Un chrétien en Inde (I)

2002 Mémoires

Daniel Vigne – Un chrétien en Inde (I). Souvenirs (non publiés) d’un premier voyage en Inde du sud, du 27 juillet au 15 août 2002, organisé par le P. Raymond Rossignol, des Missions Étrangères de Paris, pour des représentants des Instituts Catholiques de Paris et de Toulouse. [pdf]

Un chrétien en Inde (I)

1. Prélude

1.1

J’ai tracé sur l’atlas les grandes lignes de mon voyage en Inde. Trois semaines très pleines, que j’espère vivre comme une rencontre inoubliable.

Je m’y dispose en préparant ce séjour par la lecture et la réflexion. Mais c’est une année entière qu’il faudrait pour aborder ce continent en connaissance de cause ! J’ai l’impression d’un ensemble trop vaste, que je suis incapable de saisir intellectuellement.

Tant mieux : mon ambition mais pas de comprendre l’Inde, mais de m’ouvrir à elle, et peut-être de comprendre que je ne la comprendrai jamais.

1.2

Tout distingue mon voyage en Inde du Pèlerinage aux sources accompli par Lanza il y a soixante-six ans. Il était seul, nous serons une vingtaine. Il remonta vers le nord, nous descendrons vers le sud. Il voyageait à pied, en train et par bateau, nous prendrons l’avion et l’auto.

Il ne rencontra que des autochtones, nous fréquenterons des milieux occidentalisés. Il découvrit l’hindouisme et le bouddhisme, nous nous intéresserons au christianisme. Et pourtant c’est sur tes traces que je veux humblement marcher, ô Shantidas, et être digne de ta mémoire !

1.3

Je pars en Inde porteur de deux questions de la plus haute importance. La première et le rapport entre Trimurti (ou Satchitananda) hindoue et Trinité chrétienne. Peut-on sérieusement affirmer que l’hindouisme adore, sous d’autres noms, le même Dieu que nous ? Si oui, notre théologie doit s’élargir à leur mythologie, dans le respect des différences, et trouver entre elles des voies de dialogue.

La seconde est celle du rapport entre ahimsa gandhienne et charité chrétienne. Peut-on sérieusement affirmer que la non-violence est intérieure au message de l’Évangile ? Si oui, le message de Gandhi ne peut nous rester indifférent ni extrinsèque et je devrai m’y impliquer davantage.

2. Envol

2.1

Mon départ approche, et les enjeux psychologiques de ce voyage se précisent. J’appréhende, bien sûr, la solitude affective, mais aussi la vie de groupe, car ces situations ne me sont pas propices : la première me referme sur moi-même ; la seconde m’aliène aux autres.

Tentations parfaitement compatibles, contrairement aux apparences ! On peut être à la fois mal dans sa peau et très apprécié dans les contacts, blagueur au-dehors, blessé au-dedans. Pour éviter ce double piège, il va me falloir une bonne dose de discernement, et trouver le moyen d’éviter à la fois l’un et l’autre.

2.2

Pour faire échec à la solitude en ce qu’elle a de desséchant, je crois que le meilleur moyen est d’en jouir comme d’une compagnie. Au lieu de la subir, la recevoir comme un cadeau précieux, comme une présence : celle de Dieu, que je peux enfin retrouver, et auprès de qui je suis pleinement moi-même.

Ma première résolution est donc de profiter à fond de ces trois semaines pour me ressourcer en Celui qui est le fond de ma vie : être totalement présent à moi-même et à Lui. Heureux parce qu’aimé, organisé parce qu’habité, chaste parce que comblé, bien en moi parce que bien en Lui.

2.3

Pour faire échec à la vie de groupe en ce qu’elle a d’aliénant, je crois qu’il faut la pénétrer d’intimité libératrice. Ne pas être « tout à tous », mais présent à chacun, avec tact et respect. Casser les entraînements et enchaînements des discussions stériles, des conversations creuses.

Se tenir légèrement en retrait, non par refus de la relation, mais pour lui ménager un espace. S’interdire d’être badin, sans cesser d’être aimable.  Ne pas se faire valoir, mais ne pas caresser non plus la vanité d’autrui. Bref, être « vrai », pondéré, personnel, serein. Je ne suis pas sûr que cela me sera facile.

2.4

Ce carnet, je le crois, me sera un précieux compagnon de voyage. J’espère avoir le temps d’y noter impressions et réflexions. Je sais qu’elles ne manqueront pas, si je suis attentif à ce qui m’entoure ; mais je connais aussi les lenteurs de mon tempérament.

Je ne suis pas de ceux qui captent tout dans l’instant même : il me faut faire retour sur l’événement pour le comprendre, et je ne vois vraiment les choses qu’en observant leur « image rétinienne ». De plus, j’ai horreur d’être observé en train d’écrire. Mais foin de ces craintes et de ces appréhensions : j’écrirai, j’écrirai !

2.5

Nous venons de survoler, je pense, le lac Léman. À notre droite, les sommets déchiquetés des Alpes se dressent comme des ongles blancs. Mais désormais c’est un tapis de neige ouatée que nous dominons : à perte de vue, une banquise de nuages couvre l’Allemagne.

Mes compagnons dorment. À Francfort, nous reprendrons l’avion pour Bombay. Mais déjà nous voici très haut, très loin, et mon cœur est léger. Le livre de Jean Herbert sur la spiritualité hindoue m’ouvre des horizons spirituels encore plus vastes que ceux de la stratosphère. Élévation propice à la méditation, la pensée, la prière.

2.6

Frankfurt Airport. Un avion décolle d’ici toutes les quarante secondes. J’ai pris place devant les vastes baies vitrées pour assister à leur ballet. L’aéroport résonne de conversations en toutes langues, sur fond de musiques du monde.

Près de moi, une aire de jeux permet à de jeunes enfants de s’ébattre sur un épais matelas de boules multicolores en plastique. Ils sont allemands, africains, asiatiques ; ils rient en se jetant les boules à la tête. Une femme indienne dort sur son siège. Elle a le point rouge au milieu du front, un élégant sari… et des chaussures de sport américaines.

2.7

Vingt-trois heures de voyage, dont plus de la moitié passée à attendre dans les aéroports. De Francfort à Bombay, quel contraste ! Là, la plus grande aérogare d’Europe, automatisée à l’extrême. Ici, un vaste hangar où la foule se bouscule, où de vagues employés en uniforme vous font faire la queue dans un désordre inextricable.

Mais à la descente d’avion, j’ai humé avec bonheur cet air chaud, poisseux, chargé d’odeurs. Il m’a rappelé avec force celui des côtes malgaches où, enfant, je passais mes vacances. Ô mémoire…

3. Un peu de théologie

3.1

On soupçonne volontiers l’hindouisme de nier l’importance de la Personne au profit d’un panthéisme impersonnel. Je me demande si, au contraire, l’axe de cette doctrine n’est pas l’assomption et l’élévation de toutes choses au plan personnel.

L’opposition entre Prakriti (nature) et Purusha (personne), la seconde transcendant et divinisant la première, en est une claire indication. De même, l’opposition entre Mâyâ (illusion, dispersion objectivante) et Atman (identité, conscience unifiante) ne mesure-t-elle pas l’écart entre le monde des choses et celui du Sujet ?

3.2

Analogies possibles entre le Brahman et « Dieu », d’une part, entre Brahmâ et le « Père », d’autre part. Le premier de ces couples désigne l’essence divine, le second, la Personne originelle.

Dans le Brahman, en effet, se retrouvent les caractères de substantialité impersonnelle que la tradition chrétienne attache à l’ousia, et les mystiques rhénans, à la « Gottheit ». Substrat sans fond de l’Être divin.

Brahmâ, quant à lui, est la première personnification de l’Absolu, l’entité divine créatrice et génératrice, la divinité primordiale et mystérieuse, le Dieu que nul n’a jamais vu (Jn 1, 18).

3.3

Je découvre entre le Karma et le Dharma le même rapport de personnalisation qu’entre Prakriti et  Purusha, ou entre Maya et Atman.

Le Karma, en effet, est la Loi en tant que subie, la Loi impitoyable de la rétribution universelle. Il est la négation de la personne, puisqu’il l’entraîne dans des existences multiples.

Le Dharma, au contraire, est la Loi sainte et salvatrice, la Loi proportionnée à mon existence personnelle. L’amour que les Hindous vouent au Dharma n’est pas sans rappeler celui que les Juifs ont pour la Torah. L’un et l’autre sont des formes du Verbe.

3.4

La personne est à la nature ce que la forme est à la matière, ou de façon imagée, ce que la tête est au corps, c’est-à-dire ce qui en fait l’unité. Or, l’hindouisme a des façons étranges d’articuler ces deux éléments : les dieux hindous ont plusieurs têtes (Brahmâ) ou plusieurs corps (avatars de Vishnou, bras multiples de Shiva). Ils sont à la fois des expressions substantielles d’une même Personne, et des expressions personnelles d’une même Nature.

Mais après tout, le christianisme aussi a ses paradoxes : une seule nature en trois Personnes, une seule Personne en deux natures… 

4. Bombay

4.1

Le groupe m’a oublié ! Il est parti visiter, à l’autre bout de la ville, le plus grand bidonville d’Asie : celui de Dharavi – un million d’habitants. Devant des chiffres pareils, comment s’étonner qu’on puisse me négliger, moi, misérable petit touriste ? Mais je ne me suis pas laissé démonter : en compagnie de trois séminaristes, j’ai visité le bidonville d’à côté, à pied, et n’ai rien regretté.

