Daniel Vigne, « Notes sur le Principe », Communication dans le cadre du Groupe croyants-incroyants 2013, ISTR-GREP Midi-Pyrénées, 2013. [pdf]
Notes sur le Principe
Ces lignes veulent seulement aborder la « question de Dieu » en philosophe. Elles ne présupposent donc pas la foi, mais peut-être permettront-elles de clarifier un chemin possible de l’intelligence vers ce que j’appelle ici « le Principe ».
1. Je voudrais réenvisager la question de Dieu à partir de ce qui m’apparaît comme une évidence : il y a un Principe. Il est impossible qu’il n’y en ait pas. Et quand bien même il n’y en aurait pas, cette absence de Principe serait elle-même le Principe.
Je ne donne à ce terme, en première approche du moins, ni un sens causal, ni une dignité créatrice, ni une qualité transcendante. J’y vois seulement le Quelque chose en quoi, ou à partir de quoi tout se tient.
Quoi qu’il en soit, ce Quelque chose est. Que le Principe soit, c’est ce qu’on ne saurait nier sans se contredire, puisque ce serait poser en Principe qu’il n’y a pas de principe.
Mais quel est-il ? Toutes les hypothèses, ici, restent possibles, et il n’est pas question d’en faire des cas d’école, des réponses purement théoriques. Il s’agit au contraire de se tenir au plus près du mouvement de pensée qui les a fait naître.
Qu’elles soient formulées par tel ou tel philosophe importe assez peu : c’est leur jaillissement intuitif, simple et premier, qu’il s’agit de retrouver.
2. Je puis dire : le Principe, c’est le monde, l’univers objectif que j’ai devant les yeux. De fait, tout ce qui existe n’existe qu’en lui : il contient tout, régit tout, rassemble tout en son immensité. Il est la Réalité, et si une autre réalité venait à être découverte, elle se fondrait aussitôt dans cet ensemble pour former avec lui la Réalité totale.
L’infinie diversité des phénomènes ne saurait contredire le fait qu’ils forment, à eux tous, une unité objective que je peux envisager comme « le » Principe. Mais il y a une difficulté à cela…
Identifier le Principe au monde, c’est oublier que ce qu’on recherche est justement le Principe du monde : autrement dit, c’est perdre de vue la question en croyant y répondre.
Car si j’affirme que le monde est son propre Principe, cela revient à dire qu’il n’a pas de Principe, donc qu’en réalité, il n’y a pas de Principe, ce que nous savons contradictoire.
Le panthéisme, pour l’appeler par son nom, écrase la question dans la réponse. À celui qui demande : d’où viennent les choses ?, il répond : des choses elles-mêmes, ce qui est, très précisément, de la mauvaise foi.
3. Pourquoi ne dirais-je pas : « le Principe, c’est moi » ? Après tout, si rien n’existe en dehors du monde, le monde, lui, n’existe que dans mon regard…
Certes, je suis dans le monde, mais non comme une partie d’un tout : comme un tout dans lequel se reflète le tout. Je contiens cela même qui me contient. Puisque que les galaxies s’engouffrent dans ma pupille, ne suis-je pas, en vérité, le point auquel l’univers entier est suspendu ?
Vers cette position tend l’idéalisme, toujours teinté de solipsisme, et auquel il faut faire une grave objection.
Identifier le Moi au Principe, c’est perdre de vue que le Moi n’est rien sans le Toi. Ce centre subjectif autour duquel le monde s’ordonne n’est pas une référence ultime : lui-même, pour être compris, doit être référé à d’autres sujets, de qui il se reçoit.
Le Moi n’existe qu’en réseau, le sujet est impossible et impensable en dehors de l’intersubjectif. Le Moi atteste ainsi que lui non plus n’est pas le Principe, mais qu’il en a un, et que ce Principe est à chercher du côté du lien entre les sujets, de la Relation qui les unit…
Si le Moi s’enracine dans le Toi, ce n’est pas en s’anéantissant dans un autre Moi qui, plus vaste et plus profond, contiendrait tous les Moi et les absorberait en soi.
Car le Moi est irréductible, il subsiste comme ce qui est à expliquer. On se tromperait à le dilater aux dimensions du Soi pour trouver son Principe.
Cette erreur est la même que celle du panthéisme : la redondance logique. Expliquer le Moi par le Soi, de même qu’expliquer le monde par le monde, c’est s’enfermer dans un cercle. Pour en sortir, il faut que le Principe soit un Autre.
4. Nous voici sur une voie nouvelle, qui nous dégage du panthéisme (cercle objectif) et de l’idéalisme (cercle subjectif) comme d’une double erreur.
Non, le Principe n’est pas le Tout extérieur et matériel, puisque cet univers est précisément ce dont nous cherchons le principe.
Non, le Principe n’est pas le Moi, ni même le Soi, intérieur et spirituel, car de même que le monde n’existe que dans le regard que je pose sur lui, je n’existe que grâce à la présence d’un Autre, qui me précède et me fonde.
Cette altérité, c’est la voie à suivre : le Principe est autre que le monde, et autre que le moi.
Il n’est pas un « autre monde », car cet étage supérieur du réel ne ferait que se superposer au réel, donc lui appartiendrait.
Il n’est pas un « autre moi », car ce miroir grossissant dans lequel je me projette ne me renvoie que ma propre image.
Le Principe est le Tout-Autre, dont tout provient sans en être une partie, et que le moi rencontre sans se fondre en lui.
Il n’est ni l’Être, ni l’Esprit, mais ce qui transcende l’un et l’autre et les fonde à l’infini.
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