des bateaux fraîchement repeints y tranchent par leurs couleurs vives.

De la terrasse où je suis, tout ce que je vois a été envahi. On ramassait les corps parmi les décombres. des corbeaux vont et viennent, poussant leur vilain cri. Je croirais voir l’oiseau noir du déluge, entendre le rire étranglé d’un démon. Je suis triste à en pleurer. Mais la vague de mes larmes, elle, ne monte pas…

7.9

J’ai marché jusqu’à la mer pendant que la nuit tombait. Des vendeurs ambulants en tous genres bordaient la route, qui devient une allée de sable. Les mendiants ne cessaient de m’accoster.

Dans la poussière, un être difforme a attiré mon regard ; il était plus petit qu’un sac de pommes de terre, des membres ratatinés entourant sa grosse tête. Je lui ai parlé sans obtenir de réponse, jusqu’à ce qu’un grand sourire édenté noue le contact. Il ne peut rien faire d’autre que nous regarder vivre. Marie ! Aie pitié, aie pitié de sa misère et des nôtres.

7.10

Sur la plage, les pêcheurs avaient vidé leurs filets. Les petits marchands faisaient leur commerce. L’atmosphère était moite, un peu nauséeuse. Je retrouvais cette langueur qu’ont les gens de la mer, sous les tropiques. Géographiquement, je crois n’avoir jamais été aussi loin de chez moi que ce soir-là.

Je marchais lentement, les pieds dans les vagues. Je n’arrivais pas à oublier que cette mer avait tué, aveuglément, impitoyablement. Mais dans le doux froissement de l’écume, il m’a semblé qu’elle demandait pardon.

8. Indian ways of life

8.1

La nourriture indienne me convient peu. Les potées de riz qu’on nous sert partout, et que je ne parviens pas à finir, m’encombrent et m’alourdissent. Je me demande d’ailleurs (car beaucoup d’Indiens ont de l’embonpoint) si ce riz très blanc et blutérisé ne serait pas, comme notre pain blanc, anti-diététique.

Des épices, d’autre part, l’Inde abuse. Certes, ils sont, pour les pauvres, un trompe-la-faim. Mais lorsqu’ils n’ont pas cette utile fonction d’embraser le gosier sans le remplir, pourquoi en parsemer les plats ? On aimerait parfois retrouver le goût de ce qu’ils recouvrent…

8.2

Depuis trois jours je mange avec les doigts. Pour faire couleur locale, bien sûr : les repas sont servis dans de larges écuelles, chacun y plonge les trois doigts de la main droite avec une dextérité que j’acquiers peu à peu.

Mais cette technique m’est utile sous un autre angle : en triturant mon riz comme tout le monde, je pousse discrètement sur le côté les graines de poivre et autres petits piments qui m’emportent la bouche.

Je n’y parviens qu’à moitié, car ils sont partout et malgré le stratagème, les lèvres me piquent et mon nez coule. J’atténue, du moins, l’incendie.

8.3

Il faut ici faire l’éloge de deux fidèles compagnons qui m’ont soutenu tout au long de mon périple : la banane et la noix de coco.

On peut en vivre, je pense, aussi bien que de ce riz bourratif et de ses condiments épicés qu’on nous sert partout. Elles ne coûtent presque rien, elles nourrissent et rafraîchissent, elles sont parfaitement saines dans leur enveloppe protectrice.

Ah ! la saveur de ces petites bananes très jaunes, à taches de rousseur ! Et ce lait clair qu’on vous permet de boire en trois coups de machette !

8.4

Les firmes américaines Coca-Cola et Pepsi-Cola ont puissamment investi, en Inde, le champ commercial de l’eau en bouteille, avec leurs marques Mac Kinley et Aquafina. Elles sont partout, jusque dans la plus minuscule échoppe du plus petit village.

On croit acheter de l’eau minérale. Tel est bien est le génie de cette opération : présenter comme « naturelle » une eau qui n’est rien d’autre que celle du robinet convenablement purifiée (par un procédé très spécial, assurent ses promoteurs).

Il n’empêche que ça marche et que j’en ai souvent bu… avec la honte de polluer la nature, la vraie, par tant de plastique !

8.5

J’ai adopté, sans mimétisme, un type de vêtements proche de ceux des Indiens : sandales de cuir, ceinture à boucle, chemise pendante aux manches relevées. Je n’ai jamais été pris pour un indigène ! Mais j’ai apprécié de pouvoir parler avec chacun sans être catalogué d’emblée comme un touriste plein aux as.

Le fait d’être français m’attirait, d’autre part, un certain coefficient de sympathie – supérieur, en tout cas, à quelqu’un qui vient des États-Unis. Je n’ai qu’une fois commis l’erreur de mettre une casquette à l’américaine. Des garnements m’ont méchamment taquiné et ont voulu me la voler !

9. Métempsychoses

9.1

J’ai vu un chien manger des bouses de vache.
J’ai vu des vaches si maigres que les mouches les dédaignaient.
J’ai vu un cheval éclopé titubant sur la chaussée, hagard, pendant que les voitures le frôlaient en klaxonnant.
J’ai vu un paralysé qui se traînait sur quatre patins de cuir au bord de la route ; on aurait dit un monstrueux insecte.
J’ai vu un homme manchot et muet qui mendiait, dans le train, en montrant sa poche de chemise avec son menton.
Tout cela dans l’indifférence générale, ou plutôt, dans une sorte d’océan de compassion fataliste.

9.2

Ici les oiseaux ont des voix humaines. leur cri est plus expressif qu’ailleurs ; on y sent une âme qui peine à articuler quelque chose comme un sentiment.

Quiconque leur a prêté l’oreille me donnera raison : l’oiseau de ces régions laisse deviner une sorte de personnalité.

Je m’en voudrais, certes, de me laisser aller à un anthropomorphisme naïf. Mais je m’en voudrais encore plus de n’entendre dans leur chant, comme dirait Descartes, que « du vent qui passe dans des tuyaux ».

