Aloys Grillmeier – Le Concile de Chalcédoine, réception et opposition

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Le Concile de Chalcédoine, fresque de Symeon Axenti - église Saint-Sozomenos, Galata (Chypre), XVIe s. Bridgeman Images

Le Concile de Chalcédoine, fresque de Symeon Axenti - église Saint-Sozomenos, Galata (Chypre), XVIe s. Bridgeman Images

Livres religieux

Aloys Grillmeier – Le Concile de Chalcédoine, réception et opposition, Le Christ dans la tradition chrétienne, t. II/1, Paris, Éditions du Cerf, 1990, p. 5-172, et t. II/4, 1996, p. 23-67 (résumé-citations D. Vigne [pdf]).

Aloys Grillmeier

Le Concile de Chalcédoine, réception et opposition

I – Fondements

Division. « La formule et la christologie de Chalcédoine ont été débattues aussi vigoureusement que l’homoousios de Nicée ». « Cependant, avant et après le concile, il existait une vie inspirée par la foi au Christ qui n’avait aucunement besoin de l’existence de la formule de Chalcédoine, et qui ne s’en trouvait pas enrichie ». « Le contenu, mais non la formule de la foi de Chalcédoine était réellement propriété commune de groupes opposés »18.

Unité. « Malgré toutes les différences qui subsistent, avec leur conditionnement culturel et spirituel, toutes les grandes régions de l’Orbis christologicus, sive orientalis, sive occidentalis, ne font qu’un dans la foi au Christ, surtout en ce qui concerne les kérygmes baptismaux et la foi ordinaire des églises. Ainsi l’ensemble de ce deuxième tome doit être perçu en tout comme un sommet œcuménique »6.

Réception. « A cette époque la connaissance d’une autorité formelle d’un concile était encore au début de son développement »21. « Un concile avait à s’avérer légitime et valide en conservant la paradosis biblique et ecclésiale. Cela devait se vérifier par une comparaison entre ce qu’il énonçait et la vérité (qui avait été) transmise ».

« Même si un concile est considéré comme légitime à cause de sa matière ou de son autorité formelle, le processus de réception n’est pas encore achevé »22. « Le conflit et une rupture étaient inévitables étant donné que personne n’est parvenu à découvrir le contenu commun de foi caché derrière des formes de langage tellement variées et contradictoires ».

Politique. « Les décisions du concile sont devenues lois de l’Empire. Comment doit-on évaluer ce fait dans la réception de Chalcédoine ? ». « En effet, le pouvoir ou la politique impériale était bien plus opposé au concile à partir du moment où l’empereur s’était rendu compte que sa formule de foi ne servait pas l’unité des chrétiens, mais était source de division »23.

Philosophie. « Le résultat peut-être le plus important du « scolasticisme » trinitaire-christologique des Ve et Vle siècles fut la découverte du concept de personne, qui s’est avéré extrêmement fécond dans la pensée théologique mais aussi philosophique et historique.

D’importantes questions anthropologiques ont été abordées dans les discussions sur la plénitude de l’humanité de Jésus, sur les « une » ou « deux » volontés dans le Christ, les « un » ou « deux » modes d’opération en lui. C’est alors que l’on a entendu pour la première fois le thème de l’autonomie de l’être créé en concurrence et cohésion avec l’être divin »24.

Spiritualité. « Existe-t-il une forme de dévotion au Christ ou un mysticisme christique inspirés ou engendrés par le concile ou son dogme, ou plus précisément par sa représentation du Christ ? ». « La meilleure réponse à la question sur la relation entre la christologie de Chalcédoine et la spiritualité se trouve peut-être chez Maxime le Confesseur, où toute la tradition spirituelle des Grecs revit et se réconcilie avec la christologie chalcédonienne »25.

Dogme. « Il faut bien se garder de tomber dans le piège d’une systématisation historico-théologique. Il n’est que trop facile de trouver partout le « sans mélange » et le « sans division » de Chalcédoine et d’en faire le passe-partout qui ouvrira tous les secrets théologiques et philosophiques. Néanmoins, la relation entre la « divinité » et l’« humanité » dans le Christ comme elle a été comprise à Chalcédoine est le modèle et le sommet de la relation entre « Dieu et le « monde » en général « 26.

