Les Pères de l’Église et le don gratuit

Retour
Parabole du riche et de Lazare, fresque du monastère de Rila - Bulgarie, XVIIIe s.

Parabole du riche et de Lazare, fresque du monastère de Rila - Bulgarie, XVIIIe s.

2017 Articles

Daniel Vigne, « Les Pères de l’Église et le don gratuit », dans Nathalie Geneste – Marie-Christine Monnoyer (éd.), Culture du don : utopie ou réalisme prophétique, Actes de la Session interdisciplinaire de la Chaire Jean Rodhain et de la Faculté de de théologie de l’ICT (Toulouse, 6 janvier 2014) Paris, Lethielleux – Presses Universitaires de l’Institut Catholique de Toulouse, 2017, p. 277-287. [pdf]

Les Pères de l’Église et le don gratuit

Pour parler du don chez les Pères, le mieux m’a semblé de partir des textes de quelques-uns d’entre eux, essentiellement des homélies, qui nous feront entrer de plain-pied dans le sujet. En effet, les Pères n’abordent pas cette question de façon générale et impersonnelle, mais dans le cadre de prédications et d’exhortations directement adressées des chrétiens. Ils ne dissertent pas du don, ils le prêchent. Mon effort sera de chercher, dans leurs paroles, les motifs centraux, les idées-forces, tant sur le plan humain que spirituel.

Pour cela je me référerai à une dizaine d’auteurs, du IIe au VIe siècle, d’Orient et d’Occident, du pseudo-Barnabé à saint Grégoire le Grand, en passant par Clément d’Alexandrie, [p. 278] Basile le Grand, Grégoire de Nazianze, Ambroise de Milan, Jean Chrysostome, Augustin, Pierre Chrysologue et Césaire d’Arles. Étonnante permanence d’un message qui peut être considéré comme un des axes de la prédication chrétienne, depuis les origines et partout où elle se fait entendre.

Le don gratuit est consubstantiel à l’Évangile. Cela est pour nous une évidence, mais il faut nous représenter ce que cette invitation avait d’original et de nouveau. La société antique n’ignorait pas, bien sûr, certaines formes de générosité : des bienfaiteurs (tels le célèbre Mécène) soutenaient financièrement tel ou tel artiste, l’hospitalité était une valeur assez répandue, et la pitié naturelle pouvait trouver une certaine place dans les rapports humains. Mais ce monde restait dur, basé sur l’esclavage et sur des rapports de force très crus. Les chrétiens en savaient quelque chose, eux dont le maître avait été crucifié.

Pourtant, dans cet empire que Rome avait conquis par la violence, le christianisme a fait germer l’idée de générosité totale, de don vraiment gratuit, en un mot : d’amour. Une idée dont on sait l’influence à long terme sur la société occidentale. Sans se prévaloir d’une doctrine sociale particulière, ni d’un quelconque projet de réforme politique, l’Église a changé les mœurs du monde dans lequel elle vivait, et les Pères ont été les acteurs privilégiés de cette mutation progressive. Leur parole a touché, humanisé, transformé les cœurs. Essayons de voir comment.

Mon exposé partira des aspects périphériques du problème, c’est-à-dire du refus du don : cette carapace d’égoïsme et d’avidité qui y fait obstacle. Puis j’essaierai de repérer, un à un, les motifs qui peuvent lever les résistances, soulever l’âme, l’ouvrir à la dynamique du don, et plus précisément du partage. Enfin, je tenterai de pénétrer, à la suite des Pères, ce qu’on peut appeler le mystère du don, sa profondeur théologique et trinitaire.

1. Le refus du don

[p. 279] Concernant la réticence et les résistances au don, il n’est pas difficile d’en repérer deux principales : l’attachement aux biens matériels et l’insensibilité au malheur d’autrui, la cupidité et l’indifférence.

On doit à Basile de Césarée une analyse extrêmement lucide de cet état d’esprit, qui est d’abord une obsession de la possession. « Tu ne vois que le profit[1] », dit-il au riche prisonnier de sa richesse. « Tu y penses le jour, tu en rêves la nuit[2] », « tu te livres à des calculs misérables[3] », et si tu vois venir quelqu’un qui est en demande, « tu deviens inabordable, tu t’enfuis de peur de devoir lâcher un peu de ce que tu gardes si jalousement ». Tu dis : je n’ai pas de quoi donner, et par là même tu avoues ta profonde pauvreté : car tu es « pauvre en amour, pauvre en bonté, pauvre de confiance en Dieu, pauvre d’espérance éternelle[4]. » Saint Augustin, de même, dira :

Mes frères, ici les riches sont des pauvres, et il est bon que le riche découvre sa pauvreté. Il se croit plein, mais c’est une enflure, non une plénitude. Qu’il reconnaisse son vide afin de pouvoir être comblé[5].

