Daniel Vigne, « Ombres et lumières du christianisme », communication au Colloque « 20 siècles d’histoire en questions » (Montauban, 28 mars 2001). [pdf]
Ombres et lumières du christianisme
Le sujet de notre rencontre m’évoque un adage de l’Antiquité : ex Oriente lux , de l’Orient vient la lumière. Car le christianisme, rappelons-le, est une religion orientale. C’est au Proche-Orient qu’il est né, et c’est de là qu’il s’est diffusé dans l’Empire Romain et dans le monde entier.
Quelle lumière s’est levée en Orient ? Quel message se diffuse depuis deux mille ans sur toute la planète ? Il ne s’agit ni d’une doctrine, ni d’une morale, ni d’un projet de société, ni d’une idéologie, ni d’une institution, ni d’une organisation… mais d’un visage.
La lumière de sa Face
Oui, cette lumière est un visage. Et le christianisme, a-t-on dit, c’est la religion des visages. Les premiers chrétiens sont ceux qui ont reconnu en Jésus de Nazareth, en ce visage unique, plus qu’un prophète, plus qu’un envoyé : ils ont vu en lui l’image, l’icône, le visage de Dieu lui-même.
Le Soleil de Dieu s’est levé sur la terre ! « L’autre soleil », comme dit le titre d’un beau livre. Et si le christianisme a quelque lumière à proposer au monde, ce n’est pas au sens intellectualiste du siècle des Lumières, les lumières de la raison humaine, mais dans un sens résolument concret et personnel : la lumière de l’amour.
Cette lumière n’est pas une philosophie réservée à ceux qui savent, elle est pour tous, et c’est Quelqu’un. « Je suis la Lumière du monde », dit le Christ dans le quatrième Évangile. Non pas : « J’apporte une lumière », mais : « Je suis ». C’est tout de même une phrase forte ! Je ne sais pas qui, dans l’histoire humaine, a dit cela, à part Lui.
Les zones d’ombre
Mais tout de suite une difficulté se pose. C’est que dans l’histoire humaine, les disciples du Christ semblent avoir été parfois bien indignes de cette Lumière. C’est que l’Église, ou les Églises, ne baignent pas dans une lumière éclatante. Il y a dans l’histoire du christianisme, ici et là, des ombres, et même des noirceurs. Des vallées profondes que le soleil n’a pas encore éclairées. Des zones de ténèbres d’autant plus choquantes que par ailleurs le christianisme, personne ne le niera, a tant apporté à l’histoire humaine.
Par rapport aux valeurs dont cette religion est porteuse, n’est-ce pas insupportable ? Comment des chrétiens, ou supposés tels, ont pu accomplir tels et tels actes ? Oh ! ne remontons pas à l’Inquisition et aux Croisades, épisodes célèbres et parfois caricaturés : plus près de nous, comment des chrétiens ont pu larguer la bombe d’Hiroshima, qu’un prêtre a bénie le 6 août 1945 ? Le 6 août : jour de lumière dans le calendrier liturgique, fête du Christ transfiguré, a été au XXe siècle le jour de l’Homme défiguré, un jour de ténèbres (je signale que le prêtre en question, depuis, a passé sa vie à dénoncer l’horreur de l’arme atomique et à lutter pour la paix).
Oui, il y a des ombres « humaines, trop humaines » au tableau. Et beaucoup de personnes aujourd’hui ne pardonnent pas aux chrétiens de ne pas avoir été à la hauteur de leur propre message. Ils leur reprochent – et ils ont raison ! – leurs infidélités, leurs hypocrisies, leurs trahisons par rapport à l’Évangile qu’ils proclament.
Dépasser le manichéisme
Faut-il donc se résoudre à l’idée que la lumière de l’Évangile irait en s’obscurcissant inévitablement à cause des hommes ? Que cette lumière ne serait restée pure que pendant quelques années ou quelques dizaines d’années après la venue du Christ, après quoi commence le déclin, l’obscurcissement ? Que dans le christianisme, ce qui est divin est lumière, et ce qui est humain est ténèbres ?