« Nous admettons la relativité d’expressions linguistiques et conceptuelles qui servent à exprimer une vision de la personne du Christ. Nous voulons rester ouverts à l’« historicité » du dogme christologique là où il se présente. Néanmoins, il faut que la conviction de foi de l’Église puisse être reconnue derrière la forme liée à une époque historiquement conditionnée ».

Langage. « Les uns parlaient d’une nature, les autres reconnaissaient deux natures, mais des deux côtés on parlait d’un Christ, vrai Dieu et vrai homme, sans division et sans mélange. C’est justement à cause de ce contenu de foi commun, bien que présentant des nuances et accents variés, que les théologiens se sont rendu compte de la différence entre le langage ou l’expression et le contenu désiré. Alors, il est devenu possible pour la première fois de « prendre ses distances » par rapport aux formules »27.

Héritage. « Nous nous trouvons devant un phénomène : la question christologique l’a emporté dans la discussion théologique pendant des siècles ». « Au cours de cette discussion un certain nombre de genres littéraires ont été créés ou développés de façon plus importante; ils étaient plus ou moins au service de la question christologique »140. « C’est de cette manière que la théologie christologique, entre 451 et 800, a pris sa structure formelle ». « Même le Moyen Age en Occident n’y ajoutera rien de nouveau »141. « Toutes les formes de démonstration et d’argumentation théologiques que l’on a trouvées jusqu’ici principalement dans la scolastique médiévale occidentale, existent déjà dans la période qui va de 400 environ jusque vers l’an 800 »5.

Diffusion. « Un concile de l’Église ancienne était loin de faire l’objet d’une publicité comme celle qui, à notre époque, a accompagné le concile Vatican II » : « sept ans après la fin du synode il y a encore, au fond de l’Asie Mineure, certains évêques qui ne savent rien ou très peu sur ce que le synode a apporté »145. « Nous avons donc à considérer toutes les formes et les expressions de la foi au Christ à l’époque post-chalcédonienne, même celles non forgées par le concile ».

II – Événements

Marcien. « Au moment où les premières voix de protestation se sont levées, l’empereur Marcien, l’impératrice Pulchérie et le pape Léon ont dû prendre l’initiative pour défendre le concile »146. « Chalcédoine est rapidement devenu un objet de litige, et l’activité impériale et papale s’est transformée en une « lutte pour le Concile » ». « Le but des efforts de l’empereur est la victoire de la « Vérité » » : « D’après l’exemple du pieux empereur Constantin nous voulions prendre part au synode, notamment pour donner appui à la Vérité, non pour exercer quelque pouvoir, afin que les peuples ne soient plus divisés par des convictions erronées…« 147.

« Le 7 février 452 l’empereur promulgue une constitution proclamant l’entrée de la définition du concile dans la loi impériale ». « La constitution interdit ainsi tout rassemblement et discussion publics ultérieurs au sujet de la décision du concile. Quiconque ne se conforme pas à cette loi sera puni »148. « Le 13 mars une autre constitution a suivi, adressée à Palladius, préfet de Prétoria. Ici l’empereur argumente à partir de l’unité des quatre synodes impériaux tenus jusque-là »149.

Eutychès. « On voit déjà, peu de mois après la fin du concile, d’assez grands centres d’opposition. De tels adversaires sont actifs aussi à Constantinople »150. « D’abord, toute possibilité d’ériger une hiérarchie est enlevée aux eutychiens. Il leur est interdit d’ordonner des évêques, des prêtres ou des clercs ». « Les membres de la communauté monastique d’Eutychès, qui se séparent de la pratique de la vraie religion et suivent des enseignements contraires au concile, seront sujets à toutes les peines déterminées dans cette loi ». « Celui qui essayerait d’enseigner ce qui est interdit sera condamné à mort« 151.

Jérusalem

« L’impulsion pour un mouvement plus important contre Chalcédoine fut donnée par les moines de Jérusalem et de ses alentours ».

Juvénal. « Au concile d’Éphèse, Juvénal passait pour le deuxième dirigeant du parti cyrillien. Le 8 août 449, il était le premier des 113 évêques à voter pour la réhabilitation d’Eutychès. Il l’a même appelé : on ne peut plus orthodoxe »152. « Au concile de Chalcédoine, Juvénal était d’abord, avec Dioscore, le principal coupable. Mais il a fini par accepter la réhabilitation de Flavien et s’est séparé de Dioscore, avec tous les évêques palestiniens, illyriens et quatre évêques égyptiens »153.

