Aperçue, entrevue, désirée, parfois contemplée, jamais saisie et pourtant toujours proche, qui nous fera entrer dans sa lumière ?
La Vérité
1. Vérité et amour
1.1
Je vénère le vrai. Je le respecte, je l’aime, et j’aime qu’il me confonde. Car le vrai nous élève en même temps qu’il nous vainc. Quand je vois ma ténèbre, c’est que j’entre dans la lumière.
1.2
C’est la Vérité seule qui donnera force à ma parole et ma pensée. C’est sur elle, de façon à la fois simple et subtile, que je dois m’appuyer pour sortir de ce flou dans lequel j’ai parfois l’impression de m’enliser.
Vérité sainte, vérité aimée ! Je veux t’étreindre et t’épouser. Je ne craindrai pas de t’appartenir, car il est dit : « La vérité vous rendra libres. »
Je ne t’assénerai pas de façon autoritaire, car je le sais : tu ne te déploies que dans l’amour. Tu es l’amour même, ô vérité, dans sa transparence calme et vivifiante, dans sa beauté.
1.3
Obstinément, comme un mineur au fond de sa galerie, je persévérerai à chercher l’or de la vérité. Car c’est elle que mon âme désire, que mon esprit veut trouver.
Mais le précieux métal est prisonnier d’un lourd minerai, presque invisible dans la roche et la boue. À coups de pioche ou à mains nues, je gratterai donc les parois jusqu’à deviner son scintillement sombre.
Alors je la contemplerai, la pépite ronde, majestueuse, inviolée, qui m’attendait depuis des siècles. Et j’en respecterai le caractère sacré.
1.4
Je n’ai pas de goût pour les secrets. J’en ai plutôt le dégoût, dans la mesure où ils impliquent dissimulation, confidences et cachotteries.
J’ai parfois la désagréable surprise de constater que mes collègues sont au courant de faits très importants et problématiques, dont personne ne m’a tenu au courant. Mais c’est ma faute, car je ne suis pas preneur de ces informations-là.
Tant pis, tant mieux ! Je resterai droit dans mes bottes plutôt que de chausser les escarpins de la manigance, les babouches dorées de la combine et du complot.
1.5
De la vérité, je suis amoureux. Ces carnets, je l’affirme, n’ont pas d’autre boussole. Non que tout ce que j’y ai écrit soit vrai, mais j’atteste qu’ils sont véridiques. J’y ai puisé le goût de la véracité.
C’est peut-être pourquoi j’ai du mal à lire des romans : les fictions qu’ils déploient sont trop éloignées de l’univers qui est le mien. Celui-ci a sans doute moins de charme, mais du moins, rien n’y est écrit qui ne soit vécu, pensé et senti en vérité.
Toi qui me liras peut-être, crois-le : je suis sincère.
1.6
De la vérité, on ne peut se poser ni en propriétaire, ni en défenseur attitré, ni même en chercheur têtu. On ne peut s’en approcher que les mains vides, le cœur humble, prêt à reconnaître qu’on s’est trompé.
La seule vérité qui vaille est celle qui nous désarme, y compris de nos convictions les plus fermes et les plus enracinées. En d’autres termes, elle est divine.
C’est vers elle que je veux aller, sûr qu’elle me « rendra libre » (Jn 8, 32) en me faisant tout voir dans une nouvelle clarté.
1.7
« Amour et vérité… s’embrassent » (Ps 84+, 11). L’image est forte et donne discrètement la primauté à l’amour : non seulement parce qu’il est nommé en premier, mais parce que c’est à lui qu’il revient d’« embrasser » et d’unifier.
Oui, c’est l’amour lui-même qui fait l’unité entre l’amour et autre chose que lui. La vérité, quant à elle, tend plutôt à diviser en analysant.
Certes, l’adage thomiste parle de « distinguer pour unir ». Mais cette visée unificatrice, cet horizon de conciliation, relèvent d’un autre principe que celui de l’intelligence. La tête, ici, doit céder la place au cœur.
1.8
Comment Jésus a-t-il pu dire : « La vérité vous rendra libres » (Jn 8, 32) ? Par définition, le vrai n’est-il pas ce qui s’impose à mon intelligence, ce que je dois accepter comme tel ? Après tout, je ne suis pas libre d’affirmer que deux et deux font cinq, ni que la terre est plate !
La vérité semble restreindre notre liberté plutôt que l’épanouir. La raison est normative, donc contraignante, et prétendre s’en émanciper c’est tomber dans la folie. Que veut donc dire le Christ ? Il faudra y réfléchir.
1.9
À la piété et la bonté comme vertus-sources de mon existence, j’aimerais ajouter la vérité comme valeur fondamentale.