Ce serait plus bête que la bêtise des bêtes.

9.3

La croyance à la réincarnation n’est pas sans lien avec une attitude psychologique partout répandue en Inde et qui tient en trois mots : « We have time ».

Combien de fois cela m’a été dit, y compris sur un quai de gare où je cherchais fiévreusement mon wagon après l’heure officielle du départ du train ! Mais pour mon interlocuteur, il n’y avait pas de quoi s’affoler : si je ratais ce train-là, il y en aurait un autre, de même qu’à celui qui rate sa vie, une autre vie sera donnée, à l’infini si besoin est !

9.4

Un pays où l’on fait la sieste ne se prête-t-il pas plus volontiers à la croyance en la transmigration des âmes qu’un pays où le jour et la nuit sont nettement séparés ?

En Inde, la journée inclut cette petite mort, cet assoupissement régénérateur dont on se relève purifié. Belle image du sommeil de la « grande » mort, dont on espère qu’elle n’est qu’une parenthèse dans le flux continu de la vie.

Faire la sieste, c’est consentir à l’effacement d’un certain moi pour le retrouver renouvelé. C’est une métempsycose quotidienne.

9.5

Je vois une autre convenance, de type artistique, à penser que l’âme se réincarne dans d’autres êtres vivants. L’omniprésence des sculptures indiennes représentant les dieux, la force évocatrice de ces figures, les vénérations qu’on leur porte, donnent en quelque sorte une âme à la pierre. Combien plus est-on prêt à reconnaître que l’être animé en a une !

Je me revois assis devant le taureau de granit – le plus grand de l’Inde après celui de Chamundi – au temple de Thanjavur. Un petit chien s’est approché et m’a léché la main ; j’aurais juré que c’était quelqu’un !

9.6

Les sculptures érotiques ornant les temples indiens ont sans doute bien des interprétations possibles ; je n’en fais pas mon affaire et ne les regarde pas.

Mais je retiens l’idée qu’elles représentent le même couple diversement enlacé : autrement dit, que l’épanouissement de la vie sexuelle ne suppose nullement le rejet de la conjugalité.

C’est au-dedans de leur unité, non au-dehors ou à côté, que les époux peuvent découvrir la multiplicité bénie, la polychromie joyeuse, la richesse inventive de la vie amoureuse.

9.7

Le concept indien de « personne multiple » apporte, me semble-t-il, quelque chose à cette réflexion sur la nuptialité. Les époux n’ont pas à chercher quelqu’un d’autre que leur conjoint : mais ils ont à découvrir, en lui, un « autre » et même plusieurs.

Ils ont à se laisser surprendre par la pluralité et de la personne qu’ils aiment ; à la voir, en quelque sorte, traverser plusieurs vies et renaître sous plusieurs formes.

L’altérité que les époux infidèles vont chercher au loin, ils l’avaient à portée de main ! Mais il faut, pour cela, discerner le multiple dans l’un…

10. Hindouism for ever

10.1

Je crois toucher au principe même de la pensée indienne en affirmant que celle-ci ignore l’idée de fin. En Inde, jamais rien ne finit.
Ni les histoires, qui sont interminables ; le Mahabbharata fait quinze fois l’Odyssée !
Ni la vie, qui continue sous d’autres formes et glisse d’un corps à l’autre.
Ni la pensée, qui se complaît dans l’indéfinissable et l’indéterminé.
Ni le temps, qui est élastique et sans mesures précises.
Ni l’espace, qui est immense et sans frontières.

10.2

Où s’arrête l’Inde ? Même ses limites géographiques sont floues. Au nord, les frontières de l’Inde se perdent, avec celles du Népal, dans les neiges de l’Himalaya.

Au nord-ouest, zone sensible, elles longent le Pakistan qui les conteste. Au nord-est, elles se trouvent enclavées par le Bangladesh, avec un curieux goulet de territoires autour de Darjeeling.

Tout le reste de la péninsule, dira-t-on, est cerné par la mer. Mais il s’agit de l’Océan indien, en sorte que l’Inde terrestre n’est que la partie visible d’une réalité plus vaste, d’un continent mystérieux et submergé…

10.3

Il y a trois choses qu’il ne faut pas demander en Inde : combien de personnes habitent le pays, quel âge a la civilisation indienne, et combien de dieux vénère l’hindouisme.  Vous n’obtiendrez que des réponses vagues ou contradictoires, car :*

1. La conception indienne de la personne est incompatible avec la numération, puisqu’elle admet que chacune d’elles a plusieurs vies et transite même par le monde animal. Comment voulez-vous en faire l’inventaire ?

Notons en passant que l’augmentation du nombre d’êtres humains sur terre signifie logiquement que beaucoup d’âmes se spiritualisent ; mais l’idéal serait qu’elles se résorbent en esprit, donc qu’il n’y ait plus d’humains du tout !

10.4

2. La conception indienne du temps, d’autre part, est cyclique. Il n’y a jamais eu de commencement absolu, mais seulement réapparition de quelque chose qui avait déjà existé. Comment dater la naissance d’une culture qui se préexiste à elle-même, comme il en va de chaque être humain ?

Soit dit en passant, l’idée de progrès est tout à fait compatible avec cette conception en tant que développement normal et naturel. Mais pas en tant qu’assignant un but à l’histoire, car la roue du temps tourne et la décadence suivra inévitablement l’ascension).

10.5

3. La conception indienne du divin, enfin, est celle d’une force plutôt que d’une ou plusieurs entités dénombrables. Dieu est Vie plutôt qu’Être. Or, comment quantifier la vie ? Dire que cette mythologie compte trois cent millions de dieux est une façon de repousser toute idée de nombre.

Le crore comme unité numérique (107, je crois) est d’ailleurs un concept transcendant comparable à nos « myriades » ; demandez à un Indien de le convertir en millions ou milliards, vous constaterez vite qu’il a quelque chose d’ineffable !

