À l’écoute de Diadoque de Photicé (I-V)

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Diadoque de Photicé, icône du XXe s. - Wikipedia, auteur inconnu

Diadoque de Photicé, icône du XXe s. - Wikipedia, auteur inconnu

2008 Articles

Daniel Vigne, « À l’écoute de Diadoque de Photicé », dans Vives Flammes. Revue Carmélitaine de spiritualité, (I) n° 272 (septembre 2008), p. 62-70 ; (II) n° 273 (décembre 2008), p. 54-61 ; (III) n° 274 (mars 2009), p. 64-71 ; (IV) n° 275 (juin 2009), p. 54-61 ; (V) n° 276 (septembre 2009), p. 56-64. [pdf]

À l’écoute de Diadoque de Photicé (I)

Qui connaît Diadoque de Photicé ? Les rares informations dont nous disposons sur sa vie ne permettent pas, il est vrai, de s’en faire une idée précise. Né vers l’an 400, il a certainement fréquenté le milieu monastique, peut-être en Égypte, avant de devenir évêque de la petite ville de Photicé, au nord de la Grèce. Homme cultivé, écrivain de talent, il participe aux débats de son temps : contre les monophysites, qui contestaient le Concile de Chalcédoine (451), et surtout contre les messaliens, un mouvement ascétique de type sectaire. Enfin, d’après l’hypothèse d’Henri-Irénée Marrou, il aurait été capturé par les Vandales vers 470 et emmené prisonnier à Carthage, où l’on trouve des traces de son influence à la fin du Ve siècle. Dès 486, Victor de Vita, un historien d’Afrique du nord, le déclare « digne de toute louange, car de nombreux écrits de lui, comme des astres lumineux, illustrent la foi catholique ».

C’est surtout par ses écrits, en effet, que Diadoque de Photicé s’est fait connaître. Traduits par Édouard des Places dans la collection Sources chrétiennes[1], ils délivrent un enseignement spirituel de très grande qualité. Les Cent chapitres gnostiques, qui sont l’essentiel de son œuvre, attestent une profondeur de pensée et d’expérience mystique dignes des meilleurs maîtres. À son écoute, et même à son école, je vous propose d’entrer plus avant dans la vie intérieure et la communion avec Dieu.

Une inquiétante cohabitation ?

Il y aurait beaucoup d’approches possibles de cette spiritualité. J’ai choisi un thème assez inattendu, mais d’une importance capitale pour Diadoque : la question de la présence du démon dans l’âme du chrétien. Question délicate, voire un peu inquiétante…

Les messaliens, moines fervents et rigoristes répandus dans tout l’Orient chrétien au cours du IVe siècle, basaient leur ascèse sur cette inquiétude. Le combat spirituel était selon eux un affrontement, à l’intérieur de l’âme, entre deux forces antagonistes, l’Esprit de Dieu et celui du diable. Voyons comment Diadoque aborde le sujet.

Certains se sont imaginés que la grâce et le péché, c’est-à-dire l’esprit de vérité et l’esprit d’erreur, cohabitent chez les baptisés, au fond de leur âme. De là vient, disent-ils, qu’un des deux personnages[2] nous pousse vers le bien, l’autre en sens contraire.

Mais les saintes Écritures et mon propre sens spirituel m’ont fait comprendre ceci : avant le saint baptême, c’est du dehors que la grâce exhorte l’âme au bien, tandis que Satan se tapit dans les profondeurs de l’âme, cherchant à en obstruer toutes les ouvertures ; mais au moment de notre nouvelle naissance, c’est le démon qui passe au dehors et la grâce au dedans.

Nous constatons alors que si l’erreur régnait jadis sur l’âme, à partir du baptême c’est la vérité qui règne sur elle[3].

Le principe est affirmé avec force : par la grâce du baptême, le diable a été chassé de notre âme, expulsé de notre intériorité la plus intime. Il peut toujours agir sur nous, mais du dehors. Chez nous, il n’est plus chez lui !

Pour éclairer cette thèse, Diadoque reprend plusieurs textes évangéliques utilisés par les messaliens, mais mal interprétés par eux, et en donne une lecture plus exacte.

Lumière et ténèbres ?

La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas reçue[4]. Pour les messaliens, ces mots révèlent l’ambivalence de notre être intérieur. « Les deux règnes de la lumière et des ténèbres agissent en un seul cœur », dit un texte qui reflète bien leur conception[5]. Même devenu croyant, l’homme demeure, selon eux, hanté par l’esprit du mal. Dans l’âme du croyant s’affrontent deux « personnages ». Le chrétien est comme scindé en deux personnes, il faudra une longue discipline de prière et de jeûne pour que la « bonne » évince la « mauvaise ». Voyons comment Diadoque réfute cette théorie.

Sous prétexte que l’évangéliste a dit : La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas reçue, certains affirment que dans le cœur des croyants coexistent deux personnages, celui de la grâce et celui du péché. […] Mais le texte du même Évangile montre que ces gens-là s’écartent, en pensée, des saintes Écritures. Car le Verbe de Dieu a voulu que la lumière apparaisse véritablement dans la chair à sa créature, allumant en nous, par sa bonté sans mesure, la lumière de la sainte connaissance.

Certes, l’esprit du monde n’a pas saisi le dessein de Dieu, c’est-à-dire ne l’a pas connu […], c’est pour cela que l’évangéliste parle de ténèbres. Mais un peu plus loin, il dit : Le Verbe était la lumière véritable, qui éclaire tout homme en venant dans le monde, c’est-à-dire qui nous guide et nous vivifie, […] et à tous ceux qui l’ont reçue, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu. […] Ce n’est donc pas de Satan que l’évangéliste dit qu’il n’a pas reçu la vraie lumière, car dès l’origine il lui est étranger, pour lui cette lumière ne brille pas. Mais les hommes qui entendent les grandeurs et les merveilles du Fils de Dieu et qui ne veulent pas s’approcher de la lumière de la connaissance à cause de l’enténèbrement de leur cœur, voilà ceux dont parle l’évangéliste[6].

Notons d’abord la pertinence théologique de ce texte. Les messaliens – et certains chrétiens encore aujourd’hui – voyaient partout le diable à l’œuvre comme un être actif et productif, comme le rival et l’adversaire éternel de Dieu. Pour Diadoque au contraire, « le mal n’a pas de nature[7] », ni le Malin de réalité positive. Les ténèbres ne sont pas une force rivale de la lumière, mais sa privation. Le mal n’est qu’une « carie », une carence de l’être. Le Malin ne saisit rien à la lumière divine et n’a rien à lui opposer, rien à nous proposer que le rien et le vide !

Voyons à présent la portée spirituelle du propos de Diadoque. Les ténèbres dont parle l’Évangile ne représentent pas l’action du diable dans le cœur des croyants, mais seulement l’absence de lumière chez les hommes qui ne l’ont pas encore reçue. Obsédés par une ascèse mortifiante, les messaliens dramatisaient l’accueil et le refus de la grâce, plaçant l’âme dans un tiraillement perpétuel entre deux forces contraires. Diadoque, lui, exalte la beauté, la grandeur, la splendeur de cette Lumière divine. Certes, je peux toujours m’enfermer dans ma nuit, comme on ferme les yeux devant un magnifique spectacle, comme un aveugle qui déclarerait stupidement que la lumière n’existe pas. Mais il suffit que j’ouvre les yeux pour qu’elle me pénètre !

Telle est la certitude confiante de Diadoque[8] : ceux qui accueillent la lumière du Christ, c’est-à-dire sa présence personnelle, en sont intimement illuminés. Le fond de leur cœur est désormais habité[9]. Bonne nouvelle, qui nous éclaire et nous rassure : le Christ que nous avons reçu a mis fin à la noirceur de nos vies, comme le jour a succédé à la nuit. Dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu[10], dit saint Jean. Et saint Paul : Vous êtes enfants de lumière, enfants du jour. Nous ne sommes pas de la nuit, des ténèbres[11].

Le cœur divisé ?

Mais les messaliens avaient d’autres textes à l’appui de leur thèse selon laquelle le chrétien demeure un être « hanté » par le mal. Ils citaient par exemple cette parole de Jésus : Du cœur procèdent mauvais desseins, meurtres, adultères, débauches, vols, faux témoignages[12]… et expliquaient : « Le mal a pénétré dans nos âmes, il a atteint jusqu’aux os de nos membres. […] Ainsi le péché est dans l’âme et la grâce de Dieu coexiste avec lui[13]. » Diadoque leur répond :

Le cœur, il est vrai, fait naître des pensées bonnes ou mauvaises. Mais s’il produit des idées mauvaises, ce n’est pas selon sa nature : c’est parce que, depuis la première tromperie [du démon], il garde comme une vieille habitude le souvenir du mal. Le plus souvent, les pensées mauvaises viennent de la méchanceté des démons. Seulement nous les ressentons toutes comme si elles provenaient du cœur. C’est pourquoi certains se sont imaginés que le péché cohabitait dans l’esprit avec la grâce[14].