Théodose. « Juvénal est alors retourné chez l’empereur, pendant que les moines retournaient à Jérusalem pour y nommer Théodose évêque. Tous les sièges épiscopaux de la Palestine furent alors conférés à des hommes qui partageaient les convictions de Théodose, c’est-à-dire à des monophysites ». « Théodose n’avait pas seulement la majorité de la population et des moines de son côté, mais il jouissait aussi de la faveur de l’impératrice Eudokia qui résidait, à l’époque, à Jérusalem ». « L’agitation fut si grande qu’elle provoqua une émeute au moment de l’arrivée de Juvénal à Césarée et l’assassinat de l’Évêque Sévérien de Scythopolis et de ses accompagnateurs par des tueurs à gages »154. « Après que les moines furent ainsi mis dans leur tort, un rescrit impérial leur fut adressé ».

« Nature ». L’empereur sait que la cause de leur agitation est la nouveauté des « deux natures ». Mais ils n’ont pas le droit de critiquer cet enseignement puisqu’ils sont, dit l’empereur, incapables de comprendre la subtilité de ce sujet »155. « Car que doit-on comprendre sous le terne « nature » ? Non pas un contenu conceptuel philosophique élevé, mais au contraire un sens simple d’un abord facile pour tous »156. « « Nature » n’a pas un contenu conceptuel philosophique strict. Cela est pratiquement correct ». « De même que les moines ont accepté l’homoousios, de même ils ne doivent pas craindre d’adopter le mot « nature » ».

Ambiguïtés. « En disant cela l’empereur passe à côté de la vraie difficulté des moines; car ce n’est pas l’usage du mot « nature » qui les épouvante, mais la discussion sur les deux natures, ce qui pour eux signifie confesser deux fils et deux Christs »157.

« L’empereur aurait dû expliquer la différenciation de Chalcédoine entre hypostase et physis, et ainsi écarter la contradiction alléguée entre « mia physis » et « dyo physis ». Car les moines comprennent sous physis (et hypostase) une nature individuelle concrète, parfaite en soi et donc indépendante. Si l’on dit que le Christ a deux natures, cela veut dire pour eux qu’il est une dualité stricte que rien ne lie. Or il est « un seul ». Pour cette raison il ne peut être qu’une physis. Malheureusement, par leur utilisation de la violence, les moines se sont mis dans leur tort devant tout le monde »157.

Alexandrie

Opposition. « A la longue, Alexandrie est devenue le plus grand souci de Marcien. Jusqu’ici nous avons déjà eu à faire pratiquement avec l’influence alexandrine si nous regardons l’origine spirituelle de Juvénal et le passé du moine Théodose. Ce dernier semble avoir travaillé étroitement avec Alexandrie au moins à partir de 448 »136. Derrière tous se trouve naturellement la figure de Cyrille d’Alexandrie lui-même.

La paix a pu être conservée plus longtemps à Alexandrie qu’en Palestine par le fait qu’un patriarche pro-chalcédonien fut d’abord mis à la place de Dioscore. Mais les adversaires n’y étaient pas inactifs non plus ». « Une opposition violente fut déployée contre Chalcédoine, notamment par Timothée Aelure et ses disciples. Lcurs premières victimes sont les moines de la région d’ Alexandrie ».

Malentendu. « Face aux Alexandrins, Marcien justifie sa propre foi et place le concile dans le courant de la tradition alexandrine d’un Athanase, Théophile et Cyrille, par laquelle Eutychès et l’enseignement apollinariste adopté par lui furent condamnés. Le concile de Chalcédoine ne représente donc pas d’innovation ». « L’empereur présente sa foi personnelle de façon à refuser le nestorianisme; ce qui doit rassurer les Alexandrins. La nouvelle formule des « deux natures » est évitée, certainement pour des raisons psychologiques »161.

« Dans l’explication des procédés alexandrins se produit une nouvelle définition de l’identité d’Eutychès, Dioscore et Apollinaire. Leurs enseignements sont désignés comme hérétiques et opposés à la tradition nicéenne-alexandrine : Athanase, Théophile et Cyrille »162. « L’assimilation opérée par Marcien, d’un côté des eutychiens avec les apollinaristes, et de l’autre côté d’Eutychès avec les disciples de Dioscore, a entraîné pour Alexandrie un pas lourd de conséquences sur la route menant au schisme »163.

