Daniel Vigne, « Regards sur la vie de saint Césaire d’Arles », dans Vives Flammes. Revue Carmélitaine de spiritualité, (I) n° 287 (juin 2012), p. 55-62 ; (II) n° 288 (septembre 2012), p. 56-63 ; (III) n° 289 (décembre 2012), p. 57-64 ; (IV) n° 290 (mars 2013), p. 55-62. [pdf]
Regards sur la Vie de saint Césaire d’Arles (I)
Voici un saint trop peu connu, et pourtant bien de chez nous, je veux dire de notre terre de France, puisqu’il naquit à Chalon-sur-Saône en 470 et mourut en Arles (comme on dit) en 542. Résumons, en peu de mots, ce destin d’exception.
Une vie à connaître
Issu d’une illustre famille, Césaire la quitte très jeune pour devenir moine dans le monastère de Lérins. Mais il sera bientôt appelé à de très hautes missions et, devenu évêque d’Arles, jouera un rôle capital dans l’histoire de l’Église de Gaule au VIe siècle, au milieu d’énormes difficultés sociales et politiques.
Pasteur courageux, homme généreux, prédicateur infatigable, Césaire eut une activité que nous avons du mal à nous représenter tant elle fut multiforme, et tant les obstacles à surmonter étaient nombreux : guerres, maladies, hérésies, jalousies, procès… Ce Père de l’Église n’eut vraiment pas la vie facile ! Pourtant, la force de l’Esprit Saint a agi à travers lui.
Césaire est donc un modèle de vie chrétienne en temps de crise, et c’est sous cet angle que je vous propose de nous intéresser à lui. Sans qu’il soit nécessaire de raconter en détail toutes les péripéties de son parcours, je crois en effet que nous pouvons retenir de grandes leçons de sa vie et de son exemple. Après tout, notre époque aussi est assez troublée, et nous avons bien besoin de témoins qui nous aident à garder courage !
Je m’appuierai sur la traduction de la Vie de Césaire d’Arles récemment parue dans la collection « Sources Chrétiennes ». Elle est une belle occasion de découvrir ce personnage[1]. Je connaissais moi-même mieux ses écrits, surtout ses homélies, que la personnalité de leur auteur qui, je l’avoue, me paraissait austère et lointaine. Mais au fil des pages, cette Vie fait de lui un portrait attachant et très humain. Malgré le côté légendaire de certains récits, qui fait partie du genre littéraire de l’époque, on devine ce que fut le tempérament de cet homme exceptionnel. En apprenant à le connaître, on en vient à l’aimer.
Il ne s’agit pas de faire ici un travail d’histoire, qu’elle soit hagiographique ou critique. Je ne relirai ces textes ni de façon naïve, ni de façon savante. Tout en sachant que les faits relatés ont été travaillés, élaborés pour les rendre édifiants, je ne chercherai pas à les « démythologiser » au nom d’un quelconque savoir supérieur. Je crois préférable de nous mettre à l’écoute de ces beaux récits, de façon attentive mais humble, pour en retenir des leçons de vie. Césaire n’est-il pas notre ancêtre, notre frère aîné dans la foi ? Que peut donc nous apprendre ce chrétien d’un autre temps, mais qui, dans le Christ, est pour toujours notre contemporain ?
Précisons que la Vie de saint Césaire a été écrite très peu de temps après sa mort, par des hommes qui l’avaient personnellement connu et qui avaient été les témoins directs de la plupart des événements qu’ils racontent. Cyprien de Toulon, avec l’aide de deux autres évêques, a rédigé la première moitié du livre ; le prêtre Messien et le diacre Étienne, qui avaient été ses collaborateurs directs, ont écrit la seconde. On a donc affaire à un témoignage de première main.
Précisons encore que c’est à la demande de sa sœur Césarie, abbesse d’un monastère que Césaire avait lui-même fondé et qui lui tenait très à cœur, que les auteurs ont pris la peine d’écrire ce livre. Elle ne voulait pas que le souvenir de son frère se perde, et cela déjà est pour nous une grande leçon…
Car les saints, à quelques exceptions près, racontent rarement leur propre vie, et il est nécessaire que d’autres le fassent. L’action de Dieu en eux doit être recueillie, conservée, honorée par leurs frères, faute de quoi elle serait oubliée. Cherchez, dans votre vie, qui sont ceux à qui vous devez rendre cet hommage. Tel proche, tel parent, telle personne que vous avez connue, ont été sous vos yeux des reflets de la lumière du Christ. Dites-le à d’autres, soyez vous-mêmes les témoins de ces témoins !
L’enfant au grand cœur
Les premières lignes du texte, conformément au genre traditionnel des vies de saints, nous décrivent un enfant prédestiné :
| Le saint et bienheureux évêque d’Arles, Césaire, est originaire, dit-on, du territoire de Chalon-sur-Saône. Là ses parents et ses ancêtres ont brillé, l’emportant sur tous leurs concitoyens avant tout par la foi et par les mœurs, ce qui est le grand et principal exemple d’honneur et de noblesse. À l’âge de sept ans ou un peu plus, ce vénérable saint n’hésitait pas à partager avec les pauvres les vêtements qu’il avait sur lui. Souvent le bienheureux revenait à la maison à demi-nu. À ses parents qui, en le voyant, lui demandaient sévèrement ce qu’il avait fait de ses vêtements, il répondait que c’étaient des passants qui les lui avaient dérobés[2]. |
L’insistance sur la noblesse d’âme de ses parents n’est sûrement pas exagérée, car la suite donne à penser que Césaire et sa sœur avaient de qui tenir. Mais remarquons aussi que cet enfant a son autonomie et ses secrets : il est capable, chose peu courante, de mentir pour cacher ses bonnes actions ! S’il fait le bien, ce n’est ni par obéissance ni pour chercher à plaire, mais spontanément et au risque de déplaire. Merveille de la grâce, que l’on constate parfois chez de très jeunes êtres. Jésus aussi, à douze ans, échappe à ses parents pour être aux affaires de son Père…
Quant à l’amour des pauvres et au désir concret de les aider, ils sont si frappants et si constants dans la vie de Césaire qu’il n’y a rien d’improbable à ce qu’il ait éprouvé de tels sentiments dès son enfance. Comme nous le verrons, cet homme est littéralement hanté par la misère des autres, spécialement des malades, mais aussi et surtout des prisonniers de guerre qui étaient, à cette époque de grande cruauté, les derniers des derniers. Pour eux, il se démène au risque de sa vie. La charité, il ne la fait pas, il la subit. Elle pèse sur lui comme un impératif. Quoi d’étonnant si dès l’âge de sept ans, il avait déjà un cœur pour aimer ?