Mais je suis conscient qu’il est dangereux de se croire « dans le vrai » face à un monde d’erreurs, d’égarements et de mensonges : ce clivage-là est beaucoup trop simple pour être véridique.
Se prendre pour le porte-drapeau de la vérité, comme le font certains avec une assurance quelque peu inquiétante, n’est-ce pas se mentir gravement à soi-même ?
1.10
Il y a un lien profond entre la vérité et la douceur. À travers lui s’éclaire cette phrase de Jésus : « La vérité vous rendra libres » (Jn 8, 32).
Car le contraire de la douceur, c’est-à-dire la violence, est aussi le contraire de la liberté : le violent est esclave autant qu’il rend esclaves les autres hommes, il est dominé autant que dominateur, et pour cacher ce paradoxe, il est obligé d’avoir recours au mensonge.
Mais celui qui vit dans la vérité n’est plus autocentré, donc devient capable de la communiquer, la diffuser comme un parfum.
2. Chercher la vérité
2.1
La vérité est-elle seulement ce qui est, ou aussi ce qui doit être ? Y a-t-il un devoir-être de la vérité ? On peut aborder cette question sous trois angles.
D’abord, est-ce un devoir de chercher la vérité, de la mettre à jour, de tenter de la connaître ?
Ensuite, une fois qu’on pense l’avoir trouvée, est-ce un devoir de la dire, et est-ce le droit de chacun d’exiger qu’on la lui dise ?
Enfin, une fois qu’on nous a dit la vérité, est-ce un devoir de l’accepter telle qu’elle est, ou restons-nous libres de la contester ?
2.2
Il y a deux sortes de vérités : celles qui nous arrangent et celles qui nous dérangent, celles qui exaltent notre intelligence et celles qui interpellent notre cœur. Connaître avec précision la distance Terre-Lune est une chose, prendre conscience de la détresse de mon prochain en est une autre.
Mais s’il est évident que dans le premier genre de connaissances, tout n’est pas digne d’intérêt, peut-on en dire autant du second ? Jusqu’à quel point dois-je me laisser atteindre par les « vérités qui fâchent », ou plutôt, qui me blessent et me peinent ? Question inquiétante…
2.3
La vérité qui peine, c’est d’abord la vérité sur soi-même. « Celui qui connaît son péché est plus grand que celui qui ressuscite les morts », disaient les Pères du désert.
Mais la conscience de ma misère n’a de valeur que si elle m’ouvre à la miséricorde, comme la connaissance de ma maladie n’a d’utilité que si elle m’aide à en guérir. Voir le mal en soi-même n’est pas nécessairement un bien.
Je m’approcherai donc avec prudence de ces abîmes intérieurs. Il faut une corde pour descendre dans sa propre misère ! Il faut se savoir sauvé pour reconnaître qu’on était perdu.
2.4
La vérité qui peine, c’est aussi la vérité sur les autres. Les petitesses de nos proches, les turpitudes de notre prochain, les sordides méfaits de tel politicien, les monstrueux rouages de la machine sociale, tout cela vaut-il d’être connu ? Je n’en suis pas certain.
La lumière de la vérité, en nous comme hors de nous, n’a d’intérêt qu’accompagnée par la chaleur de l’amour. La froideur des faits est insoutenable si rien ne leur donne sens, c’est-à-dire à la fois direction et signification. Donc oui à la connaissance, mais à condition qu’elle s’inscrive dans une véritable intelligence et une authentique compréhension.
2.5
Certaines vérités blessent, mais de façon salutaire. D’autres vérités tuent, soit parce qu’elles sont insupportables, soit parce qu’elles sont stériles et desséchantes.
Il faut résolument distinguer ces deux types de vérités : celles qui nous élèvent, même après nous avoir un moment abaissés, et celles qui nous détruisent, même après nous avoir un moment intéressés.
Mais ces dernières sont-elles « vraiment vraies » ? J’en doute. Même objectivement exacte, une vérité qui tue est une erreur. Il n’y a de Vérité qu’irriguée par la Vie !
2.6
La philosophie m’a appris à ne sacraliser aucune idée. Je sais que j’ai de l’insolence intellectuelle, ou du moins, un souci de vérité qui ne recule devant aucune impertinence. Mais je n’ai aucune connivence avec l’aspect tortueux, obtus et négateur d’une certaine pensée critique.
Le nihilisme à la Rosset, l’épicurisme à la Onfray, le scepticisme à la Derrida, ne me séduisent que par les pincées de vérité qu’ils véhiculent. La vérité en elle-même, je crois deviner que ils la détestent – et pour cela, ils méritent qu’on leur réinjecte leur propre venin.
2.7
Ce n’est pas faire injure au concept que de chercher à connaître son histoire. Car tout concept a été conçu, au sens natif du terme, et seule cette origine nous livre la clé permettant de le comprendre.