« La charnière de l’ensemble de ce malentendu est le manque de connaissance sur Cyrille ». « Malheureusement nous ne sentons rien chez l’empereur quant à une volonté de revenir aux textes. Le jugement se fait d’après l’étiquette déjà appliquée. Pour cette raison aucune discussion ultérieure au sujet de Chalcédoine ne devait être permise »164.

Impérialisme. « Il y a bien sûr ici un intérêt politique, car Marcien voit que le bien de l’empire dépend radicalement de son action pour obtenir une acceptation unanime de la formule de foi approuvée par le concile. Par intérêt impérial, il se fait le servant de l’unité de la foi. C’est pour cela que les infractions à l’unité de la foi appellent l’imposition de peines.

Ceci est le point faible du système de l’Église impériale et le danger des procédés de l’empereur. Ce qui aurait dû être accepté de façon purement théologique et spirituelle a finalement été imposé, même si l’empereur a rejeté la pression dans des déclarations particulières. Ce qui aurait pu être toléré comme une tradition théologique spéciale et être correctement expliqué était interprété, à partir d’une idée superficielle de la formule mia physis, comme une hérésie et chargé de l’anathème ».

Violence. « Mais que l’opposition se soit rendue coupable en recourant au moyen de la violence et de la résistance ouverte a favorisé de façon tout à fait décisive l’aggravation des actions et des réactions de l’empereur. À Alexandrie il a fallu utiliser la force des armes pour que le judicieux et calme Proterius accède au siège épiscopal (novembre 451). Ce fut un acte impardonnable du parti monophysite d’avoir assassiné cet évêque le 29 mars 457 »166.

Rome

Victoire. « Dans une lettre du 18 décembre 451 l’empereur Marcien et le patriarche Anatole ont annoncé à l’évêque de la Rome ancienne les décisions du concile en même temps que leur plainte au sujet de l’opposition de ses légats contre le Canon 28 ».

« Le concile voulait donner la possibilité à Dioscore de revenir à la raison et faire de lui le vainqueur de ses partisans, afin d’assurer l’unanimité totale du concile. Mais lui a rejeté les trois sommations qui le convoquaient ». « D’être obligé de couper une (branche) les a remplis de tristesse, mais le grand nombre des biens atteints les a comblés de joie.

Léon fut présent en esprit, et visiblement par ses représentants, au milieu des Pères du concile, et ainsi y a pris part »169. « Marcien voit le Christ comme le triomphateur, couronné de lauriers au concile »167 : « Nous croyions voir le Fiancé céleste comme en conversation avec nous« . « Mais Léon était présent par ses légats et présidait l’assemblée en tant que tête des membres »169.

Gêne. « L’empereur fait remarquer que Léon a eu part à cette réussite parce que sa lettre (à Flavien) a reçu l’approbation universelle. Cependant, un sentiment d’insécurité perce dans la suite des paroles de l’empereur lorsqu’il sollicite l’approbation de Léon pour la promotion de l’évêque de Constantinople » : « Il a aussi été décidé d’observer fermement ce que les 150 évêques, sous la direction du divin Théodose l’Ancien, ont décidé concernant la préséance de la vénérable église de Constantinople et ce qui a maintenant aussi été décrété par le saint synode de Chalcédoine à ce même sujet : à savoir que l’évêque de la ville de Constantinople occupe la deuxième place après le siège apostolique (de la Rome ancienne), puisque cette ville illustre est appelée la deuxième Rome« 167.

« Des sentiments analogues sur le travail achevé émanent finalement du compte rendu du synode lui-même qui fut envoyé à Léon après sa clôture » : « Nous t’annonçons aussi que nous avons décrété certaines autres mesures dans le but du bon ordre des affaires ecclésiastiques et pour la confirmation des décisions de l’Église, sachant que Ta Sainteté, en ayant pris connaissance, les agréera et approuvera« .

Primauté. « Pour la position de Léon envers le concile les faits suivants sont décisifs : 1. selon lui le contenu de Chalcédoine fut pratiquement son Tome à Flavien; 2. ses légats ont approuvé la partie dogmatique du concile; 3. ils n’ont pas donné leur approbation au Canon 28. Ces trois faits conditionnent son attitude vis-à-vis du concile, une attitude qui ne changera jamais »168.