Le jeune homme résolu
Dix ans plus tard, cet appel intérieur et cette indépendance se confirment. Pour servir Dieu, il prend ses distances vis-à-vis de sa famille :
| Comme il atteignait l’âge de dix-huit ans, désireux de parvenir au séjour du royaume céleste, à l’insu de sa famille et même de ses parents, il vint présenter sa supplique à l’évêque d’alors, saint Silvestre, et, se prosternant à ses pieds, demanda au pontife qu’après lui avoir coupé les cheveux et l’avoir revêtu d’un autre habit, il le consacre au service de Dieu, sans plus permettre que, par la suite, le suppliant soit rappelé par ses parents au domaine et aux affections du passé. Alors l’évêque rendit grâce au Christ et rien ne retarda la réalisation de vœux excellents[3]. |
Ce premier engagement semble avoir permis à l’évêque de l’ordonner lecteur, en vue de responsabilités plus grandes. Mais Césaire y perçoit un danger, celui de devenir quelqu’un de connu et d’important, et par là de tomber dans le piège de l’orgueil. D’où un deuxième départ, non seulement de sa famille, mais de sa patrie. Il s’en va, à pied, à 600 km de chez lui, contre l’avis de sa chère maman qui tente de le faire poursuivre ! Le diable lui-même tente de le décourager, mais en vain :
| Ayant saisi l’occasion de fuir pour son salut les entraves du siècle, le saint novice se mit en route vers le monastère de Lérins[4]. Et tandis qu’il cheminait avec pour seul compagnon un serviteur, il traversa le fleuve devant les hommes que sa mère avait envoyés à sa recherche, sans en être vu. Or le diable étant entré dans un malheureux, celui-ci le suivait en criant sans cesse dans son dos : « Césaire, n’y va pas ! » Mais il guérit sur-le-champ le malheureux en lui offrant à boire une coupe d’eau bénite. Nous tenons ce fait de son compagnon mentionné plus haut et il constitua son premier miracle. |
Le récit est pittoresque : cette traversée secrète du fleuve, ce possédé qui lui court après comme un chien qui aboie… Mais la fin est très significative : Césaire exorcise le démoniaque en lui donnant à boire. L’obstacle traversé, cette eau de mort, est devenu en lui une source d’eau vive, et c’est par sa charité qu’il terrasse le mal. Appelé à la vie monastique, Césaire ne méprise pas les hommes, au contraire : il se fera le serviteur de tous, et même des pires d’entre eux. Ce jeune homme n’a que vingt ans, mais il est voué à l’amour.
Le moine trop zélé
Combien d’années est-il resté au monastère de Lérins ? Cinq ou six sans doute, on ne le sait pas avec précision. Lui-même y entre avec l’intention d’y demeurer pour toujours. Il y fait des découvertes décisives : la prière liturgique, les offices quotidiens, dont il garde l’empreinte et qui l’accompagneront toute sa vie ; l’Écriture sainte et la lecture des Pères, surtout de saint Augustin pour qui il a une immense admiration. Ce n’est pas un érudit, il n’a pas fait de longues études, mais il s’imprègne de ses lectures et, surtout, se donne à fond à la vie spirituelle.
Il s’y donne même trop ! Ses biographes ne nous le cachent pas, Césaire manque ici de prudence. Il multiplie les pratiques ascétiques, s’acharne contre son corps au risque d’abîmer aussi son âme.
| Il se mortifia tant par son application à la lecture, à la psalmodie ainsi qu’à la prière et aux veilles, que son faible corps de jeune homme, qu’il aurait convenu de flatter plutôt que d’affaiblir, finit par être à la fois courbé et abattu sous le poids excessif de la croix. Par exemple, d’une petite portion de légumes ou de bouillie qu’il se faisait cuire le dimanche, il tirait sa subsistance jusqu’au dimanche suivant[5]. |
Le désir du bien se retourne en mal s’il est excessif. Ce moine trop fervent va non seulement se faire du tort à lui-même, mais aussi aux autres, car c’est avec intransigeance qu’il exerce les responsabilités qu’on lui confie. En tant que cellérier, chargé de la nourriture et des vêtements des moines, il donne à certains, refuse à d’autres, ce qui crée un certain désordre dans la communauté ! Le texte évoque avec finesse cet épisode difficile :
| Il fut choisi comme cellérier de la communauté. Avec application et zèle, il se mit en devoir de donner à ceux qui étaient dans le besoin, même si, par amour de l’abstinence, ils ne demandaient rien. Mais à ceux auxquels il avait prouvé que cela n’était pas nécessaire, il ne donnait rien, quel que fût leur désir de recevoir. En conséquence, ceux auxquels s’opposait son sain discernement supplièrent l’abbé de le retirer du cellier ; ce qui fut fait[6]. |
Le grand départ
À ce moment de sa vie, et peut-être en lien avec cet échec, Césaire tombe malade. Son abbé doit l’envoyer se soigner dans ce qui était alors la plus grande ville du sud de la France, réputée pour ses médecins. Il n’y part pas de gaîté de cœur, mais par obéissance :
| À la suite de cela, son estomac s’affaiblissant, il fut pris d’un accès de fièvre quarte. Le saint abbé était sérieusement inquiet de sa faiblesse. On ne pouvait lui procurer aucun remède dans le monastère où, même s’il y avait eu un médecin, la ferveur habituelle du jeune homme pour les choses spirituelles n’aurait pas accepté de relâcher le frein de l’abstinence ni de la rigueur des veilles. Aussi le bienheureux abbé lui ordonne-t-il, et même le contraint, de se laisser conduire en Arles pour y recouvrer la santé[7]. |
Les raisons médicales sont-elles les seules à expliquer ce départ ? Ou peut-être l’abbé comprend-il que le temps est venu, pour Césaire, d’aborder une autre étape de son existence ? Chez cet être taillé pour la mission, le temps de la vie ascétique préparait celui des responsabilités pastorales, et le désir de sainteté personnelle devait laisser place au souci actif du salut des autres. Donnons ici la parole à la traductrice, qui éclaire ce moment de l’intérieur :
| Par un effort surhumain de volonté, il a multiplié les jeûnes et les veilles, sans mesure, et il est arrivé non à la sainteté, mais à détruire son corps sans profit pour personne et sans être devenu meilleur pour autant. Finalement, humiliation plus grande que tout, il lui a fallu quitter son « paradis ». Il est probable que cette terrible leçon l’a aidé à reconnaître que sans la grâce de Dieu, tout l’héroïsme du monde ne mène qu’à une impasse. Devenu évêque, jamais nous ne le verrons ni dans ses sermons ni dans ses règles demander des efforts excessifs, mais au contraire, insister sur la juste mesure[8]. |
Mais nous n’en sommes pas encore là. Césaire ne prendra que progressivement sa stature d’évêque et d’apôtre : nous le verrons alors devenir l’homme public, le bâtisseur, le prédicateur et le thaumaturge dont la tradition fait mémoire. Histoire à suivre…
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Daniel Vigne, « Regards sur la vie de saint Césaire d’Arles (II) », dans Vives Flammes. Revue Carmélitaine de spiritualité n° 288 (septembre 2012), p. 56-63.
Regards sur la Vie de saint Césaire d’Arles (II)
Dans la première partie de cet article, j’ai rappelé les origines gallo-romaines de Césaire, son enfance à Chalon-sur-Saône où il est né vers 470, et son séjour au monastère de Lérins où il fait une expérience très forte de vie ascétique. Trop forte, sans doute, puisqu’il en tombe gravement malade et doit partir pour Arles se faire soigner. C’est là que nous le retrouvons, en l’an 495, et c’est de cette ville qu’il deviendra évêque sept ans plus tard[9]. Tentons de retracer son évolution pendant ces années-là.