L’autre obstacle est celui de la dureté de cœur. « Tu décores tes murs et tu n’habilles pas ton semblable, tu pares ton cheval et tu n’as même pas un regard pour ton frère en détresse[6] ? », s’écrie saint Basile. « Comment te mettre sous tes yeux la souffrance du pauvre ? Les larmes ne t’attendrissent pas, les plaintes ne te touchent pas ; tu demeures [p. 280] froid et implacable[7]. » Et saint Jean Chrysostome : « Qu’y a-t-il de plus honteux qu’un chrétien qui ne se soucie pas des autres[8] ? »

Certes, l’avare peut toujours dire : « je ne fais de tort à personne en gardant ce qui m’appartient », mais Basile lui répond : d’où tiens-tu ce que tu as, et quel est ton droit de l’accaparer, quand ton frère souffre et a besoin de toi[9] ? Pour Grégoire le Grand, le refus du don est même un meurtre, car laisser mourir le pauvre, c’est en quelque sorte le tuer :

Autant de fois ils cachent chez eux ce qui pourrait nourrir les pauvres en train de mourir, autant de vies ils font périr chaque jour[10].

Mais à défaut de pitié, un peu de lucidité peut nous aider à sortir de cette espèce d’hallucination, ne serait-ce qu’en nous souvenant de ce fait évident, que nous allons mourir. « Que tu le veuilles ou non, tu devras bien un jour laisser ton argent[11] », dit Basile. Tu es sorti nu du sein de ta mère, et nu tu y retourneras, dit le livre de Job[12], ou encore l’Évangile : Cette nuit même, on va te redemander ton âme, et ce que tu auras amassé, qui l’aura[13] ? Alors, poursuit Basile, « partage ces récoltes qui demain auront pourri[14] ! » Tu es de passage sur terre : comment n’accueilles-tu pas l’étranger qui passe, puisque tu es toi-même un passant[15] ?

À l’idée de la mort, les Pères associent, bien sûr, celle du jugement. « La main de Dieu corrige les présomptueux qui [p. 281] oublient les pauvres[16] », dit saint Grégoire le Grand, et déjà saint Ambroise :

En cette terre d’exil, nous sommes tous des hôtes de passage […] Prenons garde : si nous avons été durs ou négligents dans l’accueil des étrangers, les saints pourraient bien refuser de nous accueillir[17].

Mais la menace du châtiment n’est pas un motif prioritaire dans l’exhortation des Pères à donner. De fait, ce n’est pas par la peur qu’on devient généreux, puisque c’est justement la peur qui nous empêche de l’être.

Plus fréquente, et plus juste, est l’idée que lors du jugement, les généreux seront récompensés. « Alors tout un peuple, dit saint Basile, te défendra auprès du juge universel, en disant que tu l’as nourri, que tu l’as assisté, que tu as été bon[18]. » Et Césaire d’Arles : « Grâce à votre générosité, vous entendrez dire cette heureuse parole : Venez, recevez en héritage le Royaume[19]. » Ou Clément d’Alexandrie : « Voici la récompense mérité par le partage : une demeure éternelle[20]. »

2. La dynamique du don

Nous entrons ici dans ce que j’ai appelé la dynamique du don, qui se nourrit d’une grande espérance : celle du ciel. Les Pères sont intarissables sur ce thème. Citons encore Clément :

Ô homme riche, si tu es raisonnable, navigue vers cette assemblée de fête, […] n’évite ni les dangers [p. 282] ni les efforts pour te procurer le royaume céleste[21] !

Et Grégoire de Nazianze : « Donnons une part de nos biens aux pauvres, afin de devenir riches là-haut[22] », car « le jour où nous partirons d’ici, ce sont les malheureux d’aujourd’hui qui nous introduiront dans les tentes éternelles[23]. » Ou saint Jean Chrysostome, avec une formidable éloquence :

Vous avez une pièce ? Achetez le ciel[24] !
Pour un pain que vous donnez, vous obtenez en retour le paradis[25].