« A la sixième session, où les légats protestèrent contre le canon 28, les commissaires invitèrent chacun des partis à citer les canons sur lesquels ils pouvaient s’appuyer. C’est alors que Paschasinus cita le 6e canon de Nicée, selon la version romaine (version non authentique) : L’Église romaine a toujours eu le primat. Aussitôt après, le secrétaire Constantin relut le même canon en omettant l’additum romain ».

« L’Orient suivait la maxime impériale disant que la préséance ecclésiastique devait être fixée selon Ie rang civil des villes épiscopales. Par contre, le point de vue papal pouvait permettre l’attribution d’une juridiction plus élevée à un siège particulier seulement en vertu d’une origine apostolique »171. « Cependant ce principe n’était pas inaltérable et aurait dû être manié de façon souple pour sauvegarder la paix de l’Église. Mais c’est précisément sur ce point que Léon est devenu de plus en plus intransigeant, et cette immobilité s’est aussi traduite d’une certaine manière dans sa position dogmatique »172.

III – Opposition. Timothée Aelure

(L’Église d’Alexandrie, l’Égypte et la Nubie après 451 = Le Christ dans la tradition chrétienne, t. II/4, p. 23-67)

Formules. « Tout concile représente en soi une provocation vis-à-vis de la tradition établie jusqu’alors. Pour Chalcédoine, il devait en être comme pour Nicée. Une « réception » n’est pas un événement ponctuel, surtout lorsque s’opposent, de toute évidence, deux formulations contradictoires : d’une part « une hypostase en deux natures », d’autre part « l’unique nature (hypostase) du Verbe incarné ».

De telles formules étaient faites pour conduire à la formation de partis bien délimités. Et selon les dispositions spirituelles et psychologiques de chaque groupe, cela pouvait mener à un dialogue fructueux ou, à échéance plus ou moins longue, à une opposition inconciliable. Les deux cas se présentent dans les développements historiques après Chalcédoine »23.

Autonomie. « Pour comprendre le développement de la christologie post-chalcédonienne le long du Nil, il faut en premier lieu considérer la situation singulière de l’évolution de l’Église dans ce pays de culture antique du point de vue de l’organisation de l’Empire romain païen, situation qui ne devait pas prendre fin avant l’invasion arabe (639-642). « L’Empereur romain gouvernait l’Égypte in persona, bien que ce fût par l’intermédiaire de ses préfets ou d’un vice-roi temporaire ». « L’Égypte constituait ainsi une diocesis à part »25.

« Cela pose le fondement de ce que l’on peut désigner comme l’autonomie (canonique) relative d’Alexandrie ». « À la tête d’une circonscription juridique clairement délimitée siège l’évêque d’Alexandrie, le patriarche. En dessous de lui nous trouvons une centaine d’évêques suffragants. Le gouvernement est fortement centralisé et comprend les droits de la nomination et de la déposition des évêques, le droit de surveillance sur la pureté de la foi et des mœurs, ainsi que celui de la convocation des synodes »26.

« Cependant, pour comprendre le rôle du christianisme au bord du Nil, il faut tenir compte de l’ancienne séparation entre l’Égypte du Nord et l’Égypte du Sud. Dans l’Égypte du Nord régnait une influence hellénistique particulièrement forte ». « C’est à partir du Nord que le message chrétien se répandit en amont du Nil »27.

Timothée Aelure

Contre Proterius. « À la suite de Chalcédoine, un homme entre sur le devant de la scène, personnage qui fut malheureusement considéré avec trop de simplisme, ce à quoi il avait certes lui-même contribué : Timothée Aelure. Après l’assassinat du chalcédonien Proterius (451-457), il fut l’unique patriarche d’Alexandrie, une première fois de 457 à 460, puis de 475 à 477 »32.

« Timothée, tiré « avec violence » de son monastère par Cyrille et ordonné prêtre, avait assisté avec le patriarche Dioscore et son propre frère, le prêtre Anatolius, au synode d’Éphèse en 449. Après la déposition de Dioscore en 451 et la nomination de Proterius comme patriarche d’Alexandrie, Timothée fut consacré évêque, d’ailleurs seulement par deux évêques »35.