Ce schéma serait trop simple, il serait même faux, si nous ne comprenons pas que la lumière divine est elle-même obscure, je veux dire mystérieuse. Qu’elle brille sans éblouir. Qu’elle se cache dans l’ombre de l’humain. Qu’elle ne dissipe pas les ténèbres d’un coup, comme par magie. Qu’elle ne tranche pas l’humanité en deux moitiés…
Car voici le grand mystère : c’est que le christianisme n’est pas la religion des illuminés, des purs et des parfaits. Il n’est pas un catharisme, mais une religion pour pécheurs. Il n’est pas un certificat de bonne conduite, mais une foi qui sauve, un processus de transformation lente, qui a besoin de notre consentement, et qui connaît tous les paradoxes de la croissance.
Dieu nous fait confiance
Le christianisme, c’est la proposition de Dieu à une humanité en crise, une humanité « adolescente », pleine de doutes, de refus, de violences. C’est avec cette humanité-là, la nôtre, que la lumière divine accepte de cheminer.
Oui, c’est ici le grand mystère : que dans notre misère et notre pauvreté, une lumière a accepté de descendre. Comme un ferment qui un jour fera lever toute la pâte. Comme un amour inconditionnel – celui que nous savons parfois donner à nos enfants, même révoltés ou ingrats. Dieu patiente. Dieu ne contraint pas. Il a pris parti pour l’homme, il veut lui faire confiance, et il ne la lui retirera pas.
Je suis donc convaincu – c’est un acte de foi, ce n’est pas une démarche naturelle ni facile – que Dieu accompagne les chrétiens, malgré leurs erreurs et leurs fautes, sur les chemins de l’histoire. Il ne s’agit pas de justifier ces erreurs ou de minimiser ces fautes, mais de les comprendre à la lumière d’une espérance. Alors il devient possible de relire l’histoire du christianisme comme une histoire d’amour, comme une histoire de famille. Avec ses drames, ses scandales, ses tempêtes, oui. Mais aussi, plus profondément, avec ses fruits de grâce, sa longue fidélité, son influence profonde et bénéfique. Comme une histoire belle et pleine de promesses.
Quand le Christ disait de l’Église : les portes de la mort ne se refermeront pas sur elle, il avait en vue, je pense, toutes ces forces de mort que le christianisme a rencontrées, et dont parfois il a été complice. Comme un piège qui menace d’écraser le christianisme à chaque époque : soit en le combattant, soit en l’exaltant comme une idéologie triomphale ; soit en le persécutant, soit au contraire, en le faisant persécuteur ; soit en le dominant, soit en le rendant dominateur.
Le christianisme historique a connu toutes ces situations – et d’autres pièges l’attendent encore. Mais l’étonnant est qu’il continue à exister, à rayonner. Que malgré les erreurs et les fautes des chrétiens, on puisse trouver parmi eux une lumière, une vie, une chaleur, une énergie qui viennent de plus loin que ce monde. Les grands malades, quelquefois, nous en donnent une idée (je pense à une amie proche, frappée par le cancer). Ils sont vivants. Leur visage est lumineux. Leur histoire passée, elle aussi, s’illumine, prend du sens. Les portes de la mort ne se refermeront pas sur eux.
À cette lumière, nous pouvons regarder l’histoire du christianisme à la fois – je dis bien à la fois – avec lucidité et émerveillement. Avec lucidité et gratitude. Sans orgueil, mais sans honte. Car tout ce qui touche au phénomène chrétien garde un caractère paradoxal, et finalement mystérieux, qui échappe à l’analyse socio-historique. Nous avons mieux à faire que de juger le passé, notre passé. Nous avons à l’accueillir dans ce qu’il a de meilleur, et à nous en montrer dignes. Honorons ceux qui nous ont transmis l’Évangile, honorons-les comme nos parents : conscients de leurs limites, mais responsables de leur souvenir, et de l’avenir de la « famille ». Conscients que son histoire n’est pas finie, et que l’avenir peut d’une certaine façon, comme dans la vie de tout homme, racheter le passé.
L’histoire du christianisme n’est pas dans les livres : elle est, chers amis, sur nos visages et entre nos mains. Si la lumière a brillé dans nos ténèbres, ce n’est pas pour que nous « fassions de l’ombre » aux chrétiens d’hier, mais pour que nous la transmettions à ceux de demain.