10.6

La mythologie hindoue se présente comme un foisonnement inextricable. Mais on y discerne, en réalité, des systèmes différents dont chacun a sa cohérence et son message. Je distinguerais notamment :
– les dieux les plus anciens (Agni, Vayu, Surya…), associés au culte des éléments ;
– les dix incarnations de Vishnou (Makshya, Kurma, Varaga…), attestant que Dieu se mêle à la vie de ses créatures ;
– les épouses, la descendance et les montures de chaque dieu, symbolisant ses énergies multiformes, l’alliance originelle entre Nature (Prakriti) et Personne (Purush).

10.7

Je reste intrigué par le contraste entre la surabondance de mythes, de rites, de croyances parfois aberrantes que charrie l’hindouisme, et la nue simplicité de l’expérience spirituelle qu’il veut promouvoir.

Tout se passe comme si le premier niveau avait pour fonction de brouiller les repères, d’étourdir l’âme de mille manières, pour de la décentrer en la dilatant.

10.8

Peu d’Hindous, dira-t-on, franchissent ce seuil : beaucoup en restent aux légendes et aux gestes sacrés – d’aucuns diraient : à l’aspect exotérique de leur religion. Mais ce vocabulaire, que je n’aime pas beaucoup, est-il approprié ? En vérité, l’hindouisme n’a pas de « face cachée » ésotérique, soustraite au commun des fidèles, pas plus que les yogis accomplis n’abandonnent les croyances populaires.

10.9

De part en part, cette religion est à la fois mystique et pratique. dans la plus humble dévotion, même imprégnée d’éléments humains, se dessine une authentique expérience spirituelle. De même, sur les cimes de l’ascèse, aucun saddhou ne négligera les gestes concrets de la piété.

D’une manière ou d’une autre, tous sont dévots comme l’étaient chez nous, autrefois, le paysan et son curé, le charbonnier et le cloîtré. Pour vivre le secret d’une religion, c’est simple : il faut y croire.

11. Fascinating temples

11.1

Devant la statue de son dieu, le pieux Hindou a bien des façons d’adorer. Il se touche le front et le cœur (on dirait parfois un signe de croix), effleure le sol. Il tourne sur lui-même à petits pas rapides, vers la droite, un tour ou trois.

Il fléchit les genoux en les écartant, très vite, en joignant les mains au-dessus de la tête ou en se tenant les lobes d’oreilles (c’est comique). Il s’aplatit et fait des pompes. Il murmure, il marmonne, il lève les yeux…

Mais ces gestes de piété n’ont rien d’affecté : ils sont plutôt exécutés de façon distraite, à mi-chemin du naturel et du surnaturel…

11.2

Tout au long de la route qui conduit au sommet de Chamundi Hill, le visiteur est prévenu : ceci est une colline des plus sacrées de l’Inde.

Mais les marchands du temple en ont fait leur affaire : à l’approche des lieux saints, leurs boutiques s’amoncellent et les petits vendeurs vous harcèlent. Ils m’ont saoulé ! Je n’ai pas fait trois pas sans qu’on me demande de l’argent, aussi bien hors du temple qu’au-dedans.

J’ai même eu – je le regrette – un mouvement d’humeur presque violent envers telle vendeuse d’offrandes. Mais après tout, Jésus lui-même…

11.3

Le temple de Brigadeswara, à Thanjavur, est inscrit au Patrimoine mondial de l’humanité, ce qui ne l’empêche pas d’être en activité.

J’y ai passé plus de sept heures, déambulant d’un sanctuaire à l’autre, me mêlant aux groupes de pèlerins, prenant de nombreuses photos, m’imprégnant de la beauté du lieu. Je n’en ai jamais vu d’aussi beau en Inde.

La pierre ocre et rose, le génie des sculpteurs, la ferveur des fidèles, la taille des monuments, tout ici parle de Dieu – et en vérité, n’en parle pas si mal que cela…

11.4

J’ai pris le temps, comme d’habitude, de flâner dans le grand temple de Kumbakonam.

Bien qu’on en parle comme de la « Temple city », tant ils y sont nombreux, cette ville n’est pas touristique. Je n’y ai pas vu un seul Européen.

11.5

À l’entrée du temple, un jeune brahmane s’est approché avec courtoisie, se montrant prêt à me donner des explications. Il était grand, avec des yeux de cerf, le crâne rasé sur le devant, des mains très pures. Il s’exprimait avec une sorte de timidité et n’a pas tardé à me quitter.

Il disait : « Je dois faire un puja » (culte) et s’éclipsait. Mais quelques minutes plus tard, je le croisais dans un autre endroit du temple et nous reprenions notre conversation.

11.6

J’ai ainsi appris que mon ami Ravi faisait son office 108 fois par jour – quel moine chrétien en fait autant ? Il est prêtre de Vishnou « very well » et de Shiva « little ». Il a étudié les Védas, vécu sept ans auprès de son gourou.

Il a trente ans, n’est pas marié et deviendra lui-même un gourou.  Il a tenu à me faire entrer dans sa pauvre, très pauvre maison. j’en ai été honoré, très honoré.

11.7

Du temple de Kumbakonam, quelques images :
– le petit âtre, surmonté d’une grande cheminée, qui brûlait dans la première cour.
– la salle des colonnes rectangulaires, toutes orientées vers le sanctuaire.
– le splendide éléphant de pierre, tirant un char aux roues solaires.
– le « dieu inconnu » qu’un brahmane invitait avec force à venir vénérer, et pour cause : il fallait pour cela s’enfoncer sous terre, et entr’apercevoir sa statue dans les ténèbres.
– les rais de lumière caressant les bas-reliefs… Il aurait fallu tout photographier, mais ce n’était pas autorisé.

11.8

Me voici dans la salle de méditation du Meenakshi Temple de Maduraï. Les dévots s’y assoient sur des nattes de corde rouges, restent une dizaine de minutes en silence, vénèrent les statues de Shiva et Parvati, puis continuent leur périple à travers ce gigantesque ensemble.