La métaphysique se donne volontiers l’allure d’une science anhistorique. Je ne conteste pas qu’elle soit une science, contrairement à Kant, car je crois qu’elle permet une authentique connaissance. Mais je récuse son caractère intemporel : il ne faut pas craindre « l’archéologie du savoir » – sans pour autant verser dans le relativisme structuraliste.
2.8
On a constaté que devant un paysage ou un tableau, nos yeux se déplacent et se promènent en eux de façon très rapide, apparemment aléatoire, qui leur permet en un temps infime de repérer les éléments principaux et l’organisation de l’ensemble.
J’aime cette logique « papillonnante », intuitive, et je crois qu’elle me guide dans beaucoup de circonstances. Si souvent, je fais telle ou telle chose sans qu’elle ait de lien direct avec la précédente, mais d’une façon qui s’éclaire à un niveau supérieur ou sur un plan plus large ! Le désordre local cache un ordre global…
2.9
« La vérité vaut bien qu’on passe quelques années sans la trouver », disait Jules Renard. De cette phrase, on peut faire une lecture très sceptique : elle voudrait dire qu’au fond, il n’y a pas de vérité, ou du moins qu’elle est inatteignable.
La vérité serait comme l’horizon : plus on s’en approche, plus il s’éloigne. À qui croirait l’avoir trouvée, il faudrait dire que ce qu’il a trouvé ne vaut rien, puisque c’est seulement en tant qu’on la cherche que la vérité a du prix.
Mais cette lecture elle-même est-elle vraie ? Je n’en suis pas sûr…
2.10
Qu’il faille chercher la vérité n’implique pas qu’elle soit introuvable. Au contraire, c’est parce qu’on peut l’atteindre qu’il vaut la peine de se mettre en route vers elle. Mais par quels chemins, avec quels moyens ?
Telle est la question, doublement difficile : car elle exige d’abord que nous ayons une méthode de recherche, une certaine façon d’avancer dans cette direction. Elle exige ensuite qu’ayant trouvé, atteint le but, nous disposions de critères nous assurant que nous ne nous sommes pas trompés !
2.11
Je peux faire (et j’ai fait) de graves erreurs dans le discernement concernant les personnes. Je peux aussi (ça m’est arrivé) m’enticher d’une idée fausse et la défendre avec d’autant plus d’âpreté qu’elle était fausse. Mais je crois pouvoir dire, sans prétention aucune, que j’ai reçu une part de ce que saint Irénée appelle le « charisme de vérité ».
Plus profond que mes sentiments, que mon intelligence, je crois à la présence en moi de cette « onction qui vient du Saint » et qui fait dire à Jean : « Vous avez la science… et vous n’avez pas besoin qu’on vous enseigne » (1 Jn 2, 20.27).
2.12
Le chrétien aurait-il, comme on dit, la science infuse ? Oui, mais pas au sens d’une vérité toute faite, d’un capital de certitudes. Au contraire, le propre de ce don est en forme d’ouverture et d’accueil permanent d’une vérité plus grande que nous.
« Son onction vous instruit de tout », dit l’Épître de Jean (1, 27), car si le chrétien n’a pas besoin d’être enseigné du dehors, c’est parce qu’il l’est constamment au-dedans.
« Vous connaîtrez la vérité », précise Jésus, parce que « l’Esprit de vérité vous conduira vers la vérité tout entière » (Jn 8, 31 ; 16, 13).
3. La vérité vivante
3.1
Lanza del Vasto définissait la vérité comme l’accord du dehors et du dedans. « Nous verrons brûler l’être et l’apparence tels / Que leur étreinte brûle en cette rose ronde »… Mais cette étreinte était statique et architecturale, à l’image du grand vitrail de Notre-Dame ici décrit.
Une autre approche me paraît nécessaire, qui rende compte de l’aspect temporel, historique et, osons le mot, dialectique du vrai. « Accord », certes, mais au sens de communion en acte plutôt que de résultat. La vérité n’est pas : elle advient.
La vérité est vie, elle est toute effusion, mouvance, surabondance. L’éternité divine, de même, n’est pas l’arrêt ou la négation du temps, mais son expansion infinie.
Certes, le Dieu du Buisson ardent s’était nommé « Je suis » (Ex 3, 14) et l’on s’est empressé d’y reconnaître une forme de transcendance atemporelle, comme s’il avait dit « Je suis l’Être ». Mais les exégètes ont mis en avant une traduction plus exacte de ce mystérieux titre divin : « Je suis qui je serai ». Et l’Apocalypse l’appelle de façon lumineuse « Celui qui est, qui était et qui vient » (1, 8).
