Daniel Vigne, « Mieux vaut accord tacite que manifeste », dans Nouvelles de la Communauté de Caulmont, 1985 ; «Parole et silence », dans Lettre de la Théophanie n° 98, janvier-février 1989, p. 20-21. [pdf]
« Mieux vaut accord tacite sue manifeste »
Mieux vaut accord tacite que manifeste ». Cet adage d’Héraclite d’Éphèse, philosophe grec pré-socratique, n’est ni connu ni à la mode. Dans sa brièveté un peu énigmatique, il me semble toutefois qu’il formule une profonde vérité.
L’opinion générale de nos contemporains est assez réfractaire à l’idée d’accord tacite, d’entente silencieuse. Le « non-dit », comme on dit, est suspect. Entrer en relation suppose entrer en discussion. Il faut parler ! Des déclarations politiques aux explications conjugales, du divan du psychanaliste au micro qu’on vous tend, l’impératif de la parole a valeur de principe de salut. Hors le discours, point de rencontre. La communication est supposée créer la communion. Plus on parle, mieux on se comprend.
Les résultats de cette logorrhée sont rarement ceux qu’on attendait. Le déballage verbal crée autant de problèmes qu’il en résoud. Quand on vide son sac, il ne tarde pas à se remplir. Les explications, les justifications, voire les promesses, nourissent la méfiance plutôt qu’elles ne la dissipent. Quant aux flots de paroles dont nous inondent les médias, qui dira qu’il est source d’authentique communion ? Je puis mourir de solitude devant mon écran de télévision : celui qui m’y parle ne me connaît pas.
Depuis Babel, les mots humains sont incapables de rassembler l’humanité. Seule la Parole de Dieu la convoque et fait d’elle un peuple. Mais cette Parole divine, et c’est ce qu’Héraclite exprime à sa manière, est comme auréolée de silence. C’est dans une certaine discrétion qu’elle agit.
Avez-vous remarqué comme le Verbe de Dieu, notre Rassembleur, aimait le silence ? Ses paroles sont brèves, concises. Il a mis trente ans à les dire. Il interdit les longues prières, les serments. Que votre langage soit : oui, oui ; non, non. Ce qu’on dit de plus vient du Mauvais (Mt 5, 37). [p. 21] La relation entre Jésus et ses disciples, ce qui pourrait s’appeler l’atmosphère communautaire de l’Évangile, est pleine de silence. C’est comme une grande pudeur, un secret. Les apôtres suivent le Maître sans toujours le comprendre. Mais par moments, leur intimité est celle du Fiancé et de la fiancée.
Les disciples de Jésus, surtout ceux qui vivent en communauté, sont invités à vivre ce secret. Une amitié qui ne se paye pas de mots mais d’actes. Une sereine patience ; un compagnonnage respectueux.
Notre époque bavarde et impudique nous trompe lorsqu’elle nous fait confondre communication et communion. Une profonde communion peut exister dans un certain silence. Les grandes douleurs sont muettes ; les grands amours le sont aussi. Je ne fais point ici l’apologie du mutisme. Il est des silences qui sont de glace, et qu’il faut rompre. Mais il est aussi, peut-être était-ce utile de le rappeler, de silencieuses et saintes complicités.
| Celui qui est entré dans le silence intérieur a une langue commune avec tous ceux qui parlent des langues différentes de la sienne. La langue du silence est commune.
Aucune lumière ne sort de la discussion. Il en sort des éclats, des irritations, des brûlures. Lanza del Vasto |
| Un ancien disait : le silence est rempli de toute vie. Mais la mort est cachée dans le discours abondant.
Un ancien a dit : Es-tu parvenu à garder le silence ? Ne crois pas pour autant avoir réussi à faire acte de vertu. Dis plutôt : Je suis indigne de parler. Apophtegmes des Pères |
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