Prier le Notre Père avec les Pères

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Homme en prière, Musée du Louvre © D.Vigne 2023

Homme en prière, Musée du Louvre © D.Vigne 2023

2011 Conférences

Daniel Vigne, « Prier le Notre Père avec les Pères », conférence (annulée pour cause de maladie) au Pèlerinage du Rosaire de Lourdes, 7 octobre 2011. [pdf]

Prier le Notre Père avec les Pères 

Chers amis, qu’il est bon d’être en frères tous ensemble, dans ce lieu de grâce ! Qu’il est bon d’être fils et filles du Très-Haut, celui que nous osons appeler notre Père ! Et qu’il est bon, sur notre chemin de foi, d’avoir été précédés par des sages et par des saints, par des frères aînés, qui nous instruisent et nous éclairent.

Les Pères de l’Église sont de ceux-là. De saint Ignace d’Antioche à saint Bernard de Clairvaux, de saint Clément de Rome à Syméon le Nouveau Théologien, de l’Orient à l’Occident, ils jalonnent l’histoire du christianisme. Ils sont les flambeaux de ce premier millénaire pendant lequel l’Église est sortie de terre, d’abord dans la douleur et les persécutions, puis avec le soutien de l’Empire Romain, puis, dans ce qu’on appellera plus tard l’espace européen, comme une immense force civilisatrice. Et lorsqu’on parle des racines chrétiennes de l’Europe, il faut oser remonter jusqu’à eux.

Car du IIe au Xe siècle et au-delà, c’est grâce à eux qu’a été transmis, médité, approfondi, proclamé, comme nous disons à la messe, le mystère de la foi. Ce sont les Pères qui ont forgé les grandes formules du dogme, c’est-à-dire qui ont « offert des mots » à ce mystère, non pour l’y enfermer, mais pour l’honorer et le protéger. Ce n’étaient pas des théologiens en chambre, des spécialistes de telle ou telle discipline, mais avant tout des témoins, à ciel ouvert.

Plusieurs sont morts martyrs : Justin, Cyprien, Origène, Jean Chrysostome, Maxime le Confesseur… Martyrs, non dans le sens violent qu’on donne à ce mot aujourd’hui, mais de façon totalement non-violente, signe d’un amour surnaturel.

Beaucoup furent des pasteurs : Irénée de Lyon, Cyrille de Jérusalem, Basile de Césarée, Augustin… En tant qu’évêques, ils ont eu à guider leurs frères dans des situations souvent très difficiles, de divisions, de crises, de conflits inextricables. Une autre forme de martyre, peut-être ?

Tous furent des écrivains profonds, amoureux de la Bible, vivant de cette Parole et capables de l’interpréter authentiquement.

Mais avant tout, les Pères ont été des priants. Des hommes d’écoute et de prière, qui vivaient de la Parole de Dieu et qui parlaient à Dieu. Les deux ensemble. Inséparablement.

Et qu’est-ce que la prière ? « La prière, dit Clément d’Alexandrie, est une conversation avec Dieu. » Arrêtons-nous, si vous le voulez, sur cette belle définition.

Une conversation, c’est une co-présence, un être ensemble. La prière, c’est l’être ensemble de l’homme et de Dieu. Dans la prière, et par la grâce de Dieu, nos mots humains sont habités par la présence de Celui à qui nous parlons. Retenez ce principe : quand nous parlons à Dieu, Dieu nous parle, et plus nous parlons à Dieu, plus il nous parle et plus il parle en nous.

Il n’y a pas d’un côté le Dieu infini qui prend la Parole, de l’autre un homme misérable, écrasé par cette Parole, et qui y répondrait par des paroles misérables. Car comment voulez-vous qu’entre le fini et l’infini, il y ait commune mesure ? Si la prière était une discussion avec Dieu, nous serions totalement écrasés. Mais heureusement, elle est une conversation, un échange, un chant à deux voix. Le Dieu infini daigne se glisser dans la finitude de notre prière. Sa Parole vient habiter nos mots.

Et cela, le Notre Père permet très exactement de le vérifier, puisque cette prière est humano-divine. Elle est à la fois de Dieu et de l’homme. C’est le Christ, Dieu fait homme, qui nous l’a mise sur les lèvres. C’est beaucoup plus qu’une formule : c’est une prière inspirée. Ces mots-là, Dieu nous les a donnés pour que nous les fassions nôtres. Pour qu’ils fassent partie de notre âme et de notre chair.

Il ne s’agit donc pas de les répéter sans les comprendre, comme une formule magique, mais de les répéter pour les comprendre ; de les habiter. Peut-être telle ou telle phrase, ou sa traduction, nous fait difficulté : alors il nous est non seulement permis, mais demandé d’approfondir cette formule, de creuser son sens… Jusqu’à ce que nous nous apercevions, peut-être, que ce n’était pas du tout ce que nous pensions au départ ! Je tends même à penser que la plupart des demandes du Notre Père nous invitent à une autre lecture que celle que nous en faisons spontanément.

Oui, le Notre Père doit être non seulement appris et récité, mais compris, expliqué, assimilé. Il est un chemin de conversion.

C’est pourquoi les Pères ont tous commenté cette prière. Ils en ont fait un des joyaux de leur enseignement. Chaque demande du Notre Père, ils l’ont méditée, transcrite, reformulée. Souvent ils ont voulu en dissiper des contresens, des fausses compréhensions. Parfois, ils en proposent plusieurs interprétations, comme pour nous dire : attention, ne vous arrêtez pas à telle lecture, d’autres niveaux de sens sont possibles, que vous découvrirez peu à peu.

Le Notre Père est un secret, tout rayonnant de significations sacrées. Quel dommage que ses paroles nous paraissent quelquefois vagues ou obscures ! Quel dommage quand elles sont ânonnées de façon ritualiste ! Mais vous, qui êtes venus à Lourdes pour cela, vous êtes dans le secret. Vous êtes initiés, vous êtes en chemin. Alors faisons quelques pas ensemble, avec les Pères de l’Église pour guides.

J’en ai choisi plus spécialement trois, qui sont les plus anciens : Tertullien, Cyprien et Origène. Bien que vivant dans l’Empire romain, ils sont tous les trois africains.