Premier contact avec la foule, la cohue, les visages. Premiers dialogues avec tel garagiste, tel brahmane, tel musicien. Quel dépaysement…

4.2

La marche de ce matin ne me laisse pas que des images : je me suis foulé la cheville ! Mais de nouveau, à quelque chose malheur est bon, car cette petite épreuve m’a fait découvrir la gentillesse de nos hôtes. L’un d’eux est venu me prodiguer onctions et massages — alors qu’il était presque minuit — avec une extrême amabilité. Ses mains semblaient absorber ma douleur.

Je me suis trouvé bête, devant cet Indien noir comme l’ébène, tout à mes petits soins, maniant mon pied avec douceur… Mais à travers lui, c’était un peu le Christ qui m’accueillait.

4.3

Le somptueux séminaire qui nous héberge avait été construit loin de la ville, dans un immense parc arboré. Il se trouve aujourd’hui cerné par la misère et la saleté. La mégapole de Bombay (16 millions de personnes) s’étend sur des distances impressionnantes, dévorant la campagne. Les « slums » cernent ce qui reste du domaine initial.

La nuit, de chaudes effluves d’air pollué empuantissent l’atmosphère, et le grondement sourd des véhicules rappelle que nous sommes prisonniers d’un enfer carbonique. Mais le cri des oiseaux tropicaux le déchire d’une façon souverainement comique.

4.4

Petit temple de quartier, dédié au dieu Hanumân. Il y trône sous un manteau de fleurs, d’où émerge sa face de singe. Le jeune brahmane me raconte son histoire : ayant sauvé Sîtâ, la femme de Râma, l’animal a reçu de ce dieu l’immortalité. Il est donc vénéré comme un dieu, bien qu’il ne soit qu’un intercesseur.

Il s’attendait à une récompense plus palpable, et Sîta a beau lui offrir son étole, il ne sait qu’en faire, car un singe n’a pas besoin de vêtements. Mais Râma lui dit : ne cherche pas de récompense hors de toi-même ! Alors, se déchirant la poitrine, Hanumân y découvre l’image de Dieu…

4.5

J’ai vu à Bombay un petit temple jaïn, riche, finement sculpté, comportant deux salles de prière superposées. Atmosphère étrange. Un trentaine de fidèles y faisaient leurs dévotions dans une totale indifférence les uns aux autres.

Tel méditait, tel chantait, tel dansait, si l’on peut appeler danse sa façon de prier debout, les bras et les doigts ondoyant lentement vers le ciel. Tel agitait, devant la statue du Mahavira central, une sorte de plumeau sacré, comme s’il caressait l’air. Tel s’observait, ou s’épilait, avec un petit miroir. Tel contemplait une svastika de pétales de fleurs, posée devant lui, sur un petit pupitre.

4.6

Plusieurs jaïns avaient un voile devant la bouche pour éviter d’avaler le moindre insecte. Mais ce scrupule n’est-il pas déplacé et dérisoire, au regard de la misère ambiante ? « Vous filtrez le moustique, et vous avalez le chameau », dit Jésus aux Pharisiens, leur reprochant de négliger les points les plus graves de la Loi : la miséricorde et la justice.

Préserver le moucheron en laissant l’homme mourir de faim, c’est passer à côté de l’essentiel. Je me suis demandé si cette non-violence-là n’était pas surfaite, et si, parfois, l’ahîmsa n’était pas très en deçà de l’amour.

4.7

Au sortir de Bombay, la cohue des véhicules est totale. Jusque dans leur façon de conduire, les gens d’ici s’inspirent de l’Advaïta : refus du dualisme. Pourquoi créer une séparation entre deux voies ? Il n’y en a qu’une, et elle est multiple. Cette unique route peut d’ailleurs être parcourue dans un sens comme dans l’autre.

Notre chauffeur est, de ce point de vue, un rishi du volant. Parfaitement indifférent à toute règle abstraite, il pilote le bus avec une liberté qui fait frémir. Mais comme en religion, pourquoi se plierait-on aux limites d’un dogme ? L’essentiel n’est-il pas d’être sur la Voie ?

4.8

Slums. C’est ici que se découvre l’envers du décor. C’est ici que s’étire l’ombre horrible de la modernité. Misère, saleté indescriptible ont défilé sous nos vitres pendant des heures. Gamins nus sur des tas d’ordures, échoppes si minuscules que l’artisan n’y tient qu’assis, ruisseaux noirâtres, tôles rouillées, animaux squelettiques, sol jonché de lambeaux de plastique…

Comment se contenter d’un regard de pitié sur ce cancer social ? Comment ne pas tenter d’en comprendre les causes, et le remède ?

4.9

La technologie occidentale déferle sur les civilisations traditionnelles avec une incroyable puissance, à la fois séductrice et destructrice. Mais elle est superficielle et stérile : ce qu’elle détruit, elle ne le remplace pas. Telle est sa faiblesse à long terme et sa limite intrinsèque.

L’existence humaine ne peut se satisfaire de gadgets, aussi sophistiqués soient-ils. Il manque à la modernité une vision de l’homme et du monde, un but éthique et mystique, un « supplément d’âme », que seules les religions peuvent lui donner. Comment s’effectuera ce ré-enracinement ? Là est le problème.

 5. Pensées sur le corps

5.1

Les têtes coupées abondent dans la mythologie hindoue, et notre sensibilité y répugne. Mais leur message symbolique est évident : il s’agit de faire mourir une certaine identité personnelle, au profit d’une autre – car cette tête perdue sera remplacée. Il s’agit d’être un « deux fois né », comme disent les brahmanes, ou une « créature nouvelle », comme dit saint Paul (Ga 6, 15).

La « mort du vieil homme » n’était-elle pas un des axes de son message, ainsi que la récapitulation de tous les êtres sous l’autorité du Christ-tête ? Ainsi en va-t-il de Jean-Baptiste : c’est par la décapitation qu’il rejoint Celui qu’il annonçait…

5.2

Le symbolisme de la tête coupée m’interpelle, comme image d’un « changement de personnalité ». Un chant charismatique disait : « Il va te changer la tête », et le fou du Lotus bleu, pas si fou que ça : « Il faut trouver la voie. Moi je l’ai trouvée. Alors je m’en vais vous couper la tête » ! Autrement dit, notre façon de penser, de conduire notre vie, notre centre de direction, doivent être résolument transformés, transférés.

« Ce n’est plus moi qui vis », dit saint Paul, qui fait souvent appel à l’image du Christ-tête. Ainsi ne s’agit-il pas d’une décapitation atroce, mais d’une récapitulation bénie.

5.3

La réincarnation est inadmissible en tant que « malédiction » dans laquelle Dieu enfermerait l’homme pour lui faire payer chacune de ses fautes.

Mais renversons le point de vue : et si, au lieu d’expier ses péchés, elle permettait à chacun d’augmenter ses mérites ? N’est-il pas convenable que de quelque manière, Dieu offre à l’homme la possibilité de grandir encore après sa mort, de l’aimer davantage et de le lui prouver par des actes ? Ne peut-on imaginer que de nouvelles modalités d’existence permettent cette croissance ? Serait-ce cela, le Purgatoire ?

5.4

L’équivalence entre réincarnation et Purgatoire est évidemment très approximative. Elle est même inexacte, dans la perspective que je cherche à ouvrir : celle d’une possibilité pour l’homme d’accroître ses mérites après sa mort, ou encore, de « faire du bien » pour Dieu.

En effet, le Purgatoire est plutôt pensé comme un moyen de nous « défaire du mal », et c’est justement de cette vision négative que je veux dégager la réincarnation. Vue positivement, on pourrait la rapprocher de la phrase de sainte Thérèse : « Je passerai mon ciel à faire du bien sur la terre ». Il ne s’agit pas d’une punition, mais d’un engagement, d’un amour actif des autres et de Dieu…

5.5

Le pied est un membre très spirituel. En voici quelques indices. Une image très populaire de Krishna comme « Dieu enfant » le représente suçant son gros orteil, et rien ne dit que Jésus n’en a pas fait autant.

Une fresque d’Ajanta, remarquée par le guide, donnait à une fiancée du Bouddha des pieds ravissants dont le second orteil dépassait le premier, ce qui, assurait-il, est le signe d’une bonne maîtresse de maison ! (PS. J’ai cette conformation).

Enfin, j’ai observé pendant la liturgie les doigts de pieds de Mgr Allenberry ; avec une légèreté touchante, ils battaient la mesure et soutenaient sa ferveur.

5.6

Les sadhoûs indiens fument le haschich en toute impunité et en quantité non négligeable. Ils y voient un adjuvant de leur ascèse, et un dérivatif de la sexualité.

J’y vois, pour ma part, une façon charnelle de lutter contre la chair. Remplacer une jouissance par une autre, plus précisément une fonction naturelle par une excitation artificielle, c’est perdre autant de terrain qu’on en a conquis. C’est laisser un méchant petit diable prendre la place du bon gros démon qu’on a cru chasser. Mais ces questions sont complexes, et appellent bien des nuances.