La tentation des belles lettres
Arles n’était pas une ville sans importance, puisque la préfecture des Gaules était installée depuis un siècle. On y trouvait non seulement des médecins réputés, mais des aristocrates très cultivés, notamment dans l’entourage de l’évêque Éone, qui leur confie ce jeune moine pour soigner son corps et instruire son âme. Le but est rapidement atteint : Césaire retrouve la santé et prend goût aux études. Mais ici encore, il va connaître la tentation d’aller trop loin.
À l’école d’un certain Pomère, célèbre professeur de rhétorique, il découvre les auteurs classiques, les raffinements de la langue latine, et prend des leçons d’éloquence. Comme il est très doué, on l’encourage, et lui-même s’engage à fond dans ses lectures. Mais l’excès d’intellectualisme est à éviter autant que l’excès d’ascétisme : il en prend conscience à la manière de l’époque, c’est-à-dire à travers un songe. Un soir, ayant beaucoup travaillé, les yeux de son corps s’alourdissent… mais ceux de son esprit s’ouvrent et le danger lui apparaît.
| Fatigué de veiller, il posa dans son lit, sous son épaule, le livre que son maître lui avait donné à lire. Or, à peine avait-il commencé à s’endormir ainsi appuyé que soudain, Dieu le bouleverse par une terrible vision ; dans un demi-sommeil, il voit l’épaule sur laquelle il était couché et le bras posé sur le texte pris dans les nœuds d’un dragon dévorant. Arraché ainsi au sommeil, terrifié par ce qu’il avait vu, il commença à s’accuser avec violence d’avoir voulu associer la vaine sagesse du monde à la lumière de la règle qui conduit au salut. Aussitôt il rejeta cette dernière avec mépris, sachant que les ornements d’une éloquence parfaite ne manqueraient pas à ceux qui possèdent de façon éminente l’intelligence spirituelle[10]. |
La fin du texte, légèrement ironique, apporte une nuance à ce qui précède et nous fournit une précision importante. Césaire ne renie pas complètement sa formation profane ; il sait qu’au service de l’Église, elle ne lui sera pas inutile. Mais il ne veut en garder que ce qui est vraiment en accord avec sa vocation. Comme l’écrit Marie-José Delage, « ce n’est pas un jugement, mais un avertissement[11] » et une question de priorités.
La leçon que nous pouvons en tirer n’est pas négligeable. L’intelligence naturelle n’est pas contraire à la foi, mais pour trouver sa vraie valeur, elle doit devenir spirituelle. De même, l’» éloquence parfaite » n’est pas une question d’élégance littéraire, mais de vérité et d’inspiration. Le serviteur de Dieu doit mettre ses connaissances et ses talents au service non de sa réussite personnelle, mais du rayonnement de l’Évangile. Notons à ce sujet que Césaire a non seulement gardé des liens avec son ancien maître Pomère, mais qu’il semble avoir, par la suite, été l’instrument de sa conversion.
Moine ou prêtre ? Les deux…
L’évêque d’Arles, Éone, a bien perçu les qualités du jeune homme qui lui avait été confié. On devine et on comprend qu’il souhaitait le garder dans son diocèse. Mais Césaire était moine de Lérins, et son séjour dans la ville ne devait être que temporaire. Comment respecter son appel à la vie ascétique, tout en l’invitant à s’engager dans le ministère ? Ici encore, le texte suggère que les deux choses ne s’excluent pas, mais peuvent être conjuguées :
| Peu après, Éone le réclama à son saint abbé Porcaire. À la demande du bienheureux évêque, il lui est cédé, bien qu’à contrecœur. Aussitôt il est ordonné diacre, puis prêtre. Jamais, cependant, il ne renonça tant soit peu au rythme de vie monacal ni aux usages de Lérins ; clerc par l’ordination et la fonction, il demeurait moine par l’humilité, la charité, l’obéissance, la mortification. Premier arrivé à l’église pour les matines et les autres offices, il en sortait le dernier[12]. |
Au début de sa vie de prêtre, il ne semble pas que Césaire ait été affecté à une paroisse particulière ni à des activités pastorales. Sans doute vivait-il dans l’entourage immédiat de l’évêque. Mais l’occasion va bientôt lui être donnée de commencer à exercer des responsabilités, car « l’abbé du monastère situé dans une île des faubourgs étant mort, saint Éone y envoie le bienheureux Césaire comme père[13]. » À peine détaché de son abbaye, le voilà abbé d’un autre monastère ! C’est là, sans doute que la synthèse s’opère, entre son héritage ascétique et ses aptitudes à gouverner…
Nous ne savons rien de précis sur les trois années que Césaire va passer en ce lieu, ni même où il se trouvait exactement. La Vie de Césaire dit simplement : « Il forma si bien le monastère en question que, par la miséricorde de Dieu, le résultat y est encore visible aujourd’hui[14]. » Quoi qu’il en soit, ce court séjour ne sera qu’une transition, car l’évêque Éone sent que sa fin approche, et il souhaite vivement que Césaire prenne sa succession. Le moine-prêtre devenu abbé (comme certains abbés aujourd’hui) devait bien savoir que cette possibilité n’était pas à exclure…
Évêque à 33 ans
Les circonstances exactes dans lesquelles Césaire va succéder à Éone ne sont pas détaillées par sa Vie. Mais il est clair que le vieil évêque, voyant en lui un espoir de renouveau pour son église attiédie, a préparé le terrain en vue de l’élection épiscopale – puisqu’on sait qu’à l’époque, c’était de cette manière que les évêques étaient choisis.
| Éone exhorta le clergé et les citoyens, et envoya aussi des messagers solliciter les dirigeants afin que, lorsque selon la volonté de Dieu, lui-même aurait émigré vers le Christ, nul autre que saint Césaire ne soit élu pour lui succéder. Ainsi la communauté se réjouirait que, grâce au serviteur du Christ Césaire, soit rétablie dans son premier état et toute son autorité la discipline ecclésiastique dont il déplorait sur bien des points le relâchement dû à sa maladie[15]. |
Dans ce contexte de reprise en main du diocèse, il est probable que d’autres voyaient leur chance, et que Césaire n’avait pas la faveur de tous. N’était-il pas récemment arrivé, originaire d’une autre région ? N’avait-il pas un parcours singulier, très marqué par l’idéal monastique ? Enfin, n’était-il pas un peu jeune ? Certains candidats, non sans arrière-pensées, devaient émettre de tels doutes. Toujours est-il que de son côté, Césaire ne brigue nullement le poste, et même, tente d’y échapper !
| Comme le bruit qu’il allait être ordonné évêque était parvenu à sa connaissance, il chercha une cachette parmi des tombeaux. Mais il ne put rester caché […] Et l’on exhuma vivant d’une sépulture celui que l’éclat de sa vie révélait non pas mort, mais caché. Il reçut donc malgré lui la charge de l’épiscopat, et le fardeau imposé à la douce monture du Christ fut porté dans un esprit de modestie[16]. |
Dira-t-on que ce récit très pittoresque, du non-candidat que l’on va chercher caché dans un caveau, est purement légendaire ? Qu’il y ait ici une part d’arrangement littéraire n’est sans doute pas à exclure. Mais que l’élection de Césaire ait été le résultat d’une communication efficace, d’un programme attractif, d’une stratégie de conquête, bref, des moyens connus qui permettent aux hommes d’accéder au pouvoir, cela est certainement faux. Quant à dire que sa fuite était une dérobade stratégique, une façon de se faire prier, c’est un vilain soupçon que nous laisserons de côté.