Six hectares de galeries plus mystérieuses l’une que l’autre, où l’on croise de tout : l’éléphant qui vous bénit de sa trompe, le saddhou aux yeux extasiés, le pèlerin à plat ventre, le brahmane à la bedaine triomphante… et le très-intrigué que je suis.

11.9

On m’a tout dit : qu’elle commençait « around seven », « at eight thirty », « from nine fifteen to ten »… Il est 9h22 et je l’attends toujours, cette procession qui ramène chaque soir la statue de Shiva, époux fidèle, dans la chambre de Parvati. Des clochettes ont sonné, mais rien ne se passe…

Si ! cette fois, c’est l’espèce de clarinette à trous qui annonce l’événement. Un baldaquin doré vient de sortir, porté en hâte par des brahmanes-laquais. L’un d’eux agite une sorte de plumeau parfumé…

My God, où suis-je ? À Maduraï, ou à Versailles ?

11.10

Dans plusieurs temples (où ? peu importe), je me suis laissé enivrer par cette musique bruyante que le tambour soutient avec force. Une fois, c’était un saxophone qui déroulait ses volutes avec une habileté inouïe. Une autre fois, des sortes de grosses clarinettes qui me vrillaient les oreilles au point de m’empêcher de penser (serait-ce le but ?).

Dans les deux cas, le percussionniste avait un rôle effacé, mais décisif : n’est-ce pas lui qui tapote le fond de l’âme, pendant que la musique l’endort en surface ?

11.11

À Shrirangapatinam, Maduraï et Bangalore, j’ai vu de ces palais bâtis par les Sultans des XVIIe et XVIIIe siècles. Bien qu’ils s’inspirent de l’architecture hindoue, ils en diffèrent profondément.

Ici, ce qui était invitation au mystère devient étalage de puissance ; ce qui élevait l’âme vers le divin l’abaisse aux pieds d’un humain. Les colonnes, notamment à Maduraï, semblent s’enfoncer dans le sol au lieu de monter vers le ciel.

Ces lieux historiques sont soigneusement entretenus mais totalement inhabités. Je préfère, et de loin, la crasse fervente des temples.

12. Peter

12.1

Ce guide basané, en chemise à carreaux, qui m’accoste à l’entrée du temple de Tiruchirapally en me demandant : « Where are you from ? », je l’ai vu cent fois, je l’ai vu partout – et comme aux autres, je réponds évasivement : « From Fance ».

Mais je l’entends poursuivre : « From Paris, from Toulouse ? » Et comme j’acquiesce, un peu intrigué, à la seconde question, il enchaîne en français, à ma totale stupéfaction : « Moi, je connais 31 rue de la Fonderie, 31068 Toulouse cedex ». Je le regarde : « L’Institut Catholique ? Mais c’est mon lieu de travail ! » Et lui de me raconter une merveilleuse histoire…

12.2

Il y a plus de trente ans, ce gamin mendiant dans les rues aborda un groupe d’Européens. Parmi eux, Fernand Crouzel, prêtre et frère de celui à qui j’ai eu l’honneur de succéder comme professeur de Patristique, fut bouleversé, nota l’adresse de l’enfant, lui écrivit régulièrement, lui envoya de l’argent.

Il paya ses études, lui permettant de devenir un guide patenté parlant français (que le jeune homme apprit tout seul, dans des livres). « He’s my father, he’s my God ! » me dit-il, et ses yeux se mouillaient de larmes.

12.3

Peter, qui n’avait que cinq ou six ans, ne se souvient pas de la visite de son bienfaiteur. Il ne l’a pas connu, le P. Crouzel n’étant jamais revenu en Inde. Mais on peut croire que le vieux prêtre, mort il y a quelques années, avait le sentiment d’avoir un fils au-delà des mers…

Il lui écrivait souvent, toujours en français, l’enfant faisant traduire les lettres par les touristes du lieu et les montrant à ses amis. Ainsi, d’un bout à l’autre de ce grand temple, tous les guides connaissaient le pergrouzel ! Par moi, successeur de son frère, c’était un peu comme s’il revenait…

12.4

Il a fallu se montrer à la hauteur de la réputation de générosité de mon illustre prédécesseur. Mais je ne le regrette pas, car Pierre m’a, quant à lui, offert une visite complète du temple – sauf la septième enceinte, réservée aux Hindous. Étant brahmane, il me facilitait l’accès aux petits sanctuaires, disant un mot au prêtre du lieu, m’indiquant à qui il valait mieux donner plutôt qu’à d’autres.

dans cet immense dédale, un des plus vastes de l’Inde, il fut mieux que mon guide : mon ange. j’étais aussi le sien.

13. Buses, rickshaws and co

13.1

De mes longs voyages en bus, que retenir, sinon…
– que le trajet ne coûte rien, ou presque (moins d’un centime d’euro par kilomètre).
– qu’il y a des départs à tous moments et dans toutes les directions (je n’ai jamais attendu plus de quelques minutes).
– que les Indiens voyagent énormément, mais sans bagages (je n’ai vu ni sacs, ni valises).
– que les bus sont toujours pleins.
– que les sièges avant sont pour les femmes, et que les hommes évitent absolument de s’asseoir à côté d’elles.
– que malgré la cohue, le contrôleur est seul maître à bord.
– qu’un arrêt se limite à un ralentissement pendant lequel certains montent ou descendent.
– que les chauffeurs sont d’une audace inouïe, doublant sans visibilité, frôlant les véhicules, klaxonnant à peu près toutes les cinq secondes en ville, toutes les vingt secondes à la campagne.
– qu’au départ, le contrôleur crie une centaine de fois la destination, pendant que le moteur tourne fort et que les derniers voyageurs grimpent à bord.
– que les enfants s’assoient le dos contre le pare-brise.
– que dans chaque bus on trouve l’image de trois dieux (lesquels ?) et bien d’autres objets dévotionnels.
– que ces trois dieux sont très efficaces, car en général, « ça passe ». Si le chauffeur plante un grand coup de frein, c’est que vraiment ça ne serait pas passé.
– que les bus routiers sont des cinémas ambulants dans lesquelles on projette, haut-parleurs à fond, le dernier navet bollywoodien.