Tertullien est de Carthage, l’actuelle Tunis. Écrivain brillant, polémiste (avocat de formation), premier auteur chrétien de langue latine. Il meurt vers 220.

Cyprien est évêque de Carthage, donc aussi de langue latine. Homme de paix et d’unité, il devra endurer bien des difficultés : schismes, persécutions… Il meurt en 258, décapité pour sa foi au Christ.

Origène, enfin, a vécu à Alexandrie, puis en Palestine. Immense génie, fondateur de l’exégèse spirituelle des Écritures, il est de culture grecque. Il meurt en 253, suite aux tortures subies pendant son emprisonnement.

Ces hommes sont donc contemporains. Or tous les trois, en ce début de troisième siècle, écrivent un traité sur la prière. Et pour tous les trois, ce traité a la forme d’un commentaire du Notre Père.

Il est passionnant de voir comment chacun aborde cette prière, de deviner quelles sont leurs préoccupations, leurs insistances, qui diffèrent. Ce serait évidemment un très long travail de relire ses textes en détail, et plus encore d’évoquer les autres commentaires patristiques du Notre Père.

Car après eux, beaucoup d’autres auteurs vont perpétuer la tradition : Cyrille de Jérusalem, Grégoire de Nysse, Ambroise de Milan, Jean Chrysostome, Théodore de Mopsueste, Cassien, Augustin, Pierre Chrysologue, et j’en passe ! Nous devrons donc nous contenter de quelques extraits des trois auteurs choisis. Mais vous verrez qu’ils en valent la peine.

1. À commencer par Tertullien, qui ouvre son traité en rappelant solennellement que le Notre Père est la prière par excellence, celle que nous a légué le Fils de Dieu :

« Parole de Dieu, Pensée de Dieu, Parole de sa Pensée, Pensée de sa Parole […] notre Seigneur Jésus-Christ, qui est tout cela, nous a enseigné une nouvelle formule de prière, à nous qui sommes les disciples du Testament nouveau. Car il fallait que le vin nouveau soit mis dans des outres neuves. »

Mais comment la dire, cette prière nouvelle ? Tertullien insiste sur deux points, qui peuvent surprendre : l’humilité et la brièveté.

Le Christ, rappelle-t-il, « nous a ordonné de prier en secret. Par là il veut que l’homme sache bien que Dieu peut l’entendre et le voir dans l’intérieur de sa maison et même dans les lieux les plus cachés. » Et c’est vrai, souvenons-nous : « Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte, et prie ton Père qui est là, dans le secret. » (Mt 6, 6).

Bien sûr, Tertullien n’exclut pas que le Notre Père soit aussi une prière commune et publique. Mais elle doit d’abord être une prière secrète. « Prie ton Père qui est là, dans le secret. »

Il souligne aussi que cette prière est brève, et c’est vrai : sept demandes chez Matthieu, cinq chez Luc.

Mais « plus elle est courte en paroles », dit Tertullien, « plus le sentiment s’épanche ». Là encore, rien ne nous interdit de prier longtemps ! Mais l’important, c’est d’y mettre son cœur. Jésus le dit : « Dans vos prières, ne rabâchez pas comme les païens, qui s’imaginent qu’en parlant beaucoup ils se feront mieux écouter. »

Ainsi la concision n’empêche pas la ferveur. Et c’est peut-être une consolation, pour ceux qui ont une vie très remplie, de savoir qu’on peut prier de façon brève, mais pleine, et qui plaît à Dieu. À la limite, un seul mot : « Père, Papa », dit avec le cœur, peut illuminer toute notre journée. Et les quelques demandes du Notre Père peuvent être le programme de toute une vie.

Tertullien le dit : « La prière du Seigneur est le condensé de tout l’Évangile. » Comme s’il disait : elle contient tout ce qu’il y a à dire, ce n’est pas nécessaire d’en rajouter. Et c’est encore une consolation, pour nous qui ne passons pas notre vie en prière, de penser que si nous avons dit cela, nous avons dit l’essentiel.

Mais que disons-nous ? « Notre Père qui es aux cieux. » Et Tertullien de commenter : « Heureux ceux qui reconnaissent le Père ! […] Ce titre est un témoignage d’amour. »

De fait, c’est notre tendre privilège d’oser appeler Dieu notre Père. C’est une audace inouïe, une chance incroyable, et non pas, comme le pensent certains, une sorte d’illusion anthropomorphique.

Pour Freud, par exemple, Dieu n’est qu’un père rêvé, imaginé par l’homme. Une projection de son désir, une compensation de ses frustrations. Mais la réalité est encore plus belle que le rêve : Dieu aime vraiment l’homme et peut vraiment être aimé par lui. Le christianisme, ce n’est rien d’autre que cette certitude, et cette expérience. C’est le secret que Jésus nous partage. Tertullien le dit :

Le Nom de Dieu le Père n’avait jamais été connu de personne. Lorsque Moïse lui-même demanda à Dieu qui il était, Dieu lui répondit par un autre nom. À nous, ce nom a été révélé dans le Fils.

Ainsi nous connaissons le Père grâce au Fils, grâce à Jésus. Mais Tertullien ajoute, et c’est une précision importante : « Nous invoquons aussi le Fils dans le Père, car il a dit : « Mon Père et moi, nous sommes un ». » Autrement dit, en invoquant le Père, nous invoquons aussi le Fils qui nous apprend à invoquer le Père. Nous prions aussi le Christ qui nous a appris à prier, et qui, d’une certaine façon, prie avec nous.

Vous retrouvez ici cette unité profonde, dans le Christ, entre Dieu et l’homme. Le Notre Père, c’est une prière qui s’adresse à Dieu, mais qui vient de Dieu, et qui vient aussi de l’homme. À travers elle, nous prions Dieu, mais nous prions aussi cet homme, Jésus, qui est Dieu tout en étant homme. Nous reconnaissons qu’entre Dieu et l’homme, il y a désormais un lien profond et éternel. Tertullien le dit d’une façon un peu inattendue :

En honorant le Père et le Fils, nous rendons aussi hommage à l’Église notre mère. Car nommer le Père et le Fils, c’est aussi proclamer la mère, inséparable du Fils et du Père. Ainsi, en un seul mot, nous adorons Dieu avec les siens.

