Daniel Vigne, « Lanza del Vasto, philosophe de la Conciliation », conférence à la Communauté de l’Arche (Roqueredonde, 31 mars 2000). [pdf]
Lanza del Vasto, philosophe de la conciliation
Le terme de conciliation résume bien les diverses dimensions de l’œuvre de Lanza del Vasto :
– au plan esthétique, comme accord de la forme et du fond, et compréhension du « chiffre des choses ».
– au plan physique, comme conjugaison (yôg) de l’âme et du corps, et recherche d’une vie en harmonie avec la nature.
– au plan logique, comme philosophie de la relation, et système trinitaire.
– au plan éthique, comme recherche d’une unité de vie, et d’une réconciliation des adversaires par la non-violence.
– au plan religieux, comme refus d’opposer les religions entre elles, et recherche de leur noyau commun.
On peut se demander si ces diverses synthèses ne souffrent pas d’un manque de caractère dialectique et temporel. Lanza critiquait la vision hégélienne selon laquelle la synthèse advient par la contradiction. Il a donc écarté dans son œuvre l’idée d’une positivité des conflits, d’une nécessité du négatif : la synthèse est souvent présentée par lui comme une complémentarité statique. Mais peut-être cette immobilité n’est-elle qu’apparente ? L’architecture du système n’exclurait pas le dynamisme, voire les douleurs de son élaboration. Ainsi :
– sur le plan esthétique, la rigueur poétique et le travail artisanal suppose des résistances à vaincre et une recherche exigeante.
– au plan physique, l’ascèse est un lent éveil, un retour difficile au paradis perdu.
– au plan logique, les imperfections même du système témoignent de son caractère non abstrait.
– au plan éthique et existentiel, Lanza ne s’est pas dérobé aux responsabilités et aux engagements, même conflictuels.
– enfin, au plan religieux, sa vision n’est pas syncrétiste, mais chrétienne et historiquement orientée.
Le soupçon de statisme, qui a pour lui un certain nombre d’arguments, doit donc être examiné de près. Peut-être n’est-ce pas dans le système, mais comme autour de lui et dans ses aspects non exprimés que se trouve la réponse à ce soupçon ?
Ainsi, la biographie de Lanza est-elle clairement celle d’un homme « en chemin ». Les années patriarcales à la Borie-Noble, et même les 33 années communautaires, font un peu oublier l’itinéraire complexe du personnage et sa diversité intime. Lanza disait lui-même avoir eu plusieurs vies ! Il eut à concilier ses propres richesses intérieures et aussi ses faiblesses.
De plus, sa démarche ne se veut pas inspirée, immédiate, elle ne fait pas l’économie du pas à pas de la recherche, et de l’expérimentation. Elle accorde leur prix aux pesanteurs du réel. Elle compense la clarté des idées par le sérieux du quotidien. Si elle se tourne résolument vers l’intemporel, c’est moins pour fuir le temps que pour le faire entrer dans l’éternité. Ainsi, le caractère profondément réaliste de cette pensée l’exempte des périls de l’abstraction.
Question : Pourquoi une philosophie de la conciliation s’est-elle si vigoureusement insurgée contre son époque ? Les pages sur la « beauté du compromis » n’ôtent rien au fait que la posture de Lanza, en son siècle, fut effectivement celle de la dénégation.
Mais peut-être est-ce une force de plus de cette philosophie de la conciliation, d’avoir su s’exprimer dans des combats contestataires ? Son aspect militant la sauve en tout cas, de toute mièvrerie.
Autre critique possible, le soupçon de « rousseauisme ». On entendra par là, une certaine complaisance à se montrer différent, unique, et quelque peu incompris.
Ce serait oublier la sobriété affective de l’œuvre, son caractère hiératique, son exactitude presque mathématique, fort éloignée des épanchements souvent contradictoires du précurseur du romantisme.
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