« La vraie foi ayant été méprisée à Chalcédoine, les églises furent partagées et les fidèles divisés. À cause de cela, partout où se trouvaient de vrais zélés, ils fuyaient la communion des évêques hérétiques et ordonnaient à leur place des orthodoxes; à la place de Juvénal, ils instituèrent à Jérusalem Theodosius à qui un synode d’évêques ortbodoxes imposa les mains. […] De même, à Alexandrie, au lieu de Proterius, ils ordonnèrent saint Timotheus. Et de même en tous lieux, jusque dans les sièges les plus vulgaires« (Michel le Syrien, Chron. VIII, 14)34.

« Le patriarche Proterius n’avait pas réussi à s’assurer pour lui-même et pour le concile un grand nombre de partisans parmi le peuple et les moines. Il ne trouva en effet de partisans que dans la classe supérieure de la noblesse et des fonctionnaires »32. « Proterius ne put se maintenir sur le trône que du vivant de l’empereur Marcien.

C’est à la mort de l’empereur que se souleva la révolte du parti antichalcédonien et que Proterius fut assassiné d’une façon cruelle ». « Pour le pape Léon cet acte pèse si lourdement sur l’évêque Timothée que sa possession du patriarcat alexandrin serait absolument impensable. Le pape l’appelle souvent un parricida sacrilegus« 36.

Contre Eutychès. « Pour la plupart des contemporains de Timothée il n’y avait que deux partis: adhérents de Chalcédoine ou orthodoxes, et adversaires du concile, c’est-à-dire adhérents de la formule mia physis 42 : eutychiens, apollinaristes, manichéens et docètes. Progressivement des théologiens en Occident se sont rendu compte qu’il fallait faire des distinctions ». « On aurait dû se rappeler que Dioscore n’a pas été condamné en raison de la foi, c’est-à-dire d’une hérésie » : « l’accusation principale des Pères de Chalcédoine contre Dioscore était sans doute qu’il avait réhabilité Eutychès à Éphèse en 449 »43.

« Timothée hérita de Dioscore non seulement son opposition à Chalcédoine mais également le grand souci que, de Constantinople jusqu’en Égypte, l’eutychianisme et le manichéisme restaient vivaces »44. « C’est cette inquiétude de Timothée face à la propagation de l’eutychianisme qui le poursuit dans les lettres écrites de Gangre, le premier lieu de son exil »46 :

« Ces antichrists ne reconnaissent pas le fait que Jésus-Christ est venu en ce monde dans la chair humaine, et ils ne croient pas que le Verbe de Dieu s’est fait homme tout en restant Dieu sans changement. Leur hérésie est un monstre ancien avec de nombreuses têtes; elle gagna la confiance de par le synode exécrable des nestoriens à Chalcédoine. Certains d’entre eux disent que l’incarnation de notre Seigneur était une illusion, le fruit de l’imagination et irréelle« 49.

« Quiconque hésite à professer que la chair de notre Seigneur est créée, et qu’il est d’une humanité créée, doit nécessairement partager les blasphèmes des ariens« . Or, « Léon Ier aurait pu écrire les mêmes mots au sujet des eutychiens »50 !

« Les lettres montrent Timothée comme un évêque soucieux de son Église »70. « L’image personnelle de l’exilé, noircie par la polémique, reçoit des traits plus humains. Timothée montre dans ses lettres une certaine moderatio que le pape Léon aimait lui-même recommander »51.

Contre Léon. « Du début jusqu’à la fin Timothée maintient l’accusation d’hérésie contre Léon, qu’il désigne tout simplement comme le « copain » de Nestorius ». « L’opposition qui existe entre la tradition cyrillienne-alexandrine et la tradition léonienne-romaine a trouvé sa véritable expression dans les définitions divergentes du concept de nature. Du fait que le Tome de Léon parle très souvent de natura (duae naturae), son adversaire en est de plus en plus irrité à mesure qu’avance l’exposé »53.