Le bus indien : tout un poème…

13.2

Les films projetés dans les autocars comportent quelques personnages incontournables :
– le méchant à lunettes de soleil, vaguement musulman, qui donne des ordres cruels à des sbires aussi idiots que musclés.
– le héros, moustachu mais pas trop, ni très jeune ni très beau, mais dont les filles raffolent.
– l’élue de son cœur comme il l’est du sien, très brune, familière de l’ordinateur mais incarnant les valeurs traditionnelles.
– la mère, en sari, digne et compatissante. Le père, businessman aux cheveux gris…

13.3

Je n’ai pas réussi à suivre l’histoire de ces films populaires, mais leurs ingrédients, eux aussi, sont toujours les mêmes et parfaitement codifiés. Il y faut :
– de la bagarre, avec des bruitages du plus bel effet (chpaf ! dzoing !).
– du complot, de la menace, du danger au plus haut niveau.
– un peu de politique, mais pas trop.
– de l’amour, surtout de l’amour, mis en scène dans les clips suggestifs et très rythmés qui ponctuent le scénario. Car celui-ci n’est qu’un prétexte : ce qu’on veut, c’est de la musique, de la danse et beaucoup de sentiment !

13.4

De mes fréquents trajets en rickshaw, que retenir, sinon…
– que les chauffeurs n’ont jamais de monnaie (pour vous amener à arrondir le prix).
– que leur liberté de manœuvre est totale, y compris sous les yeux de la police.
– que leur habileté est incroyable : mais ce n’est rien de le dire, il faut avoir appris à s’abandonner entre leurs mains pour le comprendre.
– que cette conduite sauvage n’est jamais agressive ni individualiste : je n’ai vu aucun mouvement d’humeur, aucune récrimination, mais une joyeuse convivialité dans la pagaille.
– qu’ils consomment environ 5 litres /100 kms, mais le ravitaillement se fait toujours par 1 ou 2 litres (à payer pendant la course).
– que beaucoup d’entre eux, à Bangalore, roulent désormais au GPL ; il était temps, car les grands carrefours sont irrespirables.
– que leur suspension est généralement morte ; imaginez l’état des lombaires des chauffeurs.
– qu’ils roulent souvent en sous régime ou en surrégime, ce qui est désagréable à l’oreille.
– enfin, qu’en guise de klaxon, ils ont parfois une poire très comique !

13.5

À Madurai, j’ai pris un rickshaw d’antan : tiré par un vélo, pas du tout confortable et très lent. À la moindre côte, le chauffeur peine et pèse de tout son poids (qui n’est pas grand) sur les pédales. On aimerait descendre et continuer à pied, pour le soulager…

Mais cette lenteur a d’autres agréments ; on discute tranquillement, on fait connaissance. Mon chauffeur avait ainsi un répertoire de « clients » du monde entier. j’y ai mis mon adresse – sans oser, je l’avoue, lui demander la sienne.

14. Indian people

14.1

Les différences de castes continuent de séparer les habitants de l’Inde, y compris les chrétiens, de manière indéracinable. Il est hors de question d’oublier ses origines, ou d’ignorer le statut social de celui à qui l’on parle. Chacun sait ces choses, les sent, les fait sentir.

Du brahmane au dalit, avec une précision rigoureuse, s’étagent tous les degrés des diverses castes et sous-castes – même parmi les hors-castes, certains sont supérieurs à d’autres et ne se mélangent pas à eux ! La chair est tenace…

14.2

L’évêché de Trichy m’a fait une impression bien différente de celui de Thanjavur, tenu d’une main de fer. ici, tout semble plus débonnaire : les alentours sont moins soignés, les prêtres se parlent comme des frères, les horaires sont souples, le confort est sommaire. Mais j’y ai été très bien accueilli.

Un prêtre âgé, plein de sagesse et d’humour, s’est intéressé à mon cas : « Un diacre marié ! Enfin j’en vois un, donc ça existe ! Ainsi vous prêchez (à vrai dire, si peu…), vous baptisez, vous mariez (à vrai dire, presque jamais…) ! Comme c’est bien ! »

14.3

Et le bon père, tout canoniste qu’il est (il vient de terminer la traduction en tamul du Code de Droit canonique ; dix ans de travail), de continuer sur ce ton provocateur et révolutionnaire :

« La prochaine étape sera d’ordonner prêtres des hommes mariés. Il en faut, et ça va venir ! Qu’est-ce qui est le plus important, la règle du célibat ou le besoin de l’eucharistie ? Les communautés chrétiennes attendent qu’on leur donne des pasteurs ! »…

Je ne m’attendais pas à un tel discours. En quinze ans, c’est la première fois que je l’entends.

14.4

À ce sujet : l’accès des hors-castes à la prêtrise était inconcevable il y a un siècle. Il a fallu la générosité tenace de certains missionnaires et l’assistance du Saint-Esprit pour que la chose soit désormais possible et même courante.

L’ordination d’hommes mariés suivra sans doute le même chemin. Elle soulèvera bien des réticences, posera des problèmes d’organisation, semblera contredire des données intangibles, mais se normalisera (dans un siècle ?).

14.5

Reste que quelque chose, dans ce processus, me chagrine et m’inquiète. Après des siècles d’humiliation, l’accès des hors castes à l’ordination n’est pas exempt d’un esprit de revanche qui met les brahmanes prêtres en porte-à-faux, eux qui tenaient depuis si longtemps le haut du pavé !

Je ne voudrais pas qu’il en soit de même entre prêtres célibataires et prêtres mariés. Le vieux ressentiment de l’Église romaine contre la sexualité ne doit pas s’inverser en un mépris du célibat consacré : on ne gagnerait rien à ce retour de bâton, sauf de nouvelles divisions.