La vérité (celle du Dieu de la Bible, et pas seulement de Hegel !) est si peu immobile que le Christ nous suggère son caractère mouvant et dynamique en une phrase d’une précision stupéfiante. Il se dit Lui-même « la Voie, la Vérité et la Vie » (Jn 14, 6).
Cette vérité-là est le chemin par où le Dieu vivant vient à nous et nous divinise. Elle est bien plus qu’un vitrail : elle est une Visitation.
3.2
Il y a des idées dont la clarté est trompeuse et la transparence suspecte. À leur lumière, tout paraît simple, mais à la manière d’un spot qui écrase tout relief et fait disparaître toute ombre. Ce sont des étoiles qui tombent sur la terre, des idées qui tuent.
L’idée véridique, l’idée vivifiante, a un tout autre caractère : elle est infime, elle est lointaine. Elle scintille dans la nuit de mon ignorance. Je m’y attache comme à un repère fragile. Je tente de la relier à d’autres comme on invente des constellations…
3.3
La vérité ne se dérobe pas, ni ne s’impose. Elle est tout près de nous, généreuse, gratuite, mais infiniment pudique. Elle est une amoureuse qui ne nous quitte pas des yeux, mais reste silencieuse et attend que nous soyons disposés à l’accueillir.
Quelle force dans cette attitude, quelle souveraine dignité ! La vérité ne nous veut que du bien. Elle est toute bonté et beauté, disponibilité et bienveillance. À nous de lui ouvrir non seulement notre intelligence, mais notre cœur.
3.4
La vérité qui libère n’est pas celle des équations, de la raison au sens étroit. C’est une lumière d’ordre spirituel, qui dilate et surplombe le plan rationnel. Elle libère l’intelligence d’elle-même, c’est-à-dire de sa suffisance, en la faisant entrer dans une forme de connaissance plus haute, plus généreuse, et non plus autocentrée.
De même, la liberté qu’elle procure n’est pas l’orgueil de la « libre pensée », mais une disponibilité nouvelle, un allégement de l’âme, une joie humble et émerveillée.
3.5
In vino veritas, disaient les Anciens, et l’on aurait tort d’y voir un vulgaire éloge de l’ivresse. Ce proverbe n’invite pas à noyer toute question intellectuelle dans l’alcool et l’ébriété, mais au contraire, à reconnaître la joie comme la marque propre de la vérité.
N’est vrai que ce qui est fort et doux comme le vin ! Une vérité triste ou amère est encore prisonnière de l’erreur. C’est pourquoi l’homme qui se réjouit avec ses frères est plus près de la vérité que le savant grincheux, austère et solitaire.
3.6
Ce qui est mystérieux ne l’est pas par retrait, mais par surabondance. Les plus hautes vérités ne nous échappent pas : elles nous inondent, elles nous cernent de toutes parts, elles sont comme la lumière du jour.
Je ne dirai cependant pas qu’elles sont évidentes, au sens que Descartes donnait au mot évidence, ou même au sens où Lanza del Vasto l’employait. L’un et l’autre, me semble-t-il, négligent cette sorte de tendresse pathétique, de douceur suppliante, avec laquelle la vérité s’offre à notre regard.
4. La vérité, une et diverse
4.1
Le propre des opinions est de s’affronter. Le propre de la vérité est de synthétiser, d’unir. Mais pour cela il lui revient de fuir le domaine de l’opinion, de s’en détacher résolument.
Si la vérité n’était qu’un avis comparable à d’autres, elle n’aurait aucune chance de l’emporter, car elle serait perpétuellement contestable. « Toute parole appelle une autre parole », disaient les sages d’antan, amoureux d’un silence où résonne l’harmonie.
Celui qui habite ce silence n’est plus balloté par les contradictions et les contestations : il les assume toutes.
4.2
Puisque les philosophes s’opposent entre eux, la question se pose inévitablement : qui a raison, ou du moins à qui donner sa préférence ? Car on ne peut pas affirmer sérieusement que tout ce qu’ils disent est d’égale valeur.
Et comme il est peu probable qu’un seul d’entre eux ait raison sur toute la ligne, que tout ce qu’il ait dit soit vrai, c’est quelque part ailleurs et au-dessus d’eux qu’il faut chercher le critère unique et commun permettant d’y voir clair, de discerner le meilleur. J’ai là-dessus une petite idée…
4.3
Les philosophes cherchent la vérité et, souvent, sont sûrs de l’avoir trouvée. Mais un seul homme en ce monde a dit : « Je suis la vérité » (Jn 14, 6), phrase qu’on ne peut écarter d’un revers de main. Car s’il est vrai qu’il dit vrai, c’est en lui que nous trouverons le critère auquel rapporter les discours de tous ceux qui ont cherché à dire le vrai.