Saint Augustin, de même, fait dire à Dieu :

Tu me donnes peu, je te rendrai beaucoup. Tu me donnes les biens de ce monde, je te rendrai les trésors du ciel[26].

Peut-être certains suspecteront-ils cette générosité d’être trop peu « gratuite », puisqu’elle espère une récompense. Mais il faut la comprendre correctement : non comme un marchandage, ni comme l’exigence d’un salaire, mais comme l’ouverture à ce Don infini et immérité qu’on peut appeler le salut. En donnant, je n’achète pas la grâce, mais je m’approche de la générosité divine pour me laisser traverser par elle. Je reçois donc beaucoup plus que je ne donne.

Du reste, les Pères ne craignent pas d’évoquer un certain « calcul » de nos intérêts. « Lorsqu’il s’agit de biens périssables, vous savez faire preuve de beaucoup de perspicacité[27] », dit saint Jean Chrysostome. « Toi qui montres tant d’habileté pour les biens matériels, ne reste pas stupide devant les richesses de l’esprit[28] ! » Et Grégoire de Nazianze de renchérir : « Plus tu Lui donneras, plus il te restera à chaque fois[29]. » Ou saint Basile :

Tout le fruit de [p. 283] la bonté que tu exerces envers les autres, tu le recueilles en toi-même. […] Ce que tu as donné reste à toi, et même te revient avec un supplément[30].

Oui, dans la dynamique du don, il ne faut pas croire que nous avons tout à perdre : nous avons, au contraire, tout à gagner. Certes, ce n’est pas pour être estimé que nous donnons, et nous devons retenir l’avertissement du Christ : Quand tu fais l’aumône, ne le claironne pas devant toi comme font les hypocrites[31]. Comme le note saint Pierre Chrysologue, évêque de Ravenne au Ve siècle :

Claironner est le mot juste, car une telle aumône est un acte guerrier plutôt que pacifique. […] Elle n’a rien à voir avec la miséricorde. […] C’est un trafic pour la parade[32].

Et pourtant, loin de toute gloire superficielle, donner est donc un acte qui honore en profondeur celui qui donne. « Comme tu devrais être heureux et fier de l’honneur qui t’est fait ! Ce n’est pas toi qui dois aller importuner les autres à leurs portes, ce sont les autres qui se pressent à ta porte[33] », dit saint Basile, qui n’hésite pas à ajouter :

Songe quelle sera ta renommée si on peut appeler le père et le protecteur de milliers d’enfants, plutôt que de garder dans tes sacs des milliers de pièces d’or[34] !

Ainsi, en vérité, faire le bien nous fait du bien. Jean Chrysostome compare le don à une eau purificatrice, disant :

À l’entrée des églises, il y a des vasques pour se purifier les mains ; les pauvres aussi sont assis devant l’église, pour que [p. 284] vous purifiiez votre âme par eux. Vous avez lavé vos mains dans l’eau, lavez votre âme par l’aumône[35].

Une belle formule de Césaire d’Arles dit : « La misère des pauvres est le médicament des riches[36] », et saint Ambroise, commentant le miracle de la guérison de l’homme à la main desséchée, dit magnifiquement :

Tu as entendu les paroles du Seigneur : Étends ta main. Voilà le remède. […] Étends-la souvent : étends-la vers le pauvre qui t’implore, étends-la pour aider le prochain. […] C’est ainsi qu’on étend la main, c’est ainsi qu’elle guérit[37].

3. Le don comme partage

Mais il faut aller plus loin dans la dynamique du don, en la centrant moins sur celui qui donne que sur celui à qui il donne, ou plutôt, celui avec qui il partage. Ce thème se devine dans l’Épître de Barnabé, un des plus anciens textes chrétiens :

Tu partageras tout avec ton prochain sans rien revendiquer comme ton bien propre. Car si vous partagez les biens incorruptibles, à plus forte raison devez-vous le faire pour les biens corruptibles[38].

Donner, en ce sens, c’est restituer au frère ce qui lui revient. Saint Basile le dit :

À l’affamé appartient le pain que tu mets en réserve ; à l’homme nu, le manteau que tu gardes dans tes coffres ; au va-nu-pieds, la chaussure qui pourrit chez toi ; au misérable, l’argent que tu conserves enfoui.