14.6

Deux Musées gandhi, à Maduraï et Bangalore, m’ont fait retrouver ce géant de l’Esprit. Si frêle en son corps, si fort en son âme ! Si laid, avec ce nez tombant sur le menton, cette bouche édentée, ces oreilles décollées… et pourtant si beau, par le regard d’une intense présence ; par l’attitude humble et tenace ; par la puissante sympathie qui émanait de lui.

Je suis émerveillé par la sagesse et la simplicité de ses paroles ; je me promets de les étudier davantage. J’ai mieux compris, d’autre part, l’essence de sa mission : celle d’un avocat, d’un défenseur – osons dire : d’un paraclet…

14.7

Les saddhous, en Inde, c’est comme les jolies filles. La première fois qu’on les aperçoit, on est médusé. Mais ils sont partout, comme elles ! Et l’on s’habitue à les croiser sans se laisser émouvoir.

Quand leur indifférence au monde est réelle et totale, ce détachement même nous invite à ne pas être fascinés : ils sont devenus transparents et n’attirent pas le regard. Quand il s’y mêle de l’imposture ou de l’artifice, nos yeux se détournent, insatisfaits.

Ainsi en va-t-il de la beauté féminine. Quand elle est pure, elle n’est pas pour nous ; et quand elle ne l’est pas… non plus.

14.8

Il était assis entre deux colonnes, dans l’espèce de cloître qui longe l’enceinte du temple. J’ai d’abord cru à un fakir de décor, d’autant qu’il m’a autorisé à le photographier. Mais en m’approchant, j’ai perçu tout autre chose.

Ses yeux m’ont sondé ; il a posé la main sur son cœur, et a dit : Saddhou. Je lui ai fait signe que je comprenais, en montrant le ciel. Il a approuvé en retournant les yeux, avec un mouvement de mains signifiant un abandon complet.

j’aurais voulu en savoir davantage, mais il m’a fait signe de m’en aller. Une heure après, il avait disparu.

14.9

On rencontre partout de ces Gavroches indiens à la tignasse rêche, aux yeux de braise, à la peau très noire et à la voix entêtante, qui vous poursuivent sur des centaines de mètres pour vous vendre deux babioles ou trois photos.

Ils vous disent aussitôt leur prénom, pour savoir le vôtre, et personnalisent la relation par mille stratagèmes jusqu’à ce qu’en les repoussant, on se sente vraiment coupable.

C’est ainsi que cet après-midi, je suis revenu vers l’un d’eux, après quelque temps, pour lui acheter sa camelote. « You remember me ? » dis-je. Et lui, bravement : « No ! »

15. Shantivanam ashram

15.1

Je suis pour trois jours de retraite à l’ashram fondé en 1950 par Jules Monchanin et Henri Le Saux, puis dirigé jusqu’en 1993 par Bede Griffiths.

Au centre du monastère, la chapelle est surmontée de sculptures « dravido-chrétiennes » surprenantes, mais suggestives et dignes d’intérêt. Elles sont à l’image de l’œuvre audacieuse de ces pionniers de la rencontre entre hindouisme et christianisme.

Je sais que ce lieu est porteur d’un immense message. Je me dispose à l’entendre et à faire retour sur moi-même – ce qui est sans doute la même démarche.

15.2

Me voici devant la tombe des trois pères fondateurs : Monchanin, Le Saux, Bede Griffiths. Les deux premiers voulurent porter des noms hindous (Swami Parana Arubi Ananda, Swami Abhishiktananda), pas le troisième.

Mais c’est en lui, je pense, que confluent les intuitions érudites de l’un et les expériences bouleversantes de l’autre.

Monchanin fut un pionnier et un savant, Le Saux un aventurier de l’esprit. Bede Griffiths, sans puissance spéculative et sans ivresse mystique, atteint paisiblement les mêmes sommets. Son sourire m’illumine.

15.3

Le frère Amaladass est né le 7 décembre 1973, le jour même du mahasamadhi d’Henri Le Saux. « Je suis sa réincarnation », dit ce moine jeune et rayonnant, dans un éclat de rire.

De fait, la main de Dieu est sur lui. Avec une liberté tranquille, il évolue parmi ses frères comme Joseph, le fils chéri. À Dieu ne plaise qu’ils lui fassent subir leur jalousie ! Lui n’en a cure. Joueur, charmeur, parlant six ou sept langues, il se sait aimé et va son chemin.

J’ai remarqué, détail qui ne trompe pas, qu’il avait les lobes très allongés – comme les Dalaï-lamas !

15.4

Heureuse surprise. Le frère Amaladass qui m’a accueilli et avec qui j’ai noué amitié se trouve être le fils spirituel d’un maître à qui je dois beaucoup : Innocenzo gargano, connu à Rome il y a plus de vingt ans, et dont les cours sur l’exégèse spirituelle des Écritures chez Origène m’avaient beaucoup marqué.

Nous étions allés lui rendre visite, en 1983, au monastère des Camaldules dans les Apennins. Inoubliable équipée montagnarde, où l’armoire posée sur le toit de notre petite auto (nous déménagions une fois de plus) menaçait de partir à la renverse ! Il nous avait fraternellement hébergés…

15.5

Voulais-je matière à réflexion ? J’en ai ! La lecture du livre de John Martin Sahajananda ne peut laisser indifférent ni le chrétien, ni le théologien, ni le philosophe que je suis.

À dire vrai, ces trois aspects de sa réflexion n’ont pas tous la même valeur ; le souffle spirituel de ces pages est incontestable, mais leur précision dogmatique est discutable (je ne suis pas surpris que Rome trouve à y redire) et leur cohérence conceptuelle n’est pas toujours parfaitement assurée. Qu’importe ! C’est un bonheur de voir quelqu’un qui pense et s’engage en toute liberté.

15.6

On a refusé au frère John Martin de devenir prêtre. Sa thèse sur Maître Eckhart et Shankara, malgré le soutien de Bede Griffiths et d’autres théologiens, a paru trop peu orthodoxe.