6. Paysages et visages

6.1

Les ruines du fort de Vasaï sont une page d’histoire et une leçon de missiologie. Les Portugais conquièrent ce lieu au XVIe siècle, et en font une tête de pont de la civilisation occidentale. Derrière des murailles imprenables, une chrétienté militante et militaire prépare son expansion. Les grands ordres y construisent des églises somptueuses, en pierre rose, dans un style baroque et triomphant.

Un siècle plus tard, cette colonie tombe, et son architecture grandiose est laissée à l’abandon. Les murs orgueilleux sont rongés par les lianes ; la jungle achèvera bientôt son œuvre de destruction.

6.2

Deux évêques, deux visages de l’Église. Le premier est le cardinal archevêque de Bombay. Obèse, à l’aise, affable, il nous a reçus avec une courtoisie seigneuriale. Il a travaillé comme nonce aux quatre coins du monde, et n’a pas manqué de nous le faire comprendre. Cette longue expérience diplomatique donnait à chacune de ses phrases une onction, une saveur inimitables.

Sa vision de l’Église est mondiale et mondaine : relations avec le gouvernement, défense des institutions et des acquis sociaux, méfiance envers les théologiens d’avant-garde… Une main de fer dans un gant de pourpre.

6.3

Le second est évêque de Vasaï (ou Bassein), petit évêché récemment érigé. « Je suis né ici, j’y ai été baptisé, confirmé, ordonné, consacré… » Jeune d’allure, un peu austère, il est l’homme d’un lieu, d’un peuple. « Je suis un homme, mais un homme indien. Je parle anglais, mais comme un Indien », nous dit-il encore.

Il a fait sa thèse sur Tukarâm, un mystique hindou, qu’il a osé rapprocher du christianisme. Il nous parle avec passion de la « christologie indienne », termes qui feraient grincer des dents le cardinal susdit. Mais attention : qu’est-ce qui m’assure qu’il ne rêve pas de lui succéder ?

6.4

Dans les rues de Bombay, une petite fille s’est attachée à mes pas. Le visage fin, les cheveux sales, elle levait les yeux et la main, répétant inlassablement des bribes de phrases apprises par cœur. J’ai fait erreur en lui souriant, car je n’avais pas une roupie à lui donner, et elle était persuadée du contraire ! C’était hier.

Aujourd’hui, dans les ruines de Bassein envahies par la jungle, une petite chienne très maigre s’est attachée à notre groupe. J’ai commis l’erreur de la caresser. Elle nous a suivis partout, implorant discrètement notre pitié. Elle avait le même regard.

6.5

Sous le sourcil aquilin, l’œil noir de l’Indien a quelque chose d’inquiet, de farouche. Mais le sourire éclate, et le rire avec. Ses dents sont sincères, ses petits mouvements de tête trahissent une intelligence toujours en éveil.

Parfois, il crache (comme mon père autrefois : cron, cra, putt !), ou se tient accroupi sur les jarrets (comme les malgaches). Parfois il est, au contraire, onctueux et très maniéré. Mais jamais il n’est sottement vulgaire, ni cyniquement calculateur.

L’Indien est rusé, mais pas machiavélique. Il appartient, quelle que soit sa caste, à une société aristocratique. J’aime ce peuple, bien qu’il m’intrigue. Je crois à sa grandeur.

6.6

Je commence aussi à me familiariser avec les animaux de ce pays. Vaches maigres, au poil ras, aux grands yeux d’antilope ; leurs cornes aussi, parfois, rappellent les ongulés d’Afrique. Rares chameaux. Chiens errants, que les Hindous méprisent ; la chienne du couvent où nous logeons bénéficie de l’affection de tous, la chanceuse !

Perroquets verts au vol tranquille. Macaques méditatifs. Chèvre (ou mouton) aux oreilles de cocker. Écureuil au dos strié. Mini-singe qu’on ne peut voir que si on le photographie, car c’est le clic de l’appareil qui le fait sortir de sa cachette !

6.7

Je repense à ce petit singe photographié (peut-être !) à Ellora. Si c’est le clic de l’appareil qui l’a fait sortir de sa cachette, l’animal ne sera pas sur la photo, car il est sorti trop tard. Mais si c’est le mouvement de mon doigt, ou plus mystérieusement, la décision psycho-physique de presser sur le bouton qu’il a respectivement perçue et devinée, alors je peux dire que sa présence sur la photo est de type quantique : indissolublement objective et subjective.

Ainsi en est-il du divin : il ne se révèle qu’à celui qui s’y engage. Pour en connaître l’existence, il faut en faire l’expérience.

6.8

Je n’arrive pas à savoir sous quel type d’arbre exact le prince Gautama reçut l’illumination. On m’en a présenté plusieurs, aussi majestueux les uns que les autres. Qu’importe ? En Inde, tout arbre exceptionnel a quelque chose de sacré.

Ainsi en est-il, aujourd’hui encore, et pour d’autres raisons, du santal. Le bois de cet arbre vaut des fortunes, et la moindre pousse est propriété de l’État. Nul ne peut en couper, même dans son jardin ! Mais des voleurs spécialisés, munis de scies électriques, sévissent (j’ai vu les souches). Pour cette obscure tâche, m’a-t-on dit, ils sont prêts à tuer !

6.9

L’air, l’eau et nos corps sont à la même température. Comment un tel climat ne favoriserait-il pas la croyance en la réincarnation ?

L’idée qu’une même vie circule dans tous les êtres est une idée tropicale. Elle n’est pas une supposition, mais une évidence : sous cette latitude, rien ne meurt, tout revit en autre chose. Chaleur et humidité opèrent le brassage, à l’image du banian dont les branches deviennent des racines, qui feront elles-mêmes surgir d’autres troncs.

Il n’est pas anodin que cet arbre soit celui sous lequel Bouddha eut son illumination : il est symbole de la vie toujours renaissante.

6.10

J’ai vu un gros oiseau, du genre corbeau, se gratter la tête avec la patte exactement comme le ferait un chat. J’ai vu un chat au museau fin, aux yeux effarouchés comme ceux d’un singe. J’ai vu un singe qui avait, à l’égard d’un singe plus jeune, des gestes d’agressivité et des regards de haine tout pareils à ceux des hommes.

Je vois aussi des hommes, autour de moi, se lancer des menaces discrètes, des regards altiers, des signes de domination, qui sont autant de coups de patte, de griffe et de bec. C’est à croire à la réincarnation !

6.11

Il y a de l’humour dans l’univers. De même qu’il est, par endroits, incontestablement beau, de même il est, par moments, incontestablement drôle.

Je pense que la science elle-même finira par l’admettre, au nom d’un argument très simple : le rire, comme la conscience et les autres facultés supérieures, n’est pas absolument le propre de l’homme. La cocasserie, la dérision, le ridicule, l’amusant, font partie du vivant. Le cri de l’oiseau moqueur, qui vient de me réveiller, l’atteste : il y a du comique dans le cosmique.

7. Agni

7.1

Je lis les hymnes au dieu Agni, dans le Veda publié par Jean Varenne, et ne peux m’empêcher de penser que cette piété touchante n’est pas complètement étrangère à ma foi. Elle en est une forme préhistorique, tâtonnante, obscure, mais elle est tendue vers la même Lumière, vers l’unique Feu divin.

Pour le vérifier, il suffirait de prendre certaines de ses prières, et de substituer le nom de Jésus à celui de tel dieu védique : cela donnerait naissance à de très beaux cantiques chrétiens ! En voici deux exemples, sur base du Rig Veda 6,9 et 7,72 (p. 71). Grincheux et puristes, s’abstenir.

7.2

Agnus védique

Après le jour noir, voici le jour blanc :
Terre et ciel célèbrent ta connaissance,
Agneau de Dieu, qui par ta naissance
Dissipes la nuit en l’illuminant.

Quels mots sauraient dire ta magnificence ?
D’autres les tissent plus savamment que moi.
De qui sera-t-il fils, celui qui te louera
Si bien qu’il passera ses pères en éloquence ?

L’Agneau, lui, tressera le fil de nos paroles
Il aura pour chacun le langage qu’il faut
Berger de nos délices il trouvera les mots
Car il est ici-bas, mais il vient d’en haut.

Il est le prêtre, il est la victime et le feu
Il est sur la braise l’offrande innocente
De sa chaleur il réchauffe nos tentes
L’Immortel veut grandir devant nos yeux.

Lampe fidèle illuminant les mondes
Sa pensée vole comme une colombe
Les anges font fête à son excellence,
Font cercle autour de sa puissance !

Mes yeux, mes sens sont transportés
Mon cœur est une flèche embrasée
Plus haut que le ciel montent mes pensées
Que vais-je y découvrir et contempler ?

Verbe de Dieu, tout esprit te célèbre
ta Lumière a brillé dans nos ténèbres
Verbe de feu, qui consumes nos peines,
Agnus Dei, dona nobis pacem.

7.3

Agneau véridique

Nous voici réunis par l’Enfant nouveau-né
Qui sitôt dévoilé rayonne de sa place
Dieu scintillant plus qu’une étoile dans l’espace
De partout vénéré, de toutes parts tourné !