Ainsi donc, même si on les trouve dans l’âme, les pensées mauvaises ne proviennent pas de l’âme elle-même, mais sont le résultat de sollicitations du dehors. Elles sont en elle comme un corps étranger, comme l’effet d’une « fêlure » partielle que le péché a introduite en nous et qui nous fait perdre de vue notre unité profonde. Mais cette unité demeure, et nous la retrouvons pleinement par la grâce. Alors, comme l’écrit Diadoque, nous sommes délivrés du sentiment d’être divisés.

Il arrive que l’âme ait simultanément des pensées bonnes et d’autres qui ne le sont pas […]. En effet, depuis qu’un glissement de notre intelligence a mis l’homme dans un état de « double science », il est entraîné, même s’il ne le veut pas, à produire à la fois des pensées bonnes et des pensées mauvaises. […] Lorsqu’il s’efforce de concevoir le bien, il se souvient aussitôt du mal, car par suite de la désobéissance d’Adam, son souvenir se trouve comme scindé en une double pensée. Mais si nous commençons, avec un zèle fervent, à observer les commandements de Dieu, tous nos sens, désormais, sont illuminés dans un sentiment profond par la grâce, qui consume en quelque sorte nos idées à nous et qui, pénétrant notre cœur d’une certaine paix, d’une amitié inaltérable, nous dispose à raisonner spirituellement et non plus selon la chair[15].

Le péché n’appartient pas à notre nature. Le mal est en nous une séquelle, un souvenir mauvais, que la grâce dissipe comme un cauchemar et un mirage. La vie chrétienne nous rend accès à la vérité de notre être profond, fait à l’image de son Créateur. Loin du pessimisme anthropologique qui a quelquefois marqué l’histoire du christianisme, Diadoque nous invite à l’action de grâces pour ce don premier et définitif. Notre âme est faite pour l’amitié avec Dieu !

La maison occupée ?

À l’optimisme de Diadoque, les messaliens croient pouvoir opposer l’importance et la nécessité du combat spirituel. La partie n’est pas gagnée, disent-ils : même après avoir reçu la grâce, le chrétien doit chasser de son âme l’ennemi qui continue de s’y infiltrer. Le diable est pour eux cet homme fort de la parabole[16] qu’il faut ligoter pour réussir à le déloger, cet intrus puissant qui « squatte » notre maison intérieure. « Comme un soldat qui a déposé son char dans la demeure de quelqu’un a la possibilité d’y entrer et d’en sortir quand il veut, ainsi le péché peut vivre dans l’âme. […] Même après le baptême, le voleur a le pouvoir d’y entrer et d’y faire ce qu’il veut[17]. » D’où l’insistance des messaliens sur les pratiques ascétiques, censées exorciser l’âme de ses vieux démons.

Diadoque fait une lecture tout à fait différente de la parabole. Pour lui, la victoire est acquise : non par nos efforts, mais par le Christ lui-même, ce plus fort dont parle Jésus en saint Luc[18] et qui, désormais, est le roi de notre âme.

Le Seigneur dit dans l’Évangile : Le fort ne peut être chassé de la maison que si un plus fort ne l’enchaîne, ne le dépouille et ne le met dehors. Comment donc quelqu’un qui a été chassé si honteusement pourrait-il revenir et vivre avec le vrai maître, qui repose à son aise dans sa propre maison ? Un roi qui a jadis vaincu un ennemi rebelle n’admettra pas l’idée de lui voir partager son palais ! Il l’égorgera plutôt sur le champ, ou du moins le livrera enchaîné, pour un long supplice et une mort misérable, à ses propres soldats[19].

Certes, Jésus parle d’une maison libre et balayée où les démons veulent revenir en force[20]. Mais c’est justement dans la mesure où elle est vide, et non pas habitée par Dieu ! « D’où il nous faut induire ceci : tant que le Saint-Esprit réside en nous, Satan ne peut entrer et s’établir dans le fond de l’âme[21]. » Or le Saint-Esprit réside effectivement en nous, affirme Diadoque avec force :

Car lorsque la grâce divine, avec une dilection infinie, refaçonne les traits de l’image divine en vue de la ressemblance, où pourrait trouver à se nicher le personnage du malin, étant donné qu’il n’y a rien de commun entre la lumière et les ténèbres ? […] Il n’est donc pas possible que dans une âme dont l’empreinte est unique et simple, deux personnages viennent s’installer comme certains l’ont cru[22].

Donnons un dernier exemple de la lecture confiante des Évangiles qui est celle de Diadoque. L’image de Satan « tombant du ciel comme l’éclair[23] » pourrait sembler effrayante : signifie-t-elle que le démon, chassé des hauteurs célestes, pourrait pénétrer l’âme des croyants ? Pour Diadoque, au contraire, elle est l’assurance que le diable est un « banni » qui n’a sa place ni chez les anges, ni en nous :

Le Seigneur lui-même dit que Satan a été jeté du ciel comme l’éclair, pour que cet être hideux ne puisse même pas poser le regard sur la demeure des saints anges. Comment donc celui qui n’est pas jugé digne de la société des bons serviteurs pourrait-il partager avec Dieu le domicile de l’esprit humain[24] ?

Forts de cette certitude, il nous reste à comprendre pourquoi les chrétiens, y compris les plus saints, sont tentés, attaqués et éprouvés. Que le mal soit éradiqué de notre âme par le baptême et par la foi, nous voulons bien le croire : mais nous faisons tous l’expérience de la faiblesse et du péché. Comment affronter ces situations et progresser dans la grâce ? La suite de notre étude, à l’écoute de cet authentique maître spirituel qu’est Diadoque de Photicé, nous fournira de précieuses réponses. Laissons-le, pour finir, nous en donner un indice, presque comme un secret :

Si, parce que nous avons à la fois des pensées bonnes et mauvaises, on croit que le Saint-Esprit et le diable cohabitent dans notre esprit, qu’on sache que la cause en est que nous n’avons pas encore goûté et vu comme le Seigneur est doux[25].

Étonnante remarque ! La douceur du Christ serait-elle sa véritable force, terrassant le Malin lui-même ? Et dans ce cas, comment communier à cette douceur pour participer à sa victoire ? Une voix venue de Grèce, il y a quinze siècles, nous y invite et nous en ouvre le chemin. Nous continuerons à l’écouter.

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Daniel Vigne, « À l’écoute de Diadoque de Photicé (II) », dans Vives Flammes. Revue Carmélitaine de spiritualité n° 273 (décembre 2008), p. 54-61.

À l’écoute de Diadoque de Photicé (II)

Notre première approche de l’œuvre de Diadoque[26] a permis de clarifier une question difficile : celle de la présence et de l’action du démon dans l’âme du chrétien. Diadoque nous a appris à ce sujet une vérité capitale. La grâce du baptême, accueillie dans la foi, nous purifie en profondeur et chasse de nos cœurs l’esprit du mal. Dieu lui-même est venu habiter en nous, et il ne cohabite pas avec le diable ! Ce dernier peut toujours nous attaquer de l’extérieur, nous troubler comme un intrus, mais notre maison n’est plus la sienne. Nous sommes les hôtes de Dieu, qui « demeure en nous et nous en lui[27] ».

Fermement établis sur cette vérité, nous devons encore comprendre comment en faire l’expérience : comment goûter la présence de Dieu en nous, l’accueillir toujours davantage et ainsi échapper aux attaques du mal. La réponse de Diadoque nous fait aujourd’hui découvrir un autre thème très important de son œuvre : le souvenir, la mémoire. Le mot mnèmè et ses dérivés[28] sont partout présents dans les Chapitres gnostiques ; on pourrait même dire qu’ils en sont la clé. La vie chrétienne, pour ce grand spirituel, est en quelque sorte un acte constant de réminiscence. En quel sens, c’est ce qu’il nous faut mieux comprendre.

Précisons tout de suite qu’il ne s’agit pas de se remémorer le passé, de ruminer les événements heureux ou malheureux qui ont jalonné notre vie. Il ne s’agit pas davantage de s’intéresser à une quelconque préexistence ou vie antérieure. Ce n’est pas sur la ligne horizontale du temps que le souvenir en question nous entraîne, à reculons : c’est sur une ligne verticale qu’il nous élève, vers le haut. Il s’agit du souvenir de Dieu (mnèmè tou Theou), de sa présence constante, de sa bonté inouïe, de son amour miséricordieux. Car « si nous sommes infidèles, lui reste fidèle[29] ». Se souvenir de Dieu, c’est d’abord se rappeler que lui ne nous oublie pas !

Sur cette merveilleuse vérité, nous pouvons nous appuyer à chaque instant. C’est elle qui nous établit dans la présence du Seigneur, la confiance en l’avenir, et qui nous garde du mal. Mais comment, plus précisément, le souvenir de Dieu soutient-il notre vie spirituelle ? À l’écoute de Diadoque, j’évoquerai ce thème à l’aide de trois mots qui sonnent comme un secret : confiance, silence, persévérance. Trois conseils avisés qui nous aideront à faire face aux esprits du mal, aux bruits du monde et aux difficultés de la vie.