Et de même saint Grégoire le Grand :

Quand nous procurons le nécessaire à des pauvres, nous leur rendons ce qui est leur bien. Nous ne faisons pas largesse du nôtre : [p. 285] nous nous acquittons d’une dette plus que nous n’accomplissons une œuvre de miséricorde[39]. »

C’est là une idée forte, et moderne : que la terre est à tous, comme dit saint Grégoire : « la terre d’où sont tirés nos biens est commune à tous les hommes[40] », et que par conséquent s’accaparer les biens de ce monde est une iniquité. « Partage ta moisson avec tes frères ! », crie saint Basile au riche, qui poursuit :

Tu ressembles à celui-là qui, prenant place au théâtre, voudrait empêcher les autres d’entrer, prétendant jouir tout seul du spectacle auquel tous ont droit[41]. »

On n’est pas loin de l’idée que « la propriété, c’est le vol », comme dira Proudhon, quand elle est excessive et disproportionnée. « Qu’est-ce qu’un voleur ? », demande saint Basile, et il répond :

C’est celui qui prend le bien d’autrui. Et toi qui t’accapares ce qui t’a été confié, n’es-tu pas un voleur ? Celui qui prend à un autre ses vêtements est un voleur, mais celui qui n’habille pas celui qui est nu alors qu’il peut le faire, est-il digne d’un autre nom[42] ?

On trouve même chez Basile l’idée d’un partage maximal des biens :

Si chacun ne gardait que ce qui lui est nécessaire, et que le superflu, il le donne aux indigents, la pauvreté serait abolie[43]. »

Mais on l’aura deviné, ce changement ne relève pas pour les Pères d’une décision autoritaire et étatique. Il doit venir de l’intérieur. Il a pour vrais motifs la pitié et l’amour. Grégoire de Nazianze réveille en nous cette source :

Pourquoi ne secourons-nous pas, tandis qu’il est temps, ceux qui sont des hommes comme nous ? Pourquoi, nous qui sommes chair, n’entou­rons-nous pas de soins l’infirmité de la chair ? Pour­quoi sommes-nous dans les délices au milieu [p. 286] du malheur de nos frères[44] ?
La pitié qui vient du cœur est un grand réconfort pour le malheureux. Si tu n’as rien, offre-lui au moins tes larmes[45].

Saint Augustin de même, commentant l’hymne à la charité de saint Paul, dira :

Si tu n’as que l’amour, même si tu ne peux rien distribuer aux pauvres, aime[46].

Nous sommes donc loin de l’égalitarisme abstrait, cette parodie de charité que le totalitarisme a prétendu instaurer entre les hommes. Le don n’est pas l’impôt, n’est pas obligatoire. Il procède d’un élan, dont tous les Pères soulignent la nature libre et joyeuse. « Tu n’hésiteras pas à donner et, en donnant, tu ne rechigneras pas[47] », disait déjà l’Épître de Barnabé, et Clément d’Alexandrie aime citer la parole de l’Apôtre : Dieu aime celui qui donne avec joie[48].

Elle est belle, cette parole. L’homme heureux de donner et de semer largement partage sans murmure, sans hésitation, sans regret[49].
Il n’attend pas qu’on lui demande, il cherche de lui-même qui il peut rendre heureux[50].

Ainsi, dit saint Grégoire de Nazianze,

C’est avec un cœur en fête, et non en se lamentant qu’il faut faire le bien. […] Qu’il n’y ait pas d’intervalle entre le premier mouvement et l’acte. La bienfaisance n’attend pas[51].

Saint Basile cite à ce sujet le livre des Proverbes :

Ne dis pas : Reviens demain et je te donnerai, car tu ne sais pas ce que te réserve le jour suivant[52].

[p. 287] On trouvera peut-être ces exhortations un peu enthousiastes et idéalistes. Les Pères ignorent-ils donc les limites de la condition humaine, le caractère nécessairement progressif de la vie chrétienne ? Non, mais ils nous invitent à élargir notre cœur, à aller plus loin dans le don. Le peu que nous faisons, dit Grégoire de Nazianze, est déjà une grande chose :

Donne au pauvre, ne serait-ce qu’un petit secours, dit. Pour lui qui manque de tout, ce ne sera pas rien[53].

Et saint Jean Chrysostome, avec une fine sagesse pastorale, de dire :

Combien donner ? C’est à vous de décider ; je ne fixerai pas de montant, pour vous éviter tout embarras. Faites dans la mesure de vos moyens[54]. […] Vous n’avez pas d’argent ? Donnez un verre d’eau fraîche[55].