La vérité est bien plus simple : cet homme ne voulait pas devenir évêque, alors même qu’il en avait l’étoffe et les moyens. La sainteté est compatible avec la grandeur d’âme, pas avec l’ambition et la volonté de puissance. Le disciple du Christ accepte des missions, mais il n’y prétend pas. J’avance comme un âne, dira le titre du célèbre livre du cardinal Etchegaray…
Un rénovateur de la liturgie
Césaire n’a pas cherché à être évêque d’Arles, mais une fois élu, il endosse cette charge avec toute la sagesse et la détermination nécessaires. Son activité est à la mesure de la ville, à cette époque la plus grande de France, et de son diocèse qui s’étend sur 150 km de littoral, des Saintes-Maries-de-la-Mer à Hyères. Dans ce territoire (et au-delà, comme nous le verrons par la suite), il circule largement et prêche constamment. Sa Vie décrit les nombreuses réformes qu’il mit en place, avec deux insistances particulières : sur la prière liturgique et l’annonce de la Parole de Dieu.
Concernant la liturgie, sa formation monastique a certainement beaucoup compté dans la place centrale qu’il lui accorde. Les premières mesures qu’il prend dans ce domaine sont significatives :
| Soucieux des progrès de chacun, il décida aussitôt que les clercs chanteraient chaque jour avec des hymnes dans la basilique Saint-Étienne les offices de tierce, de sexe et de none, afin que si, par hasard, quelque laïc ou un pénitent désiraient suivre l’office saint, rien ne l’empêche d’y assister chaque jour[17] […] En outre, il poussa l’assemblée des laïcs à apprendre par cœur psaumes et hymnes, et à chanter à l’instar des clercs les proses et les antiennes à voix haute et modulée, les uns en grec, les autres en latin[18]. |
Plus tard, notamment au concile de Vaison (529), il insère dans la messe latine des rites qui en feront partie de façon définitive. C’est lui qui demande que le nom du pape soit mentionné dans la prière des églises. C’est sous son impulsion que le Kyrie eleison sera chanté au début de chaque messe, et le Sanctus pendant la prière eucharistique. C’est à son initiative, contre l’hérésie arienne qui niait la divinité éternelle du Fils, que la doxologie trinitaire comportera les mots « comme il était au commencement… » (sicut erat in principio…). Comme le fait remarquer sa biographe, « qui de nous pense aujourd’hui que nous lui devons d’avoir introduit dans notre liturgie quotidienne ces admirables formules[19] ? »
Un prédicateur passionné
Mais si la liturgie est le lieu où se ressource la foi vécue, elle est aussi le lampadaire d’où rayonne l’annonce du salut. Césaire sera donc à la fois un orant et un orateur, un homme de prière et un témoin de l’Évangile. « Il se consacra entièrement à la parole de Dieu et à la lecture, ainsi qu’à d’incessantes prédications[20] », dit sa Vie, ce que son œuvre confirme, puisqu’elle ne compte pas moins de 238 sermons.
Non seulement il s’acquitte de ce ministère, mais il forme des prêtres et des diacres capables de prêcher en son nom, ce qui était aussi une nouveauté. À la fin de sa vie, il écrit aux évêques une lettre très énergique demandant de leur accorder ce droit[21].
| À ceux auxquels a été donnée l’autorité de lire l’Évangile, je crois qu’il est également permis de lire dans l’église des homélies des serviteurs de Dieu ou des explications des Écritures canoniques[22]. |
Dans cet esprit, il fait recopier de nombreux manuscrits :
| Attachant le plus grand prix au texte des livres sacrés, il en rassembla constamment de nouveaux, sans pour autant laisser perdre quoi que ce soit des anciens[23]. » |
Non seulement cet évêque ardent veut parler, mais il veut être écouté ! Voyant un jour des fidèles sortir de l’église après la lecture de l’Évangile, il les interpelle publiquement et les supplie de rester. Et même, signale sa Vie avec un certain humour, « il fit très souvent fermer les portes après l’Évangile, jusqu’à ce que, par la volonté de Dieu, ceux qui avaient fui auparavant se réjouissent de la réprimande et de leur progrès[24]. »
Car lorsqu’il annonce la Parole, Césaire est comme brûlé par un feu intérieur. Ses homélies l’attestent, souvent directes et vigoureuses, mais surtout éclairantes. « Qui pourra rendre compte de la grâce qui brillait en lui lorsqu’il commentait les Écritures et en élucidait les obscurités[25] ? », diront ceux qui l’avaient écouté. Mais pour conclure, donnons-lui la parole et entendons-la résonner encore :
| Pourquoi crions-nous pour la terre ? Parce que nous aimons la terre. Pourquoi ne crions-nous pas dans les églises ? Je n’ai pas osé le dire, mais pourtant la vérité me contraint de parler : nous ne crions pas dans l’église parce que nous n’aimons pas spirituellement le peuple qui nous est confié[26]. |
Comme les prophètes d’autrefois, Césaire a été saisi et ne se dérobe pas. Nous le suivrons dans ses épreuves et sa mission.
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Daniel Vigne, « Regards sur la vie de saint Césaire d’Arles (III) », dans Vives Flammes. Revue Carmélitaine de spiritualité n° 289 (décembre 2012), p. 57-64.
Regards sur la Vie de saint Césaire d’Arles (III)
J’ai retracé jusqu’ici la jeunesse de saint Césaire, son chemin jusqu’à Arles, dont il est ordonné évêque vers l’an 503, et quelques aspects importants de son ministère[27]. Découvrons aujourd’hui un autre aspect de sa personnalité, qui le met aux prises avec le pouvoir politique. Dans des situations parfois très complexes, ce serviteur de Dieu témoigne d’une assurance et d’une audace qui ne sont pas seulement des qualités humaines, mais un don d’en-haut.
Face au roi Alaric
L’époque dont nous parlons est très troublée. Toute la partie occidentale de l’Empire romain se démembre, et des conquérants barbares s’en disputent âprement les dépouilles. Le nord de la Gaule, conquis par Clovis, est au pouvoir des Francs. La vallée du Rhône et les Alpes forment le royaume des Burgondes ; c’est de là, plus précisément de Chalon-sur-Saône, que Césaire est originaire. L’Aquitaine et le Midi sont sous la domination des Wisigoths, qui y ont d’abord fondé le royaume de Toulouse, puis ont conquis Marseille et Arles.