Confiance

Commençons par rappeler avec force le principe : Dieu est en nous et nous en lui. Nous sommes gardés. C’est justement ce que les démons veulent nous faire oublier ! Nous devons avant tout nous souvenir de cette grande vérité : le fond de notre âme est tapissé par la grâce ; le reste est adventice. Forts de cette certitude, nous sommes inexpugnables.

Il est impossible, vraiment, de goûter de façon intérieure la divine bonté, et aussi d’éprouver sensiblement combien les démons sont mauvais, si on ne se convainc pas pleinement que la grâce a fixé sa demeure dans le fond de notre âme, tandis que les esprits mauvais séjournent à la périphérie. Cela, les démons ne veulent jamais le laisser croire parmi les bommes, de peur que l’esprit humain, bien informé du fait, ne s’arme contre eux du souvenir de Dieu[30].

Il est le roc sur lequel notre vie repose ; en nous souvenant de Lui, nous nous affermissons toujours davantage. Mais nous ne devenons pas sûrs de nous-mêmes ni de notre propre force, au contraire : le souvenir de Dieu nous rend encore plus conscients de ce qui nous éloigne de Lui. En tournant nos pensées vers Dieu, nous découvrons combien notre esprit est lent à croire et lourd à élever. En levant les yeux vers le ciel, nous nous apercevons que notre regard n’est pas pur, mais troublé. Notre sensibilité, peu à peu, s’affine et s’approfondit : nous devenons plus humbles, plus conscients de nos faiblesses et de nos fautes. Mais nous gardons confiance – et même dans nos larmes, brille une douce lumière.

C’est le fait de peu de personnes de connaître exactement toutes leurs chutes ; cela n’appartient qu’à ceux dont l’intellect ne se laisse jamais soustraire au souvenir de Dieu. Les yeux de notre corps, lorsqu’ils sont en bonne santé, peuvent voir jusqu’aux moustiques et aux petits insectes qui volent dans l’air ; mais lorsqu’ils sont gênés par la maladie ou par un voile, même si un grand objet se présente à eux, ils ne le voient que confusément et ne perçoivent plus du tout les petits. De même aussi pour l’âme : si, par une attention soutenue, elle affaiblit l’aveuglement qui lui vient de l’amour du monde, elle regarde comme très grandes ses chutes les plus légères et ne cesse d’offrir à Dieu larmes sur larmes au milieu de ses actions de grâces[31].

Car le progrès spirituel ne consiste pas à être affranchi de toute difficulté. Il nous dégage des pièges du mal, mais nous rend le Bien plus désirable et sa privation plus douloureuse. « Je me souviens de Dieu et je gémis dans la nuit[32] », dit le psalmiste, et ailleurs : « Qu’as-tu, mon âme, à défaillir, que gémis-tu sur moi ? » Mais sa plainte est en même temps un acte de confiance : « Mon âme vient-elle à défaillir, je me souviens de toi… Je me souviens, et mon âme en moi s’épanche…[33] » Ainsi le souvenir de Dieu nous fait languir de lui. Plus nous le cherchons, plus nous le trouvons, et plus il nous manque ! Diadoque nous partage la même expérience. Dans son élan vers Dieu, dit-il,

L’âme souffre davantage, parce que d’une part elle porte le souvenir de l’amour spirituel, mais d’autre part elle ne peut en acquérir le sentiment, faute d’être parvenue aux travaux les plus accomplis[34].

La confiance est un paradoxe. Elle nous rend à la fois forts et humbles, riches et pauvres, comblés et suppliants. Elle nous comble et nous creuse, nous remplit d’un Autre en nous libérant de nous-mêmes, nous réjouit et nous met en souffrance. Elle est un précieux manque – et ceux qui ne l’ont pas sont bien à plaindre, car il leur manque ce manque ! Bienheureuse soif, qui nous ramène vers la Source…

Silence

Le trésor de la confiance, c’est-à-dire de la foi, nous devons le protéger plus précieusement qu’un bijou dans son écrin. Le souvenir de Dieu, brise légère, n’aime pas le bruit. La « petite voix intérieure » a besoin, au contraire, de quiétude et de silence. Pour grandir, la vie spirituelle doit s’y abriter régulièrement, faute de quoi elle se dissipe et se disperse. L’auteur illustre son propos par ce qu’on pourrait appeler la « parabole du hammam » :

De même qu’à être ouvertes continuellement, les portes du bain ont tôt fait de chasser au dehors la chaleur du dedans, de même aussi, quand l’âme cède à l’envie de beaucoup parler, même si tout ce qu’elle dit est bon, elle dissipe son souvenir de Dieu par la porte de la voix. Aussi, désormais, elle est privée des pensées opportunes, elle expose en foule aux premiers venus le flux de ses raisonnements, n’ayant plus le Saint-Esprit pour la conserver en des idées sans images ; car le bien fuit toujours la loquacité, étranger qu’il est à toute sorte de trouble et d’imagination. C’est donc une belle chose que le silence gardé à propos, ce n’est rien moins que le père de très sages pensées[35].

Le monde nous pousse au bavardage, aux commérages, aux critiques d’autrui qui sont des façons indirectes de se faire valoir. La radio et la télé déversent des flots de paroles dont très peu méritent d’être retenues. Mais le chrétien échappe au piège de cette logorrhée ; contre le verbiage généralisé, il entre en résistance. Là où les uns disent : la langue est notre fort, qui serait notre maître ? », là où les autres parlent de paix à leur prochain, et le mal est dans leur cœur[36], le chrétien continue d’écouter la petite voix intérieure. Il sait se retirer pour l’écouter dans le silence, dans un cœur recueilli.

Le discours de la sagesse mondaine incite constamment l’homme à rechercher la gloire. Ne pouvant, en effet, procurer le bienfait profond d’une expérience intérieure, il offre à ses admirateurs l’amour des louanges, formé qu’il est par des hommes vaniteux. Nous reconnaîtrons donc sans erreur la bonne disposition qui accompagne la parole d’origine divine à ceci : que dans un silence détaché, nous consacrons les heures où l’on se tait au fervent souvenir de Dieu[37].

Ce que l’on dit des paroles et du bruit vaut aussi des images. À quel rythme et avec quelle profusion notre société en produit ! Mais le chrétien dit : Garde mes yeux des images de rien[38]. Car il sait que la vue, comme l’ouïe, doit être gardée de la dispersion et de la distraction pour que l’esprit se souvienne de Dieu. Avant la faute, nos premiers parents avaient en mémoire la parole divine ; la voix du serpent et la vue de l’arbre leur ont été fatals. Le péché originel est un péché d’oubli !

Que la vue, le goût et tous les autres sens dissipent la mémoire du cœur quand nous en usons sans discrétion, la première Ève nous le fait connaître : en effet, tant qu’elle n’avait pas regardé avec plaisir l’arbre défendu, elle se souvenait consciencieusement du précepte divin. Elle était encore comme abritée sous les ailes du divin amour. […] Fixant toujours les yeux sur le fond de notre cœur avec un souvenir incessant de Dieu, vivons comme des aveugles en cette vie trompeuse. Car c’est le propre d’une philosophie vraiment spirituelle de garder les ailes coupées à l’amour des choses visibles[39].

À qui ferme les yeux aux images de rien, et les oreilles aux bavardages mondains, le retour au paradis est possible. Par la conversion des sens, le retournement de l’intelligence, le souvenir du Dieu vivant, s’ouvre un chemin de délivrance et de vie. Chemin facile ? Non, mais Diadoque nous fait connaître le moyen d’y progresser.

Persévérance

Le souvenir de Dieu n’est pas, nous l’avons dit, une rumination du passé. Dans sa tension vers l’en-haut, elle inclut l’en-avant et nous pousse vers lui. Elle est « souvenir de l’avenir ». Elle est espérance, donc persévérance. Diadoque ne nous cache pas la longueur du chemin, mais nous partage une bonne nouvelle : la deuxième moitié du parcours est plus facile que la première. Les débuts, certes, semblent exigeants. Mais en avançant, notre mémoire s’allège, nos mauvais souvenirs (car il y en a, malheureusement) s’estompent : des ailes nous sont données à la place du sac à dos !

Pour ceux qui commencent à s’éprendre de la piété, la voie de la vertu paraît bien rude et repoussante, non qu’elle soit telle en réalité, mais parce que dès le sein maternel la nature humaine se meut à l’aise dans les plaisirs. Mais pour ceux qui ont la force d’en dépasser le milieu, c’est une pente de tout repos. Car les mauvaises habitudes, soumises aux bonnes par l’exercice du bien, disparaissent avec le souvenir des plaisirs contraires à la raison : désormais l’âme parcourt avec plaisir tous les sentiers des vertus[40].

Diadoque est-il trop optimiste ? Néglige-t-il le fait que même pour les plus saints, le chemin vers Dieu passe par l’épreuve et le sentiment d’abandon ? Un dernier texte nous montre au contraire qu’il a personnellement connu la terrible tentation de l’« acédie », cette froideur de l’âme, cette sécheresse noire qui hante les hauteurs de la vie spirituelle. Mais c’est encore par le souvenir de Dieu qu’il en a été sauvé.