Ou Saint Césaire, de façon pragmatique :

Celui qui le peut, qu’il couvre le pauvre d’un vêtement neuf. Celui qui ne peut pas, qu’il en donne au moins un vieux[56].

À défaut d’être tous des saint Martin, nous pouvons tous, du moins, donner à Emmaüs !

4. Mystère du don

Il aurait été bon de parler ici de plusieurs thèmes éclairants qui touchent à notre sujet : la nécessaire absence de mépris ou de condescendance envers celui à qui l’on donne ; la priorité du don aux personnes, par rapport à celui que l’on fait aux institutions ; l’exemple souvent cité par les Pères de l’hospitalité d’Abraham et de celle de la veuve de Sarepta ; la référence à la générosité de la nature, etc. Mais pour conclure, je souhaite évoquer le mystère du don dans sa [p. 288] dimension proprement théologique, à la lumière de la Trinité.

Avant tout, le don gratuit est à comprendre dans la référence au Père, qui nous a donné la vie et l’être : qui nous a fait le cadeau d’exister. « Jamais tu surpasseras Dieu en munificence[57] », dit saint Grégoire de Nazianze, « tu ne lui donneras rien qui ne lui appartienne[58]. » Tout ce que nous avons, tout ce que nous sommes nous vient de lui. Le don est donc une forme de gratitude, de réponse à ce don premier. Saint Augustin fait dire à Dieu :

Tout ce que tu as trouvé dans ce monde, c’est moi qui l’ai créé. Pourquoi ne me donnes-tu pas ce qui est mien ? […] Donne, et je te donnerai[59].

Ce Dieu ne nous a pas seulement créés, il nous a rejoints dans notre pauvreté. Par l’incarnation du Fils, il se tient au milieu de nous et, tout spécialement dans les pauvres. Les paroles de du chapitre 25 de Matthieu, constamment citées par les Pères, nous le rappellent. Ainsi Grégoire de Nazianze :

Tant que nous le pouvons, visitons le Christ, nourrissons le Christ, habillons le Christ, recueillons le Christ, honorons le Christ[60].

Saint Jean Chrysostome, et plus tard saint Césaire d’Arles, se montrent encore plus pragmatiques :

Aie un lieu, dans ta maison, où le Christ trouvera sa demeure. Dis : voici la chambre du Christ. […] Il est nu, étranger, il ne lui faut qu’un toit[61].
Le Christ a faim et soif dans la personne de tous les pauvres. […] Accueille-le dans ton logement, pour qu’il te reçoive dans son paradis[62].

Et l’Esprit Saint ? Celui qui est par excellence le Don, le donateur de vie, l’Amour en personne, comment ne serait-il pas [p. 289] le secret de tout don ? Mais dans son infinie discrétion, il ne revendique rien de cet acte et nous invite à le poser nous-mêmes, en nous donnant de nous donner sous l’action de sa grâce. Écoutons encore saint Augustin nous parler du mystère de ce don qui n’est pas don de quelque chose, mais don de soi :

Si quelqu’un voulait te vendre un terrain, il te dirait : Donne-moi ton argent. […] Mais écoute ce que te dit l’Amour, par la bouche de la sagesse : – Mon enfant, donne-moi ton cœur. Ton cœur était mal quand il était à toi, quand il était en proie. Tu étais la proie de futilités, de passions mauvaises. Ôte-le de là ! – Mais où le porter ? où l’offrir ? – Mon fils, donne-moi ton cœur !, dit la Sagesse. Qu’il soit à moi, et tu ne le perdras pas. Celui qui t’a créé te veut tout entier. […] Que crains-tu donc en te donnant ? De te perdre ? Au contraire, c’est en refusant de te donner que tu te perds[63].

Ainsi le don gratuit procède en nous d’un Don premier, d’une générosité et d’un appel qui nous précèdent. Les Pères de l’Église, unanimement, nous font entendre cet appel divin, qu’Augustin résume dans une prière inoubliable « Donne ce que Tu ordonnes, et ordonne ce que Tu veux[64]. »

