Daniel Vigne, « Au lecteur », Préface pour Juliette Bordes, Odes au Prince, Toulouse, 2006, p. 1. [pdf]
Préface pour Juliette Bordes, Odes au Prince
La poésie intéresse rarement le grand public. Que dire de la poésie chrétienne, surtout lorsqu’elle s’adresse à Dieu lui-même avec des accents d’intimité ? La littérature mystique, la prière poétique semblent destinées à rester en marge – c’est le moins qu’on puisse dire – des préoccupations des éditeurs d’aujourd’hui. Tel est le fait : les poèmes se vendent mal, et les prières ne se vendent pas !
Mais un tel constat, qui peut sembler amer, nous conduit au cœur même de cette littérature et nous en révèle la valeur. Car le caractère « confidentiel » des textes publiés par les poètes chrétiens n’a rien de honteux, au contraire : il les honore. Par eux le lecteur entre, loin des vacarmes du monde, dans un espace secret, de silence et de fraîcheur. Là il découvre une parole, une musique qu’il n’entend pas ailleurs.
Les livres de poésie ne se vendent pas en supermarché : quelle chance ! Nous les trouverons chez les vrais libraires, nous les ferons circuler de main en main, nous les offrirons à nos amis comme un cadeau choisi. Ils ne sont pas épais : quelle aubaine ! Nous les emporterons lors d’une promenade en forêt ou d’une halte auprès d’un lac ; ils rempliront de paix une heure de nos vies.
Car si le lecteur est familier de la prière, il entrera en résonance avec celle de l’auteur. Les textes qu’il lira deviendront siens. Peut-être se mettra-t-il, comme on le faisait dans l’Antiquité, à les lir. e à voix haute. Peut-être aura-t-il envie de les interpréter, comme on le dit d’une partition, en leur prêtant sa propre voix.
Chacun sait, en effet, que les Odes sont d’abord un chant. Et tous ceux qui en ont fait l’expérience savent que lire une prière, ce n’est pas apprécier sa beauté extérieure ni ses qualités purement littéraires, mais y retrouver ce qu’on voudrait dire et que le poète a su dire pour nous, c’est-à-dire à notre place et en notre faveur.
Les Odes au Prince de Juliette Bordes sont de ces livres qui parlent parce qu’ils sont tissés de silence, parce qu’ils suggèrent plus qu’ils ne décrivent. La plupart de ces textes ont été composés dans le cadre d’une vie contemplative ; ils en gardent la marque et la sobre ferveur. D’autres sont plus anciens, laissant deviner un appel précoce à se tenir au plus près de la Source.
Un texte encore plus ancien, puisqu’il remonte aux premières années du christianisme, a donné à l’auteur l’envie de publier ces pages. Il s’agit des Odes de Salomon, que j’eus la joie de faire découvrir à l’auteure dans le cadre d’un cours de patristique. Je fus témoin de l’intérêt qu’elle porta aussitôt à ces hymnes primitifs, et pour cause : bien des siècles plus tard, c’est au même Bien-aimé, le Christ, qu’elle offrait son propre chant.
Les Odes de Salomon sont connues en syriaque et partiellement en grec. Mais leur langue véritable est universelle : celle des images simples et naturelles quand elles sont soulevées par une discrète ivresse, celle du cœur et du corps quand ils s’accordent à l’âme et à l’Esprit. Les pages qui suivent parlent cette langue, qui n’est pas celle des sages et des savants. Heureux qui sait l’entendre ; plus heureux encore qui sait la parler.
Inutile, ô lecteur, de chercher à savoir si le livre que tu tiens dans tes mains traversera les siècles. Toi, tu le garderas comme une photographie ancienne, comme un flacon de parfum : pour ce « presque rien » qui en émane, ce « je-ne-sais-quoi » qu’on aime revoir et respirer. Tu le garderas précieusement parce qu’un jour (aujourd’hui, peut-être ?), il t’aidera à prier.
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