Ce qu’ils ont dit mérite d’être retenu dans la mesure (large et généreuse) où cela entre en résonance avec sa personne, sa divine sagesse et ses enseignements. Le reste est à corriger, purifier ou oublier.
4.4
Le relativisme est une direction de pensée qui consiste à fuir tout principe unique et à en préférer plusieurs. La croyance à la réincarnation ou aux extra-terrestres en sont de bons exemples : plusieurs vies, plusieurs univers…
Mais il en va de même dans bien d’autres domaines : affectif, par le rejet du mariage unique et indissoluble ; ecclésial, par le rejet de l’Église catholique et du pape comme présidant à son unité ; théologique, par l’acceptation d’une multiplicité de « dieux », prétendument tous respectables.
4.5
Le relativisme ambiant ne m’agace plus : il me fait pitié. Cette posture d’incertitude dans laquelle plus personne n’ose rien affirmer comme une vérité sûre et certaine, cette coquetterie qui consiste à tout admettre et à tout mettre sur le même plan, je la vois comme une forme d’indigence intellectuelle, presque de handicap mental.
Mais ce n’est pas seulement l’intelligence qui en est affectée : plus profondément, c’est la volonté de mes contemporains qui, je crois, est malade. S’ils ne croient plus en rien, c’est par manque de courage et d’énergie vitale.
4.6
Aux adeptes de la tolérance tous azimuts, il faut opposer cette idée très simple : qu’il existe de l’intolérable. Nul ne saurait le nier sans ouvrir la porte aux pires violences et aux mensonges les plus éhontés.
Mais s’il existe de l’intolérable, la question qui se pose est de savoir à partir de quoi le définir, et comment le délimiter. Quel « noyau dur » de l’existence humaine dans l’ordre de la connaissance et dans celui de l’action, doit être préservé, reconnu, respecté ?
Le bon vieux Kant, dans sa Critique de la raison pratique, a dit là-dessus des choses à ne pas oublier.
4.7
L’accusation d’intolérance est devenue un lieu commun de la non-pensée ambiante. Tout individu qui a des convictions est perçu comme un fanatique.
Je considère cet a priori comme une forme suprême de dogmatisme, car il consiste, au nom de la tolérance, à s’élever au-dessus de tout avis particulier pour les considérer tous comme équivalents, c’est-à-dire nuls.
La vraie tolérance ne fait pas cela : elle ne se prétend pas supérieure aux débats, mais accepte d’y descendre, d’écouter l’adversaire, et parfois de réviser ses propres positions.
4.8
La vérité est une, et pourtant multiforme. Voilà le paradoxe qu’il s’agit d’approcher, sans laisser un des aspects du problème occulter l’autre. La proposition contraire à cela, et qu’il faut combattre, serait : « Il y a plusieurs vérités. »
Le relativisme, en effet, est mortel pour l’intelligence. Il la dilue dans une bouillie d’idées dont aucune ne peut prétendre être meilleure qu’une autre.
En revanche, on peut admettre qu’il y a, au sein de l’unique vérité, une certaine pluralité. Mais comment la penser ?
4.9
Y a-t-il, par exemple, plusieurs vérités scientifiques ? Oui, mais comme des parties d’un tout unique, non comme des totalités autonomes et opposées.
Je sais bien qu’à ce jour, l’écart entre physique classique et physique quantique, entre Einstein et Bohr, n’a pas été surmonté. Mais il doit l’être et le sera : la vérité l’exige et notre intelligence ne peut y renoncer.
D’ailleurs le concept même d’« écart » présuppose que l’esprit, étant capable de penser les deux rives de ce gouffre, les relie et les unit déjà. Seul l’un permet de penser le multiple.
4.10
Je dois m’ouvrir à une nouvelle conception ou perception de la vérité. Car mon approche actuelle, trop intellectuelle, m’enferme parfois dans des jugements étroits.
Je m’accroche au lambeau de vérité qu’il m’est donné de saisir, à l’exclusion d’autres aspects ou visions du réel. Je tiens le vêtement, mais le corps m’échappe. Et avec toutes mes certitudes, mes exigences critiques, je me retrouve comme un imbécile.
En vérité, il n’y a pas qu’une vérité, mais plusieurs, complémentaires, évolutives, et leurs frontières sont floues. Tant pis si cela me déplaît.
4.11
Je dois éviter tout attachement farouche et obstiné à la vérité. Cette attitude, quand bien même elle se réclame de l’intelligence, lui fait offense et confine à la bêtise.
Pour la dépasser, il faut se montrer plus intelligent que le con-vaincu, vaincu par ses propres certitudes. Il faut élargir le regard, y inclure d’autres paramètres, y faire place à la prudence et à la nuance.