____

  1. Basile de Césarée, Homélie 6 sur la richesse (PG 31, 266 s.) ; cf. Riches et pauvres dans l’Église ancienne, Paris, Migne (coll. « Lettres chrétiennes » ; n° 2), 2011, p. 105 s.
  2. Basile de Césarée, ibid.
  3. Basile de Césarée, ibid.
  4. Basile de Césarée, ibid.
  5. Augustin, Discours sur le Psaume 121.
  6. Basile de Césarée, Homélie 6 sur la richesse.
  7. Basile de Césarée, ibid.
  8. Jean Chrysostome, Homélie 20 sur les Actes des Apôtres.
  9. Basile de Césarée, Homélie 6 sur la richesse, 6-7.
  10. Grégoire le Grand, Règle pastorale III, 21 (cf. SC 382).
  11. Basile de Césarée, ibid.
  12. Jb 1, 21.
  13. Lc 12, 20.
  14. Basile de Césarée, Homélie 6 sur la richesse, 6-7.
  15. Ambroise de Milan, Des veuves ; cf. Le mariage dans l’Église ancienne, coll. Icthus n° 13, p. 286.
  16. Grégoire de Nazianze, Homélie 14 sur l’amour des pauvres, 27 ; cf. Riches et pauvres dans l’Église ancienne, p. 135 s.
  17. Ambroise de Milan, Sur Abraham, I, 5 ; cf. Lire la Bible avec les Pères, vol. 1, p. 63.
  18. Basile de Césarée, Homélie 6 sur la richesse.
  19. Césaire d’Arles, Sermon 26, 5 (cf. SC 243).
  20. Clément d’Alexandrie, Quel riche peut être sauvé ?, 31-32 ; cf. Riches et pauvres dans l’Église ancienne, op. cit., p. 53 s.
  21. Clément d’Alexandrie, ibid.
  22. Grégoire de Nazianze, Homélie 14 sur l’amour des pauvres, 26.
  23. Grégoire de Nazianze, Homélie 14 sur l’amour des pauvres, 38-40.
  24. Jean Chrysostome, Homélies sur la conversion, n° 3, sur l’aumône ; cf. La Conversion, DDB (coll. « Les Pères dans la foi » n° 8), 1978.
  25. Jean Chrysostome, ibid.
  26. Augustin, Sermon 123.
  27. Jean Chrysostome, ibid.
  28. Jean Chrysostome, Homélie 45 sur les Actes des Apôtres.
  29. Grégoire de Nazianze, Homélie 14 sur l’amour des pauvres, 27.
  30. Basile de Césarée, Homélie 6 sur la richesse.
  31. Mt 6, 2.
  32. Pierre Chrysologue, Sermon 9 (CCL 24, 64 ; PL 52, 211).
  33. Basile de Césarée, Homélie 6 sur la richesse.
  34. Basile de Césarée, ibid.
  35. Jean Chrysostome, Homélies sur la conversion, n° 3, sur l’aumône.
  36. Césaire d’Arles, Sermon 25 (CCL 103 ; cf. SC 243).
  37. Ambroise de Milan, Commentaire sur l’évangile de Luc, 5, 39 (cf. SC 45).
  38. Épître de Barnabé, 19.
  39. Grégoire le Grand, Règle pastorale III, 21.
  40. Grégoire le Grand, Règle pastorale III, 21.
  41. Basile de Césarée, Homélie 6 sur la richesse, 6-7.
  42. Basile de Césarée, ibid.
  43. Basile de Césarée, ibid.
  44. Grégoire de Nazianze, Homélie XIV sur l’amour des pauvres, 27.
  45. Grégoire de Nazianze, ibid.
  46. Augustin, Discours sur le psaume 121.
  47. Épître de Barnabé, 19.
  48. 2 Co 9, 7.
  49. Clément d’Alexandrie, Quel riche peut être sauvé ?, 31-32.
  50. Clément d’Alexandrie, ibid.
  51. Grégoire de Nazianze, Homélie XIV sur l’amour des pauvres.
  52. Basile de Césarée, ibid.
  53. Grégoire de Nazianze, ibid.
  54. Jean Chrysostome, Homélies sur la conversion, n° 3, sur l’aumône.
  55. Jean Chrysostome, ibid.
  56. Césaire d’Arles, Sermon 25.
  57. Grégoire de Nazianze, Homélie XIV sur l’amour des pauvres, 26.
  58. Grégoire de Nazianze, ibid.
  59. Augustin, Sermon 123.
  60. Grégoire de Nazianze, Homélie XIV sur l’amour des pauvres.
  61. Jean Chrysostome, Homélie 45 sur les Actes des Apôtres.
  62. Césaire d’Arles, Sermon 25, 1 et 26,5 (cf. SC 243).
  63. Augustin, Sermon 34 sur le Psaume 149, citant Pr 23, 26.
  64. Augustin, Confessions, X, 29.

À lire aussi

To top