Son nouveau livre, L’être humain est plus grand que la religion, ne va sans doute pas arranger les affaires : il y adopte un peu trop ouvertement la posture du penseur libre persécuté par les gardiens du dogme. d’autre part, il est des aspects capitaux de la foi chrétienne que sa pensée néglige ou ignore : l’histoire comme vecteur de salut, la Passion comme rédemptrice, l’Église comme Corps du Christ…

15.7

Je confesse pourtant l’incontestable force, l’évidente pertinence du message de ce jeune moine que j’ai eu la chance de rencontrer quelques jours après mon retour en France.

À la Borie Noble, où il était de passage, nous étions une cinquantaine à l’écouter. Il est rare d’entendre une parole qui reformule l’Évangile avec une telle vigueur. Je n’y serai pas insensible, tout en restant vigilant.

15.8

J’ai retrouvé ici les pesanteurs et les beautés, les richesses et les faiblesses de toute vie communautaire. L’absence de quelques personnalités, dont celle du frère John Martin, privait sans doute l’ashram de son plein rayonnement.

Mais je n’étais pas venu pour découvrir cette institution comme telle. Je voulais y revenir aux sources du dialogue avec l’hindouisme et, dans le même esprit, faire silence et retraite. Sous les deux aspects, je repars comblé.

Longue vie à toi, ô Forêt-de-la-paix !

15.9

Je ne voudrais pas quitter ce lieu sans lumières plus précises sur ma vie active et professionnelle. Les sources du silence sont ouvertes en mon cœur, mais de celui-ci doit sortir une parole qui puisse vivifier, autant que possible, le monde où je vis.

Quand on a capté l’eau, reste à creuser et organiser les canaux d’irrigation. Je suis venu devant la tombe de Monchanin, Le Saux, Griffiths, pour leur demander d’avoir pitié de ma petitesse. Leur prière, j’en suis sûr, va m’aider. Je me sens si nu, si dépourvu : mais je reste à l’écoute du grand vent qui caresse les feuilles…

15.10

Je suis seul sur une dune, au milieu du lit de la rivière Kavery. Le soleil se couche, rendant cette vaste étendue de sable et de roseaux plus paisible encore.

Depuis une heure, des canards sombres et des aigrettes blanches remontent les rives du fleuve, très peu profond, qui serpente jusqu’à l’horizon. Le ciel bleu vire au gris, avec, à l’ouest, une grande tache blanche. Et le vent, le vent, le vent !

15.11

Le fleuve sacré est presque à sec. Certes, je l’ai vu couler à Mysore, et m’y suis promené en barque ronde et plate. Un prêtre quasiment nu, ayant de l’eau jusqu’aux épaules, recevait des offrandes sur un petit rocher émergé.

Mais ici les chariots traversent sans peine les quelques flaques d’eau que contient le lit dénudé de la rivière. Plus bas, à Trichy, j’ai vu ce même lit transformé en désert saharien.

Les grands barrages en construction dans le Karnataka retiennent, paraît-il, le peu d’eau disponible ; le Tamil Nadu n’a plus qu’à espérer la pluie.

15.12

Je retrouve comme chaque soir – cette fois, c’est le dernier – les bords de la Kavery à l’heure où le soleil quitte la terre.

Les femmes ont traversé l’eau peu profonde, portant de grands fagots de bois sur la tête. Deux jeunes garçons au corps noueux, à la peau très noire, ont quitté la plage où ils jouaient. Un homme très maigre et âgé, qui lavait son linge en amont, vient lui aussi de rentrer au village, en me faisant signe de le suivre. Car la nuit tombe vite, et hier, j’ai eu du mal à retrouver mon chemin ! Mais je me sens si bien…

15.13

Trois hérons blancs qui ne m’avaient pas remarqué s’ébattent sous mes yeux dans la vase avant de s’envoler d’un coup d’aile. Le sable fin, parsemé de très petits coquillages, est encore chaud. La brise est constante et tiède, alors qu’hier, c’étaient des tourbillons de vent fou. Les nuages s’étirent immensément, ourlés de lumière ocre.

C’est ici que je rends grâce, de tout mon cœur, pour ce voyage. J’en ramène tant d’images, tant de pensées ! J’espère surtout qu’il m’a rapproché de toi, ô Dieu…

Tiens ! Au village, de l’autre côté de la forêt, un muezzin s’est mis à chanter.

16. L’hindouisme et le Christ

16.1

« Mes enfants, je vous laisse la spiritualité des Mages », aurait dit un jour Lanza del Vasto. Quelle profondeur dans cette parole ! Et combien j’en comprends la portée dans cet Orient d’où ils venaient.

Car ils sont ici, ces mages, ces sages, ces chercheurs de Dieu parfois pris pour des dieux ! Je vois partout leurs statues dans les temples, en Duvarabalakas (« security gods ») vigilants, en Tirthankaras (ascètes du jaïnisme) méditants, en Bouddhas aux yeux clos.

Ils cherchent dans la nuit l’étoile montante qui les mènera au Christ.

16.2

Comparons l’hindouisme à un puits très profond : quiconque s’y penche s’y retrouve, car il y voit son image dans l’eau. Toutes les religions, toutes les spiritualités confluent dans celle-là qui les accueille et les embrasse. L’hindouisme est la religion mère, le fleuve sacré par où l’humanité entière a passé.

Mais cette eau préfigure le don de l’Esprit et de la liberté. Le christianisme, et à sa suite (sans le savoir) la modernité, nous sortent du puits de la « religion », nous font traverser le fleuve et marcher sur la terre des vivants.

16.3

Je ne peux oublier cet homme nu, de 17 mètres de haut, que le temple situé au sommet de la colline de Sravanabelagola offre à notre admiration.

Gomateshwara (ou Bahubali) n’est pas un dieu, mais un Tirthankar, ayant atteint l’Éveil et la libération. Tous les temples jaïns comportent cette figure, dont le musée de Bangalore offre quelques belles représentations.

Il n’est qu’un ascète et un sage, donc ne porte pas atteinte à notre théologie. Pourquoi ne pas en faire un des vingt-quatre Vieillards de l’Apocalypse, une colonne du Temple éternel, un « garde suisse » de la Jérusalem céleste ?