Celui qui dit obstinément avoir raison est en réalité victime d’une passion. Je ne veux plus y succomber. Je veux guérir de ma suffisance entêtée.
4.12
« À quoi ça sert d’avoir raison ? », disait quelqu’un, et cette phrase m’est restée dans l’oreille.
Je ne l’entends pas dans un sens relativiste, qui placerait sur le même plan la raison et son contraire, ou qui nierait l’existence et l’intérêt d’une unique vérité.
Je l’entends dans un sens relationnel, qui consiste à se demander : à quoi bon vouloir trouver la vérité, si on est incapable de la partager ?
Ou pire encore, comment éviter, si on l’a trouvée, d’être de ceux qui découragent et dégoûtent les autres d’y adhérer ?
5. Vérité et réalité
5.1
Le vrai, le réel, l’authentique, sont peut-être trois aspects complémentaires de la vérité d’une proposition.
– L’authentique comme accord de ce qui est dit à celui qui le dit. Sincérité.
– Le réel comme accord de ce qui est dit à ce dont il s’agit. Exactitude.
– Le vrai comme harmonie, beauté au sens le plus fort, accord de ce qui est dit avec le plan divin.
5.2
Tel de mes amis aurait tendance à se contenter du réel et de l’authentique. Moi, à me contenter du vrai et de l’authentique.
Aller plus loin suppose ici et là un certain courage. Pour lui, le courage de chercher le vrai. Pour moi, celui de me laisser trouver par le réel.
5.3
Il y a des affirmations qui sont vraies sans être tout à fait réelles, par exemple que l’Église est sainte. D’autres sont réelles sans être tout à fait vraies, par exemple que l’Église est pécheresse.
Il y a aussi ce qu’on dit de façon authentique, et qui penche davantage soit vers le réel – par exemple si je dis que l’Église m’agace –, soit vers le vrai – par exemple si je dis que j’aime l’Église de Dieu.
5.4
La vérité n’est pas une chose, mais une relation entre nous et les choses : l’adéquation de la chose et de l’intelligence, selon la célèbre définition de saint Thomas d’Aquin. Elle est un accord, une harmonie : l’équivalent de la beauté sur le plan esthétique.
Elle est une concordance, une transparence, que Lanza définit de façon très simple : « Le dehors comme le dedans », l’extérieur comme l’intérieur et réciproquement. Mais les hommes, trop souvent, préfèrent leurs petits jeux d’ombre à cette pure lumière…
5.5
Entre la vérité et la sincérité, dira le philosophe, il y a un écart inévitable, le même qui sépare le réel en soi et l’idée que je m’en fais. Mais cette façon d’opposer l’objectif et le subjectif n’a pas de sens : la dureté du réalisme est aussi stérile que l’évanescence de l’idéalisme.
Chacun fait cependant l’expérience authentique et certaine de la vérité comme accord, harmonie, justesse heureuse : adequatio rei et intellectus, disaient les scolastiques. J’entends cette expression de façon musicale, comme dans la beauté de la quinte…
5.6
Depuis le XVIIe siècle, époque de la séparation du cœur et de la raison, une faculté spirituelle de très grande valeur, et qui assurait leur liaison, se trouve destituée, dévalorisée, exclue de la vie intellectuelle et abandonnée à ses propres caprices.
Je veux parler de l’imagination, déclarée « folle du logis », « maîtresse d’erreur et de fausseté », tolérée chez les artistes dans leur quête de beauté, mais jugée trompeuse et dangereuse pour tout ce qui touche à la vérité – au point qu’« imaginaire » est désormais synonyme de « mensonger ». Lourde erreur !
5.7
L’imagination n’est pas cette créatrice d’illusions et de fantasmes que le rationalisme a voulu voir en elle. Son domaine n’est pas l’irréel, mais les profondeurs mêmes du réel, explorées à l’aide d’autres outils que ceux de la connaissance conceptuelle ou expérimentale.
Son langage poétique n’est pas moins pertinent que celui de la science et de la philosophie. Car il n’est pas tant de type imaginaire, au sens faible du terme, que de type imaginal et symbolique. L’imagination ne rêve pas : elle voit ce que les yeux ne voient pas.
5.8
« Visualisez la couleur verte », nous disait notre professeur de Qi Kong, ou encore : « Faites descendre votre salive jusque sous le nombril. » De toute évidence, les sensations concernées ne sont pas causées par une réalité extérieure et objective. Elles n’en sont pas moins réelles, sur un autre registre que celui de la réalité physique.