En tant qu’évêque de cette ville, Césaire est dans une situation délicate : venu d’un autre royaume, n’est-il pas suspect d’être un allié de l’ennemi burgonde ? De plus, les Wisigoths sont ariens : ils ne reconnaissent pas la foi du Concile de Nicée (325) sur la divinité éternelle du Fils, alors que Césaire y adhère entièrement. Pour le roi Alaric II, cet homme est donc, a priori, un étranger sur tous les plans.
Avec un tranquille courage, Césaire se rend pourtant à Toulouse pour demander au roi une aide financière, en faveur des prisonniers qui affluaient dans sa ville et pour lesquels il a toujours eu une grande pitié, et des subsides pour son église. Et contre toute attente, la rencontre se passe bien. Césaire était de petite taille – comme on le sait par sa tunique et ses reliques, récemment exposés au Louvre –, mais il avait une « densité de présence » humaine et spirituelle qui semble avoir fortement impressionné son interlocuteur :
| Alaric le reçut avec une telle déférence que, bien que perverti par l’erreur arienne des barbares, il manifesta au serviteur du Christ les plus grandes marques d’honneur et de respect, de même que ses dignitaires, et le combla de cadeaux. En effet, il lui donna de l’argent destiné à servir au soulagement des captifs et il édicta fermement que l’Église serait définitivement exemptée d’impôts[28]. |
Mais de retour en Arles, les choses se gâtent. Un des secrétaires de Césaire, sans doute par jalousie, le trahit odieusement. L’affaire est digne d’un roman d’espionnage :
| Armé du poison de l’accusation la plus cruelle, il laissa entendre à des confidents du roi Alaric que le bienheureux Césaire, vu qu’il était originaire des Gaules, cherchait de toutes ses forces à soumettre le territoire et la cité d’Arles à l’autorité des Burgondes. […] Condamné sur la foi d’accusations fausses et illégales, il est arraché d’Arles et relégué en exil à Bordeaux[29]. |
Premiers miracles
Voilà donc l’évêque, sinon emprisonné, du moins gardé à vue et menacé des pires sanctions. Mais la Providence veille, et au cœur de cette affaire politique, nous découvrons en Césaire un homme surnaturel, c’est-à-dire capable de transcender la situation et d’agir sans hésiter en faveur de ses ennemis :
| Afin qu’en lui la grâce de Dieu ne soit pas cachée, il arriva par accident, une nuit, que la cité fut la proie d’un furieux incendie et que la population, accourant rapidement, en appela à l’homme de Dieu : « Saint Césaire, par tes prières, éteins le feu qui fait rage ! » Ayant entendu cela, le saint homme, ému de douleur et de pieuse affection, se prosterne en prière à la rencontre de la flamme qui venait, et aussitôt il arrêta et refoula les boules de feu[30]. |
C’est la première fois (non la dernière) que se manifeste publiquement la puissance miraculeuse de sa prière. Il n’y a pas lieu de douter de l’authenticité du fait : « Que cela se passa ainsi, nous l’avons appris par un témoignage fidèle », écrivent les auteurs de sa Vie. On devine que la foule, et Alaric lui-même, en ont éprouvé une sorte de crainte sacrée pour cet évêque charismatique. Mais Césaire fait plus que maîtriser les éléments : réhabilité, il écarte aussi le feu de la vengeance. Accusé de traîtrise, il pardonnera à celui qui l’avait lui-même trahi en le sauvant de la lapidation :
| Après ces événements, l’innocence du bienheureux étant reconnue, le prince impie ordonne que le saint évêque retourne à son église et se présente à la fois à la cité et au clergé. Quant à l’accusateur, le roi prescrivit qu’il fût lapidé. Déjà le peuple s’assemblait avec des pierres, lorsque l’ordre du roi parvint aux oreilles du saint homme. Aussitôt, se levant en hâte, il refusa par son intercession que son accusateur soit livré à sa vengeance, préférant par sa supplication personnelle le réserver pour la pénitence, afin que le Seigneur guérisse son âme[31]. |
Césaire revient donc dans sa ville, où il est accueilli avec joie et ferveur. Ce retour est l’occasion d’un nouveau miracle, non sans ressemblance avec les précédents : après avoir vaincu le feu de l’incendie et celui de la vengeance, le voici qui éteint les feux de la canicule !
| Comme on avait annoncé le retour de l’homme du Christ et qu’il approchait de la cité, toute la communauté ecclésiale, hommes et femmes, sortit à sa rencontre avec des cierges et des croix, attendant en psalmodiant l’entrée du saint homme. Et parce que le Christ fait tressaillir de joie les siens par des miracles […], à l’arrivée de son serviteur, le Seigneur inonda par une pluie particulière-ment abondante la terre desséchée par une très longue sécheresse[32]. |
Nouvelles épreuves
Malheureusement, la région d’Arles subit alors la menace d’un feu encore plus redoutable : celui de la violence et de la guerre. Celle-ci embrase la Gaule, déchirée entre ses principaux occupants. À l’automne 507, Clovis franchit la Loire, affronte les Wisigoths, tue Alaric en combat singulier et entreprend de conquérir le sud du pays. Au même moment, les Burgondes descendent le Rhône et, renforcés par un contingent franc, arrivent devant les murs d’Arles.
Pendant tout l’hiver, cette double armée fait subir à la ville un terrible siège. Arles résiste. Césaire, avec une force morale extraordinaire, soutient ses frères par la prière et la charité. Il a pitié des blessés, des réfugiés, des prisonniers, et fait tout pour leur venir en aide. C’est alors qu’un autre belligérant intervient : à l’été 508, le roi des Ostrogoths, Théodoric, envoie d’Italie une armée qui chasse les attaquants et fait passer la ville sous son contrôle.
Cette « guerre de Provence » a provoqué d’immenses malheurs : familles exilées, ayant tout perdu ; personnes blessées ou mutilées, désormais inaptes au travail ; prisonniers de guerre, traités comme une monnaie d’échange. Leur situation, nous le savons, touche particulièrement Césaire. Ces désespérés se tournent vers l’Église comme vers leur seul salut :
| Les basiliques sacrées étaient pleines de captifs, et l’évêché lui-même était rempli d’une foule d’infidèles. À ces hommes en grand besoin, l’homme de Dieu distribua abondamment à la fois nourriture et vêtements, jusqu’à ce qu’il ait libéré chacun d’eux en payant sa rançon. Pour cela il dépensa tout l’argent que le vénérable Éone, son prédécesseur, avait laissé pour les frais de nourriture de l’évêque[33]. |
Ce ne sont pas seulement quelques économies qui sont sacrifiées, mais les trésors de l’église, ce qui n’a pas manqué de choquer certaines bonnes âmes : Césaire n’allait-il pas un peu loin ? Le narrateur, quant à lui, ne craint pas de louer cette générosité inouïe :
| L’œuvre sainte se poursuit jusqu’à distribuer les vases sacrés : encensoirs, calices et patènes sont donnés pour le rachat de ces hommes. Les parures sacrées du temple sont vendues pour le rachat du vrai temple. On voit aujourd’hui encore la marque des coups de hache sur les ambons et les chancels d’où les ornements d’argent des colonnettes ont été arrachés. […] En agissant ainsi, loin d’enlaidir l’Église, il l’orna et la protégea. Il fit ouvrir pour ses fils les entrailles de la mère ; il ne les a pas fermées[34]. |
Le monastère Saint-Jean
Mais en même temps qu’il vient en aide aux prisonniers, Césaire tient à accompagner d’autres « prisonnières ». Car il mûrit depuis longtemps le projet de fonder en Arles une communauté de moniales cloîtrées, et d’en confier la direction à sa sœur Césarie. Ayant fait venir celle-ci de leur ville natale, il l’a envoyée se former à Marseille, au monastère Saint-Victor autrefois fondé par Jean Cassien, « afin qu’elle fût disciple avant d’être maîtresse[35] ».