Par sa puissance il vaincra nos malheurs
Il est l’Agneau protégeant nos demeures
Il nous purifiera de notre déshonneur
Son feu de joie brûle au fond de nos cœurs.

Tu es le Verbe, Agneau de Dieu, tu es le Christ
Depuis les cieux, les anges te bénissent
Que tout esprit t’adore et fasse tes délices
Agnus Dei, miserere nobis.

8. Ellora

8.1

Notre guide avait les cheveux teints au henné, des yeux mobiles, un peu exorbités. Il parlait fort et riait volontiers. Sa langue, ses dents, ses gencives étaient rougies par la noix de bétel – ce qui colorait sa parole d’une magie un peu inquiétante. Il avait à la fois la bedaine d’un Bouddha et la vigueur d’un tigre.

Sensuel jusqu’au bout des doigts, eux aussi rougis au henné, il était en même temps divinement habité. J’ai pensé à Shiva, ou à quelqu’une de ses manifestations. Il nous conduit de grotte en grotte, éclairant les plafonds, commentant les fresques avec truculence – et indifférence.

8.2

La grotte 10 (qui est la première que nous ayons visitée) m’a fait une impression profonde. Un Bouddha en position d’enseignement y trône, adossé à une stupa en pain de sucre. Visage serein, membres déliés, il est le Saint qui accueille et rayonne. Son sourire a vu passer douze siècles de dévots éblouis, de visiteurs stupéfaits, lui apportant adoration ou admiration.

La voûte est d’une proportion parfaite, et d’une forme géométrique inédite, qui tient à la fois du plein cintre, de l’ogive, et de l’arc outrepassé : la cage thoracique d’un éléphant ! Dont les colonnes sont les pattes et le Bouddha, le cœur.

8.3

La grotte 16 n’est pas une grotte, mais un temple entièrement creusé dans le roc. C’est époustouflant ; 200.000 tonnes de pierre excavées à la main ont fait apparaître cette forme, qui était comme cachée dans la colline avant que l’homme ne l’en dégage.

J’ai pensé aux églises souterraines d’Éthiopie, qui s’inspirent du même principe : non pas ériger, mais dégager. Bâtir vers le bas, si j’ose dire. Architecture à rebours, solidaire d’une théologie négative : c’est en niant qu’on affirme. Solidaire aussi d’une vision immanente du divin, lequel n’est pas à chercher au-delà des cieux, mais dans la profondeur de ce monde.

8.4

La grotte 30 est un temple jaïn qui s’inspire du précédent, et qui pour cette raison est appelé « le petit Kailasha » (du nom de la montagne où réside le dieu Shiva).

Mais ici, pas d’exubérance, de danseuses flottant dans les airs, de couples enlacés, de corniches obèses, de bas-reliefs grouillant de personnages épiques : une structure au carré, régulière et « fractale », comportant toujours sept éléments : trois Tirtankharas quasi identiques, au fond (on les prendrait pour des Bouddhas) ; deux à gauche (l’une est une femme aux seins proéminents) et deux à droite (dont un homme « vêtu de vent »).

8.5

La grotte 12 est un vihara, c’est-à-dire un couvent, à trois étages séparés par d’énormes épaisseurs de pierre. Une quarantaine de moines y vivaient, sous l’œil des Bouddhas trônant à l’extrémité de chaque couloir.

Les salles sont en effet peuplées d’énormes colonnes carrées, dessinant des travées parallèles. Détail intéressant : dans chaque travée, on ne peut voir que le Bouddha qui est au bout de cette travée, et pas celui de la travée d’à côté (les colonnes nous le cachent). Image de la religion : on ne peut pas en suivre plusieurs en même temps… 

9. Ajanta

9.1

Après les grottes d’Ellora, celles-ci paraissent encore plus grandioses. Les chaityas grihas, salles de prière en forme de cloîtres souterrains, trouent la falaise surplombant la rivière. À cette saison, la vallée est verte, ce qui fait ressortir le jaune de la pierre.

Une fois entré, on doit attendre que l’œil s’habitue à l’obscurité. Commence alors l’émerveillement devant ces colonnes puissantes, ces proportions parfaites, ces peintures mystérieuses… Pendant que dans sa niche, le Bouddha semble dire : Bienvenue au royaume du vide.

9.2

Nos cathédrales, nos monuments, ont été construits de bas en haut. Image d’une architecture qui part à l’assaut du ciel, et qui remplit l’espace.

Les temples excavés de l’Inde, comme les églises rupestres d’Éthiopie, ont été creusés de haut en bas. Image d’une autre conception de l’art, qui s’enfonce dans la terre et procède par retrait. La première s’exalte, la seconde s’efface. L’une concrétise une idée, elle est la matérialisation d’un plan préalable. L’autre idéalise le concret, le vide de lui-même, s’invente et se découvre comme à rebours, en ayant commencé par la fin !

9.3

Comment ne pas reconnaître dans le Bouddha une figure christique ? Cet éléphant blanc dont sa mère rêve avant sa naissance, n’est-ce pas une belle image de l’union de la terre et du ciel ? De même, ce « baptême » que le jeune prince reçoit, ces tentations qu’il affronte, rappellent les débuts de l’Évangile.

Mais la fin est différente : Jésus crucifié et ressuscité monte vers le Père, il transcende absolument tout. Bouddha, lui, s’allonge et s’endort dans l’immanence, comme le montre l’extraordinaire sculpture de la grotte 26. Le voici étiré sur sept mètres de long, devenu ligne d’horizon…

9.4

Les fresques de ce lieu réservent des surprises à qui s’interroge sur leur signification. Elles mettent en images une pensée déroutante, où l’affirmation et la négation, la réalité et la vacuité, s’entrelacent.

Ainsi la vie du Bouddha est dépeinte avec force détails, qui nous le rendent proche et attachant : mais qui est-il vraiment ? On ne le sait pas, car il est ailleurs indéfini et multiple, comme le montrent les fresques aux « mille Bouddhas ».

De même, le réalisme des représentations le dispute au merveilleux et au fantastique : ici le peintre montre qu’il maîtrise étonnamment la perspective, là il donne une seule tête à quatre cerfs.

9.5

Les couples enlacés sont partout présents dans l’art hindou, mais aussi bouddhique, et le symbole primordial des lieux de culte est phallique. Comment concilier cette exaltation du sexe avec la philosophie non dualiste, l’ascèse monastique, et la dévaluation de la réalité concrète, qui caractérisent la spiritualité indienne ?

La réponse est peut-être que le spirituel n’est pas la négation du naturel, mais sa profondeur ultime. Ainsi l’abside où réside le Bouddha est entourée d’un arc-en-ciel de scènes érotiques, qui semblent dire : vous cherchez le plaisir total ? Ceci n’en est qu’un avant-goût…

9.6

Les dieux du panthéon indien ont très souvent une divinité féminine qui leur est associée, et grâce à laquelle ils exercent leur puissance spécifique. Ils ont aussi leur monture animale, sorte de support symbolisant leur lien à la terre, leur appartenance au monde réel.

Cela fait trois éléments, que je crois pouvoir ainsi interpréter. La monture symbolise la sub-stance, ou nature, du dieu considéré. Le dieu lui-même en représente l’aspect personnel, nominal, individualisé. Quant à sa parèdre, elle est son « énergie » relationnelle. 

10. Le voyageur

10.1

Ma mésaventure du premier jour, ainsi que deux ou trois légers retards, ont fait de moi « celui qu’il ne faut pas oublier » ! Je plaide coupable. Mais je sais bien qu’ici se dessine un petit processus victimaire, inévitable dans le groupe hétéroclite que nous formons depuis deux semaines. Des tensions s’y devinent, dont je pourrais faire les frais.

Vigilance donc, afin de ne pas tomber dans le piège (celui d’une agressivité inverse) que représente pour moi cette situation. Non-violence, surtout, pour tenter de neutraliser ce mécanisme, par la douceur et la prévenance.

10.2

Je suis surpris de la façon dont plusieurs de mes compagnons de voyage se positionnent. Par rapport aux autres, d’abord : derrière une amabilité de surface, se devine constamment le souci de tenir son rang, et de ne laisser personne empiéter sur son espace de pouvoir. Cette crispation secrète est d’autant plus sensible que l’on monte haut dans la hiérarchie (et vers le nord de la France).

Par rapport à l’Inde, d’autre part : derrière une curiosité de surface, se devine une grande difficulté à accueillir ce que ce pays a d’unique, d’étrange, de non occidental. Mais qui sait si j’y réussis mieux ?

10.3

Certains d’entre eux me semblent être davantage venus en Inde pour y faire du business universitaire, que pour se laisser interpeller en profondeur par ce pays. Ils posent sur lui un regard intéressé, au double sens du terme, et semblent faire de ce voyage une étape de leur plan de carrière, pensée en termes de capital social et d’espace de pouvoir.

Pour ma part, j’en suis incapable. Je ne tire pas gloire de cette différence, car elle est plutôt à leur avantage : elle fait de moi un voyageur étonné, voire un peu égaré ; quelqu’un qui ne « sait où il va » (Jn 3, 8).

10.4

J’aperçois un contraste frappant entre l’intérêt extraordinaire que je porte à ce pays et la médiocrité de mon insertion dans le groupe que nous formions.