Elles sont imaginales, c’est-à-dire qu’elles saisissent leur objet à travers le prisme d’une représentation imagée. Pourtant, ce qu’elles désignent n’est pas illusoire ! Chacun peut en faire l’expérience…
5.9
Non seulement l’imaginal n’est pas irréel, mais sa réalité a ceci de privilégié qu’elle n’est pas « subie » par le sujet : elle est voulue, presque créée par lui. Il la façonne ou du moins l’imprègne.
L’imaginal ne s’impose pas à l’esprit comme une sensation corporelle, ni comme une vérité intellectuelle, mais comme la forme vivante de son propre acte.
Ainsi l’imagination n’engendre pas des leurres, mais elle donne corps à la vie spirituelle et spiritualise la vie du corps. Elle est la synthèse de l’objectif et du subjectif, outil et garantie d’une vérité supérieure.
6. Vérité et erreur
6.1
Rien n’est étranger à la vérité, pas même l’erreur. Rien n’est invisible pour la lumière, pas même les ténèbres.
Certes, la créature qui oppose son refus à la vérité et à la lumière peut se refermer sur son mensonge et son obscurité. Dieu ne forcera pas sa liberté. Mais elle n’en est pas moins cernée par la lumière qu’elle refuse. Elle l’est même d’autant plus, car elle est « vue » dans sa faute.
La vérité divine l’inonde, la douceur du Christ fond sur elle, comme ces rayons de lumière que haïssent et dévorent les trous noirs.
6.2
Quelles sont, dans une vie, la place et la fonction de l’erreur ?
Commençons par sa place, en constatant qu’elle n’a rien d’accessoire ni de mineur. Au contraire, il semble qu’elle recouvre toute l’étendue de notre existence. Naissant dans l’ignorance et l’illusion, nous y restons largement embourbés, et la plupart des actes qui en découlent sont par conséquent erronés.
Je n’énonce pas ici une généralité sur la vie des autres : je pose un diagnostic sur la mienne. C’est terrible à dire, mais je me suis beaucoup, beaucoup trompé.
6.3
Si l’erreur est l’humus dans lequel nous avons grandi, l’air que nous avons respiré, le faux principe auquel nous sommes constamment référés, il n’est ni simple, ni facile d’en sortir. Cela exige une nouvelle naissance intérieure – une réforme de notre entendement, dirait Spinoza.
Mais comment savoir si Spinoza, ou tel autre qui prétend me guider sur le chemin de la vérité, ne sont pas eux aussi dans l’erreur ? Ah, Seigneur ! Illumine mon âme, éclaire mon esprit, dégage-moi de ce filet qui m’emprisonne, de ces ténèbres où je tâtonne…
6.4
À tous les niveaux et de façon constante, chacun de nous devrait avoir dans un coin de sa tête l’idée que, peut-être, il s’est massivement et globalement trompé. Cette soupape l’empêcherait de se prendre au sérieux et lui assurerait la possibilité d’évolutions futures.
Quoi de plus triste que la certitude d’être toujours dans le vrai ? Quelle misère que ce contentement de soi qui enferme l’âme dans son passé ! À l’inverse, quelle chance et quelle grâce que d’être capable de reconnaître ses erreurs et de s’en dégager !
6.5
Où sont mes erreurs ? À plus de soixante ans, je serais bien bête de ne pas me le demander, car s’il y a dans ma vie quelque chose d’important à corriger, mieux vaut ne pas trop tarder. Mais j’avoue que la question me déstabilise. Devant l’ampleur des changements possibles, je me sens quelque peu écrasé.
Disons que dans tous les domaines, j’ai le sentiment d’être resté à mi-chemin. Non pas en ayant pris de mauvaises voies, mais en ayant manqué d’amour, de foi, de courage, de générosité, de joie, de fécondité. Eleison, Kyrie !
6.6
Poussant plus loin mon exercice critique, je tombe sur un paradoxe. Car si l’effort de me remettre en question me fait prendre conscience que je manque d’assurance et d’audace, n’est-ce pas une espèce de cercle vicieux ?
Pour ne pas tomber dans le travers de l’autosatisfaction, vais-je tomber dans celui du dénigrement de soi ! Pour ne pas me croire quelqu’un, vais-je glisser dans la tentation de croire que je ne suis rien ?
Il faut sortir de ce piège au plus vite, quitte à y laisser quelques plumes.
6.7
Ma grande erreur n’est pas de ne pas douter assez de moi : elle est de ne pas suffisamment croire en Dieu.
Le regard sur soi-même, qu’il soit de complaisance ou d’insatisfaction, est un obstacle à la vie spirituelle. Foin de mes qualités autant que de mes défauts !
Ce qui compte, c’est que le Très-Haut m’accompagne. C’est que je suis son enfant bien-aimé : pécheur, mais pardonné.
Fort de cette confiance, je marche sur les eaux. J’avance vers le large. Je n’ai pas peur. Tant pis pour ma misère comme pour ma vanité : j’ai foi en Toi.