16.4

Une longue conversation avec un couple hindou m’a donné l’occasion de présenter notre foi : un seul Dieu en plusieurs personnes qui procèdent l’une de l’autre ; l’incarnation de l’une d’entre elles en un être terrestre parfait ; l’existence de myriades d’êtres célestes que nous pouvons prier ; le statut spécial de certains humains, tels Marie et les saints, reconnus médiateurs de la grâce divine ; la prééminence de l’amour comme vertu rédemptrice…

Ils m’écoutaient avec une certaine stupéfaction : « C’est comme chez nous ! » disaient-ils. Je n’osais pas les détromper…

16.5

Je revois en pensée le fervent Hindou, rencontré dans le train, qui me raconta avec force gestes l’histoire de Vishnou se comparant à Brahma.

Celui-ci lui ouvre son sein, et lui dit : « Viens en moi ! » Vishnou, entrant en Brahma, contemple alors l’univers infini, l’éternité et tous les mondes. Mais une fois ressorti, il déclare : « Tout cela, je l’ai en moi aussi ! »

Cette légende s’inscrit évidemment dans un contexte de rivalité qui est étranger à la foi chrétienne. Mais comment ne pas penser à Celui dont il est dit qu’Il était dans le Père et le Père en Lui, qu’Il était auprès de Dieu et qu’il était Dieu ?

16.6

Le même Hindou m’expliquait que le monde est né de l’union de Purush, la Personne, et de Prakriti, la Nature. Le premier principe, disait-il, est masculin et vertical ; le second, féminin et horizontal. De leur entrecroisement, comme de celui de Shiva et Parvati, du lingam et de son orbe, procèdent tous les êtres.

Et je pensais, au-delà des résonances sexuelles classiques de ce symbolisme, à sa portée théologique et métaphysique. L’arbre de la Croix n’est-il pas le carrefour de l’éternité et de l’histoire, l’alliance suprême du Dieu personnel et du monde naturel ?

Et tous nos dogmes les plus sacrés ne conjuguent-ils pas, de façon transcendante, les concepts de Personne et de Nature ? Par où l’hindouisme découvre-t-il cette intuition magistrale ?

17. Heureux comme Ulysse

17.1

J’ai pris beaucoup de photos, acheté beaucoup de cadeaux, rempli ces carnets de pensées, et je repars avec un message de silence, de pauvreté et de simplicité !

La contradiction a éclaté à l’aéroport, où le pèlerin en sandales s’est avéré avoir cinquante kilos de bagages, soit le double de ce qui était autorisé…

Un arrangement a été trouvé, merci la Compagnie. Mais il est clair que je ne veux céder ni à la convoitise des yeux, ni à celle de la chair, ni à l’orgueil de la richesse. Ce que je rapporte, ce sont des semences pour la vie du monde.

17.2

Car je ne suis pas parti pour m’étourdir de nouveautés. Ce voyage est un grand cercle, mais autour du même centre et m’y ramène. De mon périple il est temps de mesurer les enjeux futurs et le sens profond.

Par où entamer cette réflexion ? Notre vie à Toulouse est un tissu si serré, un bloc si compact ! J’ai l’impression de ne pas pouvoir en détacher un élément sans que tous les autres ne soient menacés d’écroulement. Confiance : les grâces reçues porteront leur fruit.

17.3

Ai-je vu l’Inde ? Ou seulement les vestiges de son âme, dans un corps gangréné par la modernité ?

Il est clair que si je restais davantage, je percevrais mieux les rapports complexes, contrastés, entre tradition et technologie, entre croyances multimillénaires et développement accéléré.

Mais je crois deviner que si l’Inde se transforme et, à certains égards, se détruit, le cycle de ses renaissances n’est pas fini. Cette âme immense, multiforme, se réincarnera. La civilisation qu’elle prépare, peut-être, nous absorbera…

17.4

Comme Shiva transporté vers la chambre de Meenakshi, je vais bientôt retrouver celle que j’aime. Une nuit de train, puis une nuit d’avion seront mon palanquin vers elle, et j’ai hâte…

Car je ne suis pas marié avec l’Inde ! J’ai rencontré cette culture avec toute la sympathie dont je suis capable, mais ce n’est pas la mienne. Et si je n’ai pas parlé des défauts de cette grande dame (sa saleté, sa dureté, ses désordres, sa duplicité qui parfois fait peur), c’est par pudeur et parce qu’on ne dit pas du mal de son hôtesse.

Mais j’aspire, désormais, à rentrer chez moi.

17.5

Le paquebot volant qui nous emporte file à mille à l’heure et dix mille mètres d’altitude. Dans son immense fuselage, il fait nuit, comme au dehors. Quelques témoins lumineux verts et rouges ponctuent l’obscurité ; en plissant les yeux, on peut imaginer que nous voguons parmi les étoiles.

Enveloppés de couvertures légères, tous les voyageurs dorment. Pour moi, cette nuit est trop longue. Je me tourne et retourne sur mon siège sans trouver le sommeil.

Mais peu importe : à chaque minute, je me rapproche des miens de plus de quinze kilomètres. À cette vitesse, il n’y a plus qu’à attendre.

____

TABLE

 

  1. Décollage
  2. Impressions ecclésiales
  3. The french professor
  4. Étonnante Bangalore
  5. ISKCON
  6. Virée à Mysore
  7. Voyage au Tamil Nadu
  8. Indian ways of life
  9. Métempsychoses
  10. Hindouism for ever
  11. Fascinating temples
  12. Peter
  13. Buses, rickshaws and co
  14. Indian people
  15. Shantivanam ashram
  16. L’hindouisme et le Christ
  17. Heureux comme Ulysse

Itinéraire

  1. Bangalore
  2. Mysore, Shrirangapatinam, Somnathpur
  3. Thanjavur, Vailankanni, Kumbakonam (
  4. Madurai
  5. Trichy, Shantivanam
  6. Bangalore

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