Idée étonnante, mais intéressante : le Notre Père s’adresse à Dieu, mais pas comme à un solitaire. Cette prière s’adresse à Dieu comme à un être de communion. Elle part du plus intime de chaque personne, dans le secret, comme on l’a vu, mais elle s’élargit à d’autres personnes, divines et humaines. Le Notre Père, c’est une prière qui dit l’Église, famille de Dieu.

« Que ton Nom soit sanctifié. » À propos de cette demande, tous les Pères de l’Église rappellent que Dieu est saint, éternellement. Ce n’est pas notre prière qui le sanctifie, « comme si on devait lui souhaiter de prospérer », dit Tertullien, de peur que sa majesté ne périclite si nous ne le faisons pas ». Et de fait, Dieu n’est pas un empereur romain pour qui on devrait faire monter des prières, et qui aurait besoin de nos prosternations.

Alors que signifie cette demande ? Sinon que son Nom soit sanctifié en nous, c’est-à-dire qu’il nous sanctifie. Que nous le respections de façon infinie. Que nous devenions son sanctuaire, son tabernacle.

Et pourquoi la prière ne le dit-elle pas plus clairement ? Pourquoi ne dit-elle pas : « Que ton Nom soit sanctifié en nous » ? Tertullien a une belle explication.

Nous demandons que Dieu soit sanctifié, et en nous qui sommes en lui, et en tous ceux que la grâce de Dieu attend encore, nous conformant ainsi au précepte qui nous oblige de prier pour tous, même pour nos ennemis. Voilà pourquoi nous ne disons pas « que ton Nom soit sanctifié en nous » : c’est parce que nous demandons qu’il le soit dans tous les hommes.

Intéressant, n’est-ce pas ? Toujours cette ouverture, toujours ce partage et cette communion entre Dieu et l’homme. Ce qui semblait concerner Dieu, en vérité, concerne l’homme et les hommes. Tertullien le redit à propos de la deuxième demande : « Que ton règne vienne.

Cette demande signifie […] « Que ton règne advienne en nous.  » Car Dieu lui-même, à quel moment n’est-il pas roi, lui qui tient dans sa main le cœur des rois ? Mais tout ce que nous souhaitons pour nous-mêmes, nous le rapportons à lui […] parce que c’est de lui que nous l’attendons.

J’ajoute que ce verbe « venir » suppose, de toute évidence, un évènement, un avènement, et où le Royaume de Dieu doit-il advenir, sinon dans le cœur des hommes ? Ainsi, dire : « Que ton règne vienne », c’est dire : Seigneur, fais que nous vivions le Royaume ! Fais que le Royaume lève en nous ! Tertullien le dit encore à propos de la troisième demande :

Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Ce n’est pas que quoi que ce soit puisse empêcher l’accomplissement de la volonté divine, ou que nous lui souhaitions le succès dans la réalisation de ses projets, mais nous demandons que sa volonté soit faite dans tous les hommes. Car en tant que nous sommes faits de chair et d’esprit, c’est nous-mêmes qui sommes le ciel et la terre.

On pourrait donc dire : « Que ta volonté soit faite en nous », mais à condition d’inclure dans ce « nous » tous les hommes, et même nos ennemis ! D’ailleurs, Jésus lui-même prononce cette parole à Gethsémani : « Père, s’il est possible, que cette coupe s’éloigne de moi, mais que ta volonté soit faite ». Par là, dit Tertullien, Jésus « nous montre qu’il prend sur lui la faiblesse de notre chair ». Par cette parole, Jésus assume aussi la haine et la violence que les hommes vont déchaîner contre lui.

Ainsi, dire « Que ta volonté soit faite » devient une façon de dire : « Que rien ne nous empêche d’aimer nos ennemis. » On le voit encore ici : ce n’est pas pour Dieu que nous prions, comme s’il en avait besoin, mais pour que nous soyons comme lui et en lui.

Voilà pour les trois premières demandes. La quatrième – « Donne-nous aujourd’hui notre pain » – pose un peu question à Tertullien. De quel pain s’agit-il ? Celui qui nourrit le corps, et qu’on mange tous les jours ? C’est sa première interprétation :

Voyez avec quel art la divine sagesse a disposé les parties de cette prière ! Après les choses du ciel, c’est-à-dire le nom, le règne, la volonté de Dieu, viennent les nécessités de la terre, auxquelles il veut bien aussi faire place.

Mais cette interprétation matérielle, il va la travailler pour en dégager le sens spirituel. Voyons comment. La prière, dit-il, « nous ordonne de demander du pain, la seule chose qui soit nécessaire aux fidèles ; aux païens de s’occuper de tout le reste… »

Pour ainsi dire, en demandant du pain, le chrétien renonce à la confiture ! Il opte pour une vie sobre, qui s’appuie sur le nécessaire, mais qui se passe du superflu. Idée intéressante, n’est-ce pas, en ce temps où on nous parle partout de sobriété heureuse et de simplicité volontaire… Finalement, le Notre Père, c’est une prière écologique ! Mais Tertullien continue :

C’est à bon droit que le Seigneur précise : « Donne-nous aujourd’hui », comme il avait dit ailleurs : « Ne vous inquiétez pas pour le lendemain ».

Et de rappeler la parabole de l’homme qui entasse dans ses greniers une énorme moisson, qui se dit qu’il a de quoi en profiter longtemps… et qui meurt le soir même.

Ici encore, c’est peut-être une leçon pour notre société. Nous prévoyons, nous calculons, nous anticipons, et les crises nous rattrapent. Et si nous options pour des formes de vie moins dévorantes, moins angoissantes ? Et si nous pouvions, au lieu de courir après le « toujours plus », savourer un peu le présent ? « Donne-nous aujourd’hui », aujourd’hui, Seigneur, rien qu’aujourd’hui, ta présence.