Dès 506, une fondation commence à être construite à l’extérieur de la ville. Mais durant le siège et la guerre, elle est en grande partie démolie, ce qui obligera l’évêque à la faire reconstruire à l’intérieur de l’enceinte. Une trentaine d’années plus tard, ce monastère comptera jusqu’à deux cents moniales.
Césaire rédigera pour elles une Règle des vierges inspirée de Jean Cassien, d’Augustin, des traditions de Lérins et des moines orientaux. Texte d’une rigueur extrême, notamment sur la stricte clôture : une moniale qui y entrait n’en sortait plus jusqu’à sa mort. De même, l’ordo prescrit de longues prières, l’office de nuit ne comptant pas moins de dix-huit psaumes. Comme l’écrit Marie-José Delage :
| Avouons que cet ordo nous paraît écrasant. […] Sans doute s’adressait-il à des générations autrement résistantes que les nôtres. D’ailleurs, n’est-ce pas le même homme qui trouve tout naturel de demander à des laïcs, à de simples paysans, de consacrer, l’hiver, deux à trois heures de la nuit à lire ou à se faire lire la Bible[36] ! |
Ce monastère fut pour Césaire l’œuvre de sa vie. Mais l’attention qu’il lui vouait semble avoir été l’occasion d’une nouvelle épreuve, c’est-à-dire d’une nouvelle trahison. D’après M.-J. Delage[37], l’évêque fut accusé en 512, peu de temps après la dédicace du monastère, d’avoir détourné des biens ecclésiastiques en faveur des moniales. Les frais de construction, certainement importants, ne pouvaient pas être couverts par sa fortune personnelle. Avait-il donc, une nouvelle fois, dilapidé les biens de l’Église ?
Face au roi Théodoric
L’accusation est portée devant le roi des Ostrogoths, dont dépend désormais la ville, et qui réside à Ravenne. Sous escorte, Césaire est emmené pour comparaître devant ce Théodoric, connu pour n’être pas un tendre : n’a-t-il pas fait assassiner en plein banquet le roi Odoacre et toute sa famille ? Avec l’appui de Constantinople et de l’empereur Zénon, ce souverain est le maître incontesté de l’Italie. Et pour ne rien arranger, il est arien, alors que Césaire est un nicéen convaincu. De quoi craindre pour l’issue du procès… Mais comme autrefois en présence d’Alaric, quelque chose se passe :
| Dès que le roi voit l’homme de Dieu, si assuré et vénérable, il se lève avec respect pour le saluer et, ayant déposé son diadème, il le salue à nouveau avec une très grande bienveillance, l’interrogeant tout d’abord sur sa fatigue et son voyage, s’enquérant ensuite affectueu-sement de ses Goths et des Arlésiens. Une fois le saint évêque sorti hors de la vue du roi, celui-ci dit aux siens : […] « Lorsqu’il s’est avancé pour me saluer, un tremblement m’a saisi tout entier. J’ai vu un visage angélique, j’ai vu un homme apostolique[38]. » |
Ici encore, il n’y a aucune raison de douter de l’authenticité de ce récit, car les faits le confirment. Avec une déférence inattendue, Théodoric offre à Césaire non seulement hospitalité et protection, mais un grand plat d’argent rempli de pièces d’or. Fidèle à ses principes, l’évêque s’empresse de mettre l’objet aux enchères et de racheter des prisonniers avec le fruit de la vente ! Le roi aurait pu en en prendre ombrage, mais c’est encore le contraire qui se produit :
| Lorsque Théodoric apprit cela, il manifesta tellement son appréciation et son admiration que les sénateurs et les grands qui fréquentaient le palais désiraient tous que leurs offrandes soient distribuées par la main du bienheureux. Ils disaient qu’ils se considéraient comme privilégiés de Dieu, d’avoir été dignes de contempler un si grand évêque qui, en leur temps, apparaissait par ses actes et par ses paroles comme un vrai successeur des apôtres[39]. |
Ce retournement de situation n’a rien d’une manœuvre politique ou psychologique. Au milieu de ceux qui auraient dû le condamner et qui, rappelons-le, ne partageaient pas sa foi[40], Césaire a simplement fait briller la grâce de l’Évangile. Son assurance et sa générosité ont forcé le respect. « J’ai vu un visage angélique, j’ai vu un homme apostolique. » Quel évêque ! En continuant à parcourir sa vie, nous découvrirons encore d’autres merveilles.
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Daniel Vigne, « Regards sur la vie de saint Césaire d’Arles (IV) », dans Vives Flammes. Revue Carmélitaine de spiritualité n° 290 (mars 2013), p. 55-62.
Regards sur la Vie de saint Césaire d’Arles (IV)
Dans ce dernier article sur saint Césaire, nous considérerons quelques-uns des miracles mentionnés dans sa Vie[41]. Ils sont nombreux, ce qui peut poser question : une telle insistance n’est-elle pas la marque d’une mentalité quelque peu magique ? Faut-il vraiment admettre qu’un homme soit capable de faits si extraordinaires ? Comment devons-nous donc comprendre les récits qui nous sont ici transmis ?
Le jeune homme de Ravenne
Plusieurs de ces faits miraculeux ont déjà été évoqués dans les articles précédents : exorcisme d’un possédé qui lui barrait le chemin de la vie monastique ; extinction d’un incendie pendant son arrestation à Bordeaux ; pluie abondante à Arles après une longue sécheresse ; forte impression, de type charismatique, sur le roi Alaric II puis sur le roi Théodoric. C’est justement pendant son séjour auprès de Théodoric, à Ravenne, qu’il fait une guérison très significative.
Un jeune homme occupant des fonctions importantes à la cour était tombé gravement malade et gisait inanimé. Il était fils unique et sa mère, suppliante, se présente à l’homme de Dieu en poussant des cris de douleur. Quelle est la réponse de saint Césaire ? Il commence, dit le texte, par refuser de céder à sa demande – mais le texte précise[42] : en pleurant (flebiliter). Il n’écarte pas cette femme avec rudesse, mais communie à sa tristesse. Il ne joue pas les magiciens, mais partage sa peine et son chagrin.