« Nature ». « Léon voit dans l’énoncé d’une seule nature, une nature « mixte » dans le sens le plus strict. Léon présuppose à ce sujet toujours que ce que le Verbe a pris de Marie (un vrai corps avec une âme humaine) mérite le nom de « nature ». Mais c’est précisément cette idée que Timothée rejette en faisant référence à une fraude apollinariste. Il cite la Lettre à Dionysius, du Pseudo-Jules :

Ceux qui confessent que Dieu, qui est venu du ciel, a ‘pris chair’ de la Vierge Marie, détruisent sans réfléchir l’idée qu’il est un seul avec sa chair, et ils succombent à leurs affirmations impies. Car ils parlent, d’après ce que j’entends, de deux natures bien que Jean montre clairement que notre Seigneur est un avec le Verbe: «Le Verbe s’est fait chair» […]

Si l’on appelle «un» celui qui est né de la Vierge, et s’il l’est vraiment grâce à celui qui a tout créé, la nature est une, puisque la personne est une. Car elle n’est pas divisée en deux puisque le corps n’est pas à lui seul une nature, de même que la divinité n’est pas, dans l’incarnation, une nature en soi. Au contaire, comme l’homme est une seule nature, de même aussi le Christ, qui est devenu à l’image de l’homme« 54.

Ainsi « Timothée ne donne pas le terme « nature » à l’humanité de l’incarné, bien qu’il maintienne son intégralité »55.

Double consubstantialité. « Pour les théologiens modernes de la christologie, qui ne veulent attribuer au concile de Chalcédoine qu’une valeur historique limitée, Timothée reste, malgré son rejet de ce concile, dans le cadre de cette même problématique chalcédonienne, voire sous l’influence de son énoncé essentiel. Bien qu’il rejetât le langage des deux natures, la reconnaissance de la réalité sans mélange de la divinité et de l’humanité du Christ est, pour lui, déterminante.

Cela se manifeste avec la plus grande clarté dans sa doctrine de la « double consubstantialité » du Christ avec Dieu et avec les hommes. Aucun théologien avant lui n’en a autant parlé que lui »56. « Timothée a affirmé la possibilité de fonder ses preuves sur des florilèges patristiques. De ce point de vue, nous avons une collection de témoignages des Pères unique dans l’ensemble de la littérature patristique ».

Apollinaire. « C’est Apollinaire qui, le premier, appliqua le double homoousios au Christ »57. « Dans le cours de sa démonstration, Timothée se réfère largement aux écrits du IVe siècle, mais il procède en faisant discrètement des corrections dans certains textes, puis il cite des fraudes apollinaristes et d’autres textes inauthentiques. Le texte le plus significatif du florilège est camouflé sous le nom du pape Jules et fait en réalité partie de l’écrit d’Apollinaire De Unione« .

« Apollinaire ne voit dans le Christ que l’unité du Logos et de la sarx (sans âme) ». « C’est pour cela que le Logos et la sarx produisent une symbiose « naturelle », mais non pas un « homme » ». « Apollinaire, malgré sa doctrine de la symbiose du Logos et de la sarx, a lui-même rejeté la consubstantialité de la « chair » du Christ avec la divinité »58.

Didyme. « Dans tous ses florilèges, Timothée passe malheureusement à côté de Didyme d’Alexandrie, qu’il soupçonne probablement d’être origéniste. C’est justement chez lui qu’il aurait trouvé l’application du double homoousios au Christ et, en même temps, la prise de distance la plus nette vis-à-vis d’Apollinaire : la consubstantialité du Christ avec nous exige une humanité intégrale, corps et âme ». L’expression homoousios est explicitement appliquée par Didyme (et par Cyrille) à l’« âme » du Christ »59.

Pleine humanité. « Lorsque Timothée souligne à tant de reprises – et encore plus souvent que Léon Ier – la consubstantialité du Christ avec Dieu et avec nous, il tient également résolument à décrire dans sa totalité cette participation ontologique du Christ à l’humanité ».

« Ainsi à propos de He 2,17 (Il a dû être fait semblable en tout à ses frères) : L’accent est sur « en tout ». Il n’exclut aucune partie de notre nature. […] Car il était avec nous, semblable à nous et pour nous« 60. « Personne parmi les saints n’a dit qu’il avait l’âme sans le corps, ou le corps sans l’âme, mais bien qu’il s’est uni la chair dans laquelle se trouve une âme raisonnable« .

« Bref : Dioscore, Timothée et Léon sont en plein accord dans cette interprétation de l’humanité du Christ. Tous trois peuvent résumer leur christologie par la phrase qu’écrivit Cyrille à Succensus : Le Christ existe comme un et l’unique Fils, un et le même Dieu et homme, parfait selon la divinité, de même que parfait selon l’humanité« . « Cette profession est équivalente à cette autre : consubstantialis Patri, consubstantialis matri, que les deux Alexandrins ont répétée encore plus souvent que Léon »61.