Quand notre âme commence à ne plus désirer les charmes de la terre, alors, souvent, un esprit de dégoût l’envahit sournoisement, qui ne lui permet plus de se livrer avec plaisir au ministère de la parole et ne lui laisse pas non plus le désir pénétrant des biens futurs. Il dévalue à l’excès cette vie temporaire, comme ne comportant pas de dignes œuvres de vertu. Il déprécie la science elle-même, sous prétexte qu’elle a déjà été accordée à beaucoup d’autres, ou bien qu’elle ne promet pas de nous enseigner quoi que ce soit de parfait. Mais nous échapperons à cette impression de tiédeur et de lâcheté en assignant à notre esprit des limites bien étroites et en portant nos regards sur le seul souvenir de Dieu. Ainsi seulement, en effet, l’intellect reviendra rapidement à sa ferveur et pourra se soustraire à cette dissipation déraisonnable[41].

Ainsi, d’un bout à l’autre de la vie spirituelle, la mnèmè tou Theou est une boussole orientant notre marche, indiquant toujours la bonne direction. Diadoque de Photicé nous la confie avec ces mots qui en sont comme le mode d’emploi : confiance, silence, persévérance. Il a encore d’autres conseils : à nous d’en faire usage. Mais souvenons-nous, oui, n’oublions pas de nous souvenir de Dieu !

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Daniel Vigne, « À l’écoute de Diadoque de Photicé (III) », dans Vives Flammes. Revue Carmélitaine de spiritualité n° 274 (mars 2009), p. 64-71.

À l’écoute de Diadoque de Photicé (III)

Les écrits des grands spirituels sont comme des puits dont l’eau se renouvelle : chaque fois qu’on y plonge le seau, elle est là, toujours aussi fraîche. Ainsi en est-il des œuvres de Diadoque de Photicé[42] : on ne se lasse pas d’en retirer des conseils pleins de sagesse et de saveur. Abordons aujourd’hui un thème central dans sa pensée : celui de la sensibilité spirituelle et, conjointement, du discernement qu’elle exige. Est-il possible à l’homme d’éprouver sensiblement la grâce de Dieu ? Et si oui, à quelles conditions ?

La sensibilité spirituelle

Saint Paul, déjà, priait pour que les Philippiens acquièren cette vraie connaissance et cette sensibilité (aisthesis) parfaite qui vous donneront de discerner le meilleur[43]. Le grec aisthesis, d’où vient le mot esthétique, désigne ici la perception dans ce qu’elle a de plus délicat : un tact affiné, disait la traduction de la Bible de Jérusalem pour souligner le caractère impalpable de cette expérience.

Mais si subtil qu’il soit, le sens spirituel n’en est pas moins une réalité, qui fait partie de toute vie chrétienne. Chaque chrétien en est doté, quand bien même il l’ignore, l’oublie ou le néglige. Chacun de nous, en effet, peut « capter » la grâce, non de façon intense et bouleversante comme les grands mystiques, mais ténue, discrète, voire secrète et pourtant certaine. Grand paradoxe que celui d’une « imperceptible  perception » : et pourtant, nous savons que ce ne sont pas des mots vides. Notre vie de croyants nous ouvre peu à peu à cette action de l’Esprit que la Bible compare à une brise légère, une caresse de silence. Par des suggestions, des motions intérieures, elle façonne notre cœur et le transforme, le rendant sensible aux énergies divines. Alors notre âme « goûte » ces réalités immatérielles comme notre corps le fait avec les aliments.

La sensibilité (aisthèsis) spirituelle est un goût très fin des choses que l’on discerne. De la même façon, en effet, que par notre sens corporel du goût, lorsque nous allons bien, nous discernons sans erreur le bon du mauvais et nous portons vers ce qui est doux, de même aussi, quand notre esprit commence à se mouvoir dans la pleine santé et un grand détachement, il peut sentir pleinement la consolation divine et ne jamais se laisser entraîner par ce qui lui est contraire. Comme le corps, en effet, en goûtant les douceurs terrestres, est infaillible dans l’expérience du sens, de même aussi, quand l’intellect jubile au-dessus des penchants de la chair, il peut goûter sans erreur la consolation du Saint-Esprit, selon qu’il est écrit : Goûtez et voyez comme le Seigneur est bon[44].

L’insistance de Diadoque sur cette aisthésis le rapproche de nombreux auteurs spirituels. Comme l’a montré Karl Rahner, on trouve déjà chez Origène « le début d’une doctrine des cinq sens spirituels[45] », selon laquelle Dieu peut être vu, entendu, senti, touché, goûté intérieurement. Chaque sens du corps a son équivalent dans l’âme : la vie spirituelle ne se déploie pas dans la pure abstraction, elle est concrète à sa manière.

De même que les sens corporels nous attirent avec une sorte de violence vers ce qui nous paraît beau, de même le sens spirituel (aisthèsis tou noû) a coutume de nous guider vers les biens invisibles, lorsqu’il a goûté la bonté divine. Car chaque chose aspire de toute manière à ce qui lui est directement apparenté[46].

Toute la tradition chrétienne confirme la possibilité d’une expérience sensible de Dieu, semblable à celle que nous faisons des réalités corporelles. « Je sentais avec une très grande assurance que c’était bien Dieu qui agissait en moi », écrit sainte Thérèse d’Avila, « je nomme goût véritable cette consolation suave et paisible[47]. » Les exercices spirituels de saint Ignace, en prenant appui sur l’imagination, mettent le sens de la vue au service de la vie spirituelle. La spiritualité de l’École française, au XVIIe siècle, renouvellera cette attention particulière à la présence de Dieu expérimentée dans toute la vie, y compris dans les réalités les plus concrètes et les plus humbles. Et que dire de sainte Thérèse de Lisieux, qui nous invite à entrer dans la « petite voie » d’une obéissance de tous les instants ?

Oui, Dieu n’est pas une idée abstraite, mais une présence infiniment proche, à la fois impalpable et certaine. Nous pouvons en esprit l’écouter, le voir, le sentir, le toucher, le goûter. Je me tiens à la porte et je frappe ; si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi, est-il écrit, et encore : Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite[48]. Comment ne pas voir que ces paroles du Christ évoquent une expérience qui mobilise toute notre aisthèsis ?

Un nécessaire discernement

Pourtant, la vie chrétienne doit se garder de toute sensiblerie. Elle exige une grande vigilance, un sérieux discernement. Car il s’en faut de beaucoup que toutes nos impressions et émotions soient l’œuvre de la grâce ! Nous ne devons pas plaquer notre sensibilité naturelle sur la vie spirituelle. De plus, Dieu ne transforme pas seulement notre cœur par des consolations, mais aussi par des épreuves. L’absence de joie sensible n’est pas nécessairement le signe que nous sommes loin de Dieu, de même que tout sentiment agréable n’est pas nécessairement l’effet d’une action divine. Dans ce dédale, où les mouvements de notre affectivité charnelle côtoient ceux de l’Esprit, comment s’y retrouver ? Cherchons chez Diadoque quelques éléments de réponse.

Un premier rappel porte sur la « crainte de Dieu » comme fondement de notre relation à Lui. Il ne s’agit évidemment ni de peur, ni de méfiance, mais de cet humble respect qui doit nous garder tout petits devant le Très-Bon. La crainte est ici non le contraire de l’amour, mais le chemin qui y conduit. Craindre Dieu, c’est déjà l’aimer. C’est s’en remettre à Lui, et non à nous-mêmes, dans un certain abandon. C’est être plus attentifs à sa grandeur qu’à nos petits états d’âme. En ce sens, la crainte est libératrice. Elle nous évite de nous prendre pour le centre du monde. Elle nous met en route vers un plus grand amour.

Nul ne peut aimer Dieu avec la sensibilité du cœur (aisthèsis tès kardias) s’il n’a d’abord commencé par le craindre de tout son cœur ; en effet, purifiée par l’action de la crainte et comme assouplie, l’âme en viendra à pratiquer l’amour. Mais elle ne peut acquérir une telle crainte de Dieu si elle ne sort de tous les soucis temporels. Lorsque l’esprit s’est mis dans une grande paix et un grand détachement, alors la crainte de Dieu le tourmente, en le purifiant, dans un sentiment profond, de toute son épaisseur terrestre, pour le conduire ainsi à un grand amour de la bonté de Dieu. Ainsi la crainte est le fait de ceux qui se purifient encore et s’accompagne d’une charité moyenne ; l’amour parfait appartient à ceux qui sont déjà purifiés, en qui il n’y a plus de crainte[49].