Le narrateur évoque ici, discrètement, deux récits de l’Évangile : celui de la Cananéenne, à qui le Christ commence par refuser la guérison demandée, et celui de la résurrection de Lazare, où Jésus pleure la mort de son ami. Dans les deux cas, on très loin du geste spectaculaire, du coup d’éclat surnaturel. Comme son Seigneur, Césaire n’a aucun goût pour les phénomènes de ce type. Si des miracles se font par lui, c’est de façon toujours mystérieuse et inattendue. La peine des hommes, cet homme de Dieu ne l’ignore pas, mais il la prend sur lui. La suite du texte le confirme :
| Jugeant qu’il serait dur de ne pas écouter de telles larmes, mû par la compassion qui lui était familière, voulant céder au devoir de la charité et, en même temps, accomplir un miracle au nom de Dieu de façon à fuir en tout la vanité, il se rendit secrètement et incognito à sa chaumière. Après s’être prosterné dans une longue prière, selon son habitude, il s’éloigna dès qu’il s’aperçut qu’à son invocation, la puissance divine, par l’action de l’Esprit Saint, commençait à se manifester. Laissant derrière lui Messien, son secrétaire […] il lui ordonna de le prévenir dès que le jeune homme serait revenu à lui[43]. |
Une heure après, le malade ouvre les yeux et retrouve la vie. La mère se précipite, poussant cette fois des cris de joie, et demandant que son fils soit désormais au service de l’évêque. Mais le saint homme la dissuade : « Ce bienheureux, à l’esprit plus élevé, lui répondit qu’elle devait plutôt rendre grâce à Celui dont la force et la bonté soutiennent toujours ceux qui sont dans l’affliction et dans la peine. » Car le miracle n’est pas un geste de puissance, mais un signe de compassion. Il est la marque d’un amour qui n’est pas réservé à quelques chanceux, mais offert à tous les malheureux.
La fille du diacre Pierre
On aura remarqué, dans le récit précédent, que Césaire quitte la chambre du malade avant la guérison attendue. Ce n’est pas comme un homme content de lui, qui aurait désormais autre chose à faire ! C’est au contraire pour montrer qu’il n’est pas l’acteur principal de la guérison, mais un simple intermédiaire. Il s’efface au moment où l’Esprit entre en action. Il ne veut ni qu’on lui en attribue la gloire, ni se laisser croire à lui-même qu’il a une quelconque mainmise sur l’événement.
Nous retrouvons cette insistance dans le récit qui inaugure le livre II de la Vie. La fille d’un certain Pierre, diacre d’une paroisse d’Arles, « gisait muette depuis trois jours, sous l’effet d’une grave maladie ». Ce n’était pas une enfant, car le texte signale que « sur elle reposait toute la marche de la maison ». Son père, à la fois angoissé et confiant, vient se prosterner devant Césaire et le supplie d’obtenir sa guérison. Nous devinons la suite :
| Ému de ce qu’il venait d’entendre et contraint par les larmes du vieil homme, Césaire le suit jusque chez lui. Là, une fois entré devant tout le monde dans la maison, pleurant abondamment avec le père, il se prosterne pour prier. Là, comme un autre Élisée, il se glisse au chevet de la malade, dans l’étroit passage entre le meuble et le lit. Et après avoir prié en versant des larmes, il reprend aussitôt le chemin de l’évêché. Car il avait l’habitude, dès que l’Esprit lui avait fait connaître que ses prières pour les malades étaient exaucées, de se retirer immédiatement et rapidement, de peur que ne surgisse une occasion d’orgueil, si jamais ce qu’il avait obtenu du Seigneur par ses prières se produisait en sa présence[44]. |
Voyant Césaire partir, le père s’inquiète, croyant que le saint homme a renoncé à prier pour sa fille. Mais l’évêque demande simplement à un serviteur de rester auprès d’elle et de le tenir informé. Une heure après, celle-ci sort du coma et atteste que ce sont les prières de Césaire qui l’ont guérie ! Les auteurs précisent que cette femme était encore vivante au moment de la rédaction de ce récit. Et ils confirment l’interprétation qu’il faut en faire :
| Certes, les serviteurs de Dieu ont toujours coutume de se défendre de faire des miracles, mais c’était particulièrement le cas de ce serviteur du Christ. Au moment où il avait l’assurance, le Seigneur le lui ayant fait comprendre, que cette grâce lui était accordée, il ne voulait pas s’en saisir témérairement, mais s’esquiver prudemment[45]. |
Il faut donc renoncer à l’idée que saint Césaire fasse des miracles à tour de bras pour épater la galerie, ou que ses biographes veuillent nous le présenter comme un guérisseur tout-puissant. Il n’y a dans leur texte aucune surenchère, mais plutôt un souci de discrétion et de pudeur. Évoquons encore, pour mieux les comprendre, trois de ces beaux récits.
L’esclave du patrice Parthenius
Cette fois, c’est à la demande d’un grand personnage, petit-fils de l’évêque de Limoges et gendre de l’empereur Avitus, qu’on fait appel à Césaire. Nous pourrions nous attendre à ce que l’évêque se rende au moins sur les lieux : mais curieusement, il ne se déplace même pas. C’est par le biais d’une simple huile bénie, à distance et en son absence, qu’adviendra la guérison.
| Il arriva qu’un jeune esclave du très illustre patrice Parthenius, préféré à tous les autres serviteurs […] s’écroulait fréquemment à terre, sans connaissance, sous l’effet de terribles attaques. Et comme la maladie semblait en réalité une persécution de l’Ennemi, dirigée contre son esprit plus que contre son corps, on l’oignit entièrement avec de l’huile sainte bénie par le bienheureux. Ceci fait, l’attaque quitta si bien celui que le Christ avait rendu à la santé par l’intermédiaire de son serviteur, les soins d’un médecin terrestre étant restés sans effet, que son maître lui confia la direction de sa maison[46]. |
Ce récit est très instructif. C’est clairement le Christ qui guérit l’esclave « par l’intermédiaire de son serviteur », et non Césaire par sa puissance personnelle. De plus, le rôle des « médecins terrestres » n’est pas nié : c’est seulement dans la mesure où ils ne pouvaient plus agir que l’on a eu recours à l’évêque, et parce que le mal affectait l’esprit du jeune homme plus que son corps. La grâce n’intervient pas magiquement sur la matière : elle passe par la médiation de l’âme, et c’est à travers elle qu’elle atteint le corps.
Enfin, on notera que cette guérison est une élévation de toute la personne, puisque cet esclave, désormais, n’en est plus un ! Le voici devenu presque l’égal de son maître – tant il est vrai que l’action divine ne se contente jamais de réparer en nous des dysfonctionnements physiques, mais qu’elle nous fait grandir en dignité et en liberté.
