« Quand vous entendrez parler de guerres… »

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Études pour des visages de guerriers, par Léonard de Vinci, 1504 - Musée des Beaux-Arts de Budapest

Études pour des visages de guerriers, par Léonard de Vinci, 1504 - Musée des Beaux-Arts de Budapest

1983 Articles

Daniel Vigne, « Quand vous entendrez parler de guerres…», dans Lettre de la Théophanie n° 63-64, novembre-décembre 1983, p. 31-34. [pdf]

« Quand vous entendrez parler de guerres… »

Quand vous entendrez parler de guerres et de rumeurs de guerre, ne vous alarmez pas. Il faut que cela arrive, mais ce ne sera pas encore la fin (Mc 13, 7).

Ne vous alarmez pas

Cette parole du Seigneur est étrange. Elle peut même paraître choquante. Rassure-t-on quelqu’un qui a peur en lui disant que ce dont il a peur va arriver ? Et non seulement que cela va arriver, mais que ce ne sera pas encore la fin ? Si encore le Sauveur avait dit : « il faut que cela arrive, mais ce sera vite fini », peut-être nos craintes y trouveraient-elles quelque consolation : mais c’est le contraire qu’il dit ! Que devons-nous comprendre ?

Depuis longtemps ces mots résonnent à mes oreilles comme une provocation, c’est-à-dire comme un appel pressant et radical. La provocation à une nouveauté, l’appel à un changement de mentalité. Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans ce petit verset : du cœur de l’homme, du mien aussi. Et non pas de la prochaine guerre mondiale,

Tout tourne, dans ce texte, autour des deux mots grecs qui sont au centre du verset : mè throeisthe, « ne vous alarmez pas ». Le verbe « s’alarmer » rend assez bien l’idée de bruit confus et inquiétant (throos) dont dérive le verbe en grec, Autrement dit : ne résonnez pas, ne consonez pas, ne vibrez pas aux bruits de guerre. Lorsqu’il vous arrivera de les entendre, lorsque vous entendrez l’alarme, ne vous alarmez pas.

[p. 31] Mais comment cela ? Même en temps de paix, notre être le plus profond se « souvient » du bruit de la guerre, et le reconnaît même si jamais il ne l’a entendu. Le tam-tam des canons, le gémissement de l’alerte nocturne, la grande peur sauvage, celle qui rend capable de tout, est-ce que nous ne les portons pas en nous ? Les poils de notre chair (à l’appel de quel souvenir ?) se dressent quand éclatent les clairons ou les sirènes. Le bruit de la guerre, nous l’avons reçu de nos pères, nous l’avons entendu du sein de notre mère : nous sommes faits de cette terre qui crie « guerre ! » depuis qu’elle a reçu le sang d’Abel. Ces choses que nous savons sans les avoir jamais apprises, comment les oublier ? Comment veux-tu, Jésus, que nous ne soyons pas alarmés par les guerres ?

Vendredi après-midi

Au moment où j’écris ces lignes, le chofar (la grande trompe) sonne ici le début du Shabbat. Long appel solennel qui s’étire comme un nuage dans cette après-midi d’automne. Dès le vendredi soir, tout s’arrête, tout se tait dans la Jérusalem des Juifs. Celle des Arabes, par contre, qui nous entoure, recommence à vivre. On entendra bientôt des cortèges de voitures fleuries passer en klaxonnant : c’est jour de mariage chez les musulmans. Et déjà, déversé par les trois haut-parleurs de la mosquée d’en face, l’appel du muezzin couvre celui du chofar.

Le voici qui s’élève en volutes. Curieuses gammes orientales : à la fois douces et discordantes, chatoyantes et gutturales… Appel à la prière, ou à la guerre sainte ? Il n’en faudrait peut-être pas beaucoup pour passer de l’un à l’autre… Ou pour qu’en face, les sirènes israéliennes déclenchent la mobilisation.

Mais laissons ce tableau local. Poétique et menaçant, il n’a au fond rien de très original. La haine du frère contre le frère date des premiers jours du monde, et elle ne fait jamais que se répéter depuis. Il y a bien plus intéressant que le crime de Caïn : il y a la mort de Jésus-Christ. Et justement, un vendredi après-midi.

Un crime de plus ? Non, l’effacement des crimes. Un mort de plus ? Non, le triomphe de la vie, du Seigneur de la vie ! Le sang du Christ a purifié la terre du meurtre de Caïn. Il met fin aux guerres jusqu’au bout de la terre (Ps. 45 (46), 10). La dernière guerre du monde, elle a déjà eu lieu, au Golgotha. Et le prince de ce monde l’a perdue.

Une guerre de retard

La chose semble avoir échappé aux grands de cette terre. La mort du Christ, l’Empereur de Rome n’en a rien su. Et aujourd’hui encore, les puissants de l’Orient et de l’Occident s’exercent à la vieille guerre de Caïn contre Abel, [p. 32] et comme si de rien n’était, ils en préparent d’autres. Certes, depuis la Genèse, les armes ont changé. Elles sont d’avant-garde, et ce qu’elles promettent est au-delà de l’horreur. Mais le fond du problème n’a pas changé. Il est, lui, « d’avant-guerre » ; d’avant Jésus-Christ. Et il vient de plus loin que la simple méchanceté.