Car il ne s’agit pas de craindre Dieu lui-même, mais de craindre de l’offenser. Ce n’est pas de lui que nous devons nous garder, mais de nos propres penchants désordonnés. Le discernement consiste d’abord à reconnaître qu’il y a en nous tout un remuement d’affects, de sentiments, qui ont besoin être apaisés. D’où une autre insistance de Diadoque sur l’importance du calme, d’une certaine tranquillité d’âme, qui permet à notre vie intérieure de se décanter. Comment y voir clair dans ce qui nous arrive si nous sommes constamment excités et agités ? La vie chrétienne exige, au moins par moments, de laisser nos pensées se pacifier dans le silence. Alors, sans effort, la vase se dépose et l’eau retrouve sa transparence :

Ceux qui luttent doivent garder sans cesse leurs pensées à l’abri des tempêtes, afin que l’esprit puisse discerner les suggestions qui accourent vers lui, qu’il garde dans les trésors de la mémoire celles qui sont bonnes et viennent de Dieu, tandis qu’il rejettera celles qui sont perverses et diaboliques comme étrangères à sa nature. En effet, quand la mer est calme, le regard des pêcheurs pénètre jusqu’aux mouvements de ses profondeurs, en sorte qu’aucun des êtres qui en parcourent les sentiers ne leur échappe ; mais quand elle est agitée par les vents, elle cache dans sa sombre agitation ce qu’elle laisse clairement voir lorsqu’elle est transparente. Alors les pêcheurs ne parviennent plus à mettre en œuvre leur savoir-faire. C’est bien ce qui arrive à l’esprit contemplatif, quand le fond de son âme est troublé par la colère et l’iniquité[50].

L’image de la décantation le fait bien comprendre : le discernement permet de séparer la boue et l’eau pure, les méandres de notre vie psychique et la simplicité de la grâce. Le marécage doit devenir un lac où le ciel se reflète. Mais ce processus est lent : ne soyons pas surpris si une partie de nous-mêmes est encore « vaseuse » et opaque. Les profondeurs de l’âme ne s’éveillent que peu à peu à la vie divine. Gardons confiance si certains aspects de notre caractère et de notre tempérament mettent du temps à être visités par la grâce. Le discernement n’est pas un jugement expéditif, encore moins un verdict qui condamne. Il est un regard d’amour, qui accompagne et favorise notre progressive transformation. Diadoque en donne une belle image :

Lorsque pendant la saison d’hiver, quelqu’un se tient en plein air, tout tendu vers le Levant, au commencement du jour, les parties de devant reçoivent du soleil un peu de chaleur, tandis que son dos en est entièrement privé parce que le soleil n’est pas au-dessus de sa tête ; de même aussi, ceux qui débutent dans la vie spirituelle ont le cœur partiellement réchauffé par la sainte grâce. C’est pourquoi leur esprit commence à porter quelques fruits de pensées spirituelles, mais d’autres parties du cœur continuent à avoir les pensées de la chair, parce que tous les membres du cœur ne sont pas encore éclairés, dans un sentiment (aisthèsei) profond, par la lumière de la sainte grâce[51].

Il y a une autre illusion dont le discernement doit nous garder : celle d’une vie chrétienne sans ombres et sans larmes. Ne rêvons pas d’une parfaite quiétude, d’une « zénitude » impassible et indifférente ! Diadoque dissipe ce mirage en nous rappelant que le chemin est étroit, sinueux ; que même dans la foi, cette vie reste pour nous une alternance de consolations et de désolations. Dieu permet que des épreuves nous atteignent. Elles ne sont pas là pour nous détruire, mais pour nous faire grandir :

C’est comme une mère qui, voyant son petit enfant regimber contre ce qui a été réglé pour son allaitement, le repousserait quelque temps loin de ses bras, pour qu’effrayé par des hommes qui l’entourent avec un air rébarbatif ou par des bêtes quelconques, il retourne avec une grande frayeur et des larmes se blottir dans le sein maternel. […] La désolation éducative apporte à l’âme beaucoup de chagrin, d’humiliation et aussi un juste désespoir, pour que la partie qui recherche la gloire et s’exalte facilement rentre comme il convient dans l’humilité ; mais aussitôt elle amène au cœur la crainte de Dieu, les larmes de l’aveu et un grand désir du beau silence[52].

À ces moments difficiles, même les plus avancés dans la vie spirituelle n’échappent pas. Mais c’est justement pour qu’ils échappent au pire des dangers : celui de l’orgueil. Rien de plus grave, en effet, que de se croire parvenu à un stade supérieur, car c’est alors que l’âme grisée prépare sa chute. Aussi Dieu laisse-t-il parfois les démons tourmenter les saints pour leur éviter ce grand péché[53]. Mais nous qui ne sommes pas des saints, qui sommes encore au tout début du chemin, laissons Diadoque nous partager un encouragement en forme de confidence :

Ceci m’a été raconté par un de ceux qui aiment le Seigneur d’une résolution insatiable. « Comme je désirais, dit-il, connaître de science l’amour de Dieu, sa souveraine bonté me l’a accordé dans un grand sentiment (aisthèsei) de plénitude ; et j’en ai si fortement éprouvé l’action que mon âme brûlait alors, avec une joie et une charité ineffables, de sortir du corps et de s’en aller vers le Seigneur, et qu’elle ne connaissait plus, en quelque sorte, la tournure de cette vie éphémère[54]. »

Comment douter que celui écrit qui écrit ces lignes sait de quoi il parle ? Il attribue ces paroles à un autre, mais elles viennent de lui. Diadoque nous atteste que Dieu n’est pas un grand absent inaccessible, mais un Vivant, donateur de vie, que nous pouvons connaître de façon à la fois lucide et sensible. Retenons, de ce texte, le beau thème de la joie : il fera l’objet de nos prochaines lectures.

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Daniel Vigne, « À l’écoute de Diadoque de Photicé (IV) », dans Vives Flammes. Revue Carmélitaine de spiritualité n° 275 (juin 2009), p. 54-61.

À l’écoute de Diadoque de Photicé (IV)

L’auteur des Cent chapitres spirituels[55] nous est presque inconnu. On sait seulement, comme le signalait un article précédent, que Diadoque fut évêque en Épire, au nord de la Grèce, dans les années 460-470. Les rares indices que nous avons de sa vie ne permettent pas de s’en faire une idée précise : comment a-t-il connu la tradition des Pères du désert, dont son œuvre est un fidèle reflet ? Fut-il moine avant de devenir évêque ? Comment prêchait-il, comment célébrait-il, dans quel environnement concret vivait-il ? Tout cela reste hors de notre portée…

Et pourtant, les écrits de ce mystique nous le rendent proche, presque familier. C’est une âme de feu, touchée par la grâce. C’est un intime du Christ, en qui il a mis sa foi. C’est aussi – ce que nous verrons aujourd’hui – un témoin de la joie chrétienne. Il évoque souvent cette joie profonde, qui ne vient pas du monde, mais de Celui qui a vaincu le monde par sa mort et renouvelé toutes choses par sa résurrection. Diadoque devait sûrement, de son vivant, rayonner déjà de cette joie pascale, puisqu’il nous la partage encore, étant aujourd’hui entré dans la joie totale.

Mais comment goûter à une telle joie, nous qui sommes si souvent dans l’incertitude, l’inquiétude et le mécontentement ? La joie est simple, or nous sommes (et de plus en plus) des êtres compliqués. La joie va droit au but, or nous hésitons constamment sur notre chemin de conversion. La joie surmonte les épreuves, or les contrariétés nous attristent et nous rongent. Nos humeurs changent si vite, pour un oui ou un non !

Diadoque peut nous aider à découvrir cette « joie parfaite » que chantait saint François d’Assise, même dans les pires difficultés. Cette joie secrète dont Jésus dit : Votre cœur sera dans la joie, et votre joie, nul ne vous l’enlèvera[56]. Cette joie qu’il nous promet avec force : Demandez et vous recevrez, pour que votre joie soit complète[57]. Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite[58].

Pour trouver la vraie joie, retenons trois enseignements de Diadoque, trois leçons de vie très simples, mais qui nous en apprennent plus que bien des discours. D’abord, qu’il y a de fausses joies. Ensuite, que la joie est un cadeau divin. Enfin, qu’il y a un lien étroit entre joie et humilité. Sur ces trois points, écoutons-le nous partager son expérience.

Les joies trompeuses

Ce ne sont pas les plaisirs du corps ni les distractions passagères dont Diadoque veut ici nous parler. Il est évident, en effet, que ces petites satisfactions sont superficielles, alors que la joie est un sentiment spirituel beaucoup plus intense et durable ; elles ne sont pas nécessairement mauvaises ni méprisables, elles ne nous éloignent pas forcément de Dieu, mais sont sans rapport direct avec la joie comme telle. Ce dont Diadoque veut nous avertir est beaucoup plus subtil : ce sont des joies apparemment spirituelles, mais qui sont en réalité charnelles et décevantes. Donnons-en quelques exemples.