L’hystérique de l’église d’Arles
La mentalité magique se focalise sur des paroles ou des gestes directement efficaces ; elle rêve d’une emprise immédiate sur le monde. La spiritualité chrétienne, au contraire, se déploie à travers des médiations. Les guérisons de saint Césaire respectent toujours ce principe, bien illustré par un autre récit qui met en scène une femme hystérique ou possédée, déboulant dans l’église d’Arles au moment où l’évêque s’apprêtait à donner la bénédiction :
| Une femme saisie de tremblements, gémissant et écumant, fit irruption dans l’église en criant, effrayant tous les assistants. L’ayant saisie par les deux mains, on la présente devant l’autel au bienheureux évêque […] Selon sa façon de faire habituelle, il se prosterne en prière pour elle, puis, lui imposant la main sur la tête, lui fit une onction d’huile sainte sur tous les sens et sur le visage. Après cela, le mal repoussé au nom du Christ ne s’attaqua plus jamais à cette femme[47]. |
Triple médiation : des fidèles qui demandent sa guérison, de la supplication de l’évêque (dont on remarque que lui-même se prosterne en prière), et de l’onction d’huile sainte sur le corps de la malheureuse. Comme si le Christ lui-même n’agissait jamais seul, mais par les mains de l’Église. Comme si son action s’exerçait toujours de façon proche et consolatrice, non pas distante et dominatrice. L’huile n’est-elle pas le symbole parfait de cette grâce du Christ qui agit sur nous de façon secrète et mystérieuse, de ce don de l’Esprit Saint qui, comme un parfum, imprègne nos corps et nos âmes ?
L’impotente sur le chemin
Mais la palme des récits de guérison, dans la Vie de saint Césaire, revient à une histoire survenue pendant une tournée pastorale de Césaire dans un village de montagne, en compagnie d’un certain évêque Eucher qui nous est, par ailleurs, totalement inconnu. Les deux hommes, en chemin, découvrent une malheureuse infirme, percluse des pieds et des mains, rampant sur le sol depuis plusieurs années.
| Alors le bienheureux Césaire dit à saint Eucher : « Descend et fais le signe de la croix sur elle. » Celui-ci se mit à trembler et à s’excuser, mais Césaire n’eut de cesse qu’il le fasse. Il descendit donc, traça le signe de la croix sur la femme et dit : « Voilà, j’ai fait ce que tu m’as ordonné. » Césaire lui dit : « Maintenant tends la main, prend la sienne et relève-la. » Il répondit : « Toute autre chose que tu m’ordonneras, je la ferai, mais cela, je ne me le permettrai pas. Fais-le donc, toi à qui Dieu as donné de guérir les hommes et les corps des malades. » Il lui dit : « Toi, pour l’instant, fais ce que je te dis. » […] Alors, obéissant à ce qui lui était ordonné, il tendit la main et fit lever la femme[48]. |
Le sens de ce miracle, effectué comme par procuration, est clair : Césaire ne veut pas être l’acteur direct de la guérison. De même que le Christ a besoin de son obéissance, lui-même a besoin de la confiance d’Eucher. Par là, il révèle à son compagnon le secret le plus profond de l’action divine : qu’elle n’est jamais le résultat d’une emprise, mais d’un consentement. Qu’elle ne se déploie jamais sur le registre de l’efficacité immédiate, mais de l’acceptation féconde.
Nous sommes ici aux antipodes de la thaumaturgie païenne, du goût du merveilleux, d’une quelconque « magie religieuse ». Les miracles attribués à saint Césaire nous font entrevoir, au contraire, l’infinie discrétion dont aime à s’entourer l’action de Dieu, tant par respect pour notre liberté que pour rejoindre vraiment notre humanité.
Évocation finale
Il resterait beaucoup à dire sur l’épiscopat de Césaire : ses relations avec le pape Symmaque, qui le couvrit d’honneurs et lui accorda le port du pallium[49] ; son ministère pastoral, débordant de courage et de charité, en pleine tourmente des invasions barbares ; sa prédication inlassable et vigoureuse[50] ; ses écrits théologiques sur la Trinité et la grâce, contre l’arianisme et le pélagianisme… Concluons plutôt en évoquant l’aspect mystique du personnage, reflétant sa sainteté incontestable.
« On l’a vu fréquemment dormir et méditer en même temps[51] », écrivent ses biographes, qui attestent que « souvent, même plongé dans le sommeil, il prêchait au sujet du Jugement à venir et de la récompense éternelle[52]. » Je ne sais comment il faisait… mais la chose paraît certaine. « Je suis convaincu qu’il parlait toujours de Dieu et avec Dieu[53] », nous dit-on encore.
Enfin, terminons par cette belle image : « Comme un musicien spirituel et saint, il touchait les cordes de chacun, si bien que lorsque nous le quittions, un peu de ce qu’il avait dit résonnait en nous[54]. » Qu’il en soit ainsi encore aujourd’hui, et que les prières de saint Césaire nous rapprochent du ciel !
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- Vie de Césaire d’Arles, traduction, notes et index par Marie-José Delage, Paris, Cerf (coll. « Sources chrétiennes » n° 536), 2010. ↑
- Vie I, 3 (trad. revues). ↑
- Vie I, 4. ↑
- Petite île de la baie de Cannes, où vit aujourd’hui encore une communauté cistercienne. ↑
- Vie I, 6. ↑
- Vie I, 6. ↑
- Vie I, 7. ↑
- M.-J. Delage, Introduction, p. 40-41. ↑
- Cf. Vie de Césaire d’Arles, trad. Marie-José Delage, Paris, Cerf (« Sources chrétiennes », n° 536), 2010. ↑
- Vie I, 9. ↑
- Vie, p. 44. ↑
- Vie I, 11. ↑
- Vie I, 12. ↑
- Vie I, 13. ↑
- Vie I, 13. ↑
- Vie I, 14. ↑
- Vie I, 15. ↑
- Vie I, 19. ↑
- Vie, p. 89. ↑
- Vie I, 15. ↑
- Sermon 1 (Vie, p. 82). ↑
- Vie I, 54. ↑
- Vie I, 16. ↑
- Vie I, 27. ↑
- Vie I, 52. ↑
- Sermon 1, 13 (SC 175, p. 251). ↑
- Cf. Vie de Césaire d’Arles, trad. Marie-José Delage (parfois revue), Paris, Cerf (SC n° 536), 2010. ↑
- Vie I, 20. ↑
- Vie I, 21. ↑
- Vie I, 22. ↑
- Vie I, 24. ↑
- Vie I, 26. ↑
- Vie I, 32. ↑
- Ibid. ↑
- Vie I, 35. ↑
- Vie, p. 69. ↑
- Vie, p. 70. ↑
- Vie I, 36. ↑
- Vie, I, 38. ↑
- Au plan christologique, l’arianisme est proche de l’Islam. ↑
- Cf. Vie de Césaire d’Arles, trad. Marie-José Delage (parfois revue), Paris, Cerf (SC n° 536), 2010. ↑
- Vie I, 39. ↑
- Vie I, 39-40. ↑
- Vie II, 2-3. ↑
- Vie II, 5. ↑
- Vie I, 49. ↑
- Vie I, 43. ↑
- Vie I, 47. ↑
- Aujourd’hui conservé parmi ses reliques. ↑
- Environ 230 homélies. ↑
- Vie I, 46. ↑
- Vie II, 5. ↑
- Vie II, 6. ↑
- Vie II, 34. ↑