Mais vous devinez que le sens de cette demande prend ici une profondeur nouvelle. Tertullien le dit :

Toutefois il convient peut-être davantage de donner un sens spirituel à ces paroles : « Donne-nous notre pain de ce jour ». Car notre pain, c’est Jésus-Christ, parce que Jésus-Christ est notre vie […] « Je suis le pain de vie », a-t-il dit lui-même […] Le Verbe du Dieu vivant est ce pain descendu des cieux. D’ailleurs son corps est représenté par le pain : « Ceci est mon corps.  » Ainsi donc, en demandant notre pain de chaque jour, nous demandons à vivre perpétuellement en Jésus-Christ et à nous identifier avec son corps.

Vous le voyez : la clé, c’est l’unité de Dieu et de l’homme, c’est l’union de l’homme à Dieu. Pas une union abstraite, un vague idéal, mais une union concrète, un corps à corps. Le Notre Père, c’est une prière qui nous engage de la tête aux pieds.

Elle a d’ailleurs un mouvement descendant, cette prière, vous l’avez remarqué. Elle demande d’abord les choses les plus hautes, les plus divines, puis elle s’enfonce dans les problèmes de l’humanité : nos offenses, la tentation, le mal. Comme si à partir de notre foi en Dieu, comme d’une source, tout le reste était purifié. Tertullien le rappelle : « Le Seigneur n’a-t-il pas dit : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu, et le reste vous sera donné par surcroît » ? »

Je passe sur les demandes suivantes, bien que Tertullien y dise des choses fort importantes. Par exemple à propos de la demande : « Ne nous soumets pas à la tentation », qui pose quelques problèmes de traduction, il précise :

Cela veut dire : ne permets pas que nous soyons soumis par le tentateur. Que le ciel nous préserve de croire que Dieu nous tente, comme pour mettre à mal ou pour renverser la foi de chacun de nous ! Seul le démon a ce penchant et cette méchanceté. Et si le Seigneur dit à Abraham de lui sacrifier son fils, ce n’est pas pour tenter sa foi, mais pour la manifester dans tout son éclat.

Ainsi Dieu ne nous tend pas de piège, jamais. Un Père ne fait pas cela. Dieu est toute bonté. Mais il est aussi le Dieu mystérieux qui permet la souffrance en la prenant sur lui, et qui prépare, jusque dans nos épreuves les plus terribles, le miracle d’une résurrection. Le Dieu qui nous délivrera du mal, puisque nous le lui avons demandé, et puisqu’il nous a demandé de le lui demander !

Tertullien termine son traité par de longues pages de conseils pratiques, comme en réponse à nos questions. Première question : si le Notre Père est la prière parfaite, peut-on en dire d’autres, spontanées, personnelles, circonstancielles ? La réponse est évidente :

Chacun peut adresser à Dieu différentes demandes selon ses besoins, en commençant toujours par celle-là qui est la prière fondamentale. Les circonstances impliquent les besoins du moment ; il est donc permis de demander des grâces du moment, en nous souvenant des demandes essentielles.

Ouf ! Le Notre Père ne paralyse pas nos prières à nous, au contraire, il les suscite.

Dans quel état d’esprit faut-il prier ? Tertullien insiste sur l’absence de haine, de colère, de rancœur.

Nous ne devons pas nous approcher du Père avec la colère dans le cœur […] Il est écrit : Que le soleil ne se couche pas sur votre colère. […] Et ce n’est pas seulement de toute colère, mais de toute espèce de trouble, que la prière doit rester libre, parce qu’elle doit sortir d’un esprit pur pour monter vers Dieu. Comment un esprit souillé sera-t-il reconnu par un Esprit infiniment saint, un esprit triste par l’Esprit de joie, un esprit chargé d’entraves par l’Esprit de liberté ?

Dans la prière, il s’agit, osons le dire, de ressembler à Dieu. Faut-il se laver les mains avant de prier ? Tertullien nous en dispense. C’est le cœur qu’il faut purifier.

Nos mains seront toujours assez pures, puisqu’elles ont été lavées avec tout notre corps en Jésus-Christ. Ces mains, nous les élevons en croix comme notre Seigneur dans sa passion, et par cette attitude suppliante, nous confessons le Christ.

Attitude de prière souvent rappelée dans l’Antiquité, forme première du signe de la croix : ne l’oublions pas. Mais Tertullien, en bon moraliste, précise :

Il ne faut cependant pas élever les mains trop haut quand nous prions, mais les tenir dans une mesure sage et convenable, et encore moins lever la tête avec un air d’assurance. Rappelons-nous ce publicain […] qui retourna chez lui plus justifié devant Dieu que l’orgueilleux pharisien.

Avec un peu d’humour, il ajoute :

Il faut aussi que le son de notre voix soit modéré. Car si nous voulons parler assez haut pour être entendus, quels poumons il nous faudra ! Dieu entend non la voix, mais le cœur, de même qu’il lit au fond de notre conscience.

Dernière remarque, très instructive, car elle éclaire un moment important de la liturgie. En ce temps-là, après le Notre Père, certains refusaient de donner aux autres le baiser de paix. Et pourtant :

Quel meilleur moment pour donner la paix à nos frères, pour oser être avec eux dans la concorde, la paix et la charité, que celui où la prière monte vers Dieu ? Quelle est la prière complète si elle n’est terminée par ce saint baiser ?

Ce n’est donc pas par accident, ou par je ne sais quelle fantaisie liturgique, qu’aussitôt après le Notre Père, le diacre ou le prêtre nous invitent à nous donner la paix. C’est le fruit même de cette prière. Et qu’est-ce qu’un arbre qui ne porte pas de fruits ?

Cyprien est un homme soucieux d’ordre, d’harmonie, de légitimité. Et si le Notre Père a pour lui une immense importance, c’est d’abord parce que cette prière a été, pour ainsi dire, authentifiée par Dieu.

2. Mais tournons-nous maintenant vers Cyprien. Évêque de Carthage, je l’ai dit, il doit beaucoup à Tertullien qu’il lisait tous les jours (« Passe-moi le maître », disait-il à son secrétaire). On retrouve donc lui des éléments du précédent commentaire, mais aussi d’autres insistances, notamment liées à sa fonction d’évêque, c’est-à-dire de surveillant (épiscope) de la communauté.