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TABLE
1. Vérité et amour
1.1 – Je vénère le vrai – 39,187b – 00.05.1994
1.2 – C’est la Vérité seule – 58,785 – 11.02.2013
1.3 – Obstinément, comme un mineur – 70,491 – 30.07.2024
1.4 – Je n’ai pas de goût – 57,387 – 18.05.2011
1.5 – De la vérité, je suis amoureux – 71,449 – 21.07.2025
1.6 – De la vérité, on ne peut se poser – 71,448 – 20.07.2025
1.7 – « Amour et vérité… s’embrassent » – 64,563 – 28.09.2018
1.8 – Comment Jésus a-t-il pu dire – 70,539 – 20.08.2024
1.9 – À la piété et la bonté – 71,447 – 20.07.2025
1.10 – Il y a un lien profond – 70,446 – 07.07.2024
2. Chercher la vérité
2.1 – La vérité est-elle seulement – 60,627 – 15.09.2014
2.2 – Il y a deux sortes de vérités – 52,461 – 11.09.2006
2.3 – La vérité qui peine – 52,462 – 11.09.2006
2.4 – La vérité qui peine – 52,463 – 12.09.2006
2.5 – Certaines vérités blessent – 52,464 – 12.09.2006
2.6 – La philosophie m’a appris – 46,647 – 27.10.2000
2.7 – Ce n’est pas faire injure – 64,625 – 26.10.2018
2.8 – On a constaté que devant un paysage – 58,757 – 28.01.2013
2.9 – « La vérité vaut bien – 60,609 – 06.09.2014
2.10 – Qu’il faille chercher la vérité – 60,610 – 06.09.2014
2.11 – Je peux faire (et j’ai fait) – 56,431 – 21.08.2010
2.12 – Le chrétien aurait-il – 56,432 – 21.08.2010
3. La vérité vivante
3.1 – Lanza del Vasto définissait la vérité – 40,235a – 20.01.1995
3.2 – Il y a des idées dont la clarté – 47,229 – 23.04.2001
3.3 – La vérité ne se dérobe pas – 64,290 – 23.05.2018
3.4 – La vérité qui libère – 70,540 – 20.08.2024
3.5 – In vino veritas, – 61,249 – 02.04.2015
3.6 – Ce qui est mystérieux – 64,289 – 23.05.2018
4. La vérité, une et diverse
4.1 – Le propre des opinions – 62,294 – 03.05.2016
4.2 – Puisque les philosophes s’opposent – 69,725 – 05.11.2023
4.3 – Les philosophes cherchent la vérité – 69,726 – 05.11.2023
4.4 – Le relativisme est une direction de pensée – 66,620 – 28.09.2020
4.5 – Le relativisme ambiant – 66,588 – 15.09.2020
4.6 – Aux adeptes de la tolérance – 43,472 – 16.02.1998
4.7 – L’accusation d’intolérance – 43,460 – 04.02.1998
4.8 – La vérité est une – 71,411 – 02.07.2025
4.9 – Y a-t-il, par exemple – 71,412 – 02.07.2025
4.10 – Je dois m’ouvrir à une nouvelle conception – 62,376 – 10.06.2016
4.11 – Je dois éviter tout attachement farouche – 71,532 – 28.08.2025
4.12 – « À quoi ça sert d’avoir raison ? » – 70,445 – 07.07.2024
5. Vérité et réalité
5.1 – Le vrai, le réel, l’authentique – 27,264e – 00.00.1981
5.2 – Tel de mes amis – 27,265a – 00.00.1981
5.3 – Il y a des affirmations – 27,264d – 00.00.1981
5.4 – La vérité n’est pas une chose, – 61,128 – 03.02.2015
5.5 – Entre la vérité et la sincérité – 71,450 – 21.07.2025
5.6 – Depuis le XVIIe siècle – 53,691 – 22.11.2007
5.7 – L’imagination n’est pas – 53,692 – 22.11.2007
5.8 – « Visualisez la couleur verte » – 53,693 – 23.11.2007
5.9 – Non seulement l’imaginal – 53,694 – 23.11.2007
6. Vérité et erreur
6.1 – Rien n’est étranger à la vérité – 47,361 – 25.06.2001
6.2 – Quelles sont, dans une vie – 60,573 – 23.08.2014
6.3 – Si l’erreur est l’humus – 60,574 – 23.08.2014
6.4 – À tous les niveaux – 60,881 – 14.01.2015
6.5 – Où sont mes erreurs ? – 60,882 – 14.01.2015
6.6 – Poussant plus loin – 60,883 – 15.01.2015
6.7 – Ma grande erreur – 60,884 – 15.01.2015