Je me sens plus proche de ceux que nous observons que des observateurs dont je fais partie ! Et plus à l’aise lors de mes escapades que parmi mes collègues ecclésiastiques.

Je m’étais demandé, avant de partir, si ces trois semaines n’allaient pas me révéler mes affinités profondes avec le monde des prêtres et des théologiens catholiques. J’y étais prêt, j’en étais presque désireux. Cela n’a pas eu lieu.

10.5

L’expression « diacre permanent » m’agace. Premièrement, parce qu’elle est un gage donné à la règle du célibat ecclésiastique : une façon d’affirmer que l’Église n’ordonnera jamais d’hommes mariés ; je ne vois pas ce qui nous y autorise.

Deuxièmement, parce qu’elle oublie qu’un diacre « permanent » peut devenir veuf, et dès lors, être ordonné prêtre (soit dit en passant, cette situation met la femme du diacre dans un rôle curieux : celui d’obstacle à l’ordination presbytérale de son mari ; c’est peu gratifiant).

Troisièmement, parce qu’elle déprécie le diaconat « provisoire » des futurs prêtres.

10.6

J’ai partout été présenté comme le « permanent deacon » du groupe. Mais l’Église de l’Inde n’ayant actuellement pas de diacres permanents, mon cas posait problème – au point qu’en certains lieux, je n’étais pas présenté du tout.

Je m’en accommodais, tout en me demandant si cette Église fait bien d’en rester à un modèle clérical de type traditionnel et tridentin. Pour préparer l’avenir, et le choc de la modernité, il serait sans doute opportun de s’ouvrir à une plus grande diversité de ministères, et d’y intégrer des hommes mariés. Qui osera le faire ?

10.7

J’avais décidé d’essayer d’être « vrai » durant ce voyage. Je ne suis pas absolument content de moi-même à ce sujet. Plusieurs fois, les aléas de la vie de groupe m’ont amené à dissimuler, à exagérer, et même à mentir.

Je voudrais faire plus que m’en repentir : trancher, si possible, ce lien infect. Ces mille et une hypocrisies dont nos vies sont tachées, je voudrais peu à peu m’en délivrer. Gandhi, qui avait fait vœu de véracité, ne se souvenait pas d’avoir jamais menti. Je ne saurais prétendre à une telle pureté : ce serait un mensonge ! Mais je décide de m’orienter vers elle, résolument.

11. Poona

11.1

Équipée en rikshaw à travers cette ville qui compte, soit dit en passant, six fois plus d’habitants que Toulouse. Il fallait, pour rejoindre le Raja Kelkas Museum, traverser la ville –. Il avait plu, le bord des routes était boueux ou inondé. Mais notre vaillant chauffeur n’en avait cure, et zigzaguait entre les voitures avec une parfaite maîtrise.

De temps en temps il s’arrêtait pour manier je ne sais quelle manette, sous nos sièges. Ayant mal compris notre destination, il nous a conduits ailleurs, et il a fallu repartir de plus belle. À l’arrivée, il nous gratifie d’un large sourire, et nous, de quelques menues roupies.

11.2

Nous étions passés trop vite au Mémorial de Gandhi à Pune. J’y suis revenu seul, et j’y ai passé de longues heures. Cette maison coloniale fut sa prison pendant deux ans. Son secrétaire, Mahadev Desaï, et sa femme Kasturba y moururent.

Épreuves terribles ; Gandhi dut croire à l’échec absolu de sa mission. Lorsqu’il fut libéré, en 1944, il ne lui restait plus que trois ans et demi à vivre. Mais cette période, comme pour les témoins de l’Apocalypse (11, 2), le mènera à la victoire. Lorsqu’il est assassiné, l’Inde est indépendante, et l’humanité entière est marquée par cette vie donnée jusqu’au martyre. Gloire à toi, Grande âme !

11.3

Les cendres de Gandhi reposent près de celles de sa femme et de son secrétaire. Sa tombe, de forme cylindrique, est plate sur le dessus ; un petit arbre y pousse, et suggère que son œuvre n’est pas achevée : elle doit encore s’épanouir en ce monde, y porter du fruit.

Sur le livre d’or du mausolée, j’ai écrit : « Gandhi has shown us the way. Let us walk ! » J’aimerais être de ceux qui suivront sa voie, dans les pas de Jésus lui-même. Une vitrine présentait ses sandales de cuir. J’ai voulu les prendre en photo, mais l’appareil s’y refusait, comme pour me dire : Ne t’arrête pas aux souvenirs, marche !

11.4

Partout dans ce pays les missionnaires chrétiens agissent, de façon à la fois visible et invisible. Dans le visible, plus de 20% des institutions médicales et sociales, caritatives et éducatives sont assumées par les Églises, alors qu’elles ne représentent que 2% de la population.

Dans l’invisible, telle petite fraternité de religieuses que nous avons visitées à Poona : la plus âgée est venue seule, il y a vingt-sept ans, s’installer dans ce quartier pauvre et bigarré. Elle a lancé un petit atelier pour jeunes filles, tenté de faire un peu de bien… Et c’est seulement cette année que quelques sœurs l’ont rejointe !

12. Des dieux et des hommes

12.1

J’emporte d’ici une très belle marqueterie représentant Arjuna sur son char, béni par le dieu Krishna. Elle illustre l’entrée en guerre du jeune homme contre ses propres frères, dans un esprit de ferveur, de parfaite obéissance et de détachement.

Je ne dis pas que je me reconnais dans cette image, car elle est un peu étrange, et Krishna ne peut pas être trop vite assimilé au Christ. Mais j’avoue qu’elle me parle. Sans doute est-il temps de lancer plus résolument les chevaux de mon âme dans le monde. Ou plutôt, comme Arjuna, d’accepter sereinement que Dieu s’en charge, et tienne lui-même en mains les rênes de ma vie.

12.2

Le dieu Ganesh existe, je l’ai rencontré ! En quelqu’une de ses manifestations humaines, et par exemple, celle qu’on appelle Henri-Jérôme Gagey. Il a le pied large et la semelle lourde, la panse généreuse et le coffre solide, l’allure tranquille et vaguement menaçante, bref, il est beau comme un éléphant.

En outre, il voit haut et loin – le pli de ses paupières en témoigne –, fait des affaires, déplace des montagnes, et parfois, lourdement, balourdement, se trompe. Mais ne croyez pas qu’il s’effondrera pour autant : vous ayant gratifié d’un regard condescendant, il passera son chemin.

12.3

Il se trouve qu’il y a dans le groupe un second personnage « ganeshique », et il s’agit du premier de nous : Raymond. Je l’ai vu, au cours de ce voyage, déployer sa stature d’homme de Dieu, de polyglotte, de missionnaire, d’organisateur, avec une sérénité éléphantesque.

Il nous dominait tous par l’expérience et la sagesse, mais prenait garde de n’écraser personne, sinon quelque malotru qui l’aurait mérité (comme le rat que Ganesh tient fermement sous sa patte). Un barrissement sonore de temps en temps et quelques mouvements d’oreille suffisaient à asseoir son autorité. 

13. Bangalore

13.1

Nous voici dans cette vaste ville coloniale au climat moins étouffant que les précédentes. Notre accompagnateur, Raymond Rossignol, retrouve les lieux où il a travaillé comme missionnaire pendant vingt-six ans. Ses anciens compagnons lui font fête, et je me réjouis de voir ce vieil homme honoré parmi les siens. Je loge en un séminaire qu’il a lui-même conçu et fait construire il y a plus de trente ans.

On nous a présenté « T.P.I. », la maison d’édition qu’il a fondée à cette époque, et qui porte de beaux fruits. Oui, c’est un bonheur de participer au couronnement d’une œuvre, et au succès d’une vie donnée.

13.2

Les Européens sont arrivés ici avec l’arrogance du conquérant, et s’y sont installés avec la bonne conscience du civilisateur. De cette situation ancienne, je discerne encore quelques traces dans l’attitude de nos bons missionnaires, dont certains ont passé cinquante ans dans le pays. Paternalisme, discret mépris de l’indigène et de sa religion, ne sont pas absents de leur propos ni de leur comportement.

J’ai scrupule à le dire, car leur générosité est par ailleurs immense, et leur œuvre est, comme dirait l’autre, « globalement positive ». Mais je ne veux pas m’aveugler sur ce fait, et sur ses conséquences…

13.3

Christupalayam, le « village du Christ », se trouve à 80 kilomètres de Bangalore. Nous y avons été accueillis avec une joie et une vénération inouïes. Les foyers d’enfants fondés par le P. Legrand rassemblent plusieurs centaines de garçons et de filles venus des environs. Ils nous ont offert ce qu’ils ont de meilleur, leur sourire, leurs mains tendues, leurs danses…

Après la messe, le village au complet était sur le parvis pour nous entourer, nous observer, nous écouter. Le curé est le vrai chef du village, d’où il est issu. Quant à l’école, elle compte plus de mille élèves ! Lieu de grâce. J’en reste très impressionné.

13.4

Les habitants nous ont fait visiter le village. Armés de nos appareils photos, nous déambulons parmi les maisons de torchis. J’ai l’impression d’être un voyeur plus qu’un voyageur, et j’ai honte de mon statut d’Occidental privilégié.