Quelle prière peut être plus conforme à la pensée divine que celle qui nous a été enseignée par Celui qui nous a envoyé l’Esprit Saint, dans le Christ ? Quelle prière est plus digne de la majesté du Père que celle qui est descendue de la bouche du Fils qui est la vérité même ? Prier d’une autre manière n’est pas seulement de l’ignorance, c’est une faute, Jésus a dit : « Vous rejetez le commandement du Seigneur, afin d’établir votre tradition. « 

Il y a donc, nous dit Cyprien, des prières qui ne sont, pour ainsi dire, pas légitimées. Des traditions purement humaines, donc Dieu n’est pas le garant. Toute tradition n’est pas de Dieu, il est bon de s’en souvenir, et il ne suffit pas de se réclamer de la tradition pour être de Dieu. Derrière cette mise au point, vous sentez le pasteur, soucieux de garder son troupeau dans l’unité de la vraie tradition.

Mais Cyprien nous parle aussi le langage d’un homme spirituel, qui veut donner confiance :

Prions, mes frères bien-aimés, comme Dieu notre maître nous a appris à le faire. C’est une prière agréable à Dieu que celle qui se compose de ses propres paroles, l’oraison du Christ résonne doucement à son oreille. Que le Père reconnaisse les paroles de son Fils, quand nous prions ; que Celui qui habite dans nos cœurs parle par notre voix. Il est notre avocat auprès du Père. Lorsque nous demandons grâce pour nos péchés, employons le langage de notre défenseur. Il dit : « Tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom vous sera accordé ». Quel moyen plus efficace de demander au nom du Christ que d’employer sa propre prière ?

Ici, c’est moins l’unité du Fils et du Père qui est soulignée, comme elle l’était par Tertullien, que l’unité du Fils et des hommes. Comme si dans nos voix, Dieu reconnaissait la voix de Jésus. Comme si nous étions abrités en lui, habités par lui, sous sa protection. Mais après cette introduction, entrons dans la prière proprement dite.

« Notre Père qui es aux cieux. » De cette invocation, Cyprien retient le mot « notre ». Et à la différence de Tertullien qui insistait sur son caractère intime, il en souligne le caractère collectif.

Avant toutes choses, le Dieu qui nous a si fortement recommandé la paix et l’unité n’a pas voulu que nos prières aient un caractère personnel et égoïste. Il n’a pas voulu, quand nous prions, que nous ne pensions qu’à nous-même. Nous ne disons pas : mon Père qui es dans les cieux […] Notre prière est publique et commune, et quand nous prions, nous ne pensons pas seulement à nous, mais à tout le peuple ; car tout le peuple chrétien ne forme qu’un seul corps.

Revoilà le pasteur, dont je dois préciser qu’il était à la tête d’une Église secouée par de graves crises. Son autorité était contestée, certains disaient qu’il n’était pas un évêque légitime. Un certain Novat, par jalousie, avait formé contre lui une Église dissidente. En réponse, Cyprien écrira en 251 le grand traité De l’unité de l’Église, son chef-d’œuvre, dont on retrouve ici le message. Il dira plus loin, à propos du pardon des offenses :

Le Seigneur veut que ses enfants soient unis par les liens de la paix et de la concorde ; il veut qu’ils persévèrent dans cette charité qu’ils tiennent de leur seconde naissance. Nous donc, qui sommes enfants de Dieu, persévérons dans la paix qu’il nous a laissée et, puisque nous n’avons qu’un seul esprit, n’ayons qu’une seule pensée et un seul sentiment.

Ce ne sont pas, sous la plume de Cyprien, des exhortations pieuses et un peu creuses. C’est un cri du cœur. Cet homme est déchiré par les querelles qui frappent son Église. À ceux qui la divisent, il lance un appel pathétique. Rappelant la parole de Jésus sur la nécessité de se réconcilier avant de faire une offrande, il explique :

Le Seigneur n’accepte pas le sacrifice de celui qui conserve dans son cœur des sentiments de haine ; il l’éloigne de l’autel […] Il lui ordonne d’aller se réconcilier avec son frère et de revenir ensuite lui adresser des prières inspirées par l’esprit de charité.

Au schismatique, Cyprien adresse même un avertissement terrible. En un temps où les chrétiens étaient mis à mort, et où le martyre était une marque de sainteté, il dit :

L’homme animé de l’esprit de discorde et de haine, fût-il mis à mort pour le nom de Jésus-Christ, saint Paul nous dit qu’il ne peut expier son crime. […] Quelle tache, mes frères, que celle que le baptême du sang ne peut laver ! Quel crime, que celui qui ne peut être expié par le martyre !

Donc, invoquer le Père, c’est se reconnaître comme frères. Impossible de se dire enfant de Dieu sans aimer les enfants de Dieu. Cyprien revient souvent sur cette idée qu’être chrétien, ce n’est pas revendiquer un titre, c’est vivre concrètement selon l’Évangile.

N’oublions jamais que si nous appelons Dieu notre Père, nous devons agir en enfants de Dieu, pour qu’il se plaise dans ses fils comme nous nous complaisons dans notre Père. Soyons les temples de Dieu, afin qu’il daigne habiter en nous.

« Que ton nom soit sanctifié. » Le commentaire de Cyprien reprend ici celui de Tertullien :

Nous sommes loin de penser que nos prières puissent ajouter quelque chose à la sainteté de Dieu : nous demandons seulement que son nom soit sanctifié en nous […] Cette sainteté que nous avons reçue par le baptême, nous prions pour qu’elle demeure toujours en nous.

Sur la demande suivante : « Que ton règne vienne », Cyprien a encore la même pensée que son prédécesseur :

C’est pour nous que nous demandons que le royaume de Dieu arrive, comme c’est en nous que nous désirons que son nom soit sanctifié. Car Dieu, lui, règne de toute éternité ; en lui, ce qui a toujours été et ce qui sera toujours ne peut avoir de commencement. Mais, quand nous prions, nous demandons ce royaume que Dieu nous a promis, ce royaume qu’il nous a mérité par ses souffrances et par son sang.

Mais Cyprien ajoute une idée originale, qui est le règne de Dieu, en fait, sera aussi le nôtre. Le Royaume des cieux, nous n’en serons pas les simples sujets, mais d’une certaine façon, les rois, puisque nous partagerons la royauté du Christ :

On peut aussi, mes frères bien-aimés, entendre par le royaume de Dieu le Christ lui-même. […] De même qu’il est notre résurrection, puisque c’est en lui que nous ressusciterons, de même il est le royaume de Dieu, puisque c’est en lui que nous régnerons.