Nos généraux intelligents et consciencieux nous assurent en effet qu’ils ne sont pas méchants, mais seulement logiques et tout simplement réalistes. Si cependant ce réalisme-là amène les dirigeants de toutes les nations à engouffrer ensemble, dans cette course aux armes, un million de dollars à la minute (550 milliards par an)… c’est peut-être qu’ils se sont tout bonnement trompés de réalité.

Redisons-le, avec tout le sérieux que sait cacher un peu d’ironie : la dernière guerre du monde a déjà eu lieu. Libre à chacun de le croire ou pas, et de conformer sa vie ou non à la victoire de l’amour de Dieu. Mais nous qui y croyons, n’ayons pas, de grâce, encore une guerre de retard.

En 1945, un sous-marin perdu dans le Pacifique n’apprit pas, raconte-t-on, la fin des hostilités et erra tout un temps à l’affût de l’adversaire. On rencontre de temps en temps des chrétiens à ce point « immergés » dans les courants de l’actualité qu’ils font penser à ce sous-marin ; on aimerait leur crier la victoire, par le périscope ! On rencontre aussi de ces saints dont la seule présence est déjà victoire. Ce n’est pas en vue de vaincre qu’ils aiment, mais parce que l’amour a déjà vaincu. Ils n’ont pas d’armes contre le diable : ils ont (bien mieux) l’acte de capitulation signé du diable, à la dernière page de l’Évangile, après le récit du tombeau vide. Ils ont trouvé le réalisme de la Résurrection.

L’épée ou la fronde ?

Il n’empêche, dira-t-on, que ce réalisme de foi doit nous conduire à des actes concrets, et à des engagements précis dans le monde. Ce mal « déjà vaincu » par le Christ, nous le rencontrons chaque jour. Comment le combattre ?

Lorsque David releva le défi de Goliath, Saul mit sur sa tête un casque de bronze et lui fit endosser une cuirasse. Il ceignit David de son épée, par-dessus sa tenue. Mais David essaya vainement de marcher, car il n’était pas entraîné, et il dit à Saul : Je ne peux pas marcher avec cela, car je ne suis pas entraîné (1 S 17, 38-39). Et c’est avec une pierre bien lisse, ramassée dans le torrent, qu’il frappera le géant en plein front, à la fronde, avant de lui couper la tête avec sa propre épée.

L’insolence de la foi vise et atteint le mal à sa tête. Et elle finit, béni soit Dieu, par le décapiter. Le reste ne fait que nous alourdir et procède de la peur.

De cela je ne développerai qu’un exemple ; je sais qu’il est inhabituel, puisse-t-il au moins faire réfléchir. [p. 33] Notre besoin d’informations est-il si nécessaire au combat que nous avons à mener ? Ces « nouvelles » toujours répétées, si souvent mauvaises, déformées ou insignifiantes, à quoi, à qui servent-elles au juste ? Pourquoi passer tant de temps à écouter parler les princes de ce monde ? Ils n’ont souvent rien à dire, rien d’autre à ressasser que nos peurs ancestrales. Serait-ce que nous n’y avons pas renoncé ?

Ces images et ces chiffres qui nous effraient et nous fascinent, ils mentent. L’actualité soi-disant brûlante que traquent les mass media est moribonde. Elle est l’envers d’un monde qui s’en va. La vie est ailleurs que là où ceux de ce monde-là croient la saisir. C’est chez les doux qu’elle se cache, petit peuple d’intraitables, « résistants » du monde à venir, bourgeons de la Résurrection !

Ils sont partout. Un seul d’entre eux pèse plus lourd que dix bombes. Mais si nous ne le comprenons plus, serait-ce que la télévision, au fond, nous parle davantage que l’Évangile ?

Il vaut la peine de se le demander, et de chercher quelles armes sont de trop pour notre combat, s’il est vrai que moins on en a, plus on est sûr de la victoire. Aux armes ! Oui, à nos frondes ! La fronde, c’est la foi. Alors peut-être, alors sûrement, certains d’entre nous sortiront des rangs. Ils tueront le colosse, sans épée ni cuirasse. Et on verra des choses inconnues.

Le temps est proche

Quand vous entendrez parler de guerre, sachez bien, dit le Seigneur, qu’elles sont d’arrière-garde. Les guerres de demain vous viennent d’avant-hier. Quant aux bruits de guerre, ne vous laissez pas prendre : c’est du play-back 1 Tout cela n’est pas la fin du monde : ce n’en était que le mauvais début.

N’attendez rien de la violence des fous, semble-t-il dire encore. Ce n’est pas d’eux que dépend mon retour. Mon retour n’aura pas le visage de l’horreur (c’est le diable qui voudrait le faire croire). Il n’aura le visage de la peur que pour ceux qui cherchaient à faire peur. Pour vous, les doux, mon jour viendra comme le printemps sur la campagne ; comme le visage de l’Ami. Nul ne sait quand. Mais il est tout proche.

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