Physis. « Comment est-il possible, après de tels énoncés, de confesser encore la mia physis ? Cyrille a traité de ce problème dans sa deuxième lettre à Succensus ». « Comment est-il consubstantiel à nous si l’hypostase, c’est-à-dire la nature qui est nôtre, ne se manifeste pas ? Pour qu’ils comprennent, la solution que nous avons donnée au début suffit. Car lorsque nous parlons d’ « une » nature du Verbe, nous ne cessons nullement de dire qu’il s’est fait chair« 62.

« Pourquoi donc est-ce que Timothée rejette énergiquement l’application du terme et de la notion de physis à 1’« humanité parfaite » du Christ ? Il semble avoir plusieurs raisons pour le faire.

1) Parler de « nature » signifie énoncer d’un sujet particulier ce qui lui appartient par sa naissance et donc de façon nécessaire et irrémissible. Mais seule l’essence divine appartient nécessairement et irrémissiblement au divin Logos depuis toute éternité ». « L’incarnation est bien plutôt un acte de l’économie, c’est-à-dire de la libre assomption de la forme humaine dans le temps: Il n’est point devenu en éprouvant un changement en ce qu’il n’était pas, ou une conversion; mais, tout en restant Dieu, consubstantiel au Père qui l’a engendré, il est devenu, selon l’économie et non pas la raison de nature, homme pour nous et pour notre salut « .

2) S’il fallait donner à l’humanité du Christ le nom de « seconde nature de Dieu le Verbe », cela obligerait de faire à son sujet les mêmes affirmations que celles de l’essence divine du Christ »63. « Si Dieu le Verbe a fait sienne une autre nature, c’est-à-dire s’il s’est joint un homme parfait, et si le Christ est deux natures, comme il semble à ceux qui disent deux natures, il se fait qu’ils disent que c’est dans sa nature qu’il a souffert – ce qui est une affirmation impie – et qu’ils disent que la nature divine est passible. Car la nature du Christ est seulement la divinité, laquelle aussi s’est incarnée sans changement pour notre salut« .

« C’est précisément cette conclusion que Chalcédoine avait souhaité éviter en distinguant entre hypostase et nature. Avec le texte que nous venons de citer, Timothée montre qu’il n’a pas compris cette idée fondamentale. Aussi longtemps donc qu’il maintenait sa définition de nature, il avait raison de rejeter la formule des deux natures »64.

« Il faut donc tenir compte de ce sens primitif de physis, que reçoit également le syrien kyana : le terme signifie « essence héréditaire ». L’humanité créée ne peut jamais être « innée » pour le Verbe du Père, elle ne peut donc pas être une « nature ». Il n’y a aucune place pour une dualité car la nature du Logos est simple. Et il n’est pas possible d’attribuer à un être simple une « dualité naturelle ». À partir de cette pensée fondamentale de Timothée, on comprend en toute clarté pourquoi il a rejeté le terme nature comme qualificatif de l’humanité du Christ ».

Malentendu. « Citons un passage de la pétition qu’il envoya à l’empereur Léon : Je crois que Dieu inspirera à Ta Mansuétude de corriger les choses qui, dans cette lettre, causent scandale aux fidèles, parce qu’elles adhérent, confinent ou sont conformes à l’enseignement de Nestorius qui a été condamné parce qu’il partageait et divisait l’incarnation de Jésus-Christ Notre-Seigneur en natures, hypostases, propriétés, noms, opérations, ou qu’il interprétait les paroles de l’Écriture de « deux »; ce qui n’est point dans la confession des 318 Pères 65 […]

Car ils n’ont point fait mention en lui de personnes, de natures ou de propriétés et ne l’ont point divisé; au contraire, ils ont confessé que les choses divines et les choses humaines de l’économie appartiennent à un seul C’est pourquoi je n’accepte pas les choses qui ont été faites à Chalcédoine, parce que j’y trouve la division et le partage de l’économie« 66.

« Les thèmes principaux de la controverse entre les monophysites et les adhérents de Chalcédoine sont ainsi déjà introduits. La base pour une entente mutuelle aurait encore été assez large, si toutefois les deux partis avaient perçu et honoré les intentions réciproques »67.

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