Osons donc traduire : « Que notre règne vienne ! » Que nous soyons enfin des rois, et non plus des esclaves… Des fils du Très-Haut, dignes de leur Père, et non plus des gamins égarés.

« Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » Comme souvent, et comme Tertullien, Cyprien tient à recadrer cette formule et à la recentrer sur l’homme, pour montrer qu’elle ne concerne pas Dieu en lui-même, mais Dieu en nous. Car sa volonté, en elle-même, est souveraine et absolue. Mais notre volonté ne lui est pas toujours accordée, et c’est elle qui fait problème. Comme dit Cyprien :

Nous ne demandons pas que Dieu fasse ce qu’il veut, mais de faire nous-mêmes ce que veut le Seigneur. Qui peut résister à Dieu et l’empêcher d’accomplir sa volonté ? Mais pour nous, il n’en est pas de même. Comme nous trouvons des obstacles de la part du démon, nous demandons que la volonté de Dieu s’accomplisse en nous.

Mais comment comprendre la distinction terre-ciel ? Tout naturellement, Cyprien répond :

Notre corps vient de la terre, notre esprit du ciel ; nous sommes donc à la fois ciel et terre et nous demandons pour l’un et pour l’autre, c’est-à-dire pour le corps et pour l’esprit, le triomphe de la volonté divine.

Beau symbolisme, que Cyprien précise dans le sens qui lui tient à cœur, celui de la réconciliation des ennemis. Il poursuit :

Or il y a lutte entre la chair et l’esprit : ces deux adversaires se livrent chaque jour des combats, si bien que nous ne faisons pas toujours ce que nous voulons. L’esprit cherche les choses du ciel, la chair les choses de la terre. L’objet de notre prière est donc de permettre, avec l’aide de Dieu, la concorde et la paix entre ces puissances rivales, afin que la volonté divine s’accomplisse dans notre esprit et dans notre chair et qu’ainsi tout notre être accède au salut.

C’est très beau, mais Cyprien veut être encore plus clair, et rejoindre la question des divisions dans l’Église et des persécutions qu’elle subit de la part de l’Empire. Car c’est là, aussi, que la volonté de Dieu peut sembler mise en échec. Eh bien, dit Cyprien, nous affronterons ce problème, non pas en aggravant et en durcissant les divisions, mais en cherchant l’union et en pardonnant. En conciliant l’inconciliable. D’où ce beau commentaire :

Le Seigneur nous ordonne d’aimer nos ennemis et de prier même pour nos persécuteurs. Dociles à ce commandement, nous demandons pour les hommes encore terrestres, parce qu’ils ne sont pas illuminés par la grâce, que la volonté de Dieu s’accomplisse en eux… Appelés à ressembler à Dieu, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants et tomber sa pluie sur les justes et les pécheurs, c’est avec raison que, selon la volonté du Seigneur, nous prions pour le salut de tous. […] De même que la volonté de Dieu a triomphé dans le ciel, c’est-à-dire en nous, pour nous transformer par la foi en hommes célestes, nous demandons que cette volonté triomphe sur la terre, c’est-à-dire dans les âmes infidèles.

« Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. » Cette formule, nous savons qu’elle peut avoir un double sens, et Cyprien l’admet :

On peut entendre ces paroles dans le sens spirituel et dans le sens naturel, et dans les deux cas, par la grâce de Dieu, elles servent au salut.

Mais il favorise clairement le sens spirituel, qu’il ne faut pas confondre avec un sens un sens abstrait, désincarné : puisque justement c’est le corps du Christ, sa chair et son sang, qui nous vivifient dans l’eucharistie. Cyprien le dit avec force :

Le pain de vie c’est le Christ, et ce pain n’est pas à tous, mais à nous, chrétiens. Nous disons Notre Père, parce que Dieu est le père des croyants, de même nous disons notre pain, parce que le Christ est notre nourriture, à nous qui mangeons son corps.

Mais attention : il ne s’agit pas de nous prendre pour des saints et des purs, face aux pécheurs et aux impurs. De cette grave erreur, de ce péché d’orgueil qui est plus grave que tous les autres, la demande suivante du Notre Père est là pour nous en dissuader. « Pardonne-nous nos offenses… » Cyprien explique :

Nous souvenir que nous sommes pécheurs est aussi salutaire que sage. Car en priant pour nos fautes et en implorant le pardon de Dieu, nous apprenons à nous connaître nous-mêmes. Que personne ne se complaise dans sa prétendue innocence : personne n’est innocent, et ces sentiments d’orgueil ne feraient que le rendre plus coupable.

Et c’est justement pour nous éviter de nous prendre pour des purs que notre pardon est suspendu à celui que nous accordons aux autres. Tant que nous les voyons comme des pécheurs, notre péché demeure. Comme le dit Cyprien :

À sa promesse de pardon, Dieu ajoute une condition. Il veut que nous demandions le pardon de nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Il nous montre par là que nous ne pouvons obtenir notre grâce que pour autant que nous nous montrons miséricordieux envers nos débiteurs. […] Tu seras jugé d’après ta propre sentence ; tu seras traité comme tu auras traité les autres.

Pas de jugement, pas de ressentiment. Unité, conciliation ! C’est le leit-motiv de ce Père de l’Église qui était vraiment le père de son Église, et qui lui parle comme un bon père et un bon pasteur.

Le Seigneur veut que ses enfants soient unis par les liens de la paix et de la concorde ; il veut qu’ils persévèrent dans cet amour qu’ils ont reçu par leur nouvelle naissance. Nous qui sommes fils de Dieu, persévérons dans la paix qu’il nous a laissée, et puisque nous n’avons qu’un seul esprit, n’ayons qu’une seule pensée et un seul sentiment.

Qu’il est bon d’entendre cet appel ! Loin de tout juridisme, de tout moralisme, le Notre Père fonde l’Église, fait l’Église. Le Notre Père, c’est l’Église en prière. C’est le culte en esprit et en vérité.