Brève rétrospective
En guise de conclusion, je vous propose de survoler ensemble l’histoire de l’Église en y distinguant plusieurs grandes périodes. Chacune d’elles comporte à la fois un aspect lumineux et un aspect sombre. Du côté de la lumière, l’élan d’un message de Foi qui se diffuse toujours plus profondément dans le monde et dans la société. Du côté de l’ombre, des séparations et des divisions qui affaiblissent le christianisme et constituent des contre-témoignages choquants, qu’il s’agit aujourd’hui de « racheter ».
Le temps des Martyrs (64-313) : la grâce de la Foi.
Dates : de 64 (première persécution par Néron, après l’incendie de Rome) à 313 (édit de Milan par Constantin ; arrêt des persécutions)
Lumière : Diffusion de l’Évangile ; extraordinaire courage des apôtres et de leurs successeurs. « Le sang des martyrs est semence de chrétiens » (Tertullien) ! Le christianisme se confronte au monde gréco-romain, s’ouvre aux païens, se propose comme religion universelle.
Ombre : Disparition du judéo-christianisme (juifs ayant reconnu Jésus comme le Messie). Rupture avec le judaïsme considéré comme religion ennemie.
Racheter le passé : Guérir le christianisme de tout antisémitisme. Renouer avec le mystère d’Israël. Souligner nos points communs avec le judaïsme. Reconnaître nos « frères aînés ».
Le temps des Conciles (325-787) : le mystère de la Foi.
Dates : de 325 (Concile de Nicée, sur la divinité du Christ) à 787 (Concile de Nicée II, septième Concile œcuménique, sur les icônes).
Lumière : Approfondissement du mystère du Christ, vraiment Dieu et vraiment homme, et du mystère de la Trinité (un Dieu unique en trois Personnes).
Ombre : Premiers schismes, suite au Concile de Chalcédoine (451), refusé par plusieurs Églises orientales (copte, syrienne, arménienne et éthiopienne, autrefois appelées « monophysites »). Diffusion de l’Islam, favorisée par ces divisions entre chrétiens.
Racheter le passé : Retrouver l’unité avec ces Églises orientales, au-delà d’un dogmatisme étroit. D’autre part, apprendre à vivre avec l’Islam comme avec une « religion amie ».
Le temps des Chrétientés (800-1453) : les œuvres de la Foi.
Dates : de 800 (couronnement de Charlemagne ; relèvement de l’Occident après le temps des invasions) à 1453 (chute de Constantinople ; fin de l’Empire romain d’Orient).
Lumière : Le christianisme pénètre la société européenne, fait naître une civilisation marquée par les valeurs religieuses. Le temps des cathédrales. Épanouissement de l’art byzantin.
Ombre : Recherche d’un pouvoir de type politique dans la société. Rupture entre Rome et Constantinople (1054) : Latins et Grecs se disputent l’influence sur l’Europe orientale.
Racheter le passé : Renoncer à l’idéal de « chrétienté » de type sociologique. Surmonter la rupture entre Orient et Occident , en relativisant les différences théologiques (Filioque), en trouvant des solutions institutionnelles (partage de responsabilités entre pape et patriarcats).
Comme on le voit, cette lecture insiste délibérément sur les divisions comme étant « l’ombre » par excellence, et le péché des chrétiens. Je pense en effet que ce péché contient tous les autres, et que l’unité de l’amour peut seule réparer les blessures de l’histoire.
Les temps modernes (1453…) : les héritages de la Foi.
Un livre récent (Les grandes inventions du christianisme, sous la direction de René Rémond, éd. Bayard, 1999), montre que le message chrétien, même s’il est contesté ou même combattu par la modernité, est à l’origine de bien des aspects de notre civilisation :
– l’idée d’universalité
– les droits de l’homme
– la maîtrise de la nature…
Mais comme l’a dit Chesterton, le monde moderne rend « folles » ces valeurs chrétiennes, en les coupant de leur source qui est le Christ lui-même. D’où les dérives que nous connaissons :
– mondialisation sauvage
– perte du sens de nos devoirs
– technologie destructrice…
Il revient donc aux chrétiens de proposer aux hommes d’aujourd’hui la lumière du Christ, qui illumine ces valeurs et leur donne tout leur sens. J’y ajoute trois éléments que le monde « ne connaît pas », et que seule la Foi permet de faire briller :
– l’espérance face à la mort
– le pardon des ennemis
– la tendresse pour les faibles.
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