Il y a d’abord la joie de la fausse générosité, que l’épître de Jean appelle l’orgueil de la richesse[59] : le sentiment de supériorité qui nous flatte lorsque nous faisons du bien à d’autres. Diadoque, qui était sans doute de milieu aisé, a peut-être connu cette tentation pernicieuse : se réjouir de sa propre justice, de ses actes bons. C’est une véritable perversion du bien, car il devient l’occasion d’un mal ! De plus, un jour ou l’autre, cette fausse joie nous laisse vides et amers. Mieux vaut prendre conscience le plus vite possible de notre pauvreté intérieure, de notre profonde misère :

Il est beau de rejeter […] le sentiment et la fierté déraisonnable de la richesse, en haïssant nos propres désirs, c’est-à-dire notre âme, pour ne plus avoir la joie de distribuer notre argent, et pour tenir absolument pour rien notre âme, avec la conscience que nous ne faisons rien de bien. En effet, tant que nous avons abondance de richesses, nous prenons une grande joie à les distribuer, si du moins le bien nous attire, en étant heureux de penser que nous obéissons au précepte divin. Mais quand nous avons tout donné, une tristesse et une humiliation infinies nous envahissent, car nous ne faisons plus rien qui soit digne de la justice[60].

Il y a aussi la joie de la fausse science, qui nous persuade que nous savons des choses sur Dieu et qui nous donne envie d’en parler abondamment. Mais nos paroles sont vides, ou du moins insuffisamment remplies. Nous nous prenons pour de grands théologiens, mais nous ne sommes que des apprentis. D’où l’invitation de Diadoque à revenir aux fondamentaux :

Notre intellect […] se livre avec joie à la théologie à cause de l’ampleur et de la liberté des contemplations sur Dieu. Mais pour ne pas laisser libre cours à son envie de beaucoup parler, et pour ne pas le laisser, dans sa joie, s’exalter de façon inconsidérée, appliquons-nous le plus possible à la prière, à la psalmodie, à la lecture des Écritures Saintes. […] Ce faisant, nous n’amènerons pas notre intelligence à mêler ses propres mots aux paroles de la grâce et nous ne permettrons pas qu’emportée par trop de joie et de discours, elle soit entraînée par la vaine gloire[61].

Il y a encore la joie de la fausse piété, qui n’est qu’une effervescence naturelle. On croit alors être plus près de Dieu, mais on est plein de bavardage intérieur, d’intérêt pour soi-même et d’un sentiment d’autosatisfaction. La véritable adoration, nous dit Diadoque, ne se vit pas de cette manière, mais dans l’effacement le plus complet. Elle n’est ni volubile, ni contente de soi, mais pleine de componction :

Quand l’âme regorge de ses fruits naturels, elle chante plus fort la psalmodie et veut davantage prier vocalement. Mais quand le Saint-Esprit agit en elle, elle psalmodie et prie, en tout abandon et douceur, dans le secret du cœur. La première disposition s’accompagne d’une joie imaginative ; la seconde, de larmes intérieures, puis d’une sorte d’euphorie avide de silence[62].

La joie, cadeau divin

Ainsi les fausses joies sont multiples et trompeuses. Méfiez-vous des imitations ! Mais au-delà de ces pâles illusions existe la réalité qu’elles copient, et qui nous vient du ciel comme un cadeau. Diadoque distingue nettement la joie « désordonnée » qui vient de nous-mêmes, ou pire, des démons, et cette joie sage et « sans défaillance » qui nous est donnée dans l’Esprit Saint. La première est souillée par des pensées impures, le souci de soi, la tentation de revenir en arrière ; elle nous complique et nous divise intérieurement. La seconde, au contraire, nous simplifie, nous unifie, nous attire irrésistiblement vers Dieu :

Quand l’âme ne conçoit absolument plus rien que ce vers quoi elle est mue, il faut savoir que c’est l’action du Saint-Esprit. Car, pénétrée tout entière de cette douceur indicible, elle ne peut plus penser à rien d’autre, parce qu’une joie sans défaillance la transporte. Mais si, lorsqu’il reçoit cette énergie, l’intellect conçoit un doute quelconque ou une pensée malpropre, bien qu’il ait invoqué le saint Nom pour repousser le mal et non plus pour le seul amour de Dieu, il faut se dire que cette consolation vient du séducteur sous une apparence de joie ; et cette joie tout indéterminée et désordonnée vient de l’ennemi[63].

Ici doit être souligné un point important. Le fait que la vraie joie nous vient de Dieu ne nous rend pas passifs : nous ne sommes pas des réceptacles béats, nous collaborons à l’action de Dieu en nous. Sa joie est comme un feu qu’il s’agit de préparer et d’entretenir. Dieu donne à celui qui se donne : il a besoin de notre volonté pour la renforcer, de notre désir de le servir pour nous combler de ses bienfaits. Merveilleuse synergie, où chaque pas que nous faisons vers Dieu renforce son action en nous :

Le Seigneur nous dit, en nous conduisant sur le chemin du salut, qu’étroite et resserrée est la voie qui conduit à la vie, et il y en a peu qui s’y engagent. Mais à ceux qui veulent, avec une grande résolution, s’attacher à garder ses saints commandements, il dit : car mon joug est doux et mon fardeau léger. Il faut donc, dans les commencements du combat, accomplir avec une volonté intense les saints commandements de Dieu, afin que, voyant notre intention et nos travaux, notre bon Seigneur nous envoie une volonté toute prête à servir avec plaisir ses glorieuses volontés. C’est le Seigneur, en effet, qui dispose alors la volonté ; en sorte que nous pratiquerons sans cesse le bien dans une grande joie. Alors nous sentirons réellement que c’est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire, pour l’accomplissement de ses desseins bienveillants[64].

Certes, nous devons nous garder de croire que nos efforts nous sanctifient par eux-mêmes. Il n’y a rien d’automatique dans la vie spirituelle : la joie n’est pas l’effet d’une quelconque technique. De tout temps, les ascètes et les sages ont atteint tels ou tels résultats par un patient travail sur eux-mêmes ; ils ont acquis une certaine paix, une « zénitude ». Mais la joie est quelque chose de plus, qui nous soulève comme le levain dans la pâte. Au-delà de la sérénité, de la tranquillité naturelle, se trouvent la charité fervente, la joie inouïe qui nous viennent du Ressuscité.

Lorsque l’âme est arrivée à se connaître, elle produit d’elle-même une certaine contenance qui plaît à Dieu ; car, n’étant plus troublée par les soucis de la vie, elle engendre un désir de paix qui cherche dans une certaine mesure le Dieu de paix ; mais elle en est vite distraite. […] Voilà pourquoi les sages de la Grèce ne possédaient pas comme il fallait ce qu’ils croyaient obtenir par l’ascèse, car leur esprit n’était pas sous l’action de l’éternelle et toute véritable sagesse. Mais la chaleur apportée au cœur par le Saint-Esprit […] anime l’homme tout entier à une charité et à une joie sans fin. Il faut donc reconnaître la première et arriver à la seconde[65].

La joie divine ne doit donc pas être confondue avec la bonne humeur et l’optimisme humain qu’affichent les magazines et la publicité. Elle n’est pas cette jovialité factice, cette hilarité perpétuelle que l’on prête aux stars, et qui doit quelquefois faire sourire le bon Dieu ! Car il a pour les hommes bien mieux que de tels artifices. La joie qu’il nous donne – tel est le troisième enseignement de Diadoque – n’est pas exaltation de soi, mais amour d’un Autre. Elle est humble.

La joie des humbles

Le secret de cette joie est simple : c’est celui de Jean-Baptiste, l’ami de l’époux, rendant témoignage au Bien-Aimé ; celui de tous les contemplatifs éblouis par la bonté divine et qui se sentent petits devant elle. N’y a-t-il pas un vrai bonheur à admirer ? L’adoration émerveillée est la porte par où nous entrons dans le palais du Roi.

Celui qui chérit Dieu aime la gloire de son Créateur. C’est le propre d’une âme sensible à l’amour de Dieu de chercher toujours la gloire de Dieu dans tous les commandements qu’elle accomplit et de se réjouir de son humilité. Car à Dieu convient la gloire, du fait de sa grandeur, à l’homme l’humilité, pour devenir par elle le familier de Dieu. Si nous faisons cela, en nous réjouissant de la gloire du Seigneur, comme saint Jean-Baptiste nous commencerons à dire sans fin : Il faut qu’il croisse et que je diminue[66].

Redisons-le : l’admiration est la clé de l’adoration, comme l’humilité est la clé de la joie. Notre petitesse et notre faiblesse ne sont pas des motifs de tristesse, au contraire, car c’est aux tout-petits que sont révélés les secrets du Royaume. Même dans les combats et les contrariétés, Dieu veut nous donner l’onction de sa joie :

De même que la mer, quand on y verse de l’huile lors d’une tempête, cède naturellement sous l’action de l’huile qui triomphe de ses bouillonnements, ainsi notre âme quand elle reçoit l’onction de la bonté du Saint-Esprit, a plaisir à s’apaiser. Car elle se laisse vaincre avec joie, selon la parole du saint : À Dieu seul soumets-toi, ô mon âme, par cette douceur impassible et indicible qui s’étend comme une ombre sur elle. Alors, quel que soit le nombre des provocations auxquelles les démons se livrent contre l’âme, elle reste sans colère et remplie de toute joie[67].

Ainsi, pour être dans la joie, il s’agit moins d’être fort que de se laisser oindre par une huile d’allégresse[68], la grâce du Christ qu’il veut nous partager. Accueillons-la en toute humilité !

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Daniel Vigne, « À l’écoute de Diadoque de Photicé (V) », dans Vives Flammes. Revue Carmélitaine de spiritualité n° 276 (septembre 2009), p. 56-64.

À l’écoute de Diadoque de Photicé (V)

Pour aborder l’œuvre de Diadoque de Photicé[69], nous avons suivi jusqu’ici quatre thèmes : la victoire sur les démons, le souvenir de Dieu, la sensibilité spirituelle, la joie. Intéressons-nous enfin à ce qui est au centre de son œuvre et de sa vie : la prière, et plus spécialement l’invocation du Nom de Jésus. Diadoque est effet un des premiers grands témoins de la « prière du cœur » ou « prière de Jésus », caractéristique de la spiritualité des Églises orthodoxes. Parallèlement aux écrits des Pères du désert, on trouve chez lui les textes les plus anciens sur cette prière répétitive dont les chrétiens d’Orient ont fait un trésor.

Diadoque, nous l’avons dit, a sûrement été moine avant de devenir, vers 440, évêque de Photicé en Grèce. Vécut-il dans la solitude radicale ? Ou dans un monastère, s’inspirant sans doute de la Règle de saint Basile ? A-t-il connu la forme semi-érémitique des Kellia d’Égypte, celle de solitaires vivant proches les uns des autres ? On l’ignore. Mais il est certain que ses responsabilités ecclésiales n’ont nullement éteint la profonde vie intérieure dont il a acquis l’expérience au désert. On peut même penser qu’il a reçu, pendant ces années décisives, le don d’une prière incessante qui l’a accompagné jusqu’à son dernier souffle. Les hommes habités par un tel charisme ne séparent plus, comme nous, action et contemplation, activité et recueillement : ils sont dans une constante « contemplaction ». Leur attention aux autres, leurs engagements de toutes sortes ne les détournent pas de la communion avec Dieu.

Nous sommes loin d’une telle grâce. Comment s’en approcher un tant soit peu ? Il est clair qu’elle ne sera pas le résultat d’une technique : les efforts que nous pouvons faire pour l’accueillir sont sans commune mesure avec la valeur infinie de ce cadeau divin. Mais l’Église d’Orient, qui n’a pas connu la crise pélagienne, a moins de scrupule que l’Occident à souligner l’» efficacité » spirituelle de certaines pratiques. Dans cette perspective, la grâce de Dieu et la volonté de l’homme ne s’excluent pas, mais collaborent dans une mystérieuse synergie.

Aussi ne serons-nous pas surpris si certaines formules de Diadoque suggèrent que notre ascèse et nos pratiques conditionnent, en quelque sorte, l’action de Dieu en nous. Cela ne signifie pas que l’homme prend la place de Dieu, mais qu’il agit dans le sens de la grâce. Dans notre désir de sainteté, c’est l’Esprit Saint lui-même qui est à l’œuvre. Les pas que nous faisons pour aller vers Dieu sont une partie du chemin que Dieu fait vers nous.

Pour évoquer cette rencontre, laissons Diadoque nous instruire d’abord du lieu où elle se produit : le cœur de l’homme. Puis nous l’écouterons nous parler de la puissance du Nom divin qui y est invoqué. Nous conclurons par une image à la fois simple et… chaleureuse.

Le lieu du cœur

Depuis quelques siècles, dans notre culture, on associe le cœur à la vie affective, aux sentiments amoureux, aux émotions passagères, par opposition à la raison et à la logique. Mais l’anthropologie antique, et déjà biblique, proposaient une autre vision dans laquelle le cœur est la synthèse de toute la personne. Non seulement la sensibilité, mais l’intelligence, la mémoire et la volonté s’y rassemblent. Olivier Clément le définit comme « ce centre le plus central de l’homme, cette profondeur proprement personnelle appelée à intégrer, dans ce que Diadoque de Photicé nomme le « sens » ou la « sensation du cœur », toutes les facultés de l’homme[70] ». Le cœur est le noyau intérieur de l’être, son centre de gravité spirituel. C’est en lui qu’il s’agit de nous recueillir, de nous rassembler, de nous unifier intérieurement. Car ce centre n’est pas un lieu vide, mais un foyer secrètement habité par la grâce :

La grâce de Dieu réside dans la profondeur de l’âme, dans l’intelligence. Ainsi est-il écrit : Toute la gloire de la fille du roi est à l’intérieur, cachée aux démons. C’est pourquoi, des profondeurs mêmes de notre cœur, nous sentons comme sourdre le désir de l’amour divin, quand nous nous souvenons de Dieu avec ferveur[71].

Retrouver son cœur est le préalable nécessaire de toute vie spirituelle. La conversion est avant tout un retournement vers le dedans, par opposition à la dispersion et au divertissement qui caractérisent la vie superficielle, fascinée par le clinquant et le chatoiement des choses du dehors (ou simplement des images télévisées), à laquelle nous sommes parfois tentés de céder. C’est pourquoi Diadoque nous invite avec force à discipliner notre regard :

Fixant toujours les yeux sur le fond de notre cœur avec un souvenir incessant de Dieu, vivons comme des aveugles en cette vie trompeuse. Car c’est le propre d’une philosophie vraiment spirituelle de garder les ailes coupées à l’amour des choses visibles. C’est ce que Job, dans sa grande expérience, nous enseigne quand il dit : si mon cœur a été entraîné par mes yeux[72]

Par cette citation, l’auteur veut dire : ce n’est pas à nos yeux d’entraîner notre cœur, mais au contraire à notre cœur de commander au regard, de décider de ce que nous voulons ou ne voulons pas regarder (ici encore, l’exemple de la télé est très parlant). Alors nous ne serons plus esclaves de ce qui virevolte autour de nous, séduits par la première image venue. Nous retrouverons le gouvernement de notre être, étant guidés par l’Esprit qui nous libère :

Celui qui habite toujours son propre cœur émigre totalement des charmes de cette vie ; il marche dans l’Esprit et ne connaît plus les désirs de la chair[73].

Si l’homme spirituel ne se laisse plus entraîner par ses yeux de chair, ce n’est ni par haine du corps, ni par mépris du monde, mais parce qu’un autre regard s’allume en lui. Il ouvre peu à peu sur les êtres et les choses un œil intérieur, plus lucide et plus perspicace que tout organe physique. Son cœur lui-même devient « voyant ».

Car notre être intérieur a lui aussi, en quelque sorte, une périphérie et un centre. Autour de ce centre ultime et très profond, où notre esprit communie avec l’Esprit de Dieu, sont disposés des organes et des membres qui le relient au monde et qui sont ses moyens spirituels de perception et d’action.

Diadoque compare volontiers le cœur à un corps invisible, distinct du corps physique, mais semblable à lui. Antoine Guillaumont écrit à ce propos : « À l’image du corps, [le cœur] a des parties et des membres qui sont comme à la limite du corps, car ils sont dits parfois « extérieurs » ou « visibles » ; c’est autour de ces « membres du cœur » que circulent les mauvais esprits[74]. » Il y a comme une topographie du cœur, que la grâce conquiert progressivement à partir de son centre :

Les débutants dans la vie spirituelle ont le cœur partiellement réchauffé par la sainte grâce. C’est pourquoi leur esprit commence à porter quelques fruits de pensées spirituelles, mais d’autres parties du cœur continuent à avoir les pensées de la chair, parce que tous les membres de leur cœur ne sont pas encore dans la lumière. Si l’homme commence à avancer par l’observation des commandements et invoque sans cesse le Seigneur Jésus, alors le feu de la grâce divine s’étend même aux sens extérieurs du cœur, en consumant complètement l’ivraie de la terre humaine[75].

Ces quelques textes sur la place du cœur chez Diadoque de Photicé appelleraient de nombreux compléments et commentaires. La façon dont le cœur est progressivement transformé, ainsi que le don de l’illumination finale, où Dieu est contemplé « au-dessus même de la foi[76] », ne peuvent être ici étudiés de près. Ce qui retient notre attention est seulement le lien étroit, pour Diadoque, entre l’œuvre de la grâce et le « souvenir de Dieu », c’est-à-dire la prière incessante. Cette prière persévérante est en effet, selon lui, le moyen privilégié par lequel le cœur humain retrouve innocence et pureté :

Celui qui tantôt se souvient de Dieu, tantôt l’oublie, perd par son inaction ce qu’il croit acquérir par la prière. Car le propre d’un homme amoureux du bien est de consumer sans cesse, par la pensée de Dieu, ce qu’il y a de terrestre dans son cœur. Ainsi, peu à peu, le mal sera dissipé par le feu du souvenir du bien et l’âme reviendra parfaitement à son éclat naturel, avec une splendeur accrue[77].

La puissance du Nom

Souvenir de Dieu, pensée de Dieu, souvenir du bien : toutes ces expressions renvoient à une même pratique, appelée « prière du cœur » en tant qu’elle mobilise et transforme le cœur, et « prière de Jésus » en tant que c’est le Nom de Jésus qu’elle invoque. Ici encore, il y aurait tant à dire sur la richesse de cette tradition : contentons-nous de constater que Diadoque la connaît et lui accorde une extrême importance.

Celui qui veut purifier son cœur, qu’il l’enflamme constamment du souvenir du Seigneur Jésus, faisant de cela seul son étude et sa pratique constantes. Car si l’on veut se défaire de sa saleté, il ne faut pas tantôt prier et tantôt non, mais s’adonner toujours à l’oraison dans la garde de l’intelligence, même quand on est hors des maisons de prière[78].

Mais comment prier sans cesse ? Diadoque sait combien il est difficile de se recueillir, de faire silence. Aussi conseille-t-il de remplir ce silence par l’invocation du Nom de Jésus-Christ, dans l’Esprit Saint. Il suffit à nous purifier et nous sanctifier :

Quand nous fermons toutes ses issues par le souvenir de Dieu, l’intelligence exige de nous quelque chose qui satisfasse son besoin d’activité. Donnons-lui donc le « Seigneur Jésus » comme seule occupation qui réponde entièrement à son attente. Car il est écrit : Nul ne peut dire « Jésus est Seigneur » que dans l’Esprit-Saint. Qu’en tout temps elle contemple si exclusivement cette parole dans ses propres trésors, qu’elle ne s’en détourne par aucune imagination. Car tous ceux qui méditent sans cesse ce saint et glorieux Nom, dans la profondeur de leur cœur, verront aussi la lumière de leur propre intelligence. En effet, contenu avec un soin étroit par la pensée, il consume dans un sentiment intense toute la souillure qui couvre la surface de l’âme, comme il est dit : Notre Dieu est un feu dévorant[79].

Que cette pratique soit longue à découvrir, Diadoque le sait aussi fort bien. Mais il nous rassure : comme une mère, l’Esprit Saint nous apprendra à murmurer sans cesse ce Nom béni.

L’âme a en elle la grâce qui médite et crie avec elle le « Seigneur Jésus », comme une mère apprend à son petit le mot « papa », en le répétant avec lui jusqu’à ce qu’au lieu de tout autre babil, elle l’habitue à appeler distinctement son père même dans son sommeil. Aussi l’Apôtre dit : Pareillement l’Esprit vient au secours de notre faiblesse ; car nous ne savons que demander pour prier comme il faut, mais l’Esprit lui-même intercède pour nous en des gémissements ineffables. En effet, comme nous sommes des enfants par rapport à la vertu de la prière parfaite, nous avons absolument besoin de l’aide de l’Esprit pour que nos pensées soient pénétrées et adoucies par sa suavité ineffable et qu’ainsi, avec toute notre affection, nous nous portions au souvenir et à l’amour de notre Dieu et Père. Alors nous crions en lui, comme dit encore le divin Paul en nous donnant la cadence pour appeler sans arrêt Dieu père : Abba, Père[80].

Faut-il nous encourager encore ? Diadoque le fait en des promesses magnifiques, de sainteté et de joie, qui ne peuvent laisser personne indifférent :

Si nous commençons, avec un zèle fervent, à observer les commandements de Dieu, tous nos sens, peu à peu, seront illuminés dans un sentiment profond par la grâce […]. C’est ce qui arrive toujours à ceux qui approchent de la perfection, eux qui ont sans cesse au cœur le souvenir du Seigneur Jésus[81].
Lorsqu’il persiste, par la mémoire intellectuelle, dans la ferveur du cœur, ce Nom glorieux et si désirable implante en nous l’habitude d’en aimer la bonté sans que rien désormais ne s’y oppose. C’est là, en effet, la perle précieuse qu’on peut acheter en vendant tous ses biens pour jouir, à sa découverte, d’une joie ineffable[82].

Concluons donc par une image. Le lieu du cœur est en nous comme un foyer ouvert, une grande cheminée. La puissance du Nom de Jésus, comme le feu qui ne demande qu’à y brûler. Plaçons donc dans cet âtre le bois de notre prière, sans prétendre embraser tout de suite de grosses bûches, mais en allumant les brindilles et le bois mort de nos petites invocations, régulières et ferventes. Bientôt, leur flamme réchauffera toute la maison.

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  1. Œuvres spirituelles, Paris, Cerf (SC 5 bis), 1966.
  2. En grec prosôpon, mot qui reviendra souvent par la suite.
  3. Chapitres gnostiques [= CG] 76, p. 134 (traductions revues).
  4. Jn 1, 5.
  5. Pseudo-Macaire, Homélies spirituelles [= HS] 16, 4 (PG 34, 625).
  6. CG 80, p. 137-138.
  7. CG 3, p. 86.
  8. Évêque d’une ville prédestinée : Photicè signifie la Lumineuse…
  9. Osons le dire, les paroles du chant «… ne laisse pas mes ténèbres me parler » mettraient notre auteur mal à l’aise ; ne sont-elles pas un peu messaliennes ?
  10. 1 Jn 3, 2.
  11. 1 Th 5, 5.
  12. Mt 15, 19.
  13. HS 16, 6 (PG 34, 717).
  14. CG 83, p. 143.
  15. CG 88, p. 148.
  16. Mt 22, 29.
  17. HS 15, 14-15 (PG 34, 584-585).
  18. Lc 11, 22.
  19. CG 84, p. 144.
  20. Lc 12, 44.
  21. CG 82, p. 140.
  22. CG 88, p. 136, citant 2 Co 6, 14.
  23. Lc 10, 18.
  24. CG 86, p. 145-146.
  25. CG 85, p. 144, citant Ps 33 (34), 9.
  26. Œuvres spirituelles, Paris, Cerf (« Sources Chrétiennes » 5 bis), 1966, trad. Éd. des Places (réaménagée). Diadoque, rappelons-le, fut évêque dans le nord de la Grèce autour des années 460.
  27. 1 Jn 4, 13.
  28. Dans les citations, ce mot sera mis en italiques.
  29. 2 Tm 2, 13.
  30. Chapitres gnostiques (= CG) 33, p. 103-104.
  31. CG 27, p. 98.
  32. Ps 76 (77), 7.
  33. Ps 41 (42), 5-7.
  34. CG 90, p. 151.
  35. CG 70, p. 130.
  36. Ps 11 (12), 5 et 27 (28), 3.
  37. CG 11, p. 89.
  38. Ps 118 (119), 37.
  39. CG 56, p. 117.
  40. CG 43, p. 154.
  41. CG 58, p. 118.
  42. Œuvres spirituelles, SC 5 bis, 1966, trad. Éd. des Places (revue).
  43. Ph 1, 9-10.
  44. CG (Chapitres gnostiques) 29, p. 100-101, citant Ps 33 (34), 9.
  45. Revue d’Ascétique et de Mystique 13 (1932), p. 113-145.
  46. CG 24, p. 96.
  47. Œuvres complètes, I, p. 289 et 318.
  48. Ap 3, 20 ; Jn 15, 11.
  49. CG 16, p. 92-93.
  50. CG 26, p. 97-98.
  51. CG 88, p. 147-148.
  52. CG 85-86, p. 146-147.
  53. Ps 18 (19), 14.
  54. CG 91, p. 152.
  55. Œuvres spirituelles, SC 5 bis, 1966, trad. Éd. des Places ; voir aussi celle de Jacques Touraille dans La Philocalie, DDB, 1995, t. I, p. 274-309.
  56. Jn 16, 22.
  57. Jn 16, 24.
  58. Jn 15, 11.
  59. 1 Jn 2, 16.
  60. CG (Chapitres gnostiques) 66, p. 126.
  61. CG 68, p. 128.
  62. CG 73, p. 132.
  63. CG 33, p. 103.
  64. CG 93, p. 154-155, citant Mt 7, 14 ; Mt 11, 30 ; Ph 2, 13.
  65. CG 74, p. 132-133.
  66. CG 12, p. 90 ; cf. Jn 3, 29-30 : Qui a l’épouse est l’époux ; mais l’ami de l’époux qui se tient là et l’entend, est ravi de joie à la voix de l’époux. Telle est ma joie ; elle est maintenant parfaite. Il faut qu’il croisse
  67. CG 35, p. 104-105, citant Ps 61 (62), 6.
  68. Ps 44 (45), 8.
  69. Œuvres spirituelles, Sources Chrétiennes 5 bis, 1966, trad. Éd. des Places (revue).
  70. Olivier Clément, Corps de mort et de gloire, DDB, Paris, 1995, p. 39.
  71. CG [= Chapitres gnostiques] 79, p. 137, citant Ps 44 (45), 14.
  72. CG 56, p. 117, citant Jb 31, 7.
  73. CG 57, p. 117.
  74. A. Guillaumont, « Les sens des noms du cœur dans l’Antiquité », dans Le Cœur, Études Carmélitaines, DDB, 1950, p. 75-76.
  75. CG 85, p. 145.
  76. CG 91, p. 153.
  77. CG 97, p. 160.
  78. CG 47, p. 159.
  79. CG 59, p. 119, citant 1 Co 12, 3 et Dt 4, 24.
  80. CG 61, p. 121, citant Rm 8, 26 et 8, 15.
  81. CG 88, p. 148.
  82. CG 59, p. 119, citant Mt 13, 46.

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