L’offrande qui plaît à Dieu, dit Cyprien, c’est la paix, la concorde fraternelle, c’est l’unité du Père et du Fils et du Saint-Esprit dans le peuple chrétien.

De telles phrases n’ont pas vieilli. Elles sont au cœur de votre pèlerinage, elles sont l’essence de votre vie chrétienne. Quand des chrétiens s’aiment, l’Évangile se répand comme par contagion, comme un feu que rien ne peut arrêter.

3. Mais je vous ai assez parlé de Cyprien, père et pasteur. En nous tournant maintenant vers Origène, c’est plutôt un maître et un docteur que nous allons découvrir. Son traité Sur la prière, le premier en langue grecque, est d’une grande profondeur spirituelle. Origène, c’est le génie des origines, c’est le plus grand auteur des trois premiers siècles du christianisme. C’est aussi, en quelque sorte, le premier des théologiens en même temps que le premier des exégètes, et comme on peut s’y attendre, son commentaire du Notre Père sera moins moral que celui de Tertullien, moins pastoral que celui de Cyprien, plus attentif aux questions théoriques et théologiques. Laissons-lui simplement la parole :

Il faut d’abord que celui qui prie y soit disposé et préparé. […] Ferme la porte des sensations.
Nombreux sont ceux qui paraissent, en priant, plus amis de la volupté que de Dieu. […] Ce qui ne fait que paraître n’est pas beau. […] Ne multiplions pas les paroles : une est la parole de Dieu, multiples les paroles étrangères à Dieu.

Notre Père qui es aux cieux

On ne peut pas trouver chez les anciens l’affirmation ferme et inébranlable de cette filiation. […] La plénitude des temps arrive lors de l’incarnation.
Abba, Père­ : nous craindrons, si nous ne sommes pas de véritables fils, de lui donner ce titre. […] Ceux-là seuls disent « Seigneur Jésus » du fond du cœur, qui servent le Verbe de Dieu et qui, dans leurs actions, ne donnent à personne d’autre ce nom de Seigneur. […] Se détournant de tout péché, ils disent par leurs actes : « Notre Père qui es aux cieux ».
Il ne faut pas supposer que Dieu est circonscrit par une forme corporelle et qu’il habite les cieux. […] Au contraire, tout est circonscrit par l’ineffable puissance de sa divinité. […] Bien des Écritures semblent dire que Dieu est en un lieu corporel. […] Ces mots, il ne faut pas les interpréter en un sens local. […] Il faut entendre d’une manière élevée et spirituelle la divine Écriture, lorsqu’elle paraît enseigner que Dieu est dans un lieu. Dieu habite […] dans le ciel, que ce soient là tout saint qui porte l’image de l’homme céleste, ou le Christ. […] Il n’est pas déplacé que ce dernier soit proprement le trône de Dieu, appelé ciel par allégorie.

Que ton nom soit sanctifié

Le nom est une appellation résumée qui manifeste la propre qualité de l’être nommé. […] La qualité propre de Dieu… est appelée dans les Écritures le Nom de Dieu.
C’est élever le nom de Dieu en lui-même que de participer à l’effluve divin. […] On élève alors la force même de Dieu à laquelle on participe.

Que vienne ton règne

Le royaume de Dieu est au dedans de nous. […] Par le royaume de Dieu on entend le bienheureux état de la raison et l’ordre des sages raisonnements. […] Celui qui prie pour obtenir la gnose et la sagesse a toujours raison de les demander.

Que ta volonté soit faite

Au ciel est accomplie la volonté de Dieu par tous les habitants des cieux ; demandons que, pour nous aussi sur la terre, soit faite, en toutes choses, la volonté de Dieu. […] On peut entendre en un sens plus large : « Que ton nom soit sanctifié sur la terre comme au ciel, qu’advienne ta volonté sur la terre comme au ciel ».
Le premier-né de toute créature sur lequel repose le Père comme sur un trône est le ciel. […] Entends par allégorie le ciel et dis qu’il est le Christ, et que la terre est l’Église.
Notre Sauveur veut que tous les êtres qui sont sur terre, c’est-à-dire les pires, les pareils aux terrestres, soient rendus semblables à ceux qui ont leur cité dans les cieux […] en sorte qu’un jour il n’y ait plus de terre, mais que tout devienne ciel.

Donne-nous aujourd’hui notre pain

Quelques-uns supposent qu’il nous est ordonné de prier pour le pain corporel : il est bon de réfuter leur erreur. […] Le pain qui est pris par la chair n’est pas céleste et n’est pas l’objet d’une grande demande.
Le véritable pain est celui qui nourrit l’homme véritable. […] Qu’y a-t-il pour l’âme de plus nourrissant que le Verbe ? Telle est la véritable nourriture, la chair du Christ […] les paroles de Dieu qui nourrissent l’âme.
Le terme epiousion… semble avoir été inventé par les Évangélistes. […] La substance apparentée au pain… donné pour l’esprit et l’âme, donne de sa propre force à celui qui se présente pour s’en nourrir
Tout cela doit être envisagé selon l’analogie. […] Le pain supersubstantiel me semble être appelé dans l’Écriture d’un autre nom, celui d’arbre de vie. […] Il est écrit : L’homme a mangé le pain des anges.
Si l’on dit que le mot epiousion est formé de epienai, […] nous avons l’ordre de demander le pain propre au siècle futur. […] Ainsi aujourd’hui voudrait dire le siècle présent et demain le siècle à venir.
Comment peut-on s’occuper de petites choses au sujet de la moindre partie d’une heure d’un jour du siècle présent, et ne pas tout faire pour se rendre digne, après s’être préparé, dès ici-bas, à recevoir le pain supersubstantiel ?