Or, cette mauvaise conscience est elle-même déplacée ! Sur notre passage, les familles s’empressent, nous ouvrent leurs portes, nous présentent leurs bébés… L’intérieur des maisons est sobre et sombre, mais nos flashes y font briller un éclair de gloire, et leurs regards s’illuminent devant l’objectif. Alors je leur fais volontiers ce cadeau !

13.5

L’Anjali Ashram fondé par le P. Amalorpavadass est un lieu de prière inter-religieux d’un extrême mauvais goût. Un pêle-mêle de symboles y est mis en œuvre, notamment dans la chapelle-temple, espace bizarre où trônait le maître.

Il s’est tué en 1990 dans un accident de voiture, et son œuvre semble avoir quelque difficulté à perdurer. Cet homme était à coup sûr un génie, mais l’esthétique des lieux qu’il a construits (ainsi le Centre Catéchétique qu’il a créé à Bangalore) me laisse perplexe. Qu’une telle mission est difficile !

13.6

Nous avons fait l’inévitable détour par le palais d’un maharadjah. Mais celui-ci, au pied de Chamundi Hills, est peut-être le plus somptueux de toute l’Inde. Sans exagérer, c’est deux fois Versailles, non seulement en taille, mais en luxe et en préciosité.

Tous les arts y sont rassemblés, de la sculpture et la peinture à la verrerie et la marqueterie. Portes incrustées d’ivoire, salles d’apparat aux plafonds en vitraux, galeries de colonnes aux formes voluptueuses, tout cela à la gloire d’un homme ! L’homme n’est plus, mais le palais demeure, et dans le parc, le pas tranquille des éléphants…

13.7

J’ai pu approcher un joueur de sitar, et retrouver l’émotion de ma jeunesse à écouter cette musique chaude, vibrante, subtile. Les sept cordes supérieures, et surtout la principale, entrent en résonance harmonique permanente avec les onze cordes inférieures. Le joueur, qui pince et étire les premières avec une dextérité incroyable, ne touche jamais les secondes. Image d’un art au service de la « paix des profondeurs ».

Je me souviens d’un concert donné par Ravi Shankar, à Cannes en 1969. Je me faisais une joie d’y assister… Au bout de quelques mesures, je me suis endormi ! Mes amis m’ont réveillé une fois le concert fini.

13.8

L’arrivée massive des instruments occidentaux, avec leur gamme « bien tempérée », a mis l’Inde au diapason de l’Europe. Mais je note que, là où notre solfège est laissé de côté, d’autres écarts se laissent deviner.

Ainsi la tierce majeure, qui est souvent une note-pivot pour le sitar, me semble légèrement plus basse que la nôtre, et la quarte, légèrement plus haute. La montée d’un ton (de do à ré par exemple) est également plus tendue.

Ces différences se retrouvent chez les Grecs et chez les Arabes, mais encore plus accentuées. Il vaudrait la peine de les étudier. 

14. Temples

14.1

Halebidu. Comme tous ceux de l’art hoysala, ce temple ne comporte pas de gopulam, c’est-à-dire de tour centrale. Il est bas et privilégie l’horizontale, en forme de strates successives de motifs sculptés.

Leur finesse et leur beauté dépassent tout ce que je pouvais imaginer. Ces frises mettent en œuvre un talent artistique, un sens des proportions, un humour, une profondeur spirituelle, une imagination tout à fait extraordinaires. J’y retrouve l’immanence foisonnante du Dieu de l’hindouisme, qui n’est pas « dans le ciel », mais en toutes choses et sous mille formes…

14.2

Sravanabelagola. Après 614 marches taillées dans la pierre, nous franchissons, par portes successives, l’entrée du temple posté au sommet de la colline. Là nous accueille le plus grand monolithe sculpté du monde (17 mètres de haut) : une statue colossale du premier Tirthavad de la religion jaïniste.

« Passeur de gué » (ce que signifie ce mot), il n’est pas un dieu, mais un maître ; un pont vertical vers le mystère divin. Il est l’Homme, colonne entre terre et ciel. Des lianes s’enlacent à ses jambes. Son sexe pend avec une parfaite dignité.

14.3

Après les honneurs rendus à la statue de Belagola, j’ai fait trois fois le tour du temple, en songeant à ce prince devenu ermite. Qu’est-il venu chercher ici ? Je marchais seul entre les deux rangées de murailles. Le vent soufflait. Sur la deuxième enceinte, quelques motifs sculptés : poissons, serpents, biches, yogis surtout, en posture de méditation.

Que signifie tout cela ? Silence des pierres. Mais derrière leur nudité de paupières closes, d’invisibles regards me suivaient. Il me disaient tout bas : ces murs, ces sculptures, témoignent d’une expérience. D’une expérience !

14.4

À l’entrée de chaque temple, les brahmanes nous marquent du point sacré. Signe du « troisième œil », il symbolise l’ouverture de l’âme aux choses invisibles, la lucidité spirituelle. Quelle dignité il confère à celui qui le porte !

Cette consignation est un des rites les plus parlants de l’hindouisme. Les chrétiens l’ont repris, et en tant qu’hôtes de marque, nous en sommes régulièrement gratifiés au début de la messe. Les pigments sont tenaces : pour les ôter, il faut frotter la peau de telle sorte que j’ai maintenant une cicatrice à cet endroit. Je l’assume avec un mélange d’honneur et de gêne. J’espère qu’elle disparaîtra !

14.5

À Mysore en 1933 fut bâtie la cathédrale Sainte-Philomène, une des plus vastes églises de l’Inde. De style néogothique, elle paraît une incongruité, le symbole même d’un inculturation ratée. Pourtant, les Indiens en raffolent ! Son côté « exotique » les fascine, et les Hindous eux-mêmes viennent la visiter.

À Kottayam, de même, le recteur du séminaire syro-malabare a tenu à nous montrer son église : construite à la fin du XIXe siècle, elle est tout ce qu’il y a de plus occidental et latin ! « Quand on prie ici, on sent manifestement la présence de Dieu », nous a-t-il dit avec fierté !

14.6

La cathédrale Sainte-Philomène a encore une particularité, c’est d’abriter les reliques d’une martyre du IIIe siècle… dont on s’est aperçu trop tard qu’elle n’était que légendaire. Mais même supprimée du calendrier, la sainte continue de faire des miracles ! Et les chrétiens de l’Inde la prient avec ferveur.

C’est ici un bel exemple d’inculturation : comme les dieux hindous, les saints catholiques se définissent moins par leur nature que par leur fonction. L’important n’est pas ce qu’ils sont, mais ce qu’ils font. Et s’ils nous font du bien, qu’importe s’ils n’existent pas. 

15. Pensées sur la personne

15.1

Pour l’hindouisme, la personne est plurielle. De bien des manières, cette pensée traverse la doctrine, les mythes et les représentations de la religion hindoue.

Ainsi de l’homme : le Samsara postule que chaque personne a plusieurs existences, plusieurs identités. Ainsi de Dieu, Personne (Purush) unique mais diffractée en 3, ou 30, ou 300 millions de divinités. Ainsi de ces divinités elles-mêmes, aux multiples têtes et aux multiples bras.

Mais cette vision de la personne contredit-elle ou enrichit-elle la nôtre ? Et si l’hindouisme nous aidait à sortir de la confusion entre personne et personnalité ?

15.2

Notre vision de la personne est trop étroite. Nous l’identifions trop vite à l’individu en ce qu’il a de particulier, de circonstancié, de déterminé. Nous l’identifions trop vite à la personnalité en ce qu’elle a de typé, de caractéristique.

Mais la personne ne se réduit pas à ses déterminations : elle les transcende, elle est un réservoir infini de possibles. Le « qui » de la personne ne peut être enfermé dans un « quoi ».

La personne n’a pas de nature immuable, ou plutôt, comme disait Aristote, elle a toutes les natures, étant une capacité de s’autodéfinir et de s’autotransformer.

15.3

 « La personne est unique », disons-nous avec force. « La personne est multiple », répond l’hindouisme, sans que cette proposition soit absolument contraire à la première.  On peut les concilier dans une troisième : « La personne est l’unité d’une multiplicité ». En d’autres termes, elle est leur relation.

La difficulté est qu’une relation, pour nous, est moins « quelqu’un » que « quelque chose » : nous avons de ce concept une vision substantielle plutôt que personnelle. Comment parvenir à penser la relation, non comme un lien abstrait, mais comme une unité consciente ?

15.4

Mon voyage en Inde a fait éclater la conception close, individualiste, de la personne, telle qu’elle imprègne notre culture et notre spiritualité. J’ai réalisé que le monde des personnes n’est pas fait d’entités séparées, mais de réalités qui s’interpénètrent.

La communion des saints est beaucoup plus qu’une relation qui s’établirait après coup entre des termes indépendants : elle n’ajoute pas quelque chose à des êtres préexistants, elle dévoile et libère leur être même. La relation n’enrichit pas l’être, elle le fonde. J’ai l’impression que cette découverte va renouveler ma vie et ma pensée.

15.5

Au séminaire syro-malankare de Kottayam, les étudiants nous ont offert un spectacle de danse dont une figure m’a particulièrement frappé. Les danseurs s’étaient mis en file, face à nous, en sorte qu’on ne voyait que le visage et le corps du premier. Mais leurs bras formaient une roue vivante, tournant autour de ce visage comme dans les statues de Shiva ou de Kâli.

Illustration parfaite de ce que j’appelle le polyanthropisme hindou : l’idée que l’individu unique cache une personne plurielle, et multiforme à l’infini. Y a-t-il là intuition profonde, ou hérésie ?

15.6

Le polyanthropisme hindou, comme son polythéisme, ne doit pas être vu comme une négation de la Personne, mais comme une intuition très profonde touchant son caractère supra- numérique.

La Personne, tant humaine que divine, n’est pas une entité close, une unité arithmétique, une réalité séparée. Au-dedans d’elle-même, elle comporte une diversité : elle ne coïncide avec aucune essence particulière, mais relie des existences ; elle est leur projet unificateur. Au-dehors d’elle-même, elle communie avec d’autres Personnes, et fait un avec elles au lieu d’en augmenter le nombre.

15.7

Je partais en Inde avec deux questions. L’une portait sur le rapport entre Trimurti et Trinité, l’autre sur le rapport entre ahimsâ et charité. Je reviens avec une seule réponse, qui vaut à la fois pour l’une et pour l’autre, et qui les met ainsi en rapport l’une avec l’autre, ce à quoi je n’avais pas du tout pensé !

Cette réponse tourne autour du concept, paradoxal, de « personne multiple ». C’est lui qui, en Dieu, permet de surmonter le trithéisme larvé d’une certaine théologie trinitaire. C’est lui qui, en l’homme, permet de sortir de l’individualisme. Il faudra reprendre ces choses…

16. Kérala

16.1

Nous arrivons à Cochin en même temps que la mousson. Elle a beaucoup tardé cette année : partout dans le pays, c’est la sécheresse. Mais voici la pluie, en ondées brutales, qui commence à frapper le Kérala. L’air est littéralement gorgé d’humidité, les rues et les places sont d’immenses flaques.

Sur les îles du lagon, que nous avons visitées en bateau, c’est pire encore : les murs moisissent, les charpentes pourrissent, et, semble-t-il, les mentalités aussi. Atmosphère corrompue, dans tous les sens du terme. Tristes tropiques.

16.2

Les langues du nord de l’Inde, sanskritiques, s’écrivent de la belle manière carrée que l’on sait. Là, tout n’est qu’angles nets, les caractères étant comme suspendus au « fil à linge » d’une ligne supérieure formée par le haut de chaque lettre. Écriture de maîtres, de logiciens.

Les langues du sud, dravidiennes, s’écrivent de façon ronde et ondoyante : on dirait un cortège d’escargots ! La courbe est très clairement préférée à la droite, avec une prédilection pour le colimaçon. Expression probable d’une mentalité plus souple, plus chaleureuse, et tournée vers la vie.

16.3

Le Kérala compte neuf millions de chrétiens, dont une majorité de catholiques. Ils se répartissent en une dizaine d’Églises et trois rites distincts (latin, syro-malabar, syro-malankare). C’est dire la complexité de la mosaïque ecclésiale que nous découvrons, promenés que nous sommes de séminaires en facultés, et de centres de recherche en archevêchés.

Fini le tourisme et le shopping, place aux politesses et au « bishoping » ! Nous avons salué quinze ou seize évêques, je ne sais combien de professeurs… Et partout, à grand renfort de protocole, nous sommes accueillis comme la France en personne !

16.4

L’Église syro-malabare et l’Église syro-malankare témoignent d’un dynamisme assez exceptionnel. Leurs facultés et leurs séminaires sont pleins à craquer, leurs écoles sont partout (dont ici, à Kottayam, la plus grande d’Asie : 11.000 élèves !), leur production littéraire et artistique, remarquable.

Je crains cependant que ce catholicisme oriental ne donne une impression de puissance et de richesse, et que le nationalisme hindou n’y trouve à redire. Le Kérala serait-il à l’Inde ce que le Liban, pour son malheur, était au Proche-Orient ? À Dieu ne plaise !

16.5

Le dialogue inter-religieux est une préoccupation intense pour les chrétiens de l’Inde – mais pas pour ceux du Kérala. J’en vois pour preuve un fait très simple : les symboles des religions non chrétiennes, qui sont parfois associés à ceux du christianisme dans le reste du pays, ne le sont pas dans les églises de cet État.

Il semble que leur capacité d’ouverture à la différence, la communion dans l’altérité, s’épuise à l’intérieur du cercle des diverses confessions chrétiennes (et parvienne à ce niveau à un certain succès), mais n’en sorte pas. C’est assez révélateur…

16.6

Là où les chrétiens de l’Inde sont très minoritaires (autour de 2%), ils se montrent ouverts aux valeurs de l’hindouisme et cherchent à entrer en dialogue avec lui. Là où ils représentent un solide pourcentage de la population (au Kérala, environ 20%), ils sont davantage tournés vers eux-mêmes, et quelque peu méprisants pour les religions non chrétiennes.

Ce contraste est regrettable, car il suggère que c’est, en fin de compte, quand elle ne peut pas faire autrement que l’Église s’intéresse aux autres croyants. On comprend qu’ils la soupçonnent parfois d’hypocrisie.

16.7

Inculturation, mondialisation : deux processus qui s’interpénètrent, donnant lieu à tous les paradoxes. Ainsi les Églises orientales de l’Inde chantent désormais leur liturgie traditionnelle sur fond de synthétiseur.

On est un peu surpris d’entendre des boîtes à musique accompagner les prières les plus anciennes de la liturgie chrétienne ! À l’inverse, notre groupe a été invité à témoigner de sa propre culture, et nous n’avons rien trouvé de mieux que le Notre Père de Rimski-Korsakov. De quoi y perdre son latin, son slavon et son syriaque.

17. Dévotion matinale

17.1

Levé tôt, j’erre au hasard des rues à la recherche d’un temple. En voici un, récent, de taille moyenne. Quelques fidèles s’apprêtent à y faire leurs dévotions. Je franchis le porche à leur suite. Un jeune brahmane m’arrête : je dois retirer ma chemise ! Me voici donc à demi-nu dans la cour, face à un petit édifice fermé par deux portes basses, en bois épais et ouvragé.

Tout à coup, elles s’ouvrent, et la main leste d’un prêtre, assis à l’intérieur, ramasse les menues offrandes déposées sur le seuil. J’ai eu le temps d’apercevoir l’antre de la déesse – mais déjà les portes se sont refermées.

17.2

Je poursuis ma visite. Le jeune brahmane, portant comme son aîné un cordon fin en bandoulière, tape sur un tambour pour annoncer un événement imminent ; mais rien ne se passe.

La cour comporte plusieurs petits sanctuaires où se devinent des statues noircies. Chacun vient librement leur exprimer sa piété. Tel se balance cent fois ; tel prend son lobe gauche avec sa main droite et vice versa, croise les pieds dont il écarte le pouce et, debout, récite une prière avant de passer au sanctuaire suivant. Les femmes, plus pudiques, s’inclinent en gémissant.

17.3

Les rythmes syncopés du tambour s’arrêtent, les portes de l’édicule s’ouvrent à nouveau. Le prêtre distribue, cette fois, les dons sacrés : un peu d’eau bénite versée dans la main, une pâte beige dont chacun se marque le front et le cœur, et des pétales de fleurs.

Il s’affaire ; les mains se tendent, dont la mienne. Une femme prosternée chante des prières, on croirait qu’elle pleure. Le prêtre est allé chercher des feuilles de bananier, y dispose les mêmes ingrédients, me fait signe d’approcher. Je reçois ce cadeau, nos mains s’effleurent. Il se lève sans un mot et va se purifier.

17.4

Comme les autres, j’ai vu la déesse, ou plutôt j’ai été vu par elle ; j’ai eu son darshan. Sa statue de bronze rayonne au milieu des lampes à huile, mais je n’ai pas pu l’identifier.

Tel fidèle me dit : c’est Deva, la femme de Shiva. Le jeune brahmane me donne des explications complémentaires, et contradictoires, où interviennent Ganesh et Vishnou.

Qu’importe ? Pour ma part, je considère que j’ai vénéré le « Dieu inconnu » (Ac 17, 23) que les païens cherchent à tâtons, « que les hommes divers nomment de divers noms », et qui est Celui que j’aime, « l’Un, l’Unique et le Même ».

18. Pensées sur l’hindouisme

18.1

L’hindouisme nous oblige à élargir le concept de Révélation. Car la façon traditionnelle de se servir de ce concept le réserve uniquement à la tradition juive et chrétienne : or, il est impossible de nier que Dieu a fait briller une part de sa lumière en dehors de l’histoire biblique, et particulièrement chez les sages de l’Inde.

Que leur religion soit incomplète, et même fausse par certains aspects, je le reconnais bien volontiers. Mais je ferais une insulte à la vérité si je ne reconnaissais pas dans les trésors de leurs écrits, de leur savoir, et surtout de leur expérience, un don de Dieu.

18.2

Comment inclure l’hindouisme dans la Révélation judéo-chrétienne sans le trahir et sans tomber dans un syncrétisme vague ? Peut-être en acceptant de redéfinir la Révélation à partir de l’idée d’interprétation.

La Bible elle-même reprend en effet des éléments de sagesse babylonienne et égyptienne, mais elle les interprète en cohérence avec l’idée directrice, c’est-à-dire le message de salut, dont elle est porteuse. Pourquoi ne pourrait-on étendre ce travail interprétatif aux Védas et aux Brahmanas, comme à « l’Ancien Testament des Indiens » ? Serait considéré comme révélé tout ce qui s’accorde avec ce message.

18.3

Supposition absurde, mais je la fais quand même. Si Jésus était né en Inde, comment aurait-il relu les mythes de sa tradition, en vue de son propre mystère ? N’aurait-il pas tiré à lui les grandes figures de l’hindouisme populaire ? Ne se serait-il pas, d’une manière que je ne peux imaginer, identifié à Krishna et Rama, pour ne prendre que ces deux exemples, comme il l’a fait avec Jonas et Noé ?

N’aurait-il pas trouvé dans la Bhagavad-Gîta et dans le Ramayana des points d’appui, des pierres d’attente de son enseignement ? Nous savons donc ce qu’il nous reste à faire…

18.4

L’hindouisme, dit-on, est une religion compliquée. Divinités innombrables, mythes fantasques, concepts contradictoires, ont effectivement de quoi décourager les savants.

Mais je crois que tous ces éléments, si variés soient-ils, ne font qu’exprimer de mille manières une expérience unique. Il en va comme de cercles concentriques : si l’on sait à quel point exact ils se rapportent, on peut en tracer autant que l’on veut.

Ainsi l’hindouisme n’a qu’un message : celui de l’union à Dieu par la connaissance de soi. Mais ce centre secret, ce trésor sacré, s’y trouve protégé par mille murailles.

18.5

J’ai défini la religion hindoue (et dans une certaine mesure, la religion bouddhiste) comme un effort d’union à Dieu par la connaissance de soi. Quel rapport cela a-t-il avec le christianisme, religion de salut et de grâce ?

La question est cruciale, au sens précis du terme. Pour l’éclairer, je comparerais, en effet, le mandala et la croix. Ici, un carré sacré, plein de tous les motifs que la sagesse des hommes a pu inventer. Là, une forme nue, ouverte à tous les vents de l’histoire, révélant ce que nous n’aurions pu imaginer : la folie d’amour de Dieu pour les hommes. Contrastes…

18.6

Entre le mandala indien et la croix chrétienne, il n’y a pas que contrastes, mais aussi affinités et correspondances. Car le mandala est souvent cruciforme : sa structure est celle d’une « croix intérieure », intérieure au carré qui représente notre terre et notre vie. Ainsi l’effort de connaissance de soi préfigure l’œuvre du Christ, il en porte la marque, il est un mystère pascal.

La croix, d’autre part, ne reste pas un signe absurde planté au milieu de l’histoire : elle attire toutes choses à elle, elle est l’arbre de vie remplissant l’univers. Elle crée autour d’elle le monde parfait que symbolise le mandala.

18.7

Plus encore que la Trimurti, dont le caractère mythologique présente des incompatibilités avec le dogme chrétien, la triple définition hindoue du divin comme Sat (substance) – Chit (intelligence) – Ânanda (béatitude) a des analogies frappantes avec notre Trinité.

Au Père est approprié l’Être ; il est Dieu subsistant en soi-même, hypostase fontale et originelle. Le Fils provient de lui comme son Verbe, lumière née de la lumière ; il est le Dieu Logos, raison de l’univers et parole du Père. L’Esprit Saint est l’amour dont ils s’aiment et nous aiment, leur Bonheur infini !

18.8

À 84 ans, Raimon Panikkar témoigne d’une étonnante vigueur, non seulement physique, mais intellectuelle. J’aime l’audace de ce théologien. Elle consonne avec ma découverte de l’hindouisme et avec les intuitions auxquelles elle donne lieu. Sa façon de distinguer Jésus et le Christ m’inquiète un peu : mais elle rejoint la théologie du Logos proposée par les Pères, tels Justin et Clément, et c’est à cette lumière que l’on fera avancer le dialogue interreligieux. Quant à sa manière de relativiser l’institution ecclésiale, je la trouve tonifiante. De l’air !

18.9

Un vieux jésuite indien rencontré à Bombay a passé sa vie à rapprocher la Bhagavad-Gîta et la Bible. Leur message commun, disait-il dans un français châtié, c’est d’abord que la sagesse prime sur l’action, comme la foi sur les œuvres. C’est ensuite que l’amour sacrificiel, le don généreux de soi, sauvera le monde.

Il m’a redit ces choses en privé, insistant sur le second point : – « Pas seulement recevoir » (il mettait sa main sur son cœur), « mais aussi donner ! » (il ouvrait sa main, comme une fleur). Message simple et lumineux. Je ne suis pas prêt de l’oublier. 

19. Madras et alentours

19.1

On vénère à Madras la tombe de saint Thomas, apôtre de l’Inde. J’y ai prié aujourd’hui. Les sceptiques vous diront qu’il n’existe aucune preuve historique de sa venue en ce pays (là-dessus, ils ont tort), ni de son martyre en ce lieu (là-dessus, ils ont raison). Mais leur doute même les rapproche de saint Thomas, qui leur répondrait volontiers : « Comme je vous comprends, de refuser de croire sans preuves ! », mais qui les inviterait aussi à aller plus loin.

D’autre part, souvenons-nous que Thomas est appelé Didyme, c’est-à-dire jumeau. Si ce n’est lui, c’est donc son frère…

19.2

Nouvelle équipée solitaire, la dernière, dans un temple hindou. J’avais une heure de libre, et me voilà dans un auto-rikshaw à travers Madras, avec promesse de me ramener à temps. Je n’ai pas été déçu ! Mon chauffeur m’a emmené à toute vitesse devant le plus grand temple de la ville, me l’a fait lui-même visiter, a payé le portier qui gardait nos chaussures, m’a offert son sourire comme une lame étincelante pendant que je lui donnait mes dernières roupies. Entre-temps, une femme pauvre m’avait donné un lotus et orné d’un collier de fleurs.

Si rapide qu’elle ait été, ma visite de ce temple me laisse une impression durable.

19.3

L’art dravidien, c’est en quelque sorte le Disneyland de l’hindouisme. Le Pèlerinage aux sources (II, 1) décrit, mieux que je ne saurai le faire, ce « vertige de laideur ». J’ai éprouvé les mêmes impressions que l’auteur, ou plutôt, j’ai retrouvé dans la réalité ce que j’avais lu dans son livre.

Mais ce n’est pas seulement ici que le regard de Lanza a guidé le mien : à chaque étape de notre parcours, j’ai senti sa grande âme qui m’accompagnait. Je te salue, ô Shantidas, car c’est bien grâce à toi que je suis ici. Je te salue et je te remercie.

19.3

J’ai trouvé in extremis, au temple de Mahabalipuram, le Bouddha que j’ai cherché pendant tout le voyage. Les statues habituellement proposées faisaient de lui un ascète clos sur lui-même, ou un gourou débonnaire et ventru ; j’ai même vu un Bouddha hilare aux bras levés !

Le mien, taillé dans un beau marbre rouge, est à la fois solennel et généreux. Il porte une auréole : c’est bon signe. Les plis de son vêtement l’inscrivent dans le monde ; il a l’air heureux. J’aime surtout la position de ses mains, la gauche sur le cœur, la droite bénissant le monde. Tout un programme.

19.4

Le marchandage est une merveilleuse opération dans laquelle le plus et le moins, le gain et la perte ne varient pas en proportion inverse, mais obéissent à la loi de non-dualité. Ainsi le vendeur gagne d’autant plus qu’il semble perdre : en amenant l’acheteur à prendre davantage de produits pour un prix toujours moindre, il prospère en ayant l’air de s’appauvrir.

Quant au client, il part content, bien que délesté de sommes rondelettes. Ainsi ai-je acheté hier trois foulards de Madras pour le prix initial d’un seul. Mais je doute fort que mon marchand soit perdant.

19.5

Trois paysages de l’Inde, longuement traversés, me reviennent en mémoire. Le plateau du Deccan, immense, quadrillé de prairies et ponctué de petits arbres ; une paume ouverte, vaguement vallonnée, sous le vaste ciel.

Puis les forêts du Kérala, gorgées d’humidité, trouées de rizières, et partout habitées ; une termitière où l’homme a su mettre la nature à son profit ; les arbres à caoutchouc, saignant leur or vert, en sont le signe.

Enfin la longue route côtière qui va de Madras à Pondichéry ; cases de palmes et plages de sable : on eût dit Madagascar…

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TABLE

  1. Prélude
  2. Envol
  3. Un peu de théologie
  4. Bombay
  5. Pensées sur le corps
  6. Paysages et visages
  7. Agni
  8. Ellora
  9. Ajanta
  10. Le voyageur
  11. Poona
  12. Des dieux et des hommes
  13. Bangalore
  14. Temples
  15. Pensées sur la personne
  16. Kérala
  17. Dévotion matinale
  18. Pensées sur l’hindouisme
  19. Madras et alentours

Itinéraire

1 – Mumbai, Vasai, Aurangabad, Ellora, Ajanta, Pune
2 – Bangalore, Mysore, Belur, Halebidu, Shravanabelgola
3 – Cochin, Trivandrum
4 – Chennai, Mahabalipuram, Pondichéry

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