Remets-nous nos dettes

Nous avons certains devoirs à remplir… envers les autres. Ces dettes, nous les payons en accomplissant ce qui est ordonné par la loi divine. […] Même en ce qui nous concerne nous-mêmes, nous sommes débiteurs.
En plus de tout cela, puisque nous sommes surtout une œuvre et une créature de Dieu, nous devons… l’aimer de tout notre cœur.
Si nous ne réglons pas ces charges, nous restons les débiteurs de Dieu et péchons envers le Seigneur. Et qui alors paiera pour nous ? Nous sommes aussi débiteurs du Christ qui nous a achetés par son propre sang… Nous avons encore une dette envers le Saint Esprit.
Si nous ne savons pas exactement qui est en chacun de nous l’ange qui, dans les cieux, contemple la face du Père, il est évident, si nous faisons bien attention, que nous lui sommes aussi débiteurs… En dehors de ces devoirs très généraux, il y a une dette de la veuve qui est présentée par l’Église, une autre du diacre, une autre du prêtre, et la dette de l’évêque est la plus lourde.
Si nous devons à tant de débiteurs, sûrement il y a aussi des hommes qui nous doivent. […] Ce n’est pas nous qui serons durs envers ceux qui ne se repentent pas, ce sont eux qui sont méchants pour eux-mêmes. […] Même à l’égard de ces hommes, il faut chercher de toute manière à les soigner.

La tentation

Sur la terre la vie entière de l’homme est tentation. […] Dieu nous accorde non pas de n’être pas tentés, mais de n’être pas tentés au-dessus de nos forces. […] Aussi demandons-nous… non pas de ne pas être tentés, ce qui est impossible surtout aux hommes sur la terre, mais de ne pas succomber lorsque nous sommes tentés… de n’être pas vaincus par la tentation.
Puisque la guérison rapide et brève fait naître chez quelques-uns le mépris des maladies dans lesquelles ils étaient tombés… de sorte qu’ils y retombent à nouveau après avoir été guéris, Dieu agira raisonnablement envers eux. […] À force d’avoir persévéré dans le mal, les hommes seront rassasiés jusqu’à la nausée du péché qu’ils avaient désiré. […] Ils pourront ainsi être guéris. […] « Le Seigneur vous donnera de la viande à manger […] Vous en mangerez durant un mois entier jusqu’à ce qu’elle vous sorte par le nez.
Les tentations arrivent afin de nous découvrir ce que nous sommes ou de faire connaître les sentiments cachés en notre cœur.

Délivre-nous du malin

Dieu nous délivre du malin lorsque nous le dominons en nous. […] Lorsque étant dans la tribulation, nous ne sommes pas dans l’angoisse, grâce au secours divin. […] La joie de notre esprit, l’acceptation opportune des circonstances.
Ne sont pas brûlés ceux qui, grâce au bouclier de la foi, éteignent les traits enflammés du méchant jetés contre eux. En effet, ils ont en eux des fleuves d’eau jaillissante.

4. Abba

J’ai dit que le Notre Père n’était pas une formule magique. Certes, mais c’est une prière sainte et sacrée. Une prière puissante. Il y a quelque chose, en elle, du « Sésame, ouvre-toi » de la caverne d’Ali Baba. Mais ce qu’elle ouvre, ce n’est pas un repère de voleurs, c’est le cœur de Dieu. C’est le Royaume des cieux, c’est la maison de notre Abba !

Quand nous le prions ainsi, il nous ouvre toutes grandes les portes de son amour. Et il faut pour cela que notre propre cœur se soit ouvert. Il faut que nous nous soyons dit à nous-même : « Mon âme, ouvre-toi » ! Alors, la pierre roule, et les trésors de Dieu commencent à luire dans l’ombre. Alors, entre lui et nous, le contact s’établit. Alors, notre vie s’éclaire, notre situation s’illumine. Nous avons de nouvelles ressources, nous sommes branchés sur la vie de Dieu.

Le Notre Père, c’est comme un code d’accès, avec identifiant et mot de passe, pour que nous allions sur le « site » qu’il nous ouvre !

L’identifiant, c’est le nom du Père. Pater. Abba. Papa. C’est Dieu identifié comme Père, et nous reconnaissant comme ses fils et ses filles. C’est cette relation de filiation, de confiance et d’amour qui nous définit comme chrétiens. Si vous tapez un autre code, si vous placez cette prière sous un autre signe, vous n’entrez pas.

Le mot de passe, c’est le nom du Fils. Jésus. Ièsous. Iechoua. Jesus (espagnol). Jesus (anglais). Haïssa (arabe)… (ça marche dans toutes les langues, heureusement !) C’est le mystère de cet homme-là en qui nous reconnaissons la révélation parfaite du Dieu Père. C’est le mystère de sa vie et de sa mort, de sa vie donnée plus forte que la mort.

S’approcher de Dieu sans passer par lui, ce n’est pas possible : vous risquez de vous retrouver n’importe où, de partir dans le décor, de tomber sur des sites frauduleux. Donc le bon site va vous redemander le code, jusqu’à ce que vous trouviez. Et si vous ne trouvez pas, je vous rassure, le site s’en souvient. Vous pouvez taper : « redemander le mot de passe », il vous le donnera. Jésus, Seigneur Jésus… À qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle.

Et le site lui-même ? Le site, c’est la vie dans l’Esprit-Saint. C’est cet immense espace où nous communions avec Dieu. C’est cette respiration, cet oxygène, qui nous raniment et qui nous vivifient. Car nous étions morts et perdus loin de lui.

Mais qu’avons-nous à craindre ? Il est venu à nous, il nous a dit son Nom. Que son Nom soit sanctifié ! Il nous a donné son Fils. Que vienne le Royaume de ce Fils bien-aimé ! Il nous donne le pain d’éternité, la vie sans fin, l’Esprit Saint en personne, qui habite nos cœurs et qui prie en nous : Abba, Père !

Si vous le voulez bien, redisons-la ensemble, cette prière, dans une traduction un peu inhabituelle, mais qui peut nous aider à en pénétrer le secret :

Ô notre Père des cieux, béni soit ton saint Nom !

Que vienne le royaume de ton Fils bien-aimé

Que soit réalisé ton bienveillant dessein

Sur notre terre, Seigneur, comme il l’est dans le ciel.

Donne-nous aujourd’hui notre pain de demain

Le bien suressentiel, la vie dans l’Esprit Saint

Pardon pour nos préchés, efface toutes nos dettes

Nous les avons remises à ceux qui nous devaient

Et dans les tentations ne nous laisse pas entrer

Mais débarrasse-nous complètement du Mauvais

Car tu es notre Roi, plein de grâce et de gloire

Et nous te bénissons dans les siècles